Amour d'aujourd'hui

Part 15

Chapter 153,864 wordsPublic domain

Il répondit en avouant qu'il avait découvert qu'en effet il ne l'aimait pas aussi exclusivement qu'il avait cru l'aimer. Comme indice de cette découverte, il lui disait: «Ton souvenir n'est pas assez fort en moi pour m'empêcher de regarder et de désirer d'autres femmes. Mon inconstance est inguérissable, même par toi, pauvre ange. Renonce à ton méchant Lionel, rentre dans ta famille où tu retrouveras le calme et le repos moral que tu te plains d'avoir perdus. Mais surtout dis-moi que tu me pardonnes et rouvre-moi ton cœur que tu sembles presque me fermer ainsi que tes bras depuis quelque temps. Tu ne mets point de baiser au bas de ta lettre. Moi, je t'embrasse, au contraire, très longuement et tendrement.»

Elle lui écrivit:

«Tu me demandes, Lionel, de te pardonner ta franchise; tu me demandes de t'ouvrir de nouveau mon cœur. Que veux-tu donc voir dans ce pauvre cœur brisé, anéanti? Si je te laissais y pénétrer jusqu'au fond, je crois que tu ne pourrais jamais te consoler d'avoir fait tant de mal.

«Ta franchise, je te la pardonne et je t'en sais gré. Peut-être l'horrible premier moment une fois passé, souffrirai-je moins que je ne souffrais de l'inquiétude vague, du pressentiment triste qui souvent, cet été, a causé mes larmes. Tu croyais que le seul souci de ma position les faisait couler. Tu te trompais. Ne t'ai-je pas dit que l'humiliation, le travail, la solitude me sembleraient chers tant que j'aurais ces deux trésors: ton amour et notre enfant.

«Mais cet amour, ce précieux amour, qui m'aurait rendue heureuse à travers les plus grandes difficultés de la vie, tu t'appliquais à me faire sentir que nous ne le comprenions pas de la même façon. Pour moi, c'était le don absolu, la confiance, l'ivresse, le bonheur... Pour toi, c'était un accident, un hasard, une distraction qui devait, tôt ou tard, devenir monotone.

«Tôt ou tard!...

«Dieu! je t'aimais tant que j'espérais quand même... Tard... Oh! ce serait peut-être bien tard!... Jamais, jamais je n'aurais cru que ce serait si tôt!

«Quelques mois...

«Ah! je sentais pourtant que je valais mieux qu'un caprice! Puis j'avais ce gage béni, cet enfant qui me rendait si forte! Tant qu'il serait en moi, tant que, tout petit, sa faiblesse demanderait qu'il nous eût ensemble à ses côtés, tous les deux, tu ne me quitterais pas, tu me garderais ton amour, et, comme j'avais l'enfant par le père, j'aurais aussi le père par l'enfant.

«Oh! ces liens d'une adorable douceur, mon Lionel, tu as pu les briser!

«Et sur quel reproche as-tu fondé le terrible arrêt qui devait me plonger dans le désespoir et faire connaître le malheur à ton enfant avant qu'il fût au monde? Voilà:

«Je ne te suffis plus. Mon image ne t'empêche pas de regarder d'autres femmes.

«C'est irrévocable. Contre une semblable raison, il n'y a pas d'appel possible.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette lettre, commencée sur un ton assez ferme, s'achevait dans des attendrissements navrés. Cependant Renée avait la force de repousser le baiser envoyé par Lionel, le suppliant, puisqu'il ne l'aimait plus, de ne jamais réveiller les caresses passées, de ne jamais l'exposer à la tentation d'être pour lui moins qu'elle n'avait rêvé d'être, de ne jamais, puisqu'il lui retirait son cœur, lui demander ses lèvres, et la faire succomber dans une épreuve d'où elle sortirait le cœur et l'esprit désespérément troublés. Elle préférait ne pas le revoir.

«Te rappelles-tu, disait-elle, te rappelles-tu l'une de tes premières lettres où tu refusais de me voir en _ami_, craignant de souffrir. Ah! je l'ai sous les yeux, cette lettre passionnée, et je ne puis la lire jusqu'au bout à travers mes larmes.

«Aujourd'hui, c'est moi qui t'adresse la prière que tu me faisais alors. Alors!... Et il n'y a pas un an! Et mon amour a grandi depuis, jour après jour, minute après minute... Et notre petit enfant n'est pas né!...

«Le berceau est là, dans notre chambre. Un joli berceau, tout neuf, tout brodé, tout blanc...

«Moi, je suis seule, je m'assieds auprès, je couds les petits draps.

«Oh! quelle affreuse douleur!»

Et, de nouveau, en réponse à ses franches paroles, si plaintives, si déchirantes dans leur effort pour être toujours vaillantes, justes et dignes, elle reçut un de ces petits billets vagues, pleins de molles caresses, d'équivoques repentirs, de protestations, étranges après les brutales déclarations d'inconstance et de lassitude.

De nouveau, elle prit la plume; et cette fois, vaincue, épuisée par cette lutte contre l'invisible, par cette espèce de cauchemar dans lequel elle se débattait, ne connaissant plus rien de vrai que son malheur et sa tendresse, elle laissa déborder de son cœur ces lignes d'ironie, de désespoir, et de folle passion:

«Pauvre Lionel! pauvre ami bien aimé!

«C'est tout?... C'est tout ce que tu as trouvé dans ton cœur après quatre jours de cruel silence: «Tu ne sais que me dire, mais tu m'embrasses...»

«Et tout ce que je puis comprendre est ceci: «Malheureuse Renée, tu souffres. Tu souffriras bien plus encore... Pourtant ne pense pas à demain, puisque aujourd'hui il me reste encore un baiser pour toi.»

«Mon Lionel, c'est là ton amour!

«Tu me demandes d'être «bonne, grande et dévouée». Il faut donc bien de la bonté, bien du dévoûment, bien de la force, pour t'aimer comme tu désires l'être?

«J'aurais voulu un peu de bonheur.

«Eh bien, oui, je te cède... Eh bien, oui, je tombe dans tes bras... Eh bien, oui, j'oublie tout dans ton baiser... J'oublie les heures de navrante solitude, les vaines attentes, les doutes amers, et les sanglots des nuits silencieuses. J'oublie jusqu'au lendemain, ce lendemain que, de sang-froid, tu me fais entrevoir plus atrocement désespéré que n'a été la veille. J'oublie... et je prolonge cet oubli... et je me serre éperdument contre ton cœur.

«Mais un baiser, si long qu'il soit, n'est qu'un éclair. Il s'achève, nos lèvres se séparent... Et quand alors je cherche dans tes yeux, dans ta bouche, dans ton cœur, ce que j'ai cru toucher pendant l'ivresse d'une seconde: la sympathie toute puissante, l'espoir sans lequel on ne peut vivre, la confiance sans laquelle on ne peut aimer, tu réponds, Lionel, tu réponds: «Je ne sais que te dire.»

«Oh! moi, je saurai toujours que te dire, parce que je t'aime. Toi, qui ne veux pas me montrer ton cœur, toi qui ne veux pas, qui ne veux pas me le donner, avoue-le, tu ne m'aimes pas.

«Mais je te prie de l'avouer... Tu l'as fait. Que veulent dire ces paroles de tendresse hésitante que tu m'adresses à présent? Dieu sait que je ne les repousse pas. J'ai baisé ta lâche petite lettre, où tu ne sais qu'invoquer les caresses contre lesquelles tu me sais si faible.

«Es-tu bien sûr que je le sois encore? Ah! Lionel, peut-être trouverai-je enfin, dans mon désespoir même, la force de me défendre contre toi.

«Car je dois me défendre, je dois me reprendre. Tu me tues, tu me brises, tu m'anéantis moralement. J'avais rêvé que ton amour serait une force. J'étais pleine d'énergie, d'ambition, d'espérance, de gaîté, quand je suis allée un jour mettre ma main dans la tienne, et te dire avec tant d'imprudence et de sincérité: «Je crois en vous, faisons alliance.» Et que tu m'as répondu: «C'est impossible, car je vous aime.»

«Tu le sais bien, c'est ainsi que je te plaisais, et peut-être que maintenant, si tu te trouves désappointé, c'est que, par l'inquiétude et l'étonnement que m'a causés la découverte de ton inconcevable faiblesse morale, ma propre ardeur, qui te charmait, s'est éteinte et s'est effacée.

«Tu m'apparaissais comme une sorte de Girondin, mais plus mâle et plus décidé, comme un tribun patriotique et généreux, comme un philosophe ardemment épris de l'idée, impatient de la convertir en faits, surtout comme une intelligence dévouée planant au-dessus des avilissants égoïsmes de notre époque. Je me faisais la plus haute idée de la façon dont tu devais comprendre l'amour.

«Une union libre, soit! mais fière et pure. La sécurité du cœur faisant l'indépendance de l'esprit. Un enfant, source d'expériences nouvelles et d'intimité plus profonde, adorable lien, faiblesse qui nous eût donné de la force.

«Ce rêve, Lionel, tu ne veux pas le réaliser avec moi. Je dois en former un autre si je veux me retrouver moi-même, un rêve de travail solitaire et de dévoûment... Dévoûment à mes vieux parents, dévoûment aussi au cher être que tu m'as donné, et pour la naissance duquel, malgré tout, je te bénirai, ô mon ami!

«Dans ce rêve austère, je t'assure, il n'y a pas de place pour tes caresses, d'autant plus amollissantes qu'elles seraient plus douces et plus chères. Si tu ne vois qu'elles dans l'amour, laisse-moi. Tu es de bonne foi peut-être en pensant qu'elles me consoleraient. Elles ne feraient que me montrer le vide immense et le néant de mes illusions. Non, je te le jure, il me semble que désormais je ne pourrais plus t'embrasser qu'en sanglotant.

«Mais vois donc quelle serait ma vie, et, je t'en supplie, aie pitié de moi!

«Tu me demandes de t'aimer... O mon amour! souhaite-moi donc, oh! souhaite-moi de t'oublier. O Lionel! ô Lionel! Où es-tu? Est-ce que tu ne m'entends pas pleurer?

«Sais-tu seulement comme je t'aimais? Sais-tu que mes petites chambres solitaires ont vu depuis trois semaines couler plus de larmes que jamais tu ne m'as donné de baisers... que jamais tu ne pourrais m'en donner quand tu me garderais tous ceux de ton cœur.

«Oh! vraiment, je souffre trop!

«Adieu, mon Lionel. Je te rends ton baiser. Oui, je veux être sincère: tu as écrit que tu me prenais contre ton cœur, et, dans ma pensée, j'y suis restée longtemps...»

X

La torture morale subie par Renée dans les alternatives de tendresse et d'oubli que lui infligea Lionel, était cruelle au dernier point pour son âme franche. En s'apercevant de sa grossesse, elle avait senti tournoyer dans sa pensée tout un cortège de terreurs. Elle avait craint le déshonneur, la malédiction de son père, la mort subite de sa mère désespérée. Pourtant rien, parmi ses imaginations les plus sombres d'alors, ne pouvait être comparé au noir abîme de mystérieuse désolation dans lequel son âme s'enfonçait. L'être aimé, dont le cher visage se détachait jadis si brillant et si clair sur un fond lumineux d'azur et de ciel, devenait une misérable énigme, qu'elle n'osait même pas pénétrer, tant elle tremblait d'en sonder le néant. Ah! si c'était seulement le génie de Lionel dont elle avait douté!... Mais non, c'était le cœur même de son amant qu'elle redoutait d'interroger. Quelle froide poussière y trouverait-elle, au lieu du sang généreux et brûlant qui--à ce qu'elle croyait jadis--le faisait battre, dans leurs étreintes, contre sa propre poitrine?

Et nulle parole, vraiment, ne saurait peindre sa profonde douleur, cette douleur que Fabrice de Ligneul comprenait tout entière, et qu'il commençait à partager dans le doute et l'étonnement où le jetait l'étrange conduite de son ami.

Car Fabrice avait tenu sa promesse. Il venait souvent à Clamart. Renée maintenant connaissait son pas, son coup de sonnette. Elle épiait avec impatience l'heure de son arrivée. Elle pouvait parler avec lui de Lionel! C'était un peu de son amant qui soudain surgissait dans le désert de sa demeure et de son âme, lorsque le jeune homme s'asseyait à ses côtés et l'entretenait de l'absent. Jamais, ni l'un ni l'autre, ils n'en disaient du mal. L'ancien camarade de collège, qui, jadis, se voyait toujours enlever la première place et les premiers prix par l'extrême facilité de travail de son rival Duplessier, conservait toujours l'admiration généreuse que, dès les bancs de la classe, il lui avait vouée. Il disait parfois à la jeune femme: «Voyez-vous, madame, il ne faut pas espérer que l'amour remplisse longtemps seul la vie de Lionel. Je crois que sa passion dominante sera une patriotique ambition. Je vois en lui une sorte de Romain héroïque, qui s'efforce de dompter sans cesse les dispositions tendres de son âme. C'est le secret de sa froideur et de votre souffrance. Vous êtes assez grande et assez noble pour le comprendre. Je suis sûr qu'il vous aime bien plus qu'il ne veut le laisser voir. S'il vous sacrifie, c'est en vous adorant.»

Le doute vint cependant pour Fabrice comme pour Renée, pour l'ami comme pour l'amante. Mais plus ce doute déchirant grandissait dans leurs âmes, plus leurs lèvres étaient éloquentes à plaider l'un pour l'autre et chacun pour soi-même la cause de celui qui leur était si cher. M. de Ligneul, en particulier, revenait avec des termes toujours plus enthousiastes sur les qualités de son ami, même alors que Renée cessait de faire chorus, et le regardait tristement et silencieusement, ses yeux meurtris, cernés, brûlant d'une flamme pénible et fixe dans son visage pâli.

C'est que maintenant Fabrice avait peur de lui-même. C'est qu'il sentait grandir en lui un sentiment dont sa délicate conscience s'épouvantait. S'il allait aimer la femme de son ami! S'il allait être assez lâche pour le laisser voir, ou assez infâme pour noircir l'amant aux yeux de la maîtresse par de perfides insinuations. Cela ne lui eût pas été difficile, sans sortir de la vérité. Ne conservait-il pas, présentes à sa mémoire, les conversations cyniques de Lionel, les paroles par lesquelles celui-ci l'avait tout d'abord invité à Clamart, manquant si profondément de respect à cette fière jeune femme qu'il représentait comme une créature entretenue? Ne connaissait-il pas les secrètes débauches de Lionel, dont les sens blasés trouvaient Renée trop naïve et trop pure--il le lui avait dit à lui-même dans une ignoble confidence. Enfin ne venait-il pas de recevoir une lettre où Lionel se vantait de tromper actuellement, sous son propre toit, un ami qui le recevait avec la plus cordiale hospitalité--ce même ami, dont la femme, Isabelle, avait la première fait connaître à Renée l'amertume de la jalousie? Et lorsque la jeune femme demandait à M. de Ligneul des détails sur les parents de Lionel, sur ce terrible père qui défendait à son fils d'épouser celle qu'il avait compromise, Fabrice n'aurait-il pas pu répondre par le récit de scènes dont il avait été témoin: Ce même père, homme intelligent et distingué, mais faible, courbant timidement l'échine devant la hauteur insolente de son fils; ce vieux monsieur Lionel Duplessier si complètement effacé par le tapage dont s'entourait le jeune Lionel Duplessier, qu'il suppliait celui-ci de signer toujours avec ses deux prénoms,--Lionel-Adolphe,--afin que sa personnalité ne se perdît pas absolument dans la jeune renommée envahissante à laquelle depuis peu tout allait, la réputation du vieillard, les félicitations qu'on lui adressait sur ses écrits et jusqu'à des lettres confidentielles. Non, ce n'est pas Fabrice qui pouvait prendre au sérieux la soumission de son ami ni les scrupules de son respect filial. Lorsque Renée lui en parlait, il était stupéfait d'une telle hardiesse dans le mensonge.

De plus en plus, il vit clair; de plus en plus il s'indigna qu'un adorable cœur de femme eût été brisé pour quelques rares heures de plaisir, avec tant d'insouciance et de cruauté. Lionel lui fit l'effet d'un géant malfaisant qui déracinerait tout un arbre, simplement pour en cueillir une fleur, puis qui laisserait la fraîche et frémissante verdure se flétrir et mourir sur le sol. Il lui devint impossible de faire l'éloge de son ami, d'interpréter au mieux sa conduite. Cependant il ne le trahit pas, ne dit rien de ce qu'il savait ni de ce qu'il pensait. Il se contenta de n'en plus parler.

Presque tous les jours, il allait à Clamart. Ses visites, qui d'abord la gênaient, devinrent pour Renée une diversion très douce. Elles l'empêchèrent de s'abandonner aux extrémités de désespoir, qui, dans sa navrante solitude, l'eussent conduite peut-être à la folie, à la maladie ou au suicide. Au contact de l'esprit charmant de ce parfait homme du monde, les goûts intellectuels, le plaisir des fines causeries, si vifs chez Renée, se réveillèrent. Les sujets interdits pour elle autrefois, comme jeune fille, pouvaient être effleurés entre eux, et étendaient à l'infini le champ de leur conversation. C'était une nouveauté piquante de parler du monde, de la vie, de l'amour, et une profonde satisfaction de voir avec quel respect, malgré leur étrange situation, Fabrice traitait devant elle les questions un peu hasardées. Puis on causait religion, philosophie, littérature. M. de Ligneul se montra, sinon dévot, du moins croyant, et ce fut une surprise le jour où Renée découvrit qu'il était protestant, comme sa mère: un Ligneul, au seizième siècle, ayant suivi, sur le champ de bataille d'Ivry, le panache blanc de Henri IV.

Presque toutes les fois, Fabrice apportait un livre. On s'asseyait dans le jardin, sous l'acacia touffu, parmi le parfum des rosiers et le vol vibrant des abeilles. Les grands bois calmes dressaient tout auprès leurs cimes, et, dans le bleu pur du ciel, flottaient de légers nuages blancs. Renée brodait une brassière, ourlait une fine chemise, grande comme la main, et Fabrice lui lisait des vers. Il lui relut tout Musset, il lui fit connaître Leconte de Lisle; il apporta même des poètes anglais, Swinburne, Shelley, Byron, dans leur langue originale, qu'il prononçait fort bien et que Renée entendait à merveille.

Elle apprécia les beaux poèmes plus qu'elle n'avait fait jusqu'alors. La précision un peu froide, l'élégance si rigoureuse et si châtiée, la pauvreté relative de la langue française, lui donnaient autrefois l'idée que les nuances infinies des sentiments, que le vague des sensations, ne pouvaient être rendus par la plume du poète aussi vivement que par la palette inépuisablement variée du peintre ou par les fantaisies divines du musicien. Elle reconnut son erreur. Elle s'émerveilla en voyant combien la tendresse et la douleur rendent le génie ingénieux à combiner des syllabes rebelles, à faire chanter et pleurer les longs et lourds alexandrins. Et, toute hantée par la lente harmonie des strophes, par l'allure rythmée des grands vers, par le double écho de la rime, un jour elle prit un crayon, et, tout d'une traite, fixa, dans ce langage nouveau pour elle, le premier, le plus cher souvenir de sa trop courte histoire d'amour. Ce fut le récit de cet après-midi à Versailles où elle s'était donnée à Lionel; cet après-midi voilé d'hiver, où, si souvent, elle avait prononcé le mot de rêve, et qui, en effet, avait passé comme un songe, sans que jamais depuis elle en retrouvât l'impression d'ivresse délicieuse et mystique.

Et voici ce qu'elle écrivit:

«_Un rêve...» te disais-je. Et je ne pouvais croire, Cependant, qu'un seul jour épuisât mon bonheur,_ _Et qu'il fût sur la terre une nuit aussi noire Que celle où je descends, gardant dans ma mémoire Ce souvenir d'un jour, amer et seducteur. Hélas! j'eusse pensé ce que disait ma lèvre, J'eusse prévu le deuil, l'angoisse et le remords, Et qu'une heure de vie enfantait mille morts, Que j'eusse dit encore, acceptant cette fièvre, A l'ange épouvanté qui me parlait tout bas: «Ah! laisse-moi rêver... Ne me réveille pas!»_

_Poètes, célébrant, du fond de votre chambre, Par classique devoir, sur la foi des auteurs, L'azur, et le printemps, et les bois enchanteurs, Les parfums voltigeants formes de miel et d'ambre, Les chuchotantes voix qui troublent..., savez-vous Tout ce que l'amour prend d'invincible et de doux Dans la complicité d'un jour gris de décembre?_

_Sur les massifs du parc royal, un brouillard fin S'étendait, ouatant de ses épaisseurs blanches L'enchevêtrement dur et sinistre des branches, Et faisant les sentiers voilés, vagues, sans fin. Le grand palais, hanté de visions de fête, Dans la brume traçait la ligne de son faîte, Solennelle, et rigide, et droite. Vers le bord Des terrasses de marbre à l'orgueilleux abord, Les vieux ifs découpés dressaient d'étranges formes; Au delà de ces ifs et des vases énormes Que des balustres lourds portaient, un voile froid, Mystérieux, fermait notre horizon étroit, Rendait la solitude énervante et profonde, Et cachait pour nos yeux tout le reste du monde._

_C'est comme deux amis que nous étions venus. Nous avons bien longtemps marché dans les allées; Nous sondions du regard les brumes deroulées, Imaginant plus loin des pays inconnus. Nos pas silencieux foulaient les feuilles molles;_ _Et, comme en nous taisant une peur nous prenait, Nous nous étourdissions par des ripostes folles, Dont le désert pensif et troublé s'étonnait._

_O fièvre du danger bravé! Saveur étrange Des mots contredisant les regards qu'on échange, Morsure du désir encore inassouvi! Lorsque tous les frissons d'une pâle nature Aggravaient pour nos sens cette exquise torture, A quoi notre courage aurait-il donc servi? Nous luttions cependant. Mais les heures passèrent, Le froid devint plus vif... Et nos bras s'enlacèrent. Nous n'avions jamais su combien nous nous aimions! En nous livrant enfin, brisés, vaincus, sans armes, Nous ignorions aussi les maux que nous formions, Et que sous nos baisers jailliraient tant de larmes._

_Eh bien, j'en puis encore verser jusqu'au tombeau: --Leur source dans mes yeux doit être assez profonde-- Du moins j'aurai vécu... Rien qu'un jour, mais si beau! Un instant de bonheur, c'est beaucoup dans ce monde; C'est beaucoup d'emporter, dans l'ombre qui m'inonde, Cette étincelle ardente à mon triste flambeau._

Renée composa ces vers une nuit où elle ne dormait pas, dans la surexcitation d'une insomnie qui l'énervait, qui rendait plus aiguës ses facultés et plus vivants ses souvenirs. Elle ne comptait les montrer à personne, pas même à Lionel. Mais le lendemain, comme elle les recopiait, elle entendit à la porte du jardin le coup de sonnette spécial de M. de Ligneul. Se trouvant seule--car c'était l'après-midi et sa femme de ménage ne passait chez elle que la matinée--elle alla ouvrir. Les papiers restaient là, tels quels.

«Oh! pensa-t-elle en mettant le pied dehors, nous allons avoir un orage.»

En effet, tout absorbée par son travail et ses pensées, elle n'avait pas vu le ciel se couvrir d'énormes nuages noirs, elle n'avait même pas entendu le premier roulement de tonnerre.

Au moment où Fabrice entra, de larges gouttes commencèrent à tomber, en même temps qu'une effrayante rafale de vent courbait les arbres du petit jardin puis s'engouffrait dans la forêt avec des gémissements lugubres.

Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se précipiter dans la maison.

--Tiens! dit Renée avec inquiétude, où donc sont mes papiers?

Le petit guéridon où elle écrivait se trouvait près de la fenêtre. Les légères feuilles, sans doute, s'étaient envolées dans la tourmente. La jeune femme voulut sortir pour les chercher.

--Ne faites pas cela, s'écria M. de Ligneul, regardez!

Des torrents maintenant tombaient du ciel, entraient par la fenêtre, qu'il fallut fermer, ruisselaient en cascades sur les marches devant la porte.

--Il faut que j'y aille, dit-elle, l'écriture va s'effacer, ils seront perdus.

Elle hésitait pourtant, très contrariée.

--C'est une lettre de Lionel? demanda Fabrice.

Renée secoua la tête.

--Si c'est vous qui écriviez, reprit le jeune homme vous en serez quitte pour recommencer.

--Oh! fit-elle, j'ai écrit quelques lignes si vite cette nuit que je ne les sais pas par cœur. Il me semblait entendre comme une voix en moi qui me dictait.

--_La Muse est une voix qui nous parle à l'oreille_,

dit en souriant Fabrice, à qui les paroles de Renée rappelèrent tout à coup ce vers de Musset. Votre Muse à vous, madame, n'est pourtant pas celle de la poésie, et ce n'est pas la nuit, c'est au grand jour qu'elle vous parle.

La jeune femme rougit.

--Ah bah! s'écria Ligneul. Serait-ce possible? C'étaient des vers que vous commettiez! Oh! mais alors, il faut les sauver à tout prix. Je serais curieux de les voir.