Part 12
Et Renée se dit que, peut-être, il ne demanderait, en effet, pas d'autre bonheur à la destinée que de passer là sa vie entière avec elle et d'y élever leur enfant. Eh bien, pourquoi n'en serait-il pas ainsi? La retraite forcée de quelques mois se prolongerait pour elle pendant toute l'existence. Il n'aurait pas besoin de l'épouser puisqu'il ne voulait pas. Elle renoncerait à voir le monde. Ses parents finiraient par lui pardonner. Elle peindrait là-haut dans l'atelier qu'elle comptait installer, apportant son chevalet et ses toiles du cinquième de la rue Darcet. Elle travaillerait tant que la fortune et la gloire arriveraient un jour sans doute et que Lionel n'aurait plus rien à regretter.
Dans son amour pour lui, si profond, si vrai, si ardent, elle commença d'envisager avec un joyeux espoir cet avenir solitaire et humilié, contre lequel elle se serait révoltée jadis de toute la force de son juste orgueil, si on le lui avait présenté comme un sort auquel elle se résignerait seulement.
Cependant le moment approchait où il faudrait tout avouer à sa mère.
Ce qu'elle craignait surtout, dans l'atroce douleur qu'elle allait infliger, c'était la soudaineté, l'inattendu. Depuis l'histoire de la lettre et l'accès de colère--si extraordinaire chez Mme Sorel,--aucune allusion n'avait été faite entre la mère et la fille, et le nom de Lionel n'avait pas été prononcé. Tout semblait oublié, d'un côté du moins; et cette sotte aventure, en apparence si passagère et maintenant si bien enterrée, n'avait pu préparer la pauvre femme au coup terrible qui allait la frapper.
En pensant ainsi, Renée se trompait. Mme Sorel était trop femme, trop mère surtout, pour traiter ce qu'elle avait vu, et, plus encore, ce qu'elle avait deviné, comme un enfantillage sans conséquence. L'eût-elle pu faire, que la physionomie, les manières si changées de sa fille depuis quelques mois, lui eussent donné le pressentiment d'un grand drame intérieur. Elle voyait que Renée souffrait de son amour, et, sans connaître la fatale complication, à laquelle elle ne pouvait pas songer, tant sa confiance était complète, elle s'apercevait qu'un mal profond avait été fait à son enfant. Parfois, avec épouvante, en face des symptômes qui s'aggravaient, elle se demandait si ce mal n'allait pas devenir mortel. Elle n'en parlait jamais, craignant trop d'aviver la blessure en y touchant; mais elle redoublait de tendresse, et elle espérait que son amour maternel, que les préoccupations si attachantes de l'art, que les succès qui sans doute attendaient Renée au prochain Salon, finiraient par distraire la pauvre petite et par triompher de son tourment secret.
L'inquiétude la rongeait donc silencieusement sans que Renée s'en doutât, elle qui croyait si bien renfermer ses propres angoisses. Entre ces deux femmes, dont il ne soupçonnait pas les chagrins, M. Sorel continuait à vivre sa vie monotone et studieuse. Il rêvait, composait, dictait; puis, se heurtant au fatal obstacle de sa cécité, il s'irritait parfois et tombait dans des accès d'amère mélancolie. C'est alors que toutes deux, chassant, chacune de son côté, les tristes idées dont elles étaient poursuivies, trouvaient de bonnes et joyeuses paroles pour consoler l'aveugle. Dans cette petite famille, jusque-là si unie, chacun savait bien que son propre bonheur était le premier souci des autres, et sa propre gaîté le plus sûr remède à leurs ennuis. Aussi de doux éclats de rire partaient-ils encore comme autrefois dans cet appartement du cinquième, que visitait à présent le brillant soleil d'avril à travers les croisées large ouvertes, ce rire musical, une des grâces de Renée, contre lequel l'humeur sombre du père ne tenait jamais bien longtemps.
--Chère maman, viens un peu avec moi dans ma chambre. Je voudrais te parler.
C'était à la fin d'un lumineux après-midi, où déjà flottaient dans l'air les chaudes caresses de l'été. La jeune fille et ses parents venaient de passer ensemble deux ou trois heures dans l'atelier. Tandis que Renée peignait,--d'une main qu'elle sentait lourde et mal disposée, comme presque toujours maintenant,--Mme Sorel faisait la lecture à l'aveugle, installé dans l'embrasure de la fenêtre, parmi les fleurs grimpantes du balcon. A cette hauteur, les bruits du boulevard extérieur ne venaient pas troubler la voix de la lectrice; à peine entendait-on de temps à autre et très affaiblie la corne du tramway de la Villette. Cependant un orgue de barbarie s'installa sur le trottoir d'en face, et Mme Sorel, fatiguée, saisit cette occasion pour s'interrompre. Le vieillard renversa sa tête sur le dossier de son fauteuil, et, avant que le musicien ambulant eût égrené à moitié la série de ses airs, un profond sommeil abaissa ses larges paupières sur ses yeux sans regard.
--Ne fais pas de bruit, fillette, ton père s'est endormi.
C'est de ce moment que Renée profita pour prendre la main de sa mère et pour l'entraîner doucement vers la pièce voisine.
Elle la fit asseoir sur une chaise basse et s'agenouilla à ses pieds sur la descente de lit--une fourrure blanche bordée de dents découpées dans du drap bleu pâle. Sa chambre de jeune fille, toute fraîche et claire, s'emplissait de la pure lumière calme, restée après le soleil qui se retirait peu à peu. L'orgue, dans la rue, continuait à faire monter sa voix tremblante et plaintive; et les quadrilles les plus joyeux, les valses les plus entraînantes, prenaient un accent qui déchirait l'âme, en s'échappant, chevrotants et brisés, du mélancolique instrument.
Mme Sorel saisit les mains de sa fille et la regarda longuement tout au fond de ses yeux bleus--les deux bluets de Lionel--pauvres fleurs qu'emplit aussitôt la rosée brûlante des larmes. Renée, appuyant sa tête sur les genoux de sa mère, sanglota comme si elle allait suffoquer.
Et devant cette douleur, devenue convulsive, secouant le jeune corps prosterné qui s'humiliait et se condamnait lui-même plus encore que l'âme, les pressentiments de Mme Sorel prirent tout à coup une forme distincte et terrible; la vérité se révéla à elle comme dans un éclair. Une question, un seul mot étranglé de la mère, un sanglot plus profondément désespéré de la fille. Il n'en fallut pas davantage pour achever cette confession que Renée voulait amener lentement, avec des précautions infinies, à laquelle elle voulait préparer la malheureuse femme pour ne pas l'en tuer sur le coup.
--Ton père?... murmura Mme Sorel.
Ce fut son premier mot, après un long instant de silence épouvanté.
--Il faut tout lui cacher, maman. Mes précautions sont prises. Tu m'aideras, maman... Non pas pour moi, mais pour lui... Tu m'aideras à lui épargner cette douleur.
--Malheureuse! cria la mère en se levant, il me faudra donc mentir avec toi!... Je serais ta complice, alors, la complice de cette infamie!... Jamais! N'y compte pas.
Elle élevait la voix. Renée s'élança, la prit dans ses bras, lui murmura haletante:
--Il va t'entendre... Au nom du ciel, ne le lui apprends pas ainsi!
--Jamais, reprit Mme Sorel,--parlant plus bas, l'accent brisé--jamais je ne lui ai dit un mot qui ne fût vrai, à ton pauvre père. Et je commencerais à jouer la comédie devant lui, à mon âge! Non, ma fille, je ne le pourrais pas. Nous en mourrons tous, oui, nous mourrons tous par ta misérable faute... Eh bien, après tout, ce sera pour le mieux.
Elle se rassit, prit sa tête entre ses deux mains.
--Oh! pourquoi n'est-ce pas fait tout de suite?... Pourquoi n'en suis-je pas déjà morte? gémit-elle.
Renée n'avait plus de larmes; elle ne sanglotait plus. Elle s'était remise à genoux près du lit, appuyant sa tête contre la couverture et regardant sa mère avec une pitié sans bornes et une horreur d'elle-même et de son amour que nulles paroles ne sauraient exprimer.
En pensant que peu de jours auparavant, elle avait proclamé à la face du ciel bleu et de la nature renaissante qu'elle ne regrettait rien, qu'elle touchait au faîte du bonheur, en se rappelant le souvenir tout récent de ses ivresses physiques et morales, elle se maudissait; le dégoût de sa propre chair, de son propre cœur, la saisissait avec une amertume intolérable. C'eût été pour elle un soulagement délicieux de livrer ses membres aux bourreaux; elle eût vu avec joie couler son sang sous des tenailles, si l'épouvantable douleur de sa mère en eût été tout à coup suspendue.
Hélas! de quelle inutilité n'étaient pas ses remords! Irréparable! irréparable!... Ce mot sonnait à ses oreilles, tout plein du sens fatal et profond qu'il comporte. Syllabes funèbres comme un glas pour nous autres pauvres humains, puisque notre désir est si fort, notre action si prompte, le fruit que nous cueillons si fragile, et notre regret, éternel!
Comme Mme Sorel ne parlait plus, le front toujours appuyé sur ses mains, Renée se glissa vers elle, et lui dit, avec une intonation intraduisible, ce simple mot:
--Maman!...
Sa mère la regarda. Leurs deux visages se trouvaient à la même hauteur, car la jeune fille restait agenouillée. Leurs bras s'ouvrirent... Quelle étreinte! Tout leur amour mutuel, toute leur pitié réciproque, toute leur tendresse commune pour le cher vieillard qui dormait paisible à deux pas d'elles, s'épanchèrent avec leur désespoir, au seul contact de leurs mains, qui rapprocha leurs tendres âmes.
Lorsque Mme Sorel put dominer son émotion assez pour reprendre la parole, ce fut un cri d'indignation contre Lionel qui s'échappa de ses lèvres:
--Le misérable! cria-t-elle, le misérable! C'est un criminel. Dieu le punira!
Renée tressaillit et se tut. C'était un châtiment qu'elle devait supporter sans se plaindre, cette malédiction de sa mère adressée à l'homme qu'elle aimait.
Cependant Mme Sorel commençait à former toutes sortes de projets plus ou moins inutiles ou irréalisables. Elle voulait aller trouver le séducteur, lui dire ce qu'elle pensait de lui; ou bien écrire à ses parents... Elle les croyait honnêtes.
Renée la détourna successivement de toutes ces tentatives.
--Ah! maman, disait-elle, plutôt tout souffrir fièrement que de lui demander une chose qu'il ne songe pas à m'offrir, ou plutôt qu'il m'a déjà ouvertement refusée. Je mourrais de honte s'il m'épousait par force. D'ailleurs tu n'obtiendras rien de lui, et tu m'aliéneras son amour que je dois conserver pour son enfant. Je me suis donnée sans condition; je ne veux pas revenir sur ma parole.
--Mais l'enfant! s'écriait la mère, l'enfant change toutes les clauses de votre misérable union libre. A supposer que cet homme ait le droit de profiter du don généreux que tu lui faisais de ta personne, sans contracter aucune obligation envers toi, il s'est placé lui-même sous le coup de devoirs tout nouveaux puisqu'il a voulu devenir père. Tu me dis toi-même qu'il s'en réjouit, qu'il l'a désiré... Pouvait-il penser que tu le désirais, toi?... Il brise ta vie, et il en crée une dont il ne prépare certes pas le bonheur. Et tu parles de garder ta parole envers un être pareil!... un être qui te dépouille et qui te vole, qui t'enlève, pour la satisfaction d'un caprice, ton honneur, ton avenir, sans compter qu'il trépigne sur le cœur de tes vieux parents!
Un léger bruit qui se produisit dans la chambre voisine vint interrompre la douloureuse conversation des deux femmes:
--Renée,... Marie,... êtes-vous là? demanda la voix de l'aveugle.
--Papa se réveille, fit la jeune fille.
Mme Sorel vit très bien qu'elle pâlissait et sentit son propre cœur défaillir. Que ferait-elle à l'égard de son mari? Elle hésitait encore. Renée la suivit auprès du vieillard, et attendit en tremblant les premières paroles qui seraient prononcées. Elle savait que sa mère, après ces émotions, l'âme oppressée par le poids de la redoutable vérité, pouvait se troubler en se retrouvant face à face avec son mari--ce pauvre infirme si cruellement frappé lui-même par sa cécité et que l'impuissance de venger sa fille jetterait dans d'effrayantes extrémités de rage. Mme Sorel, à sa vue, éclaterait en une explosion de désespoir et lui crierait tout, brusquement. Toutefois, si au premier moment elle demeurait maîtresse d'elle-même, si surtout elle avait la force de prononcer--hélas!--le premier mensonge nécessaire, la situation serait sauvée, au moins dans la mesure du possible, et l'infortuné père ne saurait jamais rien.
Quand elles entrèrent, elles le trouvèrent debout, qui, s'aidant de sa canne, cherchait à gagner l'autre porte, sans heurter le chevalet de sa fille, ni les chaises sur lesquelles des moulages en plâtre et des boîtes à couleurs se trouvaient déposées.
--Attends-moi, mon bon ami, je vais t'aider, dit la mère d'une voix presque naturelle.
--Vous aviez donc fondu toutes les deux? demanda l'aveugle avec un ton de gaîté assez extraordinaire chez lui. Un moment j'ai cru que vous vous étiez envolées, comme deux oiseaux, par la fenêtre ouverte.
--Mais non, dit Mme Sorel, nous étions tout à côté, dans la chambre de Renée. La chaleur et l'orgue de Barbarie t'avaient assoupi. La petite en a profité pour m'emmener chez elle. Elle voulait me montrer quelque chose.
--Quoi donc?
--Une lettre de Gisèle d'Altenheim. Elle est dans leur château de Touraine avec sa mère, tu le sais. Ces dames veulent absolument prendre Renée avec elles lorsqu'elles repasseront par Paris... Un voyage de quelques mois, où notre artiste visiterait les principaux musées de l'Europe. Cela ferait du bien moralement et physiquement à cette enfant, qui travaille trop et que je trouve bien fatiguée. Mais il faut avant tout que tu nous donnes ton avis. Il y a tout le temps... Nous en reparlerons.
VIII
Le soir où Renée, dans sa retraite de Clamart, apprit que son portrait de Gisèle avait obtenu une seconde médaille au Salon, la tristesse affreuse dans laquelle elle s'enfonçait en fut presque redoublée.
Ce portrait, largement payé par les d'Altenheim, suffisait seul aux besoins de sa mère durant l'été. C'était une belle peinture, bien vivante, où ressortait la beauté du modèle, fraîche, voyante, d'une hardiesse provocatrice, soulignée par l'originalité audacieuse du costume--une robe blanche et une immense toque de velours noir, genre Henri III, à grand panache de plumes. Admis d'emblée, placé très avantageusement, sur la cymaise, l'engoûment du public l'avait désigné d'avance pour une récompense du jury. La dernière course de Renée à Paris avait été pour le voir. De très bonne heure, un matin de mai, souriant, rosé, étincelant, elle s'était risquée au Palais de l'Industrie, la taille voilée par un mantelet flottant. Depuis, Lionel, très flatté, lui avait rapporté les jugements approbateurs qu'il surprenait à chaque visite au Salon. Maintenant le tableau recevait une médaille.
Et seule dans le petit jardin plein de roses--seule comme toujours--le journal qui contenait la bonne nouvelle glissant à terre de ses genoux, la tête appuyée contre le tronc d'acacia dont la verdure menue et touffue l'abritait, les yeux pleins de larmes, la jeune fille songeait à la fête de famille que l'on eût célébrée en son honneur ce soir-là, si elle n'eût pas été loin de la maison--loin, oh! si loin--quoique tellement près en réalité. Quelques minutes de tramway, un court trajet en chemin de fer, une course en fiacre, et elle verrait d'en bas ce balcon bien connu, et elle monterait ces cinq étages, et elle embrasserait son père et sa mère, avant que le soleil, déjà si bas pourtant, eût eu le temps de se coucher. Et c'était impossible!
Que faisaient-ils à présent? Ils parlaient d'elle, ils se réjouissaient ensemble de son succès... Le vieillard soupirant de la croire éloignée, mais se félicitant du bon temps qu'elle devait avoir; et sa pauvre maman, sûre de n'être pas vue par les deux chers yeux éteints, n'essayant même pas de contenir ses pleurs.
Et Lionel? Le savait-il au moins? Serait-il content? Viendrait-il peut-être l'en féliciter ce soir? Voilà cinq ou six jours qu'elle ne l'avait pas vu!
Tout d'abord, en s'installant à la campagne, elle croyait qu'il y vivrait avec elle, et cette perspective avait un peu adouci l'affreux déchirement de son départ, quand, sous le prétexte d'un voyage, elle avait quitté la maison paternelle, qu'elle était montée dans ce fiacre qui l'emmenait, et s'était dégagée de la dernière étreinte de sa mère mourante de douleur. Ah! l'atroce moment!...
Mme Sorel, dont le pardon avait été complet devant le désespoir de sa fille, refusait cependant de venir la voir, de mettre les pieds dans cette maison dont Lionel avait la clef. Du moins, une fois ces terribles émotions traversées, il y aurait encore, pour la malheureuse enfant, dans cette retraite toute fleurie, où elle était si bien cachée, d'où elle ne sortait jamais, il y aurait d'adorables journées d'amour. Elle partagerait complètement la vie de son Lionel. Il s'assiérait en face d'elle à table; il écrirait dans la fraîche et ombreuse salle à manger, quand elle aurait elle-même débarrassé le couvert--car elle ne prenait qu'une femme de ménage le matin, pour les gros ouvrages et les commissions. Puis il lirait à haute voix dans le jardin, tandis qu'elle coudrait la layette. Il lui lirait des vers, de sa belle voix sonore et douce. Et elle aurait, malgré tout, de délicieux moments, lorsque, dans les longs rayons obliques du soleil couchant, elle ferait au-devant de lui, le soir, à l'heure du train, quelques pas sur la route, à l'abri du grand chapeau de paille et de la claire ombrelle, qu'il apercevrait de très loin.
Elle avait dû renoncer à ce rêve. Et voici l'excuse que Lionel lui avait donnée:
--Tu sais, ma petite Renée, que je paie pension à mon ami Fabrice de Ligneul, avec qui je demeure.
Cette pension, c'étaient ses parents qui y subvenaient. Lionel, malgré leurs timides réclamations, trouva toujours moyen de rester à leur charge.
--Tu comprends, ajoutait-il, qu'ayant chez lui mon cabinet d'avocat, ne pouvant apporter toutes mes affaires ici, pas plus qu'y recevoir mes clients, je dois passer le plus clair de mon temps là-bas et y prendre la plupart de mes repas. Lorsque je dîne avec toi, je ne m'en vais pas, comme tu penses, diminuer le prix d'un ou même de plusieurs dîners à Fabrice. D'autre part, ma pauvre petite, tu as si peu d'argent, que je ne voudrais jamais, n'est-ce pas? me laisser nourrir par toi. Je paierais donc ma dépense ici, pour un repas forcément très simple--raison d'économie--tandis que sans débourser un sou, je trouve là-bas une table tout à fait excellente. Voyons, juge toi-même, si cela aurait l'ombre de bon sens.
L'argument était irrésistible, en effet, et Renée n'avait rien à répondre, d'autant plus que Lionel lui disait encore:
--Avec tes petits quatre sous, mon pauvre chat, tu n'iras jamais, quoi que tu fasses, jusqu'au bout de la saison. Tu as beau dire, je prévois bien qu'il faudra que je te donne un coup de main, et surtout que je pourvoie aux frais de ton accouchement. Ah! si j'avais gardé ma situation au ministère, je ne serais pas obligé de compter comme cela.
Elle hasardait, toute honteuse d'argumenter sur un sujet pareil:
--Mais tes deux journaux? Mais tes plaidoiries?...
--Bah! faisait Lionel. Les journaux... une misère!... Quant aux plaidoiries, il y en a bon nombre que l'on me demande d'office, et les autres, on les paye à Pâques ou à la Trinité. Moi-même, d'ailleurs, tu sais bien, j'ai des dettes, que je rembourse peu à peu, tous les mois. Puis les voitures... Je ne sais pas comment je fais, j'ai facilement huit ou dix francs de fiacre par jour. Les autres marchent, moi je ne peux pas; je ne peux pas aller à pied, cela m'est impossible.
Et il étalait et étirait son grand corps, dans lequel, malgré les belles proportions, malgré la chaude beauté brune, l'abondance de la barbe et des cheveux foncés, on devinait l'incurable mollesse, l'irrésistible tyrannie des sens. Voyant que le pâle visage de Renée s'attristait, que les larmes mal retenues allaient jaillir des paupières baissées, il faisait à son amie quelque caresse taquine, tirait l'ouvrage entre ses doigts, lui chatouillait le cou, détachait ses cheveux, la forçait à rire, et lui disait:
--Tu en veux à ton petit mimi... Je vois bien que tu lui en veux... Tu es une méchante femme, na! C'est moi qui vais pleurer.
Puis tout à coup, plus sérieusement:
--Voyons, qu'est-ce que cela peut te faire que je sois ou non ici dans la journée? Tu peindrais là-haut, dans ton atelier, et moi, j'écrirais en bas.
--Ah! disait Renée avec un délicieux sourire, je ne me tiendrais pas souvent là-haut quand tu serais en bas.
--Raison de plus. Je ne voudrais pas t'empêcher de travailler.
--Oh! pour ce que je fais à présent!...
--Au fait, c'est vrai, tu ne fais pas grand'chose, pourquoi donc?
--Je n'en ai pas le cœur, murmurait la jeune fille. Il me semble que j'ai en moi un ressort brisé. L'inspiration m'abandonne tout à fait. Oh! cela me fait peur. Je crains qu'elle ne revienne plus.
Lionel la consolait, assurait que c'était son état, qu'il s'agissait seulement d'un mauvais moment à passer. Puis il revenait à ses réflexions sur l'argent, et lui citait les noms d'artistes qui avaient fait de grandes fortunes.
--Essaie d'arriver comme eux, disait-il. Tu as ce qu'il faut pour cela. Tout irait bien différemment, vois-tu, si toi ou moi nous étions riches.
Elle était bien persuadée maintenant que c'était là son rêve unique... être riche. Oh! si elle pouvait le devenir avant lui et lui mettre entre les mains les moyens de satisfaire à son besoin de luxe, de jouissances. Dans ce but, qu'elle apercevait maintenant toujours--elle qui s'en était proposé jadis de si différents et de si élevés--dans ce but, elle montait à son atelier, au matin des longues journées solitaires. Elle courait à son chevalet, le cœur brûlant de cette ambition de réussir afin de gagner, en laquelle se résolvaient tous les élans, si purs autrefois, de son amour. Elle saisissait ses pinceaux. Elle avait du talent, elle voulait en avoir! Une âpre ardeur la brûlait; elle prenait à peine le temps de manger. Chaque minute perdue reculait ce triomphe, ce triomphe pécuniaire, qui la ferait aimer complètement par son Lionel, qui le lui donnerait pour toujours, qui lui permettrait... eh bien, oui... qui lui permettrait de l'acheter. Elle ne prononçait pas le mot infâme, mais involontairement elle commençait à s'avouer la terrible vérité, impossible à envelopper désormais avec la poésie de son fol enthousiasme. Et tandis que le grand idéal des premiers jours s'envolait, s'effaçait peu à peu, elle sentait autre chose qui restait en elle, plus fort peut-être, d'une prise plus sensible et plus tenace dans sa chair et dans son cœur: l'invincible tendresse, et aussi, il faut bien le dire, le lien tout puissant des enlaçantes voluptés.
Elle peignait donc avec acharnement; mais, comme elle l'avait dit à Lionel, comme elle le savait bien, la clairvoyante artiste, elle faisait de mauvaise besogne. Sa nervosité extraordinaire de femme, et de femme de talent, surexcitée par la douleur morale de sa position, de sa désillusion sur son amant et de la façon dont il la négligeait pour des motifs misérables, s'aggravait par les progrès de sa grossesse et causait en elle une phase d'impuissance, passagère sans doute, mais qu'elle s'exagérait comme devant être définitive. Durant les brûlants après-midi d'été, lorsque, accablée par la chaleur de l'espèce de grenier où elle travaillait, fatiguée par la position incommode de sa pauvre taille épaissie sur l'étroite chaise haute, elle constatait qu'il fallait encore une fois racler sur la toile son travail de plusieurs heures, elle posait ses pinceaux, descendait l'escalier, et courait se jeter à plat, tout de son long, sur le large divan bronze pâle, où elle se roulait dans l'excès de sa désolation avec des sanglots dont l'amertume l'attendrissait sur elle-même et l'amollissait encore davantage.