Part 11
«Certaines paroles de ta lettre m'ont brisé le cœur de chagrin. Tu parles d'abaissement et de mensonge, tu dis que tu ne te retrouves plus toi-même, que peut-être je ne te reconnaîtrai bientôt plus... Moi qui possède jusqu'à la moindre de tes pensées, moi qui ai connu avec toi une si étroite communion d'amour! Mais qu'as-tu donc jamais pu croire? Que tu aurais pour toi-même ou que j'aurais pour toi un moindre degré d'estime parce que tu consens à me sacrifier tout, famille, nom, relations, position, ne conservant que ton immense empire sur mon cœur et sur mon bonheur, et le doux partage de notre futur petit trésor chéri! Tu me parais plus grande, plus sacrée, plus admirable que toutes les femmes légitimes de la terre, et je t'aime au delà de toute expression parce que je suis sûr, moi, que c'est l'amour qui t'unit à moi, et qu'il a fait plier dans ton cœur toute pensée étrangère. Mais si tu me laissais entrevoir que je n'aurais un jour que ton corps et la mère de notre enfant, que l'amante disparaîtra, que tu te _résigneras_ mais que tu ne _voudras_ pas, il n'y aurait plus pour moi un instant de repos d'esprit et je me sentirais torturé par ta contrainte et ton esclavage dissimulé. Si tu savais, quand tu me dis que tu agis librement, que tu me veux quand même, comme je vois l'avenir clair, parce que nous marcherons confiants l'un dans l'autre. Est-ce un vain espoir? Non, ne me dis pas que tu souffres de me rendre heureux et que tu éprouves «un sentiment de honte et de déchéance.» Tu es mille fois meilleure que moi; comment par aucune décision pourrai-je t'empêcher de devenir pour moi tout ce qu'il y a de bon et de doux, puisque c'est ce que je te demande à mains jointes. J'ai besoin de toi, de toi tout entière, sans excepter les petits coins où tu te renfermais--je le voyais bien et j'en souffrais assez--ces jours-ci. Que parles-tu d'humiliation, ma chérie? toi que j'aime et que j'estime comme l'amour le plus complet peut seul estimer. Je t'en supplie, chasse tous ces fantômes que tu te forges à toi-même et auxquels tu portes des coups qui me frappent au cœur. N'en laisse rien au fond de toi.
«Viens, viens me rejoindre un de ces jours, et je te montrerai le petit nid que j'ai choisi assez loin d'ici pour que tu puisses t'y réfugier en sûreté aussitôt que cela deviendra nécessaire. Oh! que je me réjouis de t'y emporter et de t'y cacher pour t'avoir toute à moi. Mais, je t'en supplie, ne m'apporte pas ta chère tête si tu peux y conserver un secret sentiment d'amertume, ni tes douces lèvres que j'adore embrasser si elle doivent laisser échapper de tristes paroles, ni tes beaux yeux s'il faut que j'y lise un douloureux reproche. Les miens se remplissent de larmes lorsque je parcours de nouveau ta lettre déchirante. Tu n'avais pas raison de l'écrire, n'est-ce pas?
«Je t'embrasse comme je t'aime et je t'aime comme un fou.
«LIONEL.»
Par un après-midi splendide du commencement de mars, une de ces journées claires, tièdes, lumineuses, qui succèdent parfois sans transition aux brumes et aux gelées de l'hiver, Lionel, ayant donné rendez-vous à Renée, la conduisit à la campagne, pour lui montrer «ce petit nid» dont il lui parlait dans sa lettre.
Tous deux prirent le train à la gare Montparnasse et descendirent à la gare de Clamart. Puis ils montèrent sur l'impériale du tramway dont les rails s'étendent à travers le village et vont jusqu'en haut du pays. Ils voulaient respirer l'air délicieux de ce premier jour de printemps, plutôt que les odeurs douteuses à l'intérieur du véhicule. Les petites maisons blanches filaient devant leurs yeux, et semblaient rire par toutes leurs fenêtres ouvertes au gai soleil ressuscité. Autour d'elles, dans les jardinets, et plus loin, par les brusques ouvertures des ruelles transversales s'en allant vers les champs, on apercevait des têtes neigeuses de cerisiers ou de pommiers déjà fleuris. Des enfants jouaient dans la rue et se poursuivaient avec des cris de joie. Sous les vêtements d'hiver, que l'on n'eût point encore osé alléger, on trouvait presque excessive la chaleur inattendue.
En descendant du tramway, à la tête de ligne, Renée mit sa jaquette de peluche sur son bras, afin de marcher plus facilement.
--Est-ce encore loin? demanda-t-elle.
--Nous y sommes, répondit Lionel. Aurais-tu jamais imaginé aussi près de Paris un petit coin aussi perdu? Aucune de tes connaissances ne viendra te chercher ici. Ce n'est pas un endroit de villégiature. On ne demeure pas à Clamart.
--J'ai entendu parler des bois de Clamart, fit la jeune fille.
--C'est vrai, les grisettes et les commis de magasin y font des parties le dimanche. Mais tu en seras quitte pour ne pas sortir ce jour-là. Pendant toute la semaine, nous en serons les vrais propriétaires, de ces bois, et tu sais qu'ils sont ravissants.
On en apercevait les cimes dénudées et toutes grises par delà les murs peu élevés des maisons qui s'espaçaient. Ce n'était plus la rue populeuse, animée, du village. De grandes propriétés bien closes bordaient la route des deux côtés. L'imagination toute parisienne de Renée s'émerveillait du silence et de la solitude, dans cette lumière calme et crue qu'aucun feuillage n'interceptait encore. Comme ils arrivaient près de la forêt, là où tout vestige d'habitation devait cesser, semblait-il, Lionel tourna dans une allée à droite et s'arrêta devant une petite porte verte dont la partie supérieure était formée d'une grille, doublée d'un volet plein, au centre duquel s'entrebâillait un guichet. Il s'arrêta, chercha une clef dans sa poche.
--Tu vois, Renée, quand tu seras seule, tu n'ouvriras jamais sans avoir d'abord regardé qui est là, à travers ton guichet. La disposition de cette porte m'a tenté. J'ai pensé à tout. Tu seras là-dedans comme dans ton petit château-fort. La Belle-au-Bois-dormant, n'est-ce pas, mignonne? Et il n'y aura que moi, ton prince Charmant, qui pourrai y pénétrer.
--Oh! mais tu ne m'y laisseras pas souvent seule, j'espère bien, dit Renée; autrement, j'y mourrais de peur.
Ils entrèrent.
Le jardin était assez grand. La maison, exiguë, très basse, apparaissait au fond, dans cette nudité lamentable qu'offrent tous les objets à la campagne, alors que le premier soleil de l'année en découpe brutalement les détails sans qu'aucune verdure en adoucisse les contours.
Le chèvrefeuille, la clématite, la vigne vierge, devaient grimper là, durant l'été, enveloppant la rustique demeure de leurs voiles légers et coquets. Pour le moment, tout sentait l'abandon. Quand ils ouvrirent la porte vitrée et pénétrèrent dans l'intérieur, une fraîcheur leur tomba sur les épaules, et les fit frissonner. Lionel aida Renée à remettre sa jaquette.
Il y avait d'abord une pièce où l'on entrait de plain-pied, et qui serait la salle à manger en même temps qu'une espèce de petit salon où l'on se tiendrait si l'on voulait. Derrière, une grande chambre à coucher; et en retour, séparés de l'appartement par un corridor, un cabinet de débarras et la cuisine. On grimpait ensuite un raide et étroit escalier, sorte d'échelle de poule, et l'on se trouvait dans un vaste grenier, très clair, qui ferait, dit Lionel, un admirable atelier. Au-dessus, il y avait encore les combles. Des fenêtres du grenier, comme d'un observatoire, on apercevait les passants sur la route, les gens qui sonnaient à la grille. De l'autre côté, s'étendaient les bois, qui bornaient la vue. Hors de la maison, contre le mur du fond, quelques petites constructions s'élevaient; un poulailler, des cages à lapins, un appentis pour ranger les instruments de jardinage.
Le jeune homme expliquait tout, montrait tout, faisait les honneurs de cette bicoque comme si c'eût été un palais.
--Tu sais, disait-il à Renée, en l'entraînant par la taille dans tous les petits recoins de la maisonnette et du jardin, avec le goût que tu as, tu feras de ceci une véritable bonbonnière. Nous y passerons une saison délicieuse. Moi, je me charge du loyer et des gros meubles. Je vais les acheter à l'hôtel Drouot. On a des occasions extraordinaires, mais il faut savoir s'y prendre. Toi, tu fourniras la batterie de cuisine, les bibelots. Cela, c'est l'affaire d'une femme. Il paraît que la vie est tout ce qu'il y a de meilleur marché à Clamart. Je me suis informé auprès de la propriétaire. Tu auras moins de frais encore que tu n'en aurais eu en restant à Paris, et tu jouiras du bon air en plus. Le potager te fournira amplement les fruits et les légumes.
--Comment! dit Renée, que la question d'argent épouvantait intérieurement sans que jamais elle eût osé l'aborder, tu dis que j'aurai moins de frais? Mais je perds mes cours de dessin, mes leçons particulières...
--Qu'est-ce que cela fait? Tu travailleras ici. Tu auras tout ton temps à toi. Tu seras si tranquille! Ta mère connaît tes marchands de tableaux; elle placera facilement tes toiles.
--Ma mère, murmura la jeune fille, ma mère! O mon Dieu! je ne lui ai rien dit... Elle ne sait rien encore.
--Voyons, fit Lionel avec ennui, ne m'attriste pas justement aujourd'hui que nous sommes si heureux, qu'il fait si beau, que nous visitons notre petit chez-nous. Ta mère ne sait rien? Eh bien! tu lui raconteras tout! Si elle est bonne et tendre comme tu me le dis, surtout si elle est raisonnable, elle ne t'en voudra pas, elle fera tout son possible pour te tirer d'affaire.
Renée refoula son angoisse, sa peur horrible de voir sa mère tomber morte peut-être, foudroyée par l'effrayante révélation, ou bien s'élancer auprès du père, et, perdant la tête, tout raconter à celui-ci. Ces craintes, qui torturaient jour et nuit la malheureuse enfant, elle ne pouvait en chercher l'apaisement auprès de Lionel. Lui, sitôt qu'elle en parlait, haussait les épaules, comme si vraiment il n'eût pu croire les gens assez fous pour mourir ou s'affoler au sujet d'un petit accident, tout naturel, tout simple, très aisément réparable. Elle n'insista donc pas, et s'efforça, pour lui faire plaisir, de partager la gaîté qu'il déployait. Il paraissait complètement heureux devant la perspective de tout un été passé dans cette pittoresque retraite avec celle qu'il appelait «sa petite femme adorée.»
«Il m'aime cependant, songeait-elle. S'il ne voit ni mes souffrances morales ni mes embarras matériels, ce n'est pas sa faute. Il a été élevé dans des idées si différentes! Je ne lui ai demandé que de l'amour et la permission de le rendre heureux. Ne serais-je pas injuste d'exiger de lui davantage?»
Et elle trouvait moyen de lui sourire; elle se laissait gagner tout entière à la joie, si rare à présent, de le posséder tout à elle, à l'abri des regards curieux et des surprises, dans ce coin de campagne sauvage et ensoleillé, où, en somme, ils étaient chez eux.
Bientôt ils s'amusèrent comme deux enfants des découvertes qu'ils faisaient à travers les allées du jardin. C'était un berceau formé par un seul acacia-boule, très vieux, dont les branches tordues devaient former, quand les feuilles pousseraient, un véritable dôme de verdure; c'étaient des pieds de fraisiers, déjà constellés de fines étoiles blanches. Renée dénicha même sous les feuilles une petite fraise dure et verte comme un pois sec, où tous deux voulurent mordre ensemble avec des éclats de rire qui ne s'arrêtaient plus et qui empêchaient leurs lèvres de se joindre dans le baiser dont elles avaient toujours soif. La fraise disparut dans le conflit, et ce fut un problème de savoir si elle était tombée, ou si l'un des deux l'avait avalée par mégarde, au plus grand préjudice de l'autre.
Ils découvrirent des rosiers par centaines, et cela n'étonna pas Lionel, car la propriétaire lui avait dit que l'habitant, leur prédécesseur, était une sorte de vieil ermite, passionné pour les roses. Renée trouva assez de primevères, de violettes et de jonquilles pour faire un petit bouquet. Mais elle eut un grand mouvement d'indignation quand Lionel cassa pour l'y joindre un rameau de cerisier couvert de boutons, espoir de leur récolte future.
--Sais-tu, dit tout à coup le jeune homme, il faut que je te présente à notre propriétaire. Elle demeure plus bas dans le village, et m'a tout l'air d'une excellente personne. Je lui ai raconté que j'avais une petite femme un peu délicate, ayant besoin de beaucoup de repos et du bon air de la campagne pour mener à bien les difficultés d'une position très intéressante. Elle croit que nous sommes mariés, tu comprends.
--Tu lui as donné ton nom.
--A quoi penses-tu? Je lui ai donné le nom de ma grand'mère maternelle, un nom de grand d'Espagne, rien que cela, ma petite mimi!... Nous nous appelons monsieur et madame d'Alvarez.
--Oh! Lionel, quel ennui! Pourquoi ne m'as-tu pas consultée? Je t'aurais proposé Dupont ou Durand plutôt que ce nom ridicule et pompeux de mélodrame. Si tu savais combien cela me contrarie!
Elle ne put pas faire comprendre à ce républicain tout bouffi de l'orgueil qu'il tirait de son ascendance illégitime et cosmopolite--car il y comptait aussi des membres de la _House of Lords_--elle ne put lui faire comprendre la délicatesse de sa répugnance à s'affubler de particules et de terminaisons sonores, quand elle se trouvait dans la nécessité, si cruellement humiliante, de choisir un nom qui n'était pas le sien. Tout ce qu'elle put obtenir--puisque aussi bien le mal était déjà fait et la signature apposée à l'acte de location--ce fut d'abandonner l'usage de la préposition, de s'appeler simplement Lionel et Renée Alvarez.
Ce jour-là ils ne firent pas la visite en question à la propriétaire. L'idée seule de jouer son nouveau rôle troublait tellement Renée! Sans même repasser par le village, ils entrèrent dans les bois, et, par une longue promenade, allèrent chercher le train à Meudon. Passionnément enlacés, ils suivirent les allées solitaires, et parfois coupèrent à travers les taillis, foulant sous leurs pas la couche épaisse des feuilles mortes, accumulées par les nombreux hivers. Des gazouillements d'oiseaux, de doux bruits de bêtes effarées, troublaient seuls, avec le murmure de leurs voix attendries, le grand silence de la forêt. Une éblouissante lumière criblait comme une pluie d'or le dur lacis des branches grises où pas un bourgeon ne s'entr'ouvrait. Le ciel, d'un bleu limpide, contrastait par sa splendeur avec l'aspect rigide et nu des hautes cimes dépouillées. Le printemps, en apparence, ne régnait encore que dans l'espace plein de rayons; il fallait deviner, sous l'écorce terne et rugueuse des hêtres et des chênes, l'ardente poussée de la sève et les palpitations de la vie, qui bientôt allaient se révéler par des ruissellements de verdure et par de fraîches floraisons. Mais, sur le sol, de pâles petites violettes sans parfum, des jacinthes aux clochettes foncées, des pâquerettes vulgaires et douces, soulevaient l'âpre manteau rouillé que font à la terre, en pourrissant, les frondaisons des étés disparus. C'était un étrange paysage, où la joie et la mélancolie, le sommeil et la résurrection se mêlaient, où la mort donnait à la vie un baiser suave et cruel. Renée le trouvait en rapport, ce paysage, avec les ivresses et les douleurs de son amour. Les oppositions de la nature, si adorable dans sa tristesse et dans sa grâce, avivaient les sentiments contraires de son cœur. Une émotion, à la fois délicieuse et déchirante, mais où la souffrance ressemblait à un aiguillon de volupté, grandissait en elle; bientôt il lui devint presque impossible d'en supporter l'intensité.
Elle saisit son amant entre ses bras.
--Ah! lui dit-elle, pardonne-moi... J'ai été lâche. L'humiliation et la douleur m'effrayaient. Il y a eu des moments où j'ai douté de toi, où j'ai maudit notre amour. Aujourd'hui je voudrais te bénir, même pour les larmes que j'ai versées à cause de toi. Regarde, que ce jour est beau. Je comprends à présent toutes les voix qui s'élèvent des choses... Mon cœur touche à l'infini... Il s'est ouvert, ce cœur ignorant, et c'est toi qui as fait ce miracle, Lionel! Qu'importe alors s'il a dû saigner pour s'ouvrir! Tiens, vois-tu, je pleure, et pourtant jamais je n'aurais imaginé un bonheur semblable à celui que j'éprouve. Je sens que j'étais née uniquement pour t'aimer, et je t'aime jusqu'à en mourir.
Elle paraissait bien belle dans ce mouvement d'exaltation. Ses grands yeux bleus étincelaient sous leur voile humide, et Lionel mouilla ses lèvres avec délices à leurs larmes en les baisant.
--Ma petite Renée!... mon adorable petite Renée!... disait-il en la serrant contre lui jusqu'à meurtrir sa taille souple.
Il était aussi heureux qu'elle, aussi transporté, mais pour des raisons différentes.
Dans la plus horrible situation où une jeune fille puisse se trouver, elle puisait aux sources d'un tout puissant idéal un enthousiasme dont elle s'enivrait comme d'un haschisch. Lui, il acceptait la déclaration de ce bonheur imaginaire ainsi qu'un encens délicieux pour son orgueil, en même temps qu'un baume fait pour adoucir les faibles scrupules de sa conscience. Il trouvait naturel que Renée sacrifiât de plein gré toute son existence à la joie de le posséder, et s'émerveillât encore sur l'excès de sa félicité. Sa reconnaissance le mettait fort à l'aise.
D'autre part, il recueillait des satisfactions directes, très précieuses pour ce voluptueux et ce délicat. Renée avait une si jolie façon de tourner et de prononcer ses naïves phrases emphatiques! Son mobile visage peignait si vivement toutes les émotions qu'elle exprimait! Elle passait si gracieusement des sublimes idées aux ardentes caresses! Jamais il n'eût imaginé une maîtresse aussi innocemment troublante, aussi chastement capiteuse. Il ne la comprenait au reste pas du tout. Tandis qu'elle croyait lier leurs deux âmes dans la communion des plus nobles sentiments, elle ne le captivait qu'en flattant sans le savoir ses passions basses--passions dominantes--la vanité, la sensualité, l'égoïsme. Mais elle lisait dans ses yeux charmeurs une adoration sincère. A travers cette adoration, elle croyait voir en lui ce qu'elle-même avait en elle. La femme attend tout de l'amour; aussi jamais il ne pourrait la satisfaire si elle ne l'enrichissait, tant que l'illusion dure, des trésors qu'elle puise en elle-même, croyant les tenir de lui seul; dès qu'elle cesse de les lui prodiguer, elle le voit si pauvre, qu'elle ne le reconnaît plus.
L'homme est beaucoup moins exigeant. Très rarement il demande à l'amour autre chose que le plaisir. Lorsque par hasard un peu de vrai bonheur s'y mêle, il en est tout surpris et très sincèrement reconnaissant. La femme n'est jamais reconnaissante envers l'amour ou envers l'amant qu'en raison de ce qu'elle leur donne. Elle réclame trop d'eux pour en jouir autrement que par l'illusion.
Heureusement, chez Renée, l'imagination était puissante, et Lionel était un être facile à poétiser. Très beau, très tendre, il ne s'expliquait jamais. S'il voyait la jeune fille souffrir, il prenait un air infiniment navré, dont il connaissait l'effet immédiat. Aussitôt alors, elle s'accusait de l'avoir affligé, et elle trouvait à sa conduite, quoi qu'il eût fait, de si nobles interprétations, que jamais, s'en fût-il donné la peine, il n'aurait eu l'habileté de les inventer lui-même.
C'est ainsi que furent traversés tous les horribles préparatifs du départ. Renée allait au _Bon Marché_ choisir des rideaux, du linge, et à la _Ménagère_ acheter une petite batterie de cuisine, un service de table, et les mille accessoires qui composent un ménage, si modeste qu'il soit. Elle écrivait d'avance la liste des objets, tâchant de ne rien oublier, depuis le plumeau jusqu'aux salières. D'avance, elle mettait les prix en regard, par à peu près, comptant assez cher pour avoir la surprise d'un bénéfice inattendu sur la somme totale. Et toujours le montant de la facture dépassait ses prévisions. Son petit fonds de réserve, ses économies de la dernière année,--la première où elle eût pu mettre de côté,--s'entamaient fortement. Et cependant elle voulait encore vivre là-dessus pendant ses trois ou quatre mois de retraite, bien trop fière et trop délicate pour demander de l'argent à Lionel, qui, d'ailleurs, à ce qu'il disait, n'en avait guère. L'idée qu'il lui aurait mis de l'or ou un billet de banque dans la main faisait frémir Renée de honte. Aussi elle calculait jusqu'au moindre sou, désespérée quand elle croyait avoir fini avec les achats et qu'un objet auquel elle n'avait pas pensé se présentait soudain à sa mémoire,--comme cette fontaine à filtrer, pour laquelle il lui fallut, déjà arrivée rue Vivienne, reprendre l'omnibus et retourner au boulevard Bonne-Nouvelle.
Elle achetait tout en bloc dans les grands magasins, qui ne faisaient pas de difficulté pour porter ses emplettes à la campagne et qui arrivaient exactement à l'heure dite, alors qu'elle s'était rendue là-bas pour les attendre. Et elle organisait tout à mesure, trouvant quand même un amusement à des occupations nouvelles pour ses mains d'artiste; surprise de cette facilité si féminine avec laquelle elle s'initiait à son rôle improvisé de petite ménagère. Elle apportait une grande coquetterie aux moindres arrangements de leur intérieur. La nécessité d'épargner son capital restreint ne la décidait pas à choisir des choses laides ou vulgaires, et le moindre bibelot introduit par elle dans le nid rustique de Clamart devait avoir quelque air d'originalité qui lui donnât droit de cité sur les étagères ou dans les armoires.
Cependant, selon sa promesse, Lionel fournit les gros meubles, qu'il avait achetés tous ensemble le même jour à l'hôtel Drouot. Il eut la main heureuse. La table de salle à manger, les chaises étaient gracieuses de forme, quoique dépareillées. Le jeune homme s'était bien gardé d'y ajouter un buffet qui, bon marché, eût été un objet horrible; mais, pour une somme relativement peu élevée, il avait obtenu un meuble ancien, assez curieux, qui en tiendrait la place. Un très large lit que Renée se chargea de faire garnir de matelas neufs et draper en coin avec des tentures pareilles aux portières et aux rideaux des fenêtres; un grand tapis qui couvrit tout le parquet de la chambre à coucher, constituaient, assurait Lionel, des occasions merveilleuses; il les avait eus à des prix dérisoires. Mais l'acquisition dont il se félicitait le plus, était celle d'un immense et moëlleux sofa et de deux fauteuils semblables où l'on enfonçait de la façon la plus confortable du monde. Ces trois meubles, construits apparemment pour reposer les membres de quelque géant très difficile, représentaient le chef-d'œuvre du génie de la paresse et du bien-être. Recouverts en satin bronze pâle et garnis de franges et de capitons très riches, ils ne manquaient pas, malgré leur amplitude, d'une certaine élégance. Ils avaient dû certainement coûter fort cher au maniaque sybarite qui les fit faire sur commande, et d'ailleurs ils paraissaient tout neufs encore. Mais leurs dimensions les rendaient peu faciles à placer dans des appartements parisiens; aussi les rares amateurs n'avaient-ils pas poussé l'enchère très haut. Dans la vaste chambre à coucher de Clamart, ce sofa et ces deux fauteuils faisaient fort bon effet; ils enlevaient justement l'air un peu vide; et, avec le grand lit, le tapis et les tentures que Renée prodigua, ils transformèrent l'appartement rustique en un soyeux et délicieux boudoir. Leur ton bronze pâle s'harmonisait avec le bleu tendre qui dominait dans les rideaux.
Cette installation flatta extrêmement la sensualité de Lionel. La première fois que, le dernier clou posé, il s'étendit tout de son long sur le large divan, les deux mains croisées derrière sa tête, il se proclama le plus heureux des hommes.