Part 13
Puis, lentement, le jour tombait. Alors elle songeait qu'elle devait se nourrir, si ce n'est pour elle-même, au moins pour le petit être qui, déjà, s'agitait dans son sein. Elle se levait, et, doucement, son long peignoir blanc glissant derrière elle, elle apprêtait son léger repas. Elle le prenait en face de la porte-fenêtre ouverte sur le jardin, dans ce grand silence énervant qui l'épouvantait presque, à la longue, tant elle s'y sentait profondément ensevelie. Elle plaçait un livre à côté d'elle, et lisait, tâchant de ne pas songer. C'est à peine si les morceaux passaient par sa gorge, étranglée, secouée encore de temps à autre comme celle d'un enfant qui a longtemps pleuré. Et, au cours de son triste repas, elle s'efforçait de ne pas voir l'image qui se formait dans sa pensée, l'image de la petite table où se trouvaient assis en ce moment, en face l'un de l'autre, son père et sa mère; si son regard intérieur s'y attachait, c'était fini: ses pleurs jaillissaient de nouveau, et leurs gouttes amères, pour ce soir-là, formaient sa seule nourriture.
Cependant, la nuit venue, elle reprenait un peu courage. Lionel allait peut-être arriver.
Ce n'était pas sûr. Après s'être excusé de dîner si rarement avec elle, il lui avait expliqué aussi que ses soirées étaient souvent prises, et qu'il était facile de manquer le dernier train à la gare Montparnasse. C'était tantôt la conférence Molé, tantôt une réunion politique, une invitation chez des personnages influents. Il fallait qu'il cultivât ses hautes relations, qu'il préparât sans rien négliger sa carrière à venir.
Il aimait Renée comme il pouvait aimer, bien qu'un peu refroidi par les embarras qui étaient survenus, et qu'il n'avait pas crus tout d'abord si graves lorsqu'il s'était réjoui qu'elle lui donnât un fils. C'était toujours d'un fils qu'il parlait--affaire de vanité--jamais d'une fille. Mais ce qu'il avait apprécié si vivement chez sa maîtresse, la gaîté, l'entrain, l'enthousiasme, diminuait singulièrement dans la solitude de Clamart, et ne jetait plus que des éclairs fugitifs--hélas! parfois noyés de larmes. La beauté de Renée, tout en éclat et en expression, pâlissait parmi tant d'épreuves, et sa taille charmante avait naturellement perdu ses contours. Puis l'aiguillon des succès au dehors, de la cour assidue que faisaient tous les hommes à la brillante artiste, manquait dans le désert où s'enfermait la pauvre enfant et n'avivait plus la passion de Lionel.
Un autre homme peut-être--bien qu'il n'en existe guère de cette trempe--eût trouvé que Renée lui devenait plus chère de tout ce qu'elle perdait par lui. D'ailleurs tout cela aurait pu revenir si seulement elle se fût sentie passionnément aimée. Après tout, ses vrais pleurs ne coulaient que sur la froideur toujours croissante de son amant.
Lionel, lui, prenait l'amour comme une distraction, et y cherchait avant tout ce qu'il appelait _du montant_. Ayant gaspillé déjà, dans de bons et surtout dans de mauvais lieux, les forces de sa jeunesse, il se trouvait, à vingt-quatre ans, usé comme on l'est rarement à cet âge. C'est pourquoi il abusait si peu de ce bonheur charmant: posséder tout à soi, dans une retraite poétique et isolée, une maîtresse pure, jeune, ardente et belle. L'amortissement précoce de ses sens, comme les froids calculs de son égoïsme, l'empêchait de consacrer à Renée une heure de plus qu'il ne lui était commode sans déranger ses habitudes. Elle, dans son innocence, ne pouvait se douter de ces choses. Les magnifiques yeux, si doucement amoureux de Lionel, la volupté féline qui l'enchantait et l'enivrait dans toute la façon d'être du jeune homme, lui donnaient au contraire l'illusion d'une flamme presque trop intense dans ce jeune et souple corps, si viril d'aspect. Et parfois elle était jalouse. Oui, ce tourment s'ajoutait à tous les autres. Elle se demandait où Lionel passait les longues nuits successives, durant lesquelles elle s'effrayait au bruit d'un orage fondant sur la frêle maison, ou bien au son plaintif du vent dans les bois voisins, et durant lesquelles aussi elle murmurait cent fois son nom, en s'agitant dans le large lit sans pouvoir trouver le sommeil.
Elle écrivait à sa mère, et sa mère lui écrivait. C'étaient ses joies. Mme Sorel avait vaincu la répugnance qu'elle éprouvait à tracer sur une enveloppe le faux nom de sa fille, et elle lui adressait de longues épîtres, tendres, encourageantes, adorables, toutes pleines d'une religion si éclairée, si douce, que Renée y admirait la puissance de la miséricorde maternelle transformant à son image, dans sa merveilleuse charité, le sombre Dieu des presbytériens.
L'idée de faute ne subsistait plus entre les deux femmes. Chacune prenait soin de cacher à l'autre ses propres souffrances, et toutes deux s'alliaient surtout pour que rien ne vînt troubler la sécurité de l'aveugle, plus absorbé que jamais dans ses recherches historiques.
Cependant le mois de juillet arriva. Renée s'en réjouissait, car elle avait enfin l'espoir de posséder Lionel et de voir cesser sa cruelle solitude durant les vacances parlementaires. Jusque-là, pendant la dernière quinzaine de la session, elle le vit moins que jamais. Gambetta menait alors, dans la _République Française_, sa fameuse campagne contre la politique de M. de Freycinet à propos des affaires d'Égypte. Le jeune Duplessier écrivait dans ce journal. Avec sa tendance à exagérer partout son rôle, il passait parfois, sans la moindre nécessité, des nuits presque entières à la rédaction. Ou bien c'étaient des discours qu'il préparait et qu'il prononçait, toujours avec un certain succès, mais avec trop de tapage dans la voix et dans les gestes, à la conférence Molé. Il était plus bruyamment Gambettiste que jamais. La faveur générale revenait à l'ancien Président du Conseil. Les calomnies entassées contre lui tombaient une à une, d'elles-mêmes; on avait honte de les rappeler, sans qu'il y eût d'ailleurs plus de raisons pour les abandonner qu'il n'y en avait eu pour y croire. Gambetta n'avait pas cherché à les combattre et n'y avait jamais répondu que par le plus noble dédain.
Lionel s'attachait donc plus ouvertement que jamais à la fortune de Gambetta, et celui-ci continuait à le traiter comme un fils. Il l'invita plusieurs fois à Ville-d'Avray. Et ce fut une autre cause d'isolement pour Renée, les dimanches où le tribun en herbe alla se joindre au petit groupe intime des _Jardies_ autour de son glorieux modèle. C'était là, au fond du jardin, où se dressent de hauts sapins mélancoliques, qu'on tirait à la cible durant des matinées entières, et que Gambetta maniait si joyeusement le criminel revolver, instrument futur de sa mort mystérieuse. C'était dans les routes avoisinantes que parfois on le rencontrait, ayant au bras une petite femme à l'air insignifiant et modeste, dont Lionel vantait auprès de Renée l'amour fidèle, obscur et désintéressé, pour le grand homme politique.
Puis vint le 18 juillet et le grand succès de tribune de l'orateur, qui prononça un magnifique discours--son dernier--et qui fit voter les crédits.
Ce discours trouva son écho affaibli dans la bouche de Lionel Duplessier, le vendredi suivant, toujours à là conférence Molé.
Ce soir-là, comme il en sortait, et que Fabrice de Ligneul lui prenait le bras en le félicitant, Lionel tourna à gauche en quittant l'Académie de Médecine et entraîna son ami dans la direction de la rue de Rennes.
--Où vas-tu donc? demanda Fabrice. Ce n'est pas notre chemin.
--Non, fit Lionel, aussi je ne rentre pas chez nous. Mais tu peux bien m'accompagner un peu.
--Et où diriges-tu cette petite promenade nocturne?
--Vers la gare Montparnasse, où je vais tâcher d'attraper le dernier train pour Clamart.
--Ce n'est pas sérieux? dit Fabrice en riant.
--Parfaitement sérieux.
--Et peut-on te demander ce que tu cultives là-bas? Il paraît qu'il y a des champs de roses, à Clamart. Est-ce la blanche, l'incarnadine ou la ponceau, qui reçoit tes soins?
--C'est la châtain dorée. Oui, mon cher, j'ai là-bas une petite femme charmante que j'ai mise dans ses meubles.
--Mes compliments, tu ne te refuses rien. Et à Clamart encore!... Ma parole, je n'aurais jamais eu l'idée d'aller chercher une femme dans ce pays-là!
--Elle n'en est pas, c'est une petite Parisienne, très chic, je t'en réponds. Je lui ai loué une maison de campagne là-bas. Son état de santé réclamait du bon air et des égards.
--Ah! diable, qu'est-ce que tu m'annonces là? En voilà un roman!
--Non, mais, je t'assure, c'est une jeune fille très bien. Tu devrais venir la voir. Nous ferions une bonne partie un dimanche.
--Une partie carrée?
Lionel hésita une minute, puis il eut un mouvement d'épaules comme pour dire:--Bah! après tout, ça sera drôle.
--Mais oui, fit-il. Quelle bonne idée! Veux-tu dimanche prochain, après-demain?
--Après-demain, soit. Nous verrons ta propriété, heureux châtelain... Et même _tes_ propriétés, puisque l'une contient l'autre.
--C'est entendu. Je te reverrai pour arranger cela. Laisse-moi filer maintenant, ou je raterai mon train.
Il était minuit et demi quand Lionel mit la clef dans la serrure de la porte extérieure, n'ayant pas même besoin d'allumer le bout de bougie toujours préparé pour lui dans un certain angle du mur, car la nuit était merveilleusement pure, et la lune, comme un grand flambeau pâle, éclairait nettement et fantastiquement tous les objets. Il traversa le jardin, entra dans la maison.
Renée l'avait entendu; elle avait fait de la lumière; et sa jolie tête, toute souriante et joyeuse, se dressait sur l'oreiller, dans l'impatience de l'embrasser plus tôt.
--Te voilà, mon Lionel, te voilà, oh! quel bonheur!
--Mais oui, mignonne, dit-il en se penchant sur elle.
Et il murmurait parmi les premiers baisers:
--J'accours comme un fou. J'ai trop envie de dormir avec ma petite femme ce soir.
Le ton seul de sa voix était déjà une caresse. Il avais une grâce passionnée qui, durant ses courtes visites, endormait d'un charme magique toutes les souffrances de Renée et lui faisait oublier les lamentables jours de solitude. Et il se hâtait de la déployer, cette grâce, dont il connaissait la puissance, afin de détourner d'avance le discret reproche et de dissiper la tristesse des tendres regards bleus.
--Comme c'est singulier! lui disait Renée: à quelque heure que tu arrives, je te sens venir avant que tu aies tourné le coin de notre allée. Et si je suis déjà endormie, je me réveille, sans faute, une minute avant de t'entendre refermer la porte du jardin. Comment peux-tu expliquer cela?
--C'est parce que tu t'es habituée à l'heure des trains, dit Lionel.
--Mais non, puisque l'heure du train ne me réveille pas quand tu ne dois pas venir. Puis, tu es déjà venu autrement que par le train, par le tramway de Paris, et même en voiture. Vois-tu, quand je m'éveille avec une certaine sensation bizarre, que je ne puis t'expliquer, je n'ai même pas besoin de regarder l'heure... Je me dis: Le voilà!... et, quelques minutes après, j'entends la porte qui retombe et ton pas sur le gravier.
Elle ajouta, rêveuse:
--C'est une influence à distance, je crois. Un courant qui s'établit à travers l'espace entre les gens qui s'aiment beaucoup.
--Tu m'aimes donc beaucoup, petite pédante que tu es?
Il la prit dans ses bras, et, comme la lecture dont Francesca parlait au Dante, leur causerie, ce soir-là, n'alla pas plus avant.
Mais le lendemain matin, comme la femme de ménage tardait à venir:
--Vite, vite, mignonne, cria Lionel, saute du lit, fais-moi cuire deux œufs. Je suis très pressé, il faut que je me sauve.
--Déjà?... fit-elle, la voix tremblante de désappointement. Reste avec moi cette matinée, je t'en supplie.
--C'est impossible. Et, tiens! pendant que tu prépares le déjeuner, prête-moi donc une feuille de papier et une plume. Je vais bâcler un article pour _La Petite République des Pyrénées-Maritimes_. C'est mon organe dans ce département, où je chauffe ma candidature.
Il commença à griffonner sur un coin de table, et, lorsqu'elle apporta les œufs, le thé, le beurre frais, il n'avait pas fini. Il ne s'interrompit pas, traçant une phrase entre deux bouchées qu'il avalait; tandis qu'elle mangeait silencieusement, le cœur affreusement gros, n'ayant pas même ce pauvre petit repas avec lui, et songeant qu'il allait maintenant courir au train, l'embrasser à la hâte, disparaître comme une vision, et qu'elle se retrouverait seule.
Elle était bien brave devant lui d'ordinaire, mais ce matin-là, ce fut plus fort qu'elle: ses yeux se mouillèrent, et à peine eut-elle furtivement écrasé deux larmes sous ses doigts que d'autres revinrent; elle ne pouvait plus les empêcher.
Il s'en aperçut, et fit un geste d'impatience.
--Viens, dit-il, regardant sa montre, j'ai encore cinq minutes. Nous ferons le tour du jardin.
Comme, dehors, il allumait une cigarette, elle lui dit, pour avoir l'air naturel:
--Tu fumes donc la cigarette maintenant, chéri? Je croyais que tu n'aimais que le cigare.
--J'en suis fatigué du cigare, dit-il. Au fond, ce que j'aime, vois-tu, mignonne, c'est le changement. Après le cigare, la cigarette; après la blonde, la brune. Distraction neuve, spectacle neuf, femme neuve... toujours du neuf... Et vive la jeunesse!
--Une femme neuve... dit-elle, douloureusement surprise, quelle façon de parler!
--N'est-ce pas vrai? reprit Lionel. Vois-tu, il n'y a qu'une chose réellement exquise en amour, c'est le premier baiser.
Elle, si douce, ne put retenir un mot de révolte indignée:
--Tu ne me disais pas cela en me faisant la cour, s'écria-t-elle.
--Sans doute, est-ce qu'on dit cela? Mais tous les hommes pensent comme moi, ma pauvre chatte. Faire la conquête d'une femme, la sentir peu à peu attirée, dominée, vaincue... C'est le plaisir des dieux! Jamais un homme n'y renonce, fût-il marié cent fois, eût-il épousé un ange.
--Alors, et moi?... demanda-t-elle.
--Toi, tu es ma petite femme, dit-il en lui prenant la taille.
Et, un peu honteux de son brutal cynisme devant une créature si délicatement sensible, il ajouta:
--Plains-toi donc! Moi, l'inconstant, je t'aime encore après six mois; et, ma parole d'honneur, je crois bien que je t'aimerai toujours. Mais pour cela, il faut être une bonne petite fille, bien sage, et ne jamais me montrer de vilaines larmes comme tout à l'heure. Je ne veux plus voir mes jolis bluets abîmés de cette façon-là.
Il profita de la détresse où il la vit, du tremblant désir qu'elle montrait de rentrer en grâce, pour lui annoncer l'invitation faite à Fabrice, qu'il amènerait avec lui le lendemain dimanche.
--Tu engageras ta femme de ménage pour toute la journée, lui dit-il. Nous déjeunerons et nous dînerons. Et tâche de bien nous traiter, c'est moi qui paie, ajouta-t-il gaîment.
--Alors tu tiens absolument à me présenter M. de Ligneul? fit Renée. Si tu savais ce qu'il m'en coûte de rendre un étranger témoin de ma situation.
--Certainement, j'y tiens, dit Lionel. Le vicomte de Ligneul est un garçon très délicat. Il connaît la vie. J'ai confiance en lui comme en moi-même. Je serai plus tranquille, en partant pour le Midi passer quelques jours auprès de mes parents, comme je dois le faire dans les vacances, si je sais qu'il veille un peu sur toi, que quelqu'un connaît ta position, que tu n'es pas absolument abandonnée. Tu peux avoir besoin d'un conseil, tu peux être malade, accoucher plus tôt que tu ne crois...
Cette sollicitude, si rare chez le jeune homme, sembla très douce à Renée, surtout après les cruelles paroles précédentes, et elle ne lui refusa plus rien.
Elle s'attendait peu cependant au coup que Lionel lui préparait, tout à fait involontairement du reste, dans la naïveté de sa nature, indifférente et épaisse, et dans le secret désir pervers d'une scène piquante, sa fine petite maîtresse mise brusquement en face d'un embarras tout imprévu.
M. de Ligneul, en effet, à qui les lestes propos de son ami n'avaient fait pressentir qu'une aventure des plus vulgaires, ne trouva rien de mieux pour contribuer à la gaîté de la journée que d'amener une jeune cocotte assez drôle dont il était momentanément le seigneur et maître; une petite créature au ton effronté, au cœur d'or, l'insouciance même, et qui aurait été un modèle délicieux pour Murger, si le destin l'eût fait naître contemporaine des Musette et des Mimi Pinson. Les mœurs ayant changé, et la grisette n'existant plus, mademoiselle Rosita avait dû sauter à pieds joints de son atelier de fleuriste dans le quart de monde où l'on s'amuse, sans passer par aucune phase intermédiaire. Elle s'était, comme elle disait, «toquée de Fabrice de Ligneul», l'avait enlevé positivement un beau soir, et le jeune homme gardait ce gamin de Paris en jupons, à cause de son étourdissante gaîté et de la fraîche saveur de son rudiment d'âme, tout à fait peuple, sincère, imprévoyante et bonne.
Renée fut bien surprise quand elle vit venir vers elle, à travers les allées du jardin, devant les deux jeunes gens dont l'un lui était inconnu, cette jeune femme au nez retroussé, aux cheveux noirs vers les racines et dorés sur le chignon, à la mine tapageuse, qui s'arrêtait en poussant des cris aigus auprès de ses rosiers fleuris, et qui cassait sans pitié comme sans permission les plus jolis rameaux pour s'en faire un bouquet.
Renée savait bien que M. de Ligneul n'était pas marié. Qu'est-ce que cela voulait dire?
Tout à coup elle crut comprendre... Un flot de sang lui monta à la tête et lui causa comme un étourdissement; puis un brusque reflux vers le cœur; elle se sentit pâlir et pensa se trouver mal. Mais, par un violent effort de sa volonté, elle se remit.
Les présentations furent un peu vagues. Renée accueillit ses hôtes avec une grâce parfaite. Sa résolution était prise. Elle se conduisit en maîtresse de maison sûre d'elle-même, absolument comme si elle eût été la femme de Lionel, et elle traita Rosita stupéfaite comme si la petite irrégulière eût été vicomtesse de Ligneul.
Il n'y eut pas dans toutes les façons de la gracieuse et spirituelle artiste une ombre de raideur ou d'affectation. Son naturel, sa simplicité furent tels que la jeune demoiselle aux cheveux teints finit par se sentir presque à l'aise, avec quelque chose d'ému et d'attendri au fond d'elle-même, car elle comprenait, avec son sûr instinct, l'incommensurable distance la séparant de la femme en présence de qui elle se trouvait. Mais, si difficilement intimidée que fût Rosita, tout ce qu'elle put prendre sur elle-même fut de ne pas être horriblement gênée. Ses cris à l'arrivée et le pillage des roses furent les seules incongruités qu'elle laissa échapper. Pendant tout le cours de la journée, elle eut l'air d'une petite paysanne admise par hasard à la table d'une reine; et son silence inaccoutumé, ses regards modestes, ses rougeurs après une gaucherie ou une faute de français, constituaient un spectacle qui eût semblé à Fabrice le plus désopilant du monde, si le jeune homme n'eût pas souffert extrêmement du monstrueux impair que Lionel lui avait fait commettre.
C'est que dans la simplicité même de Renée perçait une dignité suprême. Puis la conversation de l'artiste, par son élégance, sa grâce profonde, les connaissances étendues qu'elle laissait deviner chez cette toute jeune femme, eût frappé M. de Ligneul dans un des premiers salons de Paris; elle l'impressionna plus vivement encore dans les circonstances où il l'écoutait. A ses façons, il l'eût prise dès l'abord pour une femme habituée au monde le plus cultivé, le plus exquis. Les mille hasards de la causerie lui montrèrent qu'elle connaissait et fréquentait l'élite de la société. Mais ce qu'il remarqua surtout, ce qui lui fit regretter plus que toute autre chose l'outrage involontaire fait par lui à une pareille femme en se présentant chez elle avec une fille à son bras, ce fut le parfum d'honnêteté absolue qu'elle semblait exhaler tout autour d'elle. Plus subtil, plus indéfinissable que son charme et que l'éblouissement de son esprit, ce parfum d'honnêteté se dégageait aussi vivement de sa personne et attirait encore davantage. Le jeune homme ne chercha pas une minute quelles causes mystérieuses avaient placé une créature si supérieure dans une situation si indigne d'elle. Il devina un dévoûment amoureux absolument pur, presque sublime. Elle en fut grandie à ses yeux.
Le soir, comme les visiteurs s'en allaient à travers le jardin, sous la même lune radieuse de l'avant-veille, mais que marquait déjà une légère marge d'ombre, Rosita ralentit le pas pour retenir Renée un peu en arrière des deux messieurs.
--Madame, lui dit-elle, avec un petit tremblement qui altérait les intonations gamines de sa voix, madame, vous ne m'en voulez pas, dites?...
--Vous en vouloir, pourquoi?
--Je ne sais pas... Je réfléchissais aujourd'hui que peut-être quelqu'un a voulu vous faire de la peine... Mais je vous le jure, si j'avais su, moi, eh bien, je ne serais pas venue.
Ainsi cette malheureuse fille avait plus de délicatesse que Lionel! Elle sentait bien, elle, en sa seule présence, une vivante offense à la femme, tellement différente d'elle, qui l'avait reçue, pourtant, avec bonté.
Renée ferma les yeux, se raidit un peu, puis répondit avec douceur:
--Mais non, ma pauvre enfant, rien ne m'a fait de la peine... Vous moins que personne.
--Alors, madame, permettez-moi d'emporter comme un souvenir de vous... comme si vous me les aviez données,... ces roses... que j'ai bien indiscrètement cueillies ce matin.
--Certainement, de très bon cœur.
--Et... voulez-vous encore me permettre de vous baiser la main? Si j'avais rencontré plus tôt une femme comme vous, je ne ferais peut-être pas le métier que je fais.
Renée se tourna, approcha d'elle à deux mains les épaules de l'étrange fille, et baisa ses joues, encore arrondies par la toute première jeunesse, et débarrassées par l'air âpre et vif de leur maquillage, fort inutile du reste. Le spectacle de cette accolade pétrifia les deux jeunes hommes, qui faisaient à ce moment quelques pas en arrière pour presser les retardataires.
Quand Lionel revint de la station du chemin de fer, où il accompagna son ami, il trouva Renée déjà couchée. Elle ne lui fit aucune question ni aucun reproche, et se borna à cette observation:
--Je n'aime pas beaucoup les visites. Tu seras bien aimable de ne plus m'en amener.
--Bah! après tout, qu'est-ce que ça fait? dit Lionel gêné. Certainement je n'avais pas l'idée qu'il s'affublerait de cette grue... Mais enfin, tu es trop femme d'esprit pour ne pas t'être un peu divertie de l'aventure. Moi, je riais en dedans de tes «madame» et de tes égards à n'en plus finir envers cette pauvre Rosita qui prenait des airs ahuris!... Ah! non, tiens, je m'en tords encore... C'était impayable!
Le lendemain, dans l'après-midi, comme Renée s'occupait à élaguer nettement, à l'aide d'un sécateur, les branches de rosiers tordues et arrachées par sa singulière visiteuse, un coup de sonnette retentit, et, en levant les yeux, elle aperçut par le volet justement entr'ouvert de la porte extérieure, la tête de M. de Ligneul.
Contrariée, elle ne put cependant moins faire que de lui ouvrir.
Le jeune homme entra, tenant son chapeau très bas. Il n'était pas vêtu du feutre mou et du _complet_ clair de la veille. Il portait une redingote, un chapeau haut-de-forme, des bottines vernies, des gants irréprochables. Il ne pouvait pas paraître plus distingué, car la distinction chez lui n'était pas une affaire de costume. Mais tout de suite, Renée sentit dans cette tenue de visite mondaine, au mois de juillet, à la campagne, une intention toute particulière de respect.
--Madame, dit-il d'un ton pénétré, je ne veux pas même entrer si je vous dérange. Je viens vous apporter mes sincères, mes très vives excuses, que je ne vous exprimerai jamais comme je voudrais vous les exprimer.
--Ne restez pas découvert par ce soleil torride, monsieur, dit Renée, et faites-moi le plaisir de venir vous reposer un moment, à l'ombre, devant la maison.