Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Part 5

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En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible de trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée en Dieu qu’est seulement le salut.»

Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un Eldorado et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne d’un berger de romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour, rêvé que la force d’attraction organiserait naturellement le bonheur, dès l’instant qu’on abolirait les lois?

En 1854,--fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses illusions?--sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui m’aide à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la mort. Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-être absolu: telle est la libération finale.»

Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves harmonies où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux de son impuissance à développer publiquement ses véritables destinées artistiques, malheureux d’un amour impossible, il se rendit à Venise pour composer le deuxième acte de _Tristan_.

Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de cette sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que l’humanité. Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si dans une folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie, notre aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour se mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien, qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où nous mène _Tristan_, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent des lagunes.

Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire obscurité pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni d’architecture, et que la puissante et claire Salute semble elle-même un fantôme, quand c’est à peine si le passage d’une barque silencieuse force l’eau à miroiter, et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent çà et là une très faible étoile, la ville enchanteresse trouve moyen tout de même de percer cette nuit accumulée, et de ce secret solennel elle s’exhale comme un hymne écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les heures, j’en suis assuré, qui de la profonde conscience de ce Germain surent extraire les déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde.

Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit la génération du deuxième acte.

Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours dans nos veines: «_Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai sur mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque des lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du silence profond un chant s’éleva_[6]...» Chacune de ces touches, _vieille_, _romanesque_, _gisante_, _enveloppée d’ombre_, _silencieuse_, que Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De ce _silence profond, un chant s’élève_. Comment le poète va-t-il le comprendre?

«_C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle, au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur population..._» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un chant _puissant et rude de population primitive_, mais chargé dans la suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le _Tasse_. Toute puissance et toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des siècles!

«_Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le lointain s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis au loin, comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau sommeil..._» Le chant de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. Toutes les puissances de ce grand Allemand sont déchaînées par cet appel; il se raccorde à cette barbarie primitive, à cette volupté déchirante, et du silence qui leur succède il fait son domaine.

«_Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve sonore de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et plus directe?_»

Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à cette ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause, cette Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa diversité même, il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la dit inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a touché la rive. Efface-toi, Venise _ondoyante et bariolée_. Par toi, nous avons atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que les mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater les actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et comme de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile; tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le principe. Tu nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes ondes de l’océan musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit fait pour Tristan le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine de la vie intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre. Le jour est dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route immémoriale qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne entendit Juliette à sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette annoncent et qui la sépare de son tendre jeune homme. Un tel chant ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le jour! Ce thème empoisonne notre sang, s’il se développe indéfiniment, avec une ampleur grandissante, de la passion contenue à la volupté débordante, jusqu’à la transfiguration dans la mort. Après l’alouette matinale, après Juliette et Roméo, voici, dans le brouillard, les chants de Tristan et d’Isolde: «Haine au jour implacable et hostile! O jour perfide, anathème! Mais toi, nuit, vie sainte d’amour, auguste création de volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, sans apparence et sans réveil, recueille-nous dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!... Le monde pâlit, le monde, spectre décevant que le jour place devant moi, et c’est moi-même qui suis le monde.»

Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour du Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements et des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des _Pénitents_ sur la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de la série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de ses lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions touché les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le but sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La musique seule--car nous sommes convaincu qu’il n’y a point discontinuité entre les arts divers--peut intervenir à cet instant où la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur échec.

Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le 13 février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique. L’intendant qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le passant à se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des vérités, sur la position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une puissance de fait comme le grand Allemand.

Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les grands que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous venons de surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la domination de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses odeurs de mort ils font tout simplement de l’âme! Le _Don Juan_, la _Confession d’un Enfant du Siècle_, les _Pêcheurs_, l’_Italia_, _Tristan_ demeurent en suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand nous la visitons, à nos âmes inertes. Venise au XIXe siècle fait encore des conquêtes. Le politique l’abandonne à sa décadence, mais Wagner, Taine, Gautier, Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand et Gœthe forment son «Conseil des Dix».

--Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.

--Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature.

L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où les fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison, l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais aux canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un char, maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec. Ville vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné, au lit de sa maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un poids plus lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, dans les veilles bleuâtres d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis triomphants.

IV

LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA VERS LA MORT

Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses places, ses traghets qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, ses dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais, Venise chante à l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un éternel opéra.

Désespoir d’une beauté qui s’en va vers la mort. Est-ce le chant d’une vieille corruptrice ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans Venise, j’entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient Jézabel. De tels enchantements, où l’éternelle jeunesse des nuages et de l’eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en activité nos plus profondes réserves.

A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, subi la domination d’une ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des forces qu’elle laisse retomber.

En même temps qu’une magnificence écroulée, Venise me paraît ma jeunesse écoulée: ses influences sont à la racine d’un grand nombre de mes sentiments. Depuis un siècle, elle n’a plus vécu qu’en une dizaine de rêveurs qui firent ma nourriture. _Putridini dixi: pater meus es; mater mea et soror mea vermibus._ «J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon père; au ver, vous êtes ma mère et ma sœur.»

A chaque fois que je descends les escaliers de sa gare vers ses gondoles, et dès cette première minute où sa lagune fraîchit sur mon visage, en vain me suis-je prémuni de quinine, je crois sentir en moi qui renaissent des millions de bactéries. Tout un poison qui sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre attaque le prélude. Un chant qu’à peine je soupçonnais commence à s’élever du fond de ma Lorraine intérieure.

Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n’est sans tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. Comment appliquer son âme sur la Venise moderne et garder une part ingénue? «Un galant homme se trouve toujours une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force, leur orgueil, leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes héros intacts.

Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace comme du sang sur le sable, silence tragique comme une dalle sur un tombeau, peu importe la manière de réagir contre le premier soufflet de la vie. Il n’appartient à personne que ce qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est jamais guéri. Le regard perd sa clarté droite, le cœur son innocente confiance, le courage sa sécurité. Celui que trahirent une fois des amis n’est plus un beau fruit sans meurtrissure, celui qui subit un échec, une offense, ne partira plus jamais comme un beau trait, spontanément à l’appel qui l’émeut. Je le vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa pureté exquise.

Que cette lente mort,--comme elle met aux yeux de la biche des larmes qui l’introduisent dans notre Panthéon intime--soit un principe de beauté, j’y consens. Un homme qui se défait, c’est tout le pathétique. Mais qui ne préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas une journée sans que se présente à mon esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a raconté un jour Alphonse Daudet d’un père assis au chevet de son petit garçon de dix ans, très malade, et qu’il entendit soudain dans le silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» Un nuage tombe sur la vie. Levez-vous vite, orages suprêmes!

Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé les nerfs.

Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait. Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le vaincu de Saint-Point--noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun de nous ne peut prétendre à ses vertus--ne cesse pourtant d’avoir soif de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir, comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité qui ferme à nos rêves leurs routes?

Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut, mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude.

De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie, en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer. Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique, quelles combinaisons harmonieuses!

A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées. Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine.

Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»; l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et, belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux, et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les réfléchir?

Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne puis distinguer.

Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin phosphorescent des grandes profondeurs.

J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie. Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans. De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable.

La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit. Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par excès d’amour de la vie.

STANISLAS DE GUAITA (1861-1898)

STANISLAS DE GUAITA (1861-1898)

Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague d’une vie d’interne dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit, sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe; il m’apporta en cachette les _Émaux et Camées_, les _Fleurs du Mal_, _Salammbô_. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples portent sur le marbre ou le bois dont est faite l’idole leur sentiment religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier et l’œil des caractères, tout cela m’est présent et demeure mêlé au bloc de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai Baudelaire pour moi qu’un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc. M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence exacte de ces poètes? Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d’ardeur et de dégoût. Une belle messe de minuit bouleverse des fidèles, qui sont loin d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu’après cent lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les écoutais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes. Force des livres sur un organisme jeune, délicat et avide!