Part 10
Son inquiétude ne dura guère. Le bruit se répandit que, enfin, _il_ montait à la tribune. Il n'en avait pas gravi les degrés que tous étaient à leur place. Ce fut une invasion. Il ne resta plus un fauteuil libre. Une foule de messieurs, sénateurs, hauts fonctionnaires ou autres, suivirent les députés; quelques-uns occupèrent les places restées vacantes ou s'assirent sur les marches du bureau. Le plus grand nombre se tint debout dans l'hémicycle. Parmi ces derniers, au premier rang, à droite et tout près de la tribune, Renée remarqua immédiatement Lionel. Il se tenait les bras croisés, la tête rejetée en arrière, et elle observa combien son teint était pâle et mat à côté des visages, pourtant vieux et décolorés pour la plupart, qui l'entouraient. Avec son type rappelant le type juif, sa fine barbe en pointe, ses grands yeux doux, il avait l'air d'un Christ brun.
«Le voilà, se dit-elle, le voilà celui qui me fait tant de mal. Hélas! je souffre surtout de l'aimer et de n'être pas pour lui ce qu'il est pour moi. Oh! s'il était à ma place et moi à la sienne, comme d'un mot je guérirais avec joie sa blessure! Comme je le prendrai à moi pour toujours, dussé-je tout perdre excepté lui. A quoi pense-t-il? Peut-être qu'il regrette de m'avoir jamais aimée, tandis que moi, dont il a pris la vie, je ne trouve pas de force, même à présent, pour me repentir de rien.»
Soudain Lionel se retourna, dit quelque chose à un jeune homme placé un peu derrière lui, puis prit amicalement le bras de ce jeune homme et l'attira à son côté. Renée devina Fabrice de Ligneul. Il était en contraste parfait d'apparence avec Lionel. Plus mince et plus élégant de taille, mais moins beau de visage; blond avec une fine moustache estompée sur des joues gracieuses et doucement colorées, des joues de femme; de grands yeux noisette, de longs cils recourbés, de fins sourcils; un ensemble charmant sans être d'un dessin aussi mâle et aussi régulier que celui de son ami; quelque chose de délicat et de pensif; et avec cela une tenue assez martiale, comme d'un officier en civil. Il avait des mains superbes que Renée remarqua parce que souvent il affilait le bout de sa moustache. Sa distinction était telle que Lionel à côté semblait presque commun de taille et de tournure. Il est vrai que--suivant l'avis de ce dernier--un vrai républicain ne doit pas être élégant. Le jeune Duplessier se piquait d'acheter ses vêtements tout faits et affichait dans ses façons un grand laisser-aller. Renée le déplorait en vain.
Ces différentes observations empêchèrent la jeune fille d'écouter très attentivement les premières phrases de Gambetta. Au silence profond qui soudain s'était fait dès qu'il avait pris la parole, avaient succédé les rumeurs et les interruptions. C'était là le coup de fouet nécessaire pour éveiller la verve du tribun. Bientôt sa voix s'éleva, s'éclaircit; les périodes superbes, amples, d'une clarté limpide et d'une foudroyante énergie, tombèrent l'une après l'autre de ses lèvres. Il s'anima, secoua ses cheveux comme une crinière, se croisa les bras, arpenta la tribune, avec ce pas à la fois pesant et élastique des fauves qui lui donnait l'air d'un lion en cage. Cette comparaison, devenue banale, s'imposait à l'esprit dès qu'on l'entendait. Et surtout ce jour-là, en face de cette Chambre hostile, de ce pays qui le calomniait, en face de ce vote suspendu sur sa tête et prêt à briser entre ses mains le pouvoir qu'il avait à peine eu le temps de saisir, ce jour-là, il poussa des rugissements sublimes.
On put voir comme il aimait la France. Oui, c'est pour elle qu'il parla bien plus que pour lui. Il tremblait qu'on ne s'obstinât à accorder au Congrès plein pouvoir pour toucher à la Constitution.
--«Il serait subversif, s'écria-t-il, dans un pays qui s'est donné, il y a six ans à peine, les institutions qui abritent sa fortune, assurent sa paix et le développement de toutes ses richesses, il serait subversif de tout remettre en question!»
Il dit à tous les républicains cette parole profonde:
--«Nous nous sommes débarrassés de nos adversaires, il reste à nous gouverner nous-mêmes.»
Il repoussa magnifiquement l'accusation de dictature:
--«Vous êtes les maîtres, s'écria-t-il, vous pouvez, à l'aide d'un simple carton bleu, mettre hors de concours toutes ces puériles et factieuses pensées.»
Il essaya d'expliquer son plan de gouvernement. Il annonça que ses collègues étaient tout prêts à montrer à la Chambre les projets de loi qui permettraient de juger dans leur ensemble l'œuvre et le but de son Cabinet. Il défendit le scrutin de liste, mais il montra qu'il n'en avait pas fait la condition sans laquelle il refuserait ses services au pays lorsqu'il s'était vu appelé au ministère. Enfin, dans une admirable péroraison qui enleva ses auditeurs et fit éclater jusque dans les tribunes, malgré tous les règlements, des applaudissements frénétiques, il rappela son passé, il invoqua la conscience publique comme le témoin de sa loyauté et de son amour pour la France.
Après deux heures de cette lutte terrible, il descendit de la tribune, dans une émotion profonde, brisé, se sentant vaincu quand même par une monstrueuse coalition, malgré la victoire momentanée de son éloquence. Un silence où vibrait l'âme de cette assemblée si puissamment remuée par lui, suivit les applaudissements. Mais au moment où il tombait, écrasé, à sa place, et posait le front sur sa main, une salve enthousiaste, et plusieurs fois reprise, assura ce vrai patriote que du moins le cri de son cœur ne retentissait pas sans écho au cœur même de la France.
Renée trouvait presque doux d'avoir dans les yeux des larmes qui ne coulaient pas sur son propre malheur.
«Quoi! pensait-elle, je me suis tant affligée sur moi! Que sont les maux qui me frappent à côté de la chute terrible de cet homme qui voit se briser entre ses mains son espoir de relever son pays? Quelle importance a ma destinée auprès de celle de la France, qui se joue peut-être en ce moment? Eh! que je sois déshonorée ou que je meure, je songerai combien je suis peu, je me rappellerai cette grande scène, et je tâcherai de me consoler en m'oubliant.»
Cette noble exaltation qui soulevait l'âme artiste, l'âme généreuse de Renée, comme une brise qui passe soulève un passereau sur le flot mouvant des airs, lui causa un soulagement infini. Elle s'y livrait tout entière, lorsqu'une main lui toucha l'épaule. C'était Lionel, qui l'appela hors de la galerie.
--Tu ne vas pas attendre la fin de la séance? lui demanda-t-il. Sais-tu qu'il est plus de sept heures.
--Vraiment, mais je désire assister au vote. Mes parents savent où je suis et ne seront pas inquiets. Ils pensent bien que cela peut se prolonger très tard.
--Mais tu en aurais bien encore pour une heure. Voilà un autre orateur à la tribune. Tu dois être épuisée, ma pauvre chérie. Viens dîner avec moi chez Ledoyen. Nous retournerons ensuite savoir le résultat du scrutin.
--As-tu quelque espoir?
--Aucun. Gambetta a été magnifique. Mais le ministère est flambé.
Comme Lionel insista pour emmener Renée, elle le suivit. Dans l'escalier, il lui dit négligemment:
--J'ai invité Fabrice à dîner avec nous. Cela ne te fait rien?
Elle s'arrêta net, comme frappée de stupeur.
--Va le rejoindre, Lionel, moi je ne peux pas.
--Pourquoi? Il est comme un frère pour moi.
--Mais tu aurais un frère que je ne le verrais pas dans ces conditions. O Lionel! tu me mènerais avec un ami au restaurant. Qu'est-ce qu'il penserait que je suis?
--Si cela te contrarie tant... dit le jeune homme.
--Je ne peux pas en supporter l'idée, Lionel. Puis, ajouta-t-elle d'un air triste, nous nous voyons si rarement maintenant, n'aimerais-tu pas mieux être seul avec moi?
--Soit, attends-moi un instant. Je vais descendre le congédier. Je ne me gêne pas avec lui.
Un moment après, Lionel et Renée, assis tout près l'un de l'autre, dans un cabinet particulier, chez Ledoyen, mangeaient des huîtres. Ils parlaient de la séance. La chute du ministère était pour eux une catastrophe. A travers les rideaux soulevés de la fenêtre, ils apercevaient une terrasse, et, au delà, les arbres noirs des Champs-Élysées, parmi les branches desquels scintillaient des étoiles.
--C'est joli, n'est-ce pas? dit Lionel en attirant Renée vers la fenêtre, comme ils achevaient le dessert.
Il la serrait toujours plus tendrement contre lui, embrassait son cou et sa joue, cherchait ses lèvres.
--Tu sais qu'on peut voir nos silhouettes du dehors, lui dit-elle, effrayée.
Alors il laissa tomber les rideaux.
Et lorsqu'ils sortirent de chez Ledoyen, cette escapade, qui peut-être eût amusé Renée si elle avait été sa femme, laissa dans cette âme délicate l'impression horrible d'une profanation. C'était son cher et précieux Lionel qui la traitait ainsi, elle, la mère future de son enfant! Il descendait même au-dessous de l'affreuse chambre garnie. Il en arrivait au cabinet particulier. Et encore, il l'avait prise dans ses bras, à la fin d'un bon dîner, parce qu'elle se trouvait là. Mais il n'avait même pas souhaité, cherché ce tête-à-tête, puisqu'il pensait d'abord amener un ami.
Quand elle eut passé, rapide, les joues en feu, devant la grosse dame, imposante, à la caisse, devant les garçons qui se rangeaient, la serviette sous le bras, et le chasseur qui offrait de chercher une voiture, elle saisit le bras de Lionel. Il allumait une cigarette d'un air tranquille. Tous deux revinrent, sous les arbres et le long des quais, sans prononcer un mot; elle, songeant à ses beaux rêves de jadis piétinés sous la marche indifférente de la vie, tombés au fait-divers banal et près d'aboutir au réchaud de charbon de l'ouvrière dans sa mansarde; lui, se disant que Gambetta, après tout, n'était pas si solide qu'on aurait pu le croire, et qu'il fallait sans avoir l'air de lui tourner le dos, ne pas manquer les occasions qui pourraient s'offrir pour se créer des amitiés du côté de l'Extrême-Gauche, dont les chances, décidément, prenaient de plus en plus de poids.
Quand ils arrivèrent au Palais-Bourbon, tout était encore éclairé, les grilles ouvertes, et un grand remue-ménage de gens encombrait les portes d'allées, de venues, de colloques sans fin. Lionel quitta Renée un moment, la laissant sous le péristyle.
--Eh bien? lui dit-elle, tout anxieuse, lorsqu'il reparut.
--C'est fini, il est tombé.
Et il lui donna le résultat du scrutin. Les voix pour, les voix contre, les abstentions. Il lui indiqua aussi le mécanisme de cette mauvaise action parlementaire: c'était l'œuvre de l'Extrême-Gauche, traînant après elle, instrument docile, le troupeau aveugle et stupide de la Droite. Il parlait d'un ton calme et très grave.
--Viens, dit-il en terminant, nous n'avons plus rien à faire là, je vais te ramener aux Batignolles.
--Mon pauvre mignon! faisait Renée, s'oubliant elle-même, ne pensant qu'à lui dans ce désastre, lui serrant le bras dans cet élan protecteur et tendre qu'ont les femmes pour l'homme qu'elles aiment et qui souffre.
--Que veux-tu?... répondit-il.
C'était le mot qu'il opposait à toutes les tristesses de la vie. Longtemps, bien longtemps, Renée se demanda ce qu'il y avait au fond de ce mot banal: une résignation courageuse? une philosophie supérieure? ou bien une douleur si profonde qu'elle ne pouvait s'épancher par des paroles? Ce n'était rien de tout cela. C'était l'égoïsme suprême de l'être qui ne veut pas souffrir, qui chasse de son cœur toute impression lorsqu'elle commence à s'aigrir et à le tourmenter, et qui, dès qu'il a cru sentir l'aiguillon de l'épreuve, tourne le dos, s'esquive, abandonne le terrain devenu dangereux, et s'en va gaîment, hors d'atteinte des traits qui déchirent, planter sa tente ailleurs.
Lionel, après tout, ne manquait pas d'un point de vue consolant pour envisager la chute de son illustre patron. L'embarras où il allait se trouver le rendrait intéressant aux yeux de Renée, empêcherait la jeune fille de trop se lamenter sur elle-même et surtout de compter sur lui à aucun égard, particulièrement à celui de l'argent. Elle avait encore intact le produit de la vente de son dernier tableau. Deux ou trois mois de voyage ne coûteraient pas si cher. Cela ne faisait pas de mal qu'elle se crût plus riche que lui; il aurait soin de ne pas parler de ses plaidoiries, de ses articles de journaux qui lui rapportaient beaucoup.
Donc, tandis qu'il remontait aux Batignolles, il éprouva une douceur toute particulière à s'entendre plaindre et consoler par elle.
--Tu es une bonne petite femme, lui dit-il en l'embrassant à la dérobée dans l'angle d'une porte, comme il allait lui dire adieu. Maintenant que tu me vois si malheureux, tu ne voudras pas augmenter mon chagrin par tes vilaines idées de suicide?
--Non, mon Lionel, plutôt tout endurer que de te faire de la peine.
--Jure-le-moi, reprit-il, jure-moi que tu ne tenteras rien pour te tuer, pour tuer notre petit enfant, à nous deux, ma Renée, auquel je pense et que j'aime déjà.
Elle hésitait.
--Jure-le-moi, ou je croirai que tu ne m'as jamais aimé.
Et elle, se haussant sur la pointe des pieds, buvant dans ses yeux ce beau regard triste qui l'aurait fait aller au bout du monde, elle lui dit, les lèvres contre les siennes:
--Je te le jure, mon Lionel.
VII
Fidèle à sa tactique, Lionel évita autant que possible de voir Renée, jusqu'à ce qu'elle eût pris d'elle-même quelque décision.
Il se plaignit beaucoup de ses embarras d'argent, lui avoua qu'il avait des dettes. Ne devait-il pas éviter soigneusement toute dépense inutile et ménager ses ressources en vue de l'enfant qui allait naître? C'est ainsi qu'il éluda les prières de la jeune fille; car elle le suppliait de louer quelque pied-à-terre où ils pourraient se rencontrer de temps en temps. Elle avait besoin de le voir, elle ne pouvait plus se passer de lui. Ce n'était qu'en sa présence et sous ses caresses qu'elle pouvait trouver quelque courage, voir le beau côté tendre de sa lamentable situation, s'étourdir dans la griserie de cette passion dont elle voulait au moins sentir la flamme, puisque dans son brasier elle avait jeté sa vie.
Il fut inflexible, et, en apparence, indifférent.
--Nous nous verrons tout à notre aise, lui disait-il, quand tu seras partie de chez toi. Tu feras bien de ne pas tarder. Je trouve que ta taille change visiblement.
Par suite de cette barbarie de Lionel, il arriva que Renée souffrit doublement, et de son embarras cruel, et du refroidissement de cet amour, capable encore, à cette époque, de la consoler de tout. La jalousie aiguisa ses tortures. Pendant une de leurs rares entrevues, son amant lui raconta--exprimant le grand plaisir qu'il en ressentait--l'arrivée et le séjour momentané à Paris d'un de ses amis des Pyrénées-Maritimes, accompagné de sa jeune femme, une brune piquante, dont il lui montra la photographie. Il n'y mettait pas de méchante intention, mais il oubliait tout à fait qu'un soir, longtemps auparavant, voulant prouver la fragilité des femmes, il avait raconté, sans la nommer, à quelques intimes du salon Anderson, comment celle-ci, un beau jour, lui était tombée dans les bras lorsqu'il était encore adolescent. Renée, qui déjà ne s'intéressait que trop à lui, avait entendu par hasard la confidence, faite du reste à haute et intelligible voix. Elle en avait gardé les moindres détails dans sa mémoire, et maintenant, des rapprochements s'imposaient à elle qui ne lui laissaient plus de doute. Pour la taquiner et ne songeant pas lui causer autant de peine, le jeune homme lui fit admirer le portrait: «N'est-ce pas qu'elle est jolie, Isabelle?» Et il portait le carton à ses lèvres en riant.
Renée savait d'ailleurs qu'il s'amusait beaucoup. Elle entendait parler de ses parties de jeunes gens par des camarades à lui qu'elle rencontrait chez des amis communs. Elle ignora cependant un détail. Gambetta, ne voulant pas voir ceux qui l'avaient servi souffrir de sa chute, et surtout son cher Duplessier, qu'il aimait comme un jeune frère, lui avait offert de l'attacher de nouveau à sa personne, au même titre que jadis, celui de secrétaire. Lionel avait refusé. N'était-ce pas en effet prudent d'attendre que le courant d'impopularité sous lequel Gambetta avait sombré, eût un reflux, avant d'attacher plus complètement sa fortune à celle du tribun? Attaché, Lionel l'était déjà aussi complètement que possible, car ses parents et lui-même devaient tout, absolument, à l'ancien président de la Chambre. Raison de plus pour dénouer tout doucement ces liens qui, un jour ou l'autre, pourraient devenir compromettants. Durant toute l'année 1882, Lionel se maintint dans une espèce de neutralité, épiant de quel côté le vent tournerait. Il défendit encore chaleureusement Gambetta à la conférence Molé, mais il appuyait souvent, et très haut maintenant, sur certains points au sujet desquels il s'éloignait de sa politique, tels que la séparation de l'Église et de l'État. Lui et son maître la souhaitaient également; mais tandis que celui-ci eût voulu attendre un moment plus propice, Lionel se montrait d'avis qu'on la votât le plus tôt possible.
Ses anciens ennemis acceptaient ses avances avec joie à cause de l'espèce de légende qui se répétait, grossissant toujours, sur son extraordinaire talent. Mais quoi qu'il fît jamais, il resta toujours, aux yeux de tous, l'enfant chéri de Gambetta. C'était plus qu'un lien d'opinion, c'était un lien de cœur et de reconnaissance qui existait entre lui et cette Providence vivante de sa famille, de sa jeunesse. On le vit d'autant mieux, ce lien, lorsqu'il le brisa plus tard, aussitôt que celui dont il fut tant aimé eut fermé les yeux. Ceux même qui devaient profiter de sa défection en éprouvèrent le dégoût.
Si on l'eût prédite à Renée, cette défection, au commencement de 1882, elle eût repoussé avec horreur l'affreux pronostic. Et cependant, jour après jour, ses yeux s'ouvraient. Les indélicatesses de détail, les petites lâchetés, les mouvements d'égoïsme, les exclamations impatientes d'une ambition vulgaire et d'un impérieux besoin de jouissance, s'accumulaient devant sa pensée, toujours tournée vers Lionel, quoi qu'elle fît pour ne pas les voir ou pour les expliquer. Lorsqu'une femme aussi fine et sensible qu'elle, en arrive à plaider à toute minute la cause de l'homme qu'elle aime devant sa propre conscience qui désire croire en lui et qui ne le peut plus, elle endure la plus cruelle souffrance qu'elle puisse connaître, et cette souffrance amère, humiliante, engendre à coup sûr un germe mortel pour sa passion. Oui, Lionel déjà n'était plus pour Renée l'être chevaleresque et généreux, qui vivait les yeux fixés sur un grand but et le cœur rempli d'un grand amour. Le but du jeune homme!... il ne le dissimulait même plus devant elle: c'était la fortune, l'argent. Quant à son amour... hélas! était-ce plus qu'un passager caprice? Et, même s'il durait, qu'est-ce donc, grand Dieu! qu'un amour qui ne craint ni la douleur, ni l'abaissement moral pour la femme adorée?
Avant de se séparer de ses parents, Renée tenta une démarche suprême auprès de Lionel. Ce qu'elle n'eût jamais fait pour elle-même, elle le fit pour eux et pour son enfant. Abaissant sa fierté jusqu'à prier celui à qui elle avait rêvé de donner, de donner encore et de donner toujours, sans recevoir rien que sa secrète tendresse, elle lui demanda de revenir sur sa dernière décision et de l'épouser. Elle lui écrivit une longue lettre, où--le connaissant déjà trop bien--elle fit valoir surtout les raisons qui tendaient à son propre intérêt, à lui-même, Lionel. Elles ne manquaient certes pas. Si l'infatuation où ce jeune homme était de sa personne ne l'avait pas complètement aveuglé, il aurait vu quels atouts puissants, au jeu mystérieux de la destinée, il mettrait dans sa main en épousant Renée.
--«Crois-moi,» écrivit-elle avec autant de délicatesse que possible, «crois-moi, l'argent n'est pas ici-bas le seul levier tout puissant. Songe un peu quelle force, pour parvenir aux sommets de l'action et de la pensée, deviendrait l'union loyale, absolue, de deux êtres doués comme nous le sommes et s'entendant d'une façon si parfaite. Quelle source de bonheur intime et vivifiant! Quelle alliance contre tous les obstacles! Quel talisman pour traverser la vie joyeusement et victorieusement! L'or que je ne t'apporterai point en dot, je voudrai le conquérir avec mes pinceaux. Et sans doute y arriverai-je, tant je sens en moi d'énergie, de volonté, d'ambition et d'inspiration, tant je serai poussée en avant par le désir de couronner de toutes les joies et de tous les succès ton sacrifice momentané. Et ne dis pas, mon Lionel, qu'il en peut être de même dans une situation irrégulière. Hélas! cette voie d'ignominie et de mensonge où je m'engage toujours plus avant, ce qu'elle a de terrible, c'est que je n'y retrouve plus ma propre personnalité. Si tu ne m'en retires, tu n'y suivras bientôt plus que l'ombre de ta Renée. Sans doute, tu traiteras ceci de faiblesse et de nervosité. Mais je ne suis qu'une femme; j'ai peut-être en moi assez de ressort pour réagir contre le malheur, je n'en ai pas pour résister au sentiment de la honte et de la déchéance. O Lionel! je ne suis déjà plus la même que tu as tant aimée; je suis vieillie, je deviens sceptique, soupçonneuse et amère... L'enthousiasme sacré, qui me faisait planer si haut, m'abandonne. Je ne sais même plus peindre. Moi, qui brossais si facilement mes toiles, je m'épouvante de ma maladresse; voilà quelques semaines que je n'ai rien fait de bon. Mon tableau des _Boulevards au 1er janvier_, ne sera pas prêt pour le Salon. Je n'enverrai que le portrait de Gisèle. Je ne me reconnais plus. Et toi, me reconnaîtras-tu encore? Le bonheur que tu m'as demandé, tu t'étonneras bientôt de ne plus le trouver auprès de moi. C'est là mon plus dur chagrin. Lionel, réfléchis encore. Ne pense pas à moi, pense à toi-même, pense à ton enfant, pense à ton avenir. Si tu m'appelles à toi pour toujours sans regret, je serai la plus heureuse des femmes, la plus vaillante des artistes, la plus fière et la plus joyeuse des mères. Mais pour peu que tu hésites, repousse franchement cette prière, la dernière que je t'adresserai à ce sujet. Je te jure de m'incliner, résignée, devant ta décision, sans en discuter, sans même en chercher les motifs, et d'être pour toi, dans la mesure où tu me laisseras l'être, une compagne aimante et fidèle.»
Il lui répondit:
«Ma chère Renée adorée,