Part 16
Et, riant, avec cette gaîté voulue qu'il s'imposait souvent pour distraire celle au bonheur de qui, sans le savoir lui-même, il se consacrait chaque jour plus complètement, il s'élança sous l'averse. Deux minutes après, il revint, tout ruisselant, agitant avec un air de triomphe, deux feuillets souillés de boue. Ses courts cheveux, naturellement frisés, se séparaient en une foule de petites mèches toutes roulées sur elles-mêmes, par l'effet de l'eau.
--J'ai l'air d'un nègre blond, dit-il, s'apercevant par hasard dans une glace.
Et, très amusé, il frottait sa chevelure avec son mouchoir, s'excusant du procédé, refusant les serviettes que Renée lui apportait.
--Ce sont bien des vers! ce sont bien des vers! répétait-il. Maintenant, pour ma peine, madame, vous allez me permettre de les lire.
--Ne me demandez pas cela, dit-elle.
Le connaissant si discret, elle était sûre qu'il n'insisterait pas. Pourtant, dans cette petite circonstance, il sortit de ses habitudes. Tout ce qui touchait à Renée l'intéressait extraordinairement. Pour lui, l'âme de la jeune femme apparaissait comme un mystérieux sanctuaire, dont, avec une curiosité presque religieuse, il eût voulu exploiter les recoins les plus secrets.
Il supplia tant, qu'elle finit par lui tendre le papier en disant:
--Ce n'est que juste, après tout, je vous dois bien cela. D'ailleurs ce griffonnage ne vous apprendra rien que vous ne connaissiez déjà.
Il le lut. Et, quand il eut fini, il mit le front dans ses mains avec un geste pensif et presque découragé.
--Oh! murmura-t-il sourdement. Comme vous l'aimez!
--Hélas! monsieur de Ligneul, dit-elle, ne comprenant pas le sens de son mouvement et de son exclamation. Hélas! si je m'en défendais, quelle excuse me resterait-il?
--J'ai cru, dit-il, parlant entre ses doigts qui cachaient toujours son visage, j'ai cru que vous aviez aimé un idéal en lui, que la désillusion venait... Et voici, vous ne regrettez rien. Vous déclarez que les souffrances de toute une vie ne sont rien auprès du bonheur de lui avoir appartenu, même quelques mois, même un seul jour!...
Renée écouta cette phrase avec stupeur. Une sorte de lumière se fit tout à coup en elle... Eh quoi! cet ami qui lui était si cher, qu'elle appréciait tant, qu'elle savait si sensible, à qui elle avait voué une telle reconnaissance, allait-elle involontairement lui infliger toutes les tortures dont elle-même avait tant souffert?
Puis aussitôt, elle repoussa cette idée presque invraisemblable, avec une sorte d'indignation contre elle-même pour l'avoir seulement laissée naître.
Fabrice, lui, n'eut pas même ce léger débat intérieur. Il n'alla pas jusqu'au fond de ce qu'il éprouvait. Comment eût-il pu craindre un seul instant de ressentir pour cette jeune femme autre chose qu'une sympathie attendrie et qu'une respectueuse pitié? Son idéal d'amour était bien arrêté, bien défini au dedans de lui. Quand il l'aurait rencontré, il se marierait tout de suite et ne ferait pas de roman. Celle qui deviendrait la compagne de sa vie et qui porterait son nom ne ressemblerait pas à une héroïne de feuilleton. Elle serait douce, modeste, absolument pure; elle ne saurait pas trop de choses. En songeant à elle, il revoyait ses vieux portraits de famille, des figures naïves et fières de jeunes filles, devenues grand'mères depuis lors, dont les longs doigts fins s'enlaçaient avec tant de ferveur dans la prière quand ils ne maniaient pas avec agilité l'aiguille ou le fuseau. Elle existait peut-être encore dans quelque coin de ce pays modernisé et bouleversé, cette vraie Française, héroïque et chaste, qui s'était révélée à lui dans les vieilles légendes huguenotes; elle grandissait peut-être pour lui. C'était bien elle qui remplissait ses rêves. Qu'est-ce donc qu'il aurait pu craindre près de cette ardente Renée, de cette victime volontaire d'une imprudente passion?
Pourtant il avait éprouvé comme un singulier tressaillement douloureux en constatant combien elle aimait Lionel. Lorsqu'elle le pressa d'expliquer les étranges paroles qui lui étaient échappées, il eut à s'en donner l'interprétation à lui-même en même temps qu'à elle, tant il les avait senties sortir de son cœur involontaires. Il s'excusa, disant qu'il ne pouvait s'empêcher de redouter l'avenir pour elle, que, plus elle conservait encore d'illusions, plus elle devait s'apprêter à souffrir. S'apercevant alors qu'il accusait son ami, il termina sur cette phrase embarrassée:
--Ce n'est pas seulement à cause du caractère de Lionel que je vous parle ainsi, madame. Le meilleur d'entre nous autres hommes quand il est aimé exclusivement, absolument, comme une femme seule sait aimer, reçoit encore, voyez-vous, plus qu'il ne mérite et plus qu'il ne peut rendre.
Renée élevait légèrement ses sourcils, un peu étonnée du tour à la fois indiscret et banal que prenait la conversation. Fabrice, troublé, gêné lui-même sans savoir pourquoi, changea de sujet brusquement.
--Madame, fit-il, me permettez-vous de vous adresser une prière?
--Laquelle?
--Voulez-vous, si la marraine que vous aurez choisie pour votre enfant y consent, m'accepter comme son parrain?
--Hélas! monsieur, Lionel ne veut pas que le pauvre petit être soit baptisé. Il refuserait de le reconnaître si je m'obstinais à le contrarier sur ce point.
--Ah! madame, reprit Fabrice avec un léger accent de reproche, comme les idées des femmes se façonnent vite sur celles de l'homme quelles aiment! Lionel vous a convertie à son matérialisme.
--Vous vous trompez. Votre ami vous dira combien je déplore, combien je combats sa haine de la religion. Cette haine me paraît absolument indigne d'un esprit supérieur; elle ne concorde pas avec une compréhension complète des évolutions de l'humanité. D'ailleurs, sans pénétrer dans ces régions philosophiques, je dirai tout simplement que je comptais faire baptiser mon enfant avant tout pour ne pas causer de la peine à ma mère. Cette raison-là, dans un cœur de femme, doit primer, monsieur, toutes les philosophies du monde.
Fabrice ne resta pas longtemps ce jour-là auprès de Renée, et, depuis cette visite, il alla moins souvent à Clamart. Un double sentiment lui était venu, irraisonné, indistinct. Il commençait à trouver quelque inconvenance à ses longs tête-à-tête avec Renée, dans lesquels d'abord il n'avait vu qu'un office de charité près de la pauvre solitaire et d'amitié pour Lionel. Puis ces vers qu'il avait lus lui avaient causé--effet bizarre!--comme une sourde irritation, une ombre de colère indignée contre leur auteur. Était-il possible qu'une femme supportât tant d'un homme, et vît dans l'humiliation et les souffrances qu'il lui infligeait le plus beau privilége de sa vie? N'était-ce pas trop fort surtout qu'elle l'écrivît, qu'elle l'avouât? Le jeune homme oubliait que les lignes passionnées de Renée avaient été tracées pour elle seule, qu'il avait lutté moralement avec elle pour les lire, qu'elle avait accompli un vrai sacrifice en les lui montrant. Mais il se sentait changé depuis quelques jours; il devenait nerveux, ennuyé. Surtout lorsqu'il pensait à cette triste histoire de son ami, il perdait maintenant son calme, sa logique et son esprit de justice. Un désir impatient le prenait de voir Lionel de retour.
XI
Un matin de septembre.
Dans le grand lit, aux tentures bleu pâle, Renée est couchée, et ses cheveux d'un brun chaud, qui, au grand jour, s'éclairent de teintes rousses, font dans l'ombre, sur l'oreiller neigeux, de lourdes ondes presque noires. Les volets sont fermés ainsi que le grand rideau de guipure; et, à cause de la petite bruine automnale qui voltige au dehors, un feu de bois pétille dans la cheminée.
Une femme entre, venant de la cuisine où elle a fait chauffer quelque chose. Elle repousse la porte avec précaution et s'approche sur la pointe des pieds.
--Pas encore endormie? dit-elle en rencontrant les grands yeux ardents de Renée. Je suis sûre que c'est sa faute, elle vous empêche... Vous devriez me la donner.
--Oh! non, dit la jeune femme, elle est si sage! Voyez plutôt.
Et, soulevant le bord du drap, elle fait voir une toute petite tête de nouveau-né, et une toute petite main, qui, régulièrement, s'ouvre et se referme sur un brin de dentelle à la chemise de la jeune mère.
Depuis six heures que son enfant est au monde, Renée n'a pas fermé l'œil, malgré l'épuisement d'une lutte physique que jamais elle n'aurait crue si terrible. Elle songe, elle songe, et elle songe encore... Et son cœur se fond de tendresse pour la frêle créature posée contre sa poitrine, et dont le petit geste, instinctif et doux, passe et repasse sur sa chair comme un appel confiant, comme une caresse.
Quand le médecin, à qui elle avait tout confessé, a refusé de lui dire tout de suite le sexe de l'enfant, elle a deviné que c'était une fille. Et elle craint le désappointement de Lionel, qui, peut-être, ne la reconnaîtra pas.
Hier, déjà déchirée par les premières douleurs, elle s'est traînée elle-même jusqu'au bureau du télégraphe et elle a envoyé une dépêche au jeune homme, à tout hasard, chez les amis qui l'ont reçu quelque temps, car, depuis plusieurs jours, elle n'avait plus de nouvelles, et ne sait même pas où il se trouve, avec son régiment. La dépêche était suffisamment énigmatique pour n'être comprise que par lui.
Et voilà que, tout à coup, ce sentiment étrange qui l'avertissait qu'elle allait le voir et qu'elle lui avait une fois décrit, la saisit. Il approche; il va entrer... O mon Dieu! voici deux mois, deux grands mois qu'elle ne l'a pas embrassé. Les longues angoisses, les cruelles lettres lui reviennent à la mémoire; puis elle jette un regard sur sa petite fille... Et tout à coup, elle entend la porte s'ouvrir. C'est lui... Il n'a pas sonné puisqu'il a les clefs. Elle entend la garde qui lui parle, et puis--enfin!--sa voix profonde à lui:--«C'est cette nuit, dites-vous? Et tout s'est bien passé?»
Il paraît. Comme c'est lui, comme c'est bien lui! malgré le costume, le pantalon rouge, le képi à un galon d'or, le sabre qui lui bat les talons, et ce menton rasé qui lui arrondit un peu la figure, tandis que la moustache se relève fièrement en crocs.
Et il l'embrasse, il frotte contre les draps son caban d'officier, tout humide de pluie.
--Où est-elle? demande-t-il, montre-la-moi, notre petite fille?
Renée lui tend la toute petite, qu'il saisit entre ses mains brunies, qu'il élève en l'air, qu'il porte au grand jour pour mieux la voir, et qu'il ose à peine embrasser.
--Ce n'est qu'une fille, dit Renée doucement. L'aimeras-tu tout de même? La reconnaîtras-tu?
--Comment donc? Mais sans doute. Elle est très jolie; j'en suis très fier, de ma fille...
Et il ajouta, dans son naïf égoïsme et sans penser qu'il blessait la jeune mère:
--J'espère bien que c'est à moi qu'elle va ressembler, cette belle demoiselle.
--Tu as reçu mon télégramme? demanda Renée.
--Ton télégramme? Non... Je viens tout droit du camp. Ah! on nous a fait nous remuer, je t'en réponds, aux grandes manœuvres? Et, avec cela, de la pluie tout le temps. Il me tardait que cela finît. Ta dernière lettre, d'ailleurs, était pressante. J'ai obtenu de partir vingt-quatre heures plus tôt que les autres, et me voilà.
A ce moment, on entendit sonner, puis la garde entra disant:
--C'est la mère de madame.
Et derrière elle, s'avançait une petite, fluette silhouette noire, et un visage doux et pâle encadré de bandeaux prématurément blanchis... Apparition si chère et si connue, qui fit pousser un grand cri de tendresse et de joie à Renée lorsqu'elle l'aperçut dans l'encadrement de la porte.
Mme Sorel, d'après les lettres de sa fille, ne pensait pas que Lionel pût être encore de retour et qu'elle fût exposée à se trouver face à face avec lui. Elle aussi, elle avait reçu la veille une dépêche. Et elle n'avait pas pu y tenir... Aussitôt que possible, elle était accourue.
--O maman, maman!
Sa mère, maintenant, se penchait sur le lit, tâchait d'apaiser les sanglots qui secouaient dangereusement le corps meurtri de l'accouchée. Après les premières paroles et les premiers épanchements, Mme Sorel, se redressant, reconnut Lionel, qui, debout, l'air gêné, tenait encore sa fille dans ses mains. Il n'osait la poser, voulant se retirer pourtant. Et la garde, par discrétion, avait disparu.
Renée, d'un regard, embrassa toute la scène. Oh! penser aux incommensurables barrières séparant ces deux êtres, rapprochés pourtant auprès d'elle par le même événement, et si étroitement réunis dans son cœur!
--Donne-la-moi, Lionel.
Il lui tendit l'enfant, puis s'inclinant très bas devant Mme Sorel, qui n'eut pas même l'air de le voir, il sortit de la chambre.
Bientôt la garde rentra, après un coup léger frappé à la porte, et, tandis que la mère et la fille s'entretenaient à voix basse, la main dans la main, elle sortit d'une armoire une chemise d'homme, un vêtement gris, des effets de rechange, que «monsieur» lui avait demandés.
L'après-midi même, Lionel alla prier Fabrice de lui servir de témoin pour déclarer la naissance de sa fille à la mairie de Clamart.
--Tu la reconnais, n'est-ce pas? demanda M. de Ligneul.
--Certainement.
--Ah! très bien, alors j'y vais. Sans cela je t'aurais conseillé de prendre le commissionnaire du coin.
Le médecin qui soignait Renée donna la seconde signature nécessaire, et la petite fille fut inscrite sous les noms de:
_Madeleine Marie, fille de: Lionel-Adolphe Duplessier, avocat, et de: Renée Madeleine Sorel, sans profession._
Renée, dût-elle en supporter plus tard n'importe quelle conséquence, n'avait pas hésité une minute à reconnaître son enfant.
Lorsque les trois messieurs, le père et ses deux témoins, sortirent de la mairie de Clamart, ils se dirigèrent vers le chalet, près du bois, mais ils n'entrèrent pas voir Renée. Ils allaient plus loin, et, au bout de l'allée, qui semblait finir en impasse, ils se trouvèrent en face de quelques maisonnettes de pauvre apparence, habitées par des paysans. Ils pénétrèrent dans l'une d'elles, après avoir traversé un tout petit jardin, et, dès qu'ils entrèrent, ils furent accueillis par des cris d'enfants. Trois marmots, entre six mois et dix ans, jouaient et se disputaient à grand bruit. La mère parut; elle portait sur les bras un quatrième poupon, coquettement arrangé, que Lionel lui prit aussitôt, et présenta à M. de Ligneul avec une certaine fierté. C'était la petite Madeleine Duplessier, âgée d'une douzaine d'heures. La femme qui la tenait et la ressaisit vite dans ses bras à son premier cri, était sa nourrice, en même temps que la mère des trois autres marmots. Le médecin examina les deux pièces qui composaient le petit logis, plaça lui-même le berceau neuf dans la position qu'il devait occuper, puis salua d'un coup de chapeau assez raide les deux jeunes gens, et sortit. Ils ne tardèrent pas à le suivre, et revinrent lentement vers le chalet.
--Ainsi, dit Fabrice, on lui a enlevé son enfant, à ta pauvre petite femme. Dieu! que ce moment a dû lui sembler dur!
--Ah! fit Lionel, ce n'est pas tout. Il va falloir la ramener chez elle, et, plus que jamais, elle s'entête à rester dans cette bicoque--qui, aux premiers froids, sera inhabitable--afin de demeurer à proximité de sa petite et de la voir plusieurs fois par jour. Elle est folle. Maintenant qu'elle est délivrée, ce serait charmant de la ramener chez elle et de reprendre la bonne vie tranquille des premiers temps.
--Es-tu bien sûr de cette nourrice? Ta fille sera-t-elle bien soignée? demanda Fabrice.
--C'est Renée qui l'a découverte, et je crains un peu qu'elle ne s'y soit prise au dernier moment, tant elle s'était mis en tête de nourrir. Mais cette femme me semble très convenable; puis les enfants... ça pousse aussi bien partout. As-tu vu ces trois marmots? Ont-ils des joues rondes et des airs de prospérité!
--Mais... pas trop, dit Fabrice. Ils m'ont semblé bien pâlots.
Le lendemain même, moins de quarante-huit heures après que Renée eut mis son enfant au monde, M. de Ligneul, venant dans l'après-midi pour prendre des nouvelles, trouva la garde qui errait dans le jardin tout effarée.
--Que se passe-t-il? Madame va-t-elle plus mal?
--Oh! monsieur, dit la bonne femme en joignant les mains. C'est une pitié! Un jour comme aujourd'hui, où elle devrait rester immobile, sans parler... Il la tuera!
--Qui donc?
--Son... son mari, enfin. Monsieur... Alvarez...
Elle ne savait plus comment dire, ayant vu le nom de Duplessier sur le livret de la nourrice, et sachant naturellement à quoi s'en tenir sur la situation.
--Comment? dit Fabrice tout pâle. Que voulez-vous dire? Il est incapable de la brutaliser.
--Oh! non, monsieur, pas du tout. Il est même très caressant, très doux avec elle au contraire. Je n'ai jamais vu un monsieur plus gentil. Seulement il a une fameuse volonté; j'ai remarqué cela à des petites choses... Et maintenant, ils causent de leurs affaires... Dame, je ne sais pas ce qu'ils disent, car je suis sortie dans le jardin, exprès pour ne pas avoir l'air d'écouter. Mais la petite dame a bien du chagrin; elle le supplie, elle sanglote, elle se roule sur le lit en criant qu'elle veut mourir... Et certainement, monsieur, c'est miracle si avant longtemps le bon Dieu n'a pas exaucé cette prière-là. C'est le tenter vraiment que de se secouer ainsi dans un moment pareil.
--Mais, madame, dit Fabrice sévèrement, vous auriez dû intervenir. C'est votre droit et votre devoir; vous représentez l'autorité du médecin.
--Intervenir... ah! bien, oui, monsieur. Croyez-le bien que je n'ai pas manqué d'intervenir. Mais monsieur m'a refermé deux fois la porte sur le nez, et la troisième fois, il m'a presque poussée jusque dans le jardin.
M. de Ligneul comprit alors la discrétion dont s'était vantée la garde; mais le chagrin et la terreur de la brave femme étaient visiblement sincères. Il s'élança vers la maison, traversa la première pièce, et, presque sans frapper, entra dans la chambre à coucher.
Le spectacle qui s'offrit à ses yeux différait fort de celui qu'il attendait. Pourtant, il commençait à trop connaître son ami, pour en éprouver beaucoup d'étonnement.
Lionel était à genoux contre le bord du lit; il tenait la main de Renée et la couvrait de baisers; deux grosses larmes, échappées de ses yeux, roulaient lentement vers sa moustache. C'était avec de telles attitudes d'adoration, d'humilité, de repentir, qu'il torturait le pauvre cœur avide de franchise et d'amour, qui vainement cherchant à le comprendre, se déchirait au dur rocher invisible de son intraitable égoïsme.
--Ah! gémit-il sans se relever lorsqu'il aperçut Fabrice, viens, mon pauvre ami, viens m'aider à lui dire comme je suis malheureux! J'ai brisé sa vie... J'ai cru qu'elle m'acceptait tel que je suis... Et voilà qu'elle comprend le bonheur autrement, et que je ne puis pas le lui donner!...
--Le bonheur?... répéta doucement la malade, avec un intraduisible accent qui fit mal à Fabrice. Est-ce que je demande le bonheur?
M. de Ligneul la regarda alors, elle. Renée, absolument épuisée, renversait sur l'oreiller sa tête, enveloppée ainsi que ses épaules dans une dentelle espagnole couleur d'ivoire. Malgré la grande pâleur de ses traits, son teint délicat, légèrement brouillé vers la fin de sa grossesse, reprenait déjà sa pureté; son visage s'affinait; les mystérieuses émotions de la maternité, les tourments de la passion, transformaient son regard, le voilaient d'une ombre mélancolique, voluptueuse, et, dans une profondeur troublante, y effaçait pour jamais la candide lumière d'autrefois.
«Qu'elle est charmante! pensa Fabrice. Elle est positivement belle. Je la trouvais bien touchante, mais je ne me doutais pas de toutes ces grâces, reprises aujourd'hui par elle, comme un vêtement quitté hier, comme cette mantille de dentelle, qui lui sied si bien! Et il faut lui voir prodiguer tout cela à cet homme qui, tout à l'heure, dans la rue, me prendra le bras pour me faire suivre quelque grisette dont la tournure lui aura plu, qui lui semblera bien chaussée... Misère!... Il pleure à ses pieds!... Et ce qu'il y a de monstrueux, c'est que sans doute, en ce moment, il est absolument sincère.»
--Tiens! s'écria Lionel, bondissant debout brusquement, et serrant à les briser les mains de son ami,... tiens, Fabrice! parle-lui, parle pour moi. Je souffre trop, je ne sais que lui dire.
Et il s'élança au dehors, comme en proie à une sorte d'égarement. Mais, à peine sur la route, il tira sa montre, vit qu'il était à l'heure pour le prochain train, ralentit le pas, alluma un cigare, et, levant la tête, aspira presque joyeusement l'air excitant et vif de ce bel après-midi de septembre. Par-dessus les murs des parcs se déroulait la pourpre flottante de la vigne vierge; parfois, prématurément détachée de l'arbre, une châtaigne tombait au bord du chemin, enfonçant ses piquants dans le sable doré; et, là-haut, dans l'azur pâle, les cimes des hauts peupliers se balançaient doucement, doucement, comme des fronts charmés qui s'agitent en mesure, par un mouvement involontaire, au son d'une rêveuse musique. Jour délicieux parmi tous les jours de l'année!... heure délicieuse parmi toutes les heures de ce jour et dans laquelle il semblait bon de vivre!...
XII
C'est fini. Lionel et Renée viennent de se dire adieu.
Elle a lutté pour garder son amour. Elle a lutté pour garder son enfant. Et, comme il lui a refusé l'un et l'autre, comme elle ne voit dans cette hâte de la ramener chez elle qu'un prétexte à se dégager de tout lien durable et sérieux, elle a trouvé le déchirant, l'affreux courage de rompre. Le passé ne peut plus se recommencer. Comment retrouver l'ivresse insouciante des premiers rendez-vous? Non, elle ne s'échappera plus furtivement de la maison paternelle pour aller au hasard, dans quelque endroit suspect, recevoir la triste aumône d'un baiser! Si l'amante était lâche, la mère ne peut pas l'être. Elle accepterait peut-être l'avilissement pour elle... et les partages... et l'avenir abominable avec le grand mariage rêvé par Lionel, et son consentement, à elle, et ses bras ouverts quand même, toujours, comme il le lui demande. Car il devient cynique, car il lui a dit: «Pourquoi pas? Nous nous aimerions davantage si nous étions mariés chacun de notre côté...»
Oui, elle l'a tant aimé,--lui, l'homme de chair et de sang et non plus l'idéal chimérique des premiers jours,--elle l'a tant aimé qu'il l'eût peut-être conduite jusqu'aux extrémités dont elle avait le plus horreur, jusqu'à la traîtrise et au mensonge de toute la vie. Mais l'amante s'est doublée de la mère... La dignité qu'elle renoncerait à conquérir pour elle-même, elle l'obtiendra pour sa fille. Elle ne verra pas les yeux de son enfant se lever vers elle plus tard avec les _pourquoi_ et les _comment_ du petit être qui sent si finement la fausseté d'une position et la comédie des appellations convenues. S'il existe un moyen pour que cette enfant lui dise: «Maman,» en même temps qu'elle donnera à l'homme qui l'a ouvertement reconnue le nom de «père»; s'il est possible qu'elle ne perde ni l'un ni l'autre de ses parents, mais les nomme et les aime tous les deux au grand jour, Renée cherchera ce moyen, découvrira cette possibilité et dépensera jusqu'à son dernier souffle avant de se déclarer vaincue.
Vaincue... hélas! et ne l'est-elle pas déjà? Il y a deux semaines à peine qu'elle a mis au monde son enfant, et pour la dernière fois tout à l'heure elle s'est éperdument appuyée contre la poitrine de Lionel. Comment résiste-t-elle? Comment traverse-t-elle sans succomber une telle crise physique et morale?
L'homme qui s'en va là-bas--et qu'elle regarde s'en aller, cramponnée à la plus haute lucarne de la petite maison--celui qui s'éloigne et qui va disparaître entre les deux haies d'aubépine toutes rouges de fruits, est-il conscient de ce qu'il fait? Sait-il de combien peu il s'en faut qu'il ne devienne un meurtrier?