Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Part 8

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«Dès ce premier soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, à pas muets sur les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge flamboyant dans la nuit; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme était planté immobile devant une très grosse portière de velours. Derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, s’inclinèrent devant moi jusqu’à terre, les portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et je me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce qui était encore plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins fermé et moins hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec une grande virtuosité; il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointes des pieds. La porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une vaste salle brillamment éclairée. Sur les murs, des soies rouges, tout autour des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, puis, au milieu, de grands lustres pendants. Une atmosphère d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.

«D’une autre porte ouverte dans le fond et qui laissait entrevoir un petit salon, l’impératrice m’apparut, venant à ma rencontre...

«... Les murs scintillaient de rouge sombre, des flammes sans nombre ruisselaient sur les dorures et rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losanges des lustres étincelaient comme des pierres précieuses suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir, se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui. Nous nous promenâmes, une heure durant, sur le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière dont l’attouchement agissait comme un air tiède, ou, mieux, comme une musique.

«Tout autour, des meubles dorés se dressaient à de longues distances, et dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Nulle ligne ne bougeait. De grands miroirs prolongeaient la pièce où la lumière rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. L’atmosphère de l’étiquette espagnole baignait les coins sombres, les portraits princiers dans de lourds cadres dorés et les portes secrètes tapissées de soie. Mais je sentis plus que je ne vis, presque dissimulées par les lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices blancs et roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés pendant l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée.»

Il ne faut jamais craindre en art de forcer le caractère. Dans ce portrait d’Elisabeth de Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais pourquoi citer ces trois peintres? Tout artiste, dans toute création, place naturellement un peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle qui semble étrangère à la nature, qui nous donne une commotion et qui, d’une manière irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes avenues. Si j’avais à considérer la vie d’Elisabeth de Bavière comme un document, comme le point de départ d’une invention artistique, je saisirais avec vivacité, pour en faire un des ferments de mon travail, le spectacle que cette impératrice offrit au jeune Christomanos, certain jour qu’elle l’avait appelé à Schœnbrunn. Il vit des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension, fixés à la porte du salon impérial: Sa Majesté était en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe de soie noire à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, noires aussi. Le jeune homme n’avait jamais vu la souveraine habillée avec tant de pompe. «Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, comme d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez bas.

«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant l’Éternel et il voulait nous apprendre à sauter comme les chamois.»

«Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_[16].»

III

UNE GRANDE RICHESSE d’ÉMOTIVITÉ

A travers le chant de ce page amoureux d’une étoile, commence-t-on de soupçonner le rythme singulier d’Elisabeth d’Autriche?

Pour faire sentir l’humeur individuelle de tous ses jugements et qu’on ne nous soupçonne point de prendre son portrait dans notre rêverie, il faut que sa ressemblance puisse se former sous les yeux d’un lecteur patient. Goutte à goutte, comme un parfum, laissons s’épandre autour de nous, un peu au hasard, cette sensibilité impériale. Qui donc plaindra le temps qu’il y donne?

On ne doit pas errer sur l’élément fondamental de cette impératrice. Dès les premiers jours, ayant surpris sans doute quelque étonnement chez M. Christomanos, elle lui disait:

--Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre, n’est-ce pas? Vous l’avez remarqué. En effet, il me faut toujours dire aux comtesses quelque chose qui leur permette de répondre. C’est là exactement leur office. Le plus grand effroi des rois est de toujours interroger.

Cette franchise saisissante nous introduit au cœur du mystère que furent l’âme et la vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse d’émotivité où nous allons nous éblouir tout à l’aise, la satiété et le mépris, voilà d’abord les deux caractères qui frappent. Cette impératrice n’aimait qu’une chose, impossible à trouver dans les cours: le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artifice.

--Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à Christomanos, je reconnais que la lourdeur de l’existence, on la sent surtout par le contact avec les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous tout ce qui est terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans nombre. Tout commerce avec la société humaine nous fait dévier dans cette ascension et aiguise la sensation de notre individualité, ce qui fait toujours souffrir. Certains hommes cependant me sont aussi agréables que les arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux paysans et aux fous de village, gens qui se meuvent peu parmi la foule des mortels et qui commercent beaucoup avec les choses éternelles. Ils me donnent plus qu’assurément je ne pourrais jamais leur donner comme impératrice. C’est pourquoi je les quitte toujours avec une grande gratitude; ils me délivrent de quelque chose d’étranger et d’angoissant qui s’accroche à moi et m’oppresse.

Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien élevées se plaisent à mettre sur leurs pensées, distingueraient déjà derrière cette haute et poétique philosophie une souveraine qui se dérobe, une impératrice réfractaire, mais elle ne permet point qu’aucun doute en subsiste; elle laisse glisser à ses pieds, devant nous, le sceptre et la couronne:

--Nos sentiments intimes sont plus précieux, dit-elle, que tous les titres et que toutes les dignités, guenilles bariolées par lesquelles on croit cacher des nudités...

Elle complétait cette pensée, peu convenable dans sa bouche, par une affirmation magnifique et féconde à méditer:

--Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons de nos antérieures existences spirituelles.

Cette vue commande toutes ses opinions. C’est ainsi qu’elle dira: «Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Le reste ne fait que les égarer; elles désapprennent une partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement de la grammaire ou de la logique. C’est une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles donneront des fils intellectuellement mieux doués. Et puis, pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des conseils et des pensées, mais, par leur seul contact, elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions.»

Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien qui veut qu’on tienne l’emploi d’impératrice et reine, comment s’abstenir d’admirer ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont étrangement méconnues, que des êtres ne peuvent porter que les fruits produits de toute éternité par leur souche? Amenée d’instinct par sa délicatesse esthétique à cette constatation des naturalistes, l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte en soi comme un legs de toutes ses existences antérieures. Souvent la civilisation et la culture viennent de directions opposées et s’entre-choquent; alors l’être humain est dégradé.» Elle ajoutait, et il y a un enchantement de poésie dans une phrase si forte de bon sens: «Les pauvres, quelles victimes! On leur a pris la culture, et, en retour, on leur montre la civilisation dans un lointain inaccessible.»

Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante. Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces vers de Heine: «Le monde et la vie sont trop fragmentaires; je veux aller trouver le professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie et il en fait un système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»

Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort chez Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui étaient familiers. Ils naissent d’une sorte de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se combattent; d’une nature hautaine qui raille les conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si haut et se trouver si bas! Un jour, à Miramar, contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice Charlotte, femme de Maximilien, enferma sa folie à son retour du Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: «Un abîme de trente ans pleins d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle engraisse!»

Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des états analogues existent chez le philosophe? Épris des plus beaux cas de noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et il devient dur. Il est amené à tirer de la vie des moralités cruelles, parce qu’il regarde d’un point où montent bien peu de personnes.

--La plupart des hommes, disait l’impératrice, ne veulent pas que les bandeaux soient dénoués de leurs yeux; ils croient ainsi se mettre à l’abri du péril... Ils sont malheureux parce qu’ils se trouvent en perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos, et le repos, c’est la beauté de ce monde.

Voilà une philosophie dont l’esprit animait Leconte de Lisle et que ce grand poète de l’Illusion, de la Mort et du Renoncement exprima par magnifiques fragments, mais il ne sut point les lier dans une formule aussi claire.

Isolée dans cette conscience douloureuse, l’impératrice Elisabeth s’appliquait à ne se laisser posséder ni par les choses, ni par les êtres. «Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie pour eux que la partie de moi-même qui m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de notre ressemblance. Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je tire de l’armoire pour le porter quelques heures.»

On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle, entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que possible à sauver au moins quelques instants, pendant lesquels, chacun à notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh bien, quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A cette différence seulement, je me reconnais moi-même.»

Un autre jour elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à nous, tout occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous n’avons pas le temps de regarder le ciel qui attend nos regards.»

Elle trouvait enfin cette magnifique image, lourde et sombre et qui fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois à Tälz une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle n’arriva pas à remplir sa propre assiette.»

L’émotion éveillée en nous par la femme qui put, au hasard d’une promenade, laisser s’évader de son âme une pensée d’un tel raccourci, nous permet de vérifier sa théorie du tragique. «Je crois, disait-elle, que les conflits tragiques agissent parce qu’ils nous mettent dans un état où nous croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini et que nous attendons toujours dans notre vie... Ce n’est point par le tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.»

Je me rappelle que la veuve de Napoléon III, l’impératrice Eugénie, sollicitée d’accorder une audience, déclarait un jour à son entourage: «Oui, je sais, on vient me voir comme un cinquième acte.» Il n’est guère d’hommes assez sages pour se refuser d’_éveiller leur cœur_, pour se détourner des figures tragiques. On veut élargir sa vie. En essayant de nous rendre intelligibles jusque dans leurs racines les pensées de l’impératrice Elisabeth, nous nous enrichissons certainement d’une très belle, très rare et très dramatique interprétation de la vie.

IV

QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE!

Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la vie politique ou de ce qu’on appelle la vie réelle? Peux-tu aimer de toute ton âme autre chose que les choses parfaites que découvrent la science et la réflexion intérieure? (_Lettre de jeunesse de Taine._)

Quelle détresse sous les pierreries de ce diadème! Le lecteur fasciné s’arrête devant cette âme de désirs qui ne sait où se porter. N’eût-il pas mieux valu qu’elle maîtrisât ces beaux frémissements et qu’au lieu d’entretenir sa solitude et ses tristesses, elle s’appliquât aux devoirs d’une souveraine, puisqu’aussi bien ils lui proposaient une discipline de vie?

Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice et que Christomanos donne sa leçon de grec, l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le tapis comme dans une trappe et s’éloigne. L’empereur invite l’étudiant à rester et cause avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux regardaient devant elle, comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë et pénétrante un infiniment petit objet; elle répondait à l’empereur et l’interrompait assez souvent. Parfois, elle haussait les épaules et esquissait une petite grimace, ce qui faisait rire l’empereur.» François-Joseph sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit en grec à Christomanos:

--Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais pouvoir être utile, mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; je ne la juge pas digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt?

--Pas trop, Majesté; je la suis seulement dans ses grandes phases, quand des ministres tombent.

--Ils ne sont là que pour tomber, puis d’autres viennent, dit-elle avec une nuance curieuse, une sorte de rire intérieur dans la voix.

--Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en France.

--Elle est assurément plus amusante. Les gens là-bas savent mieux jouer la comédie et avec plus d’esprit.

Au bout d’un instant elle ajouta:

--Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute et cela dès le premier instant. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin du voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de soi-même, par nécessité intérieure, par maturité. Les diplomates ne font que constater les faits.

Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne prétexte d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach commandée par un impérieux besoin de solitude, par l’amour de la fuite.

Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-Théodore, ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier pour retrouver la liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et donner ses soins aux malades. Elle-même, née romanesque, avait été fort mal élevée. C’est ce que Mme Arvède Barine a démêlé avec une admirable acuité féminine:

«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. Chargé d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver deux maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la petite Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées. Elisabeth se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-même qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans des environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle exige de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander un verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse pour une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies simples des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute; personne ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses parents croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore des robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen, sans apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il survint un grand événement dans sa famille. Le digne couple de Possenhoffen avait été récompensé de ses peines; la fille aînée venait d’être demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On attendait le jeune monarque au château pour célébrer les fiançailles. C’était à la fin de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph arriva. Il avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a peut-être changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe avec lui. L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite fée vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux genoux. Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que le jeune prince contemplait cette apparition, la fée s’approcha et lui jeta sans façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on ne lui avait jamais montrée et qui avait reconnu son futur beau-frère d’après ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche déclarait à Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais la petite Elisabeth.» (Arvède Barine, _Les Débats_, 8 novembre 1899.)

Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter le milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial minutieux et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence de le laisser voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de bonheur tranquille et de fidélité bourgeoise.

C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues de cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de passion et de sérieux.

--Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis, disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.

Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi que les nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, tout déclassement, tout déracinement comporte les plus grandes chances de désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. Mais cette rançon payée, l’individu qui est sorti de sa tradition pour aller à ce qu’il jugeait la vérité peut se raciner derechef et une société refleurir.

V

L’ACHILLEION.

C’était un conte de fées réalisé... Un rêve de poète exécuté par un millionnaire poétique, chose aussi rare qu’un poète millionnaire, s’épanouissait comme une fleur merveilleuse des contes arabes. (_Fortunio_, Théophile Gautier.)

Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette impératrice méprisante et rassasiée?