Part 14
Elle ne lui demanda pas de quoi il accourait s'excuser. Elle le savait bien. Mais cette démarche lui causa un vrai plaisir, calma un peu la nouvelle blessure qui saignait en elle depuis la veille.
--Madame, reprit Fabrice, croyez bien que, seul, un malheureux malentendu...
Il ne voulut pas accuser son ami. Depuis vingt-quatre heures, il éprouvait contre Lionel la plus violente indignation. Très chevaleresque, un peu antique sous ce rapport, malgré sa grande jeunesse, ayant au fond du cœur ce respect et presque ce culte de la femme qui appartenait à l'ancienne société et disparaît dans la brutalité de nos mœurs égalitaires, il ne pouvait pardonner à celui par lequel il avait, pour la première fois, manqué aux lois de son code intime. Puis il s'était senti humilié, non seulement vis-à-vis de lui-même, mais devant des yeux dont le regard l'impressionnait singulièrement. Comprenant avec autant de clarté le froissement infligé à la jeune femme et le blâme muet, étonné, des doux yeux candides, il était aussi anxieux de dissiper le chagrin de Renée que d'écarter de lui-même sa colère. Aussi offrait-il l'air contrit, abattu, d'un véritable pénitent, d'un coupable qui attend sa grâce, ce grand garçon au profil fin et fier, débitant ses phrases hésitantes, délicates, les paupières baissées, les joues rougissantes comme une jeune fille.
Quelle délicieuse reconnaissance montait dans le cœur de celle qui l'écoutait! Reconnaissance d'autant plus vive que les mille petites grossièretés de Lionel, depuis l'infâme logis de la rue Chevert jusqu'à l'introduction de cette fille, la veille, dans leur retraite de Clamart, enfonçaient une à une en l'âme de Renée un sentiment d'affreuse honte, d'irrémédiable déchéance. Elle perdait sa sainte fierté. A se voir traitée comme une maîtresse de passage, elle ne croyait plus autant à la noblesse de son amour. Hier, tout en agissant instinctivement avec une si parfaite dignité, elle se posait intérieurement des questions qui la déchiraient et la brûlaient comme des aiguilles de fer rouge: «Suis-je bien sûre qu'il y ait tant de différence entre cette malheureuse et moi?»--«Qui donc, en nous voyant, établirait des degrés sensibles dans notre chute?» C'était l'ancienne torture qui se réveillait plus âpre. Jamais Lionel ne l'avait pressentie. Au contraire, il l'aggravait sans cesse avec ses façons cyniques.
Et voici que cet inconnu venait, voici qu'il lui faisait entendre des paroles d'une estime plus émue, plus profonde, que jamais elle n'en accueillit même en ses jours de pureté, de succès... Cet homme, à qui pourtant elle n'avait pas ouvert son cœur comme à Lionel, qui ne la connaissait pas comme son amant, qui avait simplement échangé quelques mots avec elle dans les hasards d'une promenade de dimanche au fond des bois, cet homme paraissait avoir mesuré au premier coup d'œil toute la frémissante susceptibilité de son âme meurtrie, et il était là, qui, douloureusement, s'accusait de l'avoir blessée!
Elle lui tendit la main, et, attendant qu'il répondît à son geste et relevât la tête, pour appuyer ce qu'elle allait dire de toute la force de son regard clair allant droit à lui:
--Merci, monsieur, fit-elle. Vous venez d'accomplir une bonne action.
Puis, quittant le ton grave, presque solennel dont elle avait prononcé ces mots, elle ajouta en souriant:
--Les hommes ne sont donc pas si complètement inférieurs aux femmes qu'ils s'appliquent à nous le faire croire?
--Je suis le seul parmi mes amis, madame, qui proclame la femme un être supérieur à nous, un être incomparablement plus parfait, plus vibrant, plus sensible, plus délicat...
--Ah! vous êtes le seul! répéta-t-elle.
Et cette fois-ci, amusée, elle rit franchement.
--C'est que, voyez-vous, reprit-elle, je commence à croire qu'une sorte d'indulgente pitié doit faire le fond de tout véritable amour dans le cœur des femmes. Ce n'est pas le sentiment qu'on voue généralement aux êtres supérieurs, cela, la pitié... même voilée, dissimulée, involontaire. Qu'en pensez-vous?
--Madame, je vous le dirai sans madrigal: ce que nous avons de meilleur au monde, nous autres hommes, c'est votre patience, votre pardon, votre inlassable charité. C'est cette pitié dont vous parlez, cette pitié pour nos faiblesses, à nous autres êtres forts, pour nos aveuglements, à nous autres maîtres et seigneurs de la création. Vous passez votre vie, quand vous êtes de vraies femmes, à souffrir par nous et à nous pardonner... Tenez, vous le voyez, ne suis-je pas arrivé ici comme un coupable, ne venez-vous pas de m'accorder votre absolution? Et vous l'avez fait avec l'infinie délicatesse de votre sexe, c'est-à-dire en me remerciant.
--Ah! dit-elle pensive, vous avez donc tous les bonheurs, en vérité, messieurs, si vous y comptez celui d'admirer. J'aime mieux admirer que plaindre, et remercier que pardonner. Après cela, je ne suis peut-être pas ce que vous appelez «une vraie femme.»
--Plus que toute autre, madame, car vous, je le devine, dans ce noble besoin d'admiration pour l'être aimé, vous transformeriez ses fautes elles-mêmes en belles actions, vous les sauveriez par les motifs que vous imagineriez, vous ne verriez rien que de supérieur en lui.
Renée rougit et ne répondit pas. Ce travail moral auquel M. de Ligneul faisait une allusion vague, générale, tout à fait éloignée d'une application personnelle et directe, elle l'accomplissait jour après jour depuis qu'elle s'était donnée à Lionel. D'abord inconscient, il lui avait été facile et doux; mais il devenait trop voulu, presque laborieux. Et une grande lassitude s'emparait de son âme. Toutes ses douleurs passées n'étaient rien auprès de celle qu'elle prévoyait pour le jour où il lui deviendrait impossible de se tromper davantage elle-même.
IX
Un des derniers jours de juillet, Lionel annonça brusquement à Renée qu'il partait en voyage, et qu'il resterait deux mois absent.
Il avait évité jusque-là de lui apprendre--pour ne pas l'affliger, dit-il--qu'il faisait ses vingt-huit jours en septembre. Au printemps même il avait passé l'examen, très facile pour lui, qui lui donnait le grade d'officier. Sous-lieutenant dans un régiment de ligne, il allait prendre part aux grandes manœuvres. Il reviendrait sans doute juste à temps pour la délivrance de Renée, attendue vers la fin de septembre.
--Et le mois d'août, où le passes-tu? demanda la jeune femme, qu'un froid soudain glaçait des pieds à la tête, semblant gagner jusqu'à son cœur et en suspendre les battements.
--Chez mes parents et mes amis du Midi. J'ai toute une tournée à faire. Je suis invité de tous les côtés. On m'envoie les projets les plus attrayants de réjouissances et d'excursions préparées à mon intention. Je pousserai une pointe jusqu'en Espagne, pour visiter une sœur de ma grand'mère, une comtesse d'Alvarez, qui raffole de moi et qui ne m'a pas vu depuis des années. Juge un peu si un mois est de trop pour tout cela! Et encore, un mois... pas tout à fait, puisque je dois rejoindre mon régiment le 24.
--Et, dit Renée, en apparence très calme, quel jour pars-tu?
--Mais... après-demain.
«Jamais, pensa-t-elle, jamais je ne pourrai demeurer deux mois sans le voir, sans voir personne au monde. Il ne m'aime plus; je l'ennuie; il va chercher des distractions ailleurs. Jamais je ne pourrai vivre si longtemps en tête-à-tête avec cette idée. Pourquoi d'ailleurs mettre au monde son malheureux enfant, pauvre être que font sans cesse tressaillir au fond de moi les secousses de mes sanglots? Je vais mourir, je mourrai de mon désespoir. Oh! mourir, comme ce sera bon!»
Elle fut tout à coup si persuadée qu'un apaisement prochain l'attendait dans la tombe, qu'elle se montra très courageuse et ne laissa échapper ni un regret ni une plainte pendant les deux jours qui précédèrent le départ de Lionel. Lui, paraissait d'une gaîté folle. Il fredonnait, sifflait, lutinait Renée, la fatiguait matériellement par son entrain. Il se réjouissait à haute voix d'être enfin très loin de cet assommant Paris, qui, à moitié vide, semblait bâiller d'ennui en plein soleil par toutes ses larges rues brûlantes et désertes. Il répétait à chaque instant: «Que les heures sont longues! Je voudrais déjà être en route!»
«Je ne lui ai jamais fait de mal, songeait Renée. Qui donc l'oblige à se montrer si cruel?»
Le mal qu'elle lui faisait, il l'expliquait à son ami Fabrice, la veille de son départ, enfoncé dans un fauteuil au coin de la haute cheminée, genre ancien, que M. de Ligneul avait fait placer dans sa bibliothèque--la pièce la plus élégante, quoique la plus sévère, du petit hôtel.
--Vois-tu, Fabrice, je n'aurais jamais cru qu'une artiste eût des goûts si bourgeois. Elle devient tout à fait popote, tu sais... Ne parle-t-elle pas de nourrir elle-même son enfant! Son rêve, au fond, est de rester dans ce trou de Clamart et de me mettre complètement en ménage. Ah! mais non, par exemple! ce n'est pas cela du tout que j'ai rêvé, mais du tout! Elle a été forcée de se retirer là-bas, à cause de sa position, soit! Dès qu'elle sera délivrée, je compte bien qu'elle va rentrer dans sa famille, redevenir l'artiste gaie, enthousiaste, fêtée, charmante, qu'elle était. Je reprendrai mes délicieux rendez-vous d'autrefois avec elle. De temps en temps nous irons ensemble voir le bébé en nourrice quelque part aux environs de Paris. Renée retrouvera ses beaux regards ravis, ses jolis mots tendres, ses surprises, ses émerveillements naïfs, aux premiers bégaiements, aux premiers pas du petit. Cela nous fera une existence adorable!... et libre!... et désempêtrée de tous les ennuis que les autres se créent idiotement. Merci! Un ménage organisé, une femme qui nourrit... Ah! non. Sans compter qu'elle lâcherait sa peinture, que j'aurais tout l'établissement sur les bras. Ça serait du joli. Autant le mariage alors!
--Et pourquoi pas le mariage? demanda Fabrice, qui fumait aussi, très calme, les sourcils élevés et rapprochés au-dessus des yeux, dans un léger mouvement d'ironique attention.
Lionel eut un soubresaut stupéfait.
--Le mariage?... Mais j'y penserai plus tard. Ce n'est pas une femme que je veux pour le moment, c'est une maîtresse. Celle-ci est ravissante, avoue-le, quoiqu'un peu trop sentimentale.
--C'est une créature tout à fait supérieure, dit Fabrice. Et, laisse-moi te le dire... tu n'es pas digne d'elle, mon cher.
--Bah! elle m'adore, absolument. Elle est folle de moi, mon pauvre Fabrice, complètement folle. Aussi je te plains de tout mon cœur, ajouta Lionel en plaisantant, car je vois très bien ce qui se passe... Tu es en train de devenir amoureux d'elle.
--Puisque je te conseille de l'épouser.
--Ce n'est pas la peine... Je l'ai.
--Mais ton enfant?
--L'enfant?... Je suis très content, je t'assure, qu'il survienne. Il me gardera la mère. Elle pourrait changer d'idée, un jour ou l'autre, vouloir un mari, comme elles font toutes. Mais le bébé la retiendra... la gênera joliment tout au moins. D'ailleurs, tu sais, au fond, cela me flattera d'être père, si jeune... et par elle... Qui sait? elle sera peut-être célèbre un jour, cette petite barbouilleuse-là. As-tu vu son tableau au Salon: _Portrait de Mlle G. d'A._, qui a obtenu une médaille?
--Oui, je l'avais remarqué sans connaître l'auteur. C'est plein de talent.
Il y eut un silence, puis Fabrice reprit:
--Le reconnaîtras-tu, l'enfant?
--J'y suis presque décidé, dit Lionel.
--Et qu'attends-tu pour prendre une résolution?
--Eh bien, voilà... Une fille, cela m'ennuierait. Ça regarderait la mère, ça, une fille. Tandis qu'un fils, qui porterait mon nom, je ne dis pas. Un fils, hein? Oui, je ne pourrais pas m'empêcher d'en être fier. J'ai à peu près promis à Renée de le reconnaître, si c'était un garçon.
--Ah! dit M. de Ligneul froidement. C'est très beau de ta part. Je te félicite.
--Bast! fit Lionel, qu'est-ce que je risque? Avec la carrière que j'ai devant moi, ce n'est pas un enfant naturel de plus ou de moins qui me diminuera, ni qui m'empêchera même plus tard de faire le mariage que je voudrai.
Fabrice de Ligneul continua de fumer silencieusement. Lionel regarda sa montre, et, vivement:
--Dix heures! s'écria-t-il, je me sauve. Je vais passer ma dernière nuit avec la petite. Elle sera délicieuse ce soir, songeant que je m'en vais demain. Le dur, ce sera de la décider à rentrer dans sa famille après ses couches. Il faudra me montrer raide à l'adieu et dans mes lettres. Ah! les femmes les plus gentilles sont quelquefois bien ennuyeuses!
Il tournait autour de la bibliothèque, un peu gêné par le mutisme de son ami. Il reprit:
--Aussi, vois-tu, je n'y ai pas mis d'égoïsme. Pour qu'elle ne songe à rien de définitif, je me suis privé d'aller trop souvent là-bas cet été. Je n'y ai pas passé deux jours de suite seulement... Il ne fallait pas qu'elle se laissât prendre à cette illusion du ménage établi, organisé... dont elles ont la rage toutes, depuis les plus sottes jusqu'aux plus intelligentes, de la grisette à la femme d'éducation et d'esprit. Chez elle, aux Batignolles, ou bien à Clamart, rien n'était changé, n'est-ce pas? Il n'y avait pas de raison pour suspendre mes habitudes et la voir plus souvent.
--Pauvre jeune femme! dit enfin Fabrice à mi-voix.
--Mais où prends-tu que c'est une victime? répliqua Lionel avec une indéniable sincérité. C'est elle qui a voulu tout cela. Elle préfère être ma maîtresse, à moi, que la femme d'un autre, elle est bien libre.
--Son avenir est brisé.
--Il le serait si je la laissais faire, si je lui permettais de s'enterrer dans ce trou de Clamart, comme elle ne demanderait pas mieux, à laver la vaisselle et à donner le sein à son enfant. Mais dans deux mois elle sera chez elle, revenant de voyage pour tout le monde, même pour son père, et elle reprendra ses pinceaux. Ce sera une interruption de six mois au plus, voilà tout.
Lionel fit encore deux tours dans la pièce, le long des rayons d'acajou aux rainures de cuivre, couverts de livres curieusement reliés, puis, comme la conversation ne reprenait pas, il éclata de rire.
--Tu es jeune, mon pauvre Fabrice, dit-il. Tu ne comprends absolument rien aux femmes. D'abord tu es trop bon pour elles, jamais elles ne pourront te souffrir. Même pour te rouler et te plumer... Ce sera encore trop facile, cela les ennuiera. Seigneur, mon Dieu! doivent-elles bâiller quand tu leur débites tes fadaises, quand tu leur verses à perpétuité l'eau de fleur d'oranger dont déborde ton âme!... A propos, eh bien, toi, tu ne voyages pas, cet été?
Fabrice secoua la tête.
Lionel rit encore plus fort.
--Mais tu voulais aller en Norwège visiter les fiords, escalader les montagnes?... Oh! je vois ce que c'est, mauvais sournois, tu veux profiter de mon absence... Tu te proposes de consoler Renée.
--Écoute, Lionel, reprit Fabrice très grave, si cela te déplaît en quoi que ce soit que j'aille voir ta femme, je ne mettrai jamais les pieds chez elle. Mais si tu me le permets, j'irai quelquefois la visiter dans sa triste solitude... Je croirai accomplir un strict devoir d'humanité. Elle va tant souffrir de ton absence. Et dans un moment pareil! Maintenant reste à savoir si tu as assez confiance en moi.
--Une confiance illimitée, fit Lionel, railleur. Vous êtes tous les deux des anges de candeur et de bonne foi. Je sais que tu aimerais mieux mourir que de lui faire un brin de cour. Quant à elle, elle passera ses jours à m'écrire et ses nuits à pleurer. Tel que je suis, misérable réprouvé, elle me préfère encore à tous les chérubins du paradis.
En elles-mêmes, l'absence de Lionel, l'affreuse amertume de la séparation, ne causèrent pas à Renée des tourments semblables à ceux qui lui vinrent de la froide et énigmatique attitude assumée par l'homme qu'elle adorait.
Et cependant il fut suffisamment cruel, cet horrible départ.
Avec l'idée qu'elle ne reverrait peut-être jamais Lionel, qu'elle mourrait, soit de tristesse, soit en mettant au monde son enfant, Renée ne put se séparer de lui qu'à la dernière extrémité. Comme il partait par un train du soir, elle s'enveloppa d'un mantelet et d'une voilette sombres, et, ne craignant pas d'être reconnue à pareille saison, où tous ses amis devaient être absents, à pareille heure et dans des quartiers si éloignés des Batignolles, elle l'accompagna à la gare d'Orléans.
Un garçon au service de Fabrice, et que Lionel appelait pompeusement «mon domestique», apporta de son côté la valise et les effets du voyageur. Renée affronta les regards hardis de cet homme cherchant à traverser son voile, pour ne pas se séparer une minute plus tôt de celui qu'elle aimait. On avait pris une voiture à la gare Montparnasse, et Lionel dit à Renée de conserver cette voiture pour retourner prendre son train en rentrant chez elle. Elle insista pour la renvoyer, affirmant que le cocher avait mauvaise figure et qu'elle préférait en prendre une autre ensuite. Par économie, cependant, elle fit le long trajet en tramway. Lionel, pour partir, lui avait emprunté ses derniers louis, promettant de les renvoyer dès qu'il serait arrivé chez ses parents. Il le fit, du reste, à peu près exactement; mais, pendant quelques jours, elle eut à peine de quoi manger.
Et rien ne fut navrant comme ce retour à Clamart, ce retour d'une heure et demie en tramway, en chemin de fer, entre les voyageurs somnolents, par la chaude nuit de juillet, dans l'évocation douloureuse des dernières banales paroles d'adieu, avec le lancinant souvenir de quelques dures et énigmatiques allusions dont elle cherchait en vain le vrai sens, et dans le secouement intérieur des sanglots refoulés, qu'il eût été si bon de laisser échapper à grands cris, abîmée à terre, le front heurté contre le sol, dans l'immense douleur de son isolement et de son abandon moral.
Abandon! oui, c'était le mot. Qu'importe que son amant conservât encore l'apparence, si froide d'ailleurs à présent, d'une liaison de cœur avec elle! En réalité, ne sentait-elle point qu'ils n'avaient pas entre eux une seule idée commune. Ce Lionel, si grand, si généreux, si aimant, qu'elle avait cru si bien comprendre, où était-il? Avait-il jamais existé? Est-ce lui que jadis, en ses élans éperdus, elle avait serré dans ses bras?--«Hélas? songeait-elle, j'ai abaissé petit à petit, jour après jour, mon idéal, pour le ramener à sa mesure, à lui. Est-il possible que je n'aie jamais pu descendre cet idéal assez bas? Glissera-t-il encore par-dessous?»
Et pourtant comme elle l'aimait toujours! Elle l'aimait plus que jamais peut-être.
Elle attendait sa première lettre avec une impatience qui l'empêchait de rester en place, qui la faisait courir cent fois par jour à la boîte accrochée en dedans de la porte extérieure, qui la forçait, à peine au bout de l'allée, à retourner sur ses pas, regarder encore, pensant avoir mal vu, se disant qu'il était impossible que Lionel eût laissé passer le courrier.
Au bout de quatre jours, elle eut enfin des nouvelles.
Puis, de temps à autre, très espacées, les lettres se suivirent.
Lionel Duplessier se croyait un homme fort habile avec les femmes non moins qu'en politique. Il s'imagina qu'en s'enveloppant de mystère, en plongeant Renée dans un abîme de doutes, de terreurs, d'inquiétudes, il la rendrait docile à ses volontés par crainte de le perdre. Or sa volonté bien arrêtée, à laquelle il tremblait qu'elle ne s'opposât, était que la jeune femme réintégrât le domicile paternel immédiatement après sa délivrance.
Elle avait eu d'autres projets; et, malgré l'amour qu'elle portait à ses parents, elle aurait préféré continuer à vivre dans la solitude de Clamart, lamentable sans doute en hiver, gagnant son pain comme elle pouvait, fût-ce à peindre des éventails si l'inspiration continuait à lui manquer, plutôt que de rentrer rue Darcet. C'est que maintenant son cœur se trouvait partagé, et c'est que maintenant aussi il fallait choisir. Retrouver ses parents, c'était s'arracher à Lionel et à son enfant. Le bébé, naturellement, irait en nourrice. Une nourrice!... Non pas la fraîche et florissante Bourguignonne, couronnée de rubans coquets, dorlotant le cher poupon sous l'œil vigilant de la mère; mais quelque hâve et maigre ouvrière des environs de Paris, surchargée d'enfants, qui, tandis qu'elle se hâte à sa besogne, laisse les petits traîner à terre entre le poële de fonte, devant lequel sèchent des linges, et le baquet de lessive exhalant son odeur fade. Puis--abominable douleur!--il faudrait renoncer à Lionel... Il faudrait, non seulement perdre la faible part qu'elle avait encore dans son cœur, et ses caresses si douces et si rares, mais il faudrait se dire que tout cela, et plus encore, appartiendrait à quelque autre. Car--elle y était bien résolue, elle en avait assez de mentir!--dès qu'elle aurait remis le pied sous le toit paternel, elle briserait toute relation avec son amant. Elle ne s'exposerait plus, elle n'exposerait plus ses parents à des catastrophes plus terribles encore. Elle ne récompenserait pas l'indulgence, la miséricorde, l'héroïque appui de sa mère, en la trompant perpétuellement, en apportant le désordre, à demeure, dans sa maison. Elle n'avait plus, la malheureuse Renée, les illusions insensées qui tout d'abord avaient embelli, pour elle-même, sa propre faute. Elle voyait clair. Elle ne pourrait plus sortir des bras de Lionel et rapporter un front paisible à la table de ses parents. La coupe des voluptés--si douce encore--ne présentait plus à ses lèvres le breuvage céleste que, jadis, elle croyait y puiser et dont la sublime ivresse exaltait son âme; c'était une liqueur de feu qui en débordait maintenant pour lui brûler les veines. S'il lui plaisait d'y tremper ses lèvres et d'en mourir, du moins elle garderait le poison pour elle seule... Non, non, quoi qu'il arrivât, elle ne mentirait plus à sa mère qui lui avait si généreusement pardonné!
Lionel, à qui, souvent, elle avait parlé de tout cela, et qui la savait décidée, sincère, gardait quelque inquiétude.
Il avait eu beau lui montrer qu'il ne voulait pas demeurer avec elle, lui faire prévoir qu'en hiver il viendrait la voir plus rarement encore, il la savait résolue à rester à la campagne toute seule, s'il le fallait, élevant son enfant et peut-être même s'obstinant à ce projet--absurde selon lui au suprême degré--de le nourrir elle-même.
--C'est l'idée de m'accaparer finalement qui l'entête, pensa-t-il. Je vais faire semblant de me détacher d'elle. Je la sais fière. Elle renoncera à moi, retournera chez elle en se voyant décidément quittée. Puis, une fois mon joli oiseau rentré en cage, quelque scène de repentir, quelque larme versée à propos devant le berceau du petit, arrangeront tout en un instant. La pauvre mignonne retombera dans mes bras sans qu'il y ait dignité ni respect filial qui tienne. Je la connais, ma Renée, si crédule, si vite attendrie. La charmante scène, et que ce sera amusant de la reconquérir!
Là-dessus, s'absolvant du mal qu'il causait sous le prétexte que ce mal ne venait pas de ses vrais sentiments et serait bientôt réparé, Lionel écrivit à Renée des lettres pleines de réticences, dont le mystère torturait la jeune femme plus que ne l'eût fait quelque dure vérité, et dont lui-même peut-être--il faut l'espérer pour lui--n'imaginait pas la cruauté atroce.
Poussée à bout par son intolérable souffrance, Renée lui écrivit enfin pour le conjurer de lui dire sa secrète pensée, sans rien en garder par devers lui. «Si tu as cessé de m'aimer, ne crains pas de me l'avouer, disait-elle. Tout, vois-tu, tout, plutôt que ce noir abîme d'incertitudes où je m'enfonce avec une angoisse qui m'affole.»