Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Part 7

Chapter 73,587 wordsPublic domain

Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut transformer tel être ne saura rien dire à tel autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur son lecteur. On l’accorde des traités de science et de philosophie où il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour des œuvres d’une qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swedenborg, je suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses _Essais_ une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que je ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: «_Lege, lege, lege et relege, labora, ora et invenies._» Mais quoi! je l’ai aimé, je me représente les états successifs de sa sensibilité. Je sais qu’il fut un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel, les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin, le Dr Marc Haven a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent d’âpres conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout titre, toute sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient haut situés et _ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses propres descendants_[11].»

Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus caractéristique du grand massif littéraire français. Mon ami, familier des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: «Il faut être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement après une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux.» A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement: Guaita n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète parnassien. Des vérités scientifiques forment le canevas sur lequel se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de M. Berthelot: «La philosophie de la nature qui a servi de guide aux alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière; elle est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues profondes des premiers alchimistes.»

Le Dr Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans les dernières années, nous donne son témoignage: «Guaita aimait à m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le merveilleux et le surnaturel ne présentent que des modalités, encore inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités simples et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques.»

Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science? Ceux qui essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité. Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter la belle formule gœthienne: «Ne rien gâter, ne rien détruire.» C’est entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés par M. le ministre de l’Instruction publique ne laisse pas d’avoir du grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture. Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes, en effet, ne possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un beau legs du Nord à notre discipline latine.

Si nous maintenons notre regard sur la biographie de Guaita et si nous la fixons avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans l’esprit toute leur importance, elle nous permettra de nous représenter ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite simplicité de manières et une sorte de beauté morale qui, ne cherchant aucun effet, conquérait d’autant plus fortement.

Osons le mot dans une notice sur un théosophe: Guaita s’enfermait dans la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit des livres où la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, il mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble, le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le droit de considérer comme un culte permanent--peu arrêté, peu clair, mais par là d’autant moins critiquable--sa délicatesse de conscience, l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec les rares amis de sa solitude. Hors la beauté morale, tout lui était étranger.

Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres fort inégaux en agréments, mais l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique. Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes. Il demeurait parfois des semaines sans sortir. Il avait amassé là toute une bibliothèque étrange et précieuse; des textes latins du moyen âge, des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de miniatures, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse, Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa, Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des ouvrages de science contemporaine. «Dans cette atmosphère, habitée par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de l’intelligence.» On y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement les journaux, classait les hommes de notre époque, non d’après leur personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme intellectuel l’amenait à contredire nos raisons, nos modes et aussi le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse et quand nous nous donnions nos fièvres cérébrales à Nancy. De telles conceptions comportent bien de la naïveté; on y reconnaît l’influence des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine. J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes, que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les convenances de leur politique.

Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la campagne, auprès d’une mère admirable, dans une intimité de sentiments religieux qui correspondaient à sa conception morale de l’univers. Le château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre. Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais troublé que par le cri des paons, des bois de chênes toujours déserts, un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements où demeure le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor immuable de son enfance favorisait ses méditations larges et monotones. Il les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait au terme de ses veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville, contre l’église de Tarquimpol, que Guaita est enterré, le dernier, tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des générations[12].

Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse, je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.

Juin 1898.

UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE

A René Quinton, au savant biologiste que nous remercions de quatre pages inestimables sur la qualité fondamentale et la suprématie de l’esprit français.

UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE

Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-d’œuvre ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son tempérament et par les circonstances à ressentir la beauté.

Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé de décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même, nous raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial d’une reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous fournira la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du Moi. Il nous demande de présenter au public français son _Elisabeth de Bavière_[13]. Mais qui sommes-nous pour manier ce poème vraiment impérial où l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un magnifique commentaire?

La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis longtemps je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les morts.» C’est une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond Ismène, jamais la raison que la nature nous a donnée ne résiste à l’excès du malheur.» On aime à trouver dans la langue que préférait l’impératrice les mots qui touchent sa plaie sans l’offenser.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les souffrances d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait ses peuples et la haute société européenne, mais, quel que fût le romanesque de sa première beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates de la vie à leurs charmes de déesses?

Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit, de ses propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux murailles de Gaëte un royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien Ier, fusillé à Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé dans le lac de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant à ses dignités et se perdant en mer; l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; sa nièce, l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, dans une nuit de débauche dont l’horreur reste couverte d’un voile noir...

Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime semblent errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du palais de Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un suprême prestige à cette âme que les coups acharnés du destin avaient travaillée comme une matière rare.

O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce _cursus honorum_. On aimerait d’étudier les cruelles étapes antérieures de cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui la menait, impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette cousine de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des Wittelsbach[15]. Les événements ne firent sans doute que prêter leur pente à des inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui d’analyser cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur un fond d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de l’impératrice. Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice de notre imagination, comme une nourriture poétique et une hostie de beauté. Elle peut faire un des refuges, un des sommets de notre rêverie.

I

UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE

Il faut d’abord que l’on sache d’où nous viennent ces précieuses révélations. Examinons l’instrument par lequel nous allons voir.

En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote qui travaillait, tout le jour et fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un faubourg de Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines pour sa thèse sur les «Institutions byzantines dans le droit franc», parfois il rêvait et soupirait. Au soir, un merle venait se poser sur le toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité noyât sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’impératrice d’Autriche eut le caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune Hellène qui la suivît dans ses promenades. On lui parla de l’étudiant. Elle le fit chercher par une voiture de la cour.

Vous distinguerez les défauts et les qualités de M. Christomanos sur la première page de son livre, charmante de jeunesse et de perméabilité à tout ce qui est fastueux, esthétique et rare. N’est-il point quelque frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout imprégné d’orientalisme?

«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me dit que Sa Majesté m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près du château, et me laissa dans un bosquet, parmi les pelouses, après s’être profondément incliné. Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours de Vienne dans cet impérial jardin fermé où ne pénétraient pas les simples mortels, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne. J’avais le sentiment de rêver un rêve étrange et délicieux, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil.

«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la représentaient presque toujours le diadème au front. Quel indicible émoi! Autour d’un buisson tremblant de mimosa, des essaims d’abeilles bourdonnaient. Certes, ces petites boules fleuries ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, pour que leur regard et leur souffle embaumé me rendissent cette heure inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Les abeilles et mon sang bourdonnaient à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître et qui, cependant, d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.»

«Je ressens encore la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans limites. J’attendais et mon cœur s’emplissait de plus en plus de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que ma vie aurait de plus précieux... Soudain, elle fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte et noire.

«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve où je m’abîmais, je sentis son approche. Elle se tenait devant moi, un peu penchée en avant. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle blanche que traversaient les rayons du soleil, ce qui mettait une sorte de nimbe léger autour de son front. De la main gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me fixaient...

«Je ne sus tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Comme elle ressemblait peu à tous les portraits! C’était un être tout autre, et pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions les plus idéales et les plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de me le rappeler. Je balbutiai quelques phrases sur ma joie et le grand honneur... Mais elle dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:

--Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»

Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer la jeune Esther, quand elle s’évanouit devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime cet enfant, le vers racinien:

Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?

Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, demeurera persuadé de cette fraternité poétique. Il serait déplorable qu’une telle persuasion l’eût amené à dénaturer dans son journal les sentiments et les paroles de l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver sous la manière du jeune poète les mouvements d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans cette noble intimité que nous pénétrons à la suite de ce guide follement sensible et qui possède de naissance le goût des plus rares fantaisies esthétiques.

II

UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE

On doit regretter que le second Empire n’ait pas chargé Théophile Gautier de parcourir le monde pour en dresser le minutieux inventaire pittoresque; plût au ciel que le destin m’eût attaché à la personne de Bonaparte, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour rendre témoignage des séances du Conseil d’État, des enivrements du triomphe et des tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances qui permirent à M. Christomanos, nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la beauté, de ramasser à la Hofburg, dans sa dix-neuvième année, tant de couleurs, de parfums, de saveur, toute une chaude poésie orientale, décorative et lyrique.

Ce jeune homme installé près de la souveraine prit des notes au jour le jour.

«Mon appartement, écrivait-il, est situé dans l’aile léopoldine. On arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz, «l’escalier des confiseurs», à un long corridor tapissé de nattes, «le passage des demoiselles». Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur des cartons blancs. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec des cliquetis de sabres. A ma surprise, je lis sur une de ces portes mon nom: voilà donc mon existence à venir étiquetée dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Une grande double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Sur le parquet poli comme un miroir, le feu du poêle envoie voleter des essaims de feux follets. Les tentures et les meubles sont à rayures grises et blanches. Un paravent de soie rouge masque à demi le lit recouvert, lui aussi, d’une lourde soie. Le tout, du reste, d’une simplicité de très grand air.