Amori et dolori sacrum: La mort de Venise
Part 3
Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour distinguer Anania, l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent, sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses architecturales. Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir ce passé, les minces sons d’une musique qui faisait danser, en l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire, dans une salle basse de Burano, traversèrent ces vastes espaces éblouissants. Le désert donnait cette fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de respirer pour n’en pas ternir la délicatesse.
La journée s’avançait quand nous touchâmes à Saint-François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de désolation. L’heure tardive collaborait avec le paysage. C’est dans cet îlot que François d’Assise, au retour d’Égypte, débarqua. Il voulut prier; les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole fameuse: «Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais louer Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse, mais dans ce décor tragique cette parole a tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux.
«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une femme à qui, comme à la mort, personne n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les amants que désignent ces paroles mystérieuses? François et la Pauvreté. Voilà un beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur l’îlot qu’une étroite bande de désert.
Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d’un tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques ou passants sceptiques, quelques doctrines qu’ils professent, un ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre pour l’éternité ce que nous appelons s’observer, comprendre le néant de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d’un ordre tout à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos prédécesseurs.
Je fus averti qu’un tel jour approchait de son terme par les torrents de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant, ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle assassinée? De monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l’eau. C’était l’heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j’avais encore un long temps de gondole.
L’eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à travers des terres demi-noyées et faites d’herbes pourries, d’où se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur un tableau sublime pour guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur notre droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le soleil s’anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s’émouvoir l’âme la plus indigente. C’étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise; tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l’eau, puis nous prirent dans leur ombre. C’étaient les monuments des doges.
Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret, avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux fulgurations que les croyants placent après la mort.
Au reste, il est impossible de rapporter l’agonie du soleil sur la lagune vénitienne. Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre à sortir de notre personnalité, il nous touche le front d’un dernier rayon pour nous dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas que ces choses soient révélées.» C’est qu’alors nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.
Je suis allé respirer un myrte du désert: comment prouver son parfum, dont la poésie provient de ce qu’il se dissipe stérilement et retombe aux miasmes d’un rivage décrié!
III
LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE L’ADRIATIQUE[2].
Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que d’épeler Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons rien de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc que notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque de laisser en chemin une partie des sentiments dont un séjour à Venise nous charge, essayons de les dénombrer. Révisons avec une volonté systématique ce que nous avons d’abord enregistré à notre insu. Le plaisir d’une longue réflexion méthodique n’est pas inférieur aux abandons de la rêverie.
Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire, naïve, ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement de l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en soulevant un peu son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et puis, son regard si honnête, si doux, content de plaire à l’étranger sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui connaît son prix que d’un bon animal qui promène et lustre, comme veut la nature, sa beauté!
Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi leurs frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les chats aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un homme penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme serrait avec ses deux mains.
Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui habite toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage, vous l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais même, je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle demeure historique (mais il faudra dépenser la même somme pour les réparations urgentes). Ce n’est point que ces descendants des Magnifiques manquent d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés du Veneto. Ils manquent encore moins d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien dans Venise où le patriotisme municipal fut toujours leur vertu et le service de l’État leur emploi. Quand cette grande tâche qui les portait leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement aux mœurs de leurs compatriotes, c’est-à-dire à l’indolence.
A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand la ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824, Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable, cancanière, à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux mal avertis d’étrangers).
La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte des Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages fastueux, mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à rien de réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure comme si Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni dominé. Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le Grand Canal et qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage de volontés et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A proprement parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La population réelle de Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu près fixés dans les vieux palais historiques et sur lesquels passent d’incessantes caravanes de touristes.
En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles menaces, dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, le procurateur François Pezaro prononça une phrase qui, plus sûrement encore que l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et désagrège Venise: «C’en est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant homme se trouve toujours une patrie.»
Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la devise de Venise, la formule de sa moralité nouvelle.
Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette Venise cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses annales un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur Pococurante, noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait voir une belle satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper parut une mascarade de carnaval, précèdent dignement les singularités et les malheurs de don Carlos.
Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou, attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires. Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre continuellement des sensations si puissantes et si particulières. Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle se donne toujours une aristocratie.
Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses dignes visiteurs.
Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes.
_Gœthe et Chateaubriand._
Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, _Ramo dei fuseri_, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis, Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma curiosité.
En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est formé par l’étude de l’antique romain.
Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur du _Génie du Christianisme_ allait quitter, le 28 juillet 1800, le môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient ses _Martyrs_. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise «quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des hospices et des lazarets...
Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec l’_Iphigénie en Tauride_ aussi bien qu’avec les _Martyrs_, nous prenons en dégoût les asservissements de la vie.
L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater. Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes bretonnes Lucile caressant René.
Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans, passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de noblesse une même idée d’exil,--exil loin du sol natal et des ancêtres, exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite.
_Byron._
Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement d’ombres? Mickiewicz, Sand, Musset, Chateaubriand vieilli lui-même viennent chercher les traces des chevaux de Byron. On note ici certaine scène de magie. Au monticule le plus élevé de cette grève, en octobre 1829, par un soir de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz appuyé contre un arbre eut une belle vision mystique. Il arrivait de Weimar; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait influencé; elle le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer sa vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant là toute humaine habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme il disait, sur la volonté divine.
Que de belles choses nous rencontrerions s’il nous était loisible de suivre ce prophète polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait que traverser Venise où Byron conquiert la place la plus en vue par trois années d’un séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 au début de 1820).
Souhaitez une occasion de remonter la Brenta sur ces barques lentes qui seules cheminent encore de Fusine à Padoue. Par un doux et magnifique automne, tandis qu’aucune lettre de France ne peut ici nous rejoindre, qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! Les deux rives en septembre-octobre ont la belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette route que nos aïeux gagnaient Venise, devant une suite continue de maisons de plaisance que le XVIIIe siècle emplit de musique, d’amour et de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent même plus le souvenir. Vainement chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes et le dessin des parcs de plaisir. Cependant après un long temps, quand le batelier qu’étonne votre caprice vous nomme Mira, accostez, errez dans cette petite bourgade, car voici l’instant favorable pour évoquer Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque de solitude, ce n’est point au fort mauvais palais Mocenigo, dont il n’habita somme toute qu’un étage loué en garni, c’est sur cette rive solitaire, c’est à Mira où il reçut Shelley et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, qu’on peut trouver encore l’ombre insolente de l’Anglais.
Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas encore assez de tristesse ni de délaissement sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher dans ses pages vénitiennes, dans le quatrième chant de _Childe Harold_ et dans le premier du _Don Juan_.
Quand la gloire de Byron ne serait plus que la charpente dénudée qui survit au feu d’artifice, j’y porterais encore volontiers mes regards. C’est pour une raison singulière, mais qui ne sait la diversité des motifs sur quoi chacun de nous compose son Panthéon! J’aime Byron parce qu’il ressemble au plus fameux ennemi de mon pays, ennemi qui m’est cher pour ses puissances redoutables elles-mêmes, car nous l’avons glorieusement vaincu. Tous les portraits de Byron font voir cette expression énergique jusqu’à la fureur, impudente, avide de risques et de domination immédiate, magnifique parce qu’elle veut tout briser et qu’elle se brisera elle-même, qu’on voit au Charles le Téméraire peint par Hugues van der Goes (dans le Musée de Bruxelles). Ah! cette belle lèvre inférieure proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique!
Byron le Téméraire! si je parlais pour des hommes libres, je dirais qu’il fut un scélérat, un merveilleux poète et le plus haut philosophe. Oui, _Don Juan_ où Venise secrètement collabore (et je ne dis point seulement par l’influence de l’Arioste, mais encore par une atmosphère de débauches) est la plus haute philosophie. «A Venise, disait Shelley, il s’est ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait plus digérer aucune nourriture et il était consumé par la fièvre.» A l’automne de 1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure du visage. Avec son incomparable puissance cynique, lui-même écrit dans ses plus belles strophes de Venise: «L’ambition fut mon idole; elle a été brisée sur les autels de la douleur et du plaisir: ces deux déités m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion peut s’exercer à plaisir.» Quand il eut trouvé le moyen de pousser sa destinée dans la voie où il suivait les aventuriers normands et les chevaliers errants, en même temps qu’il précédait Garibaldi, quand une mort précoce où l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi sa lecture de _Quentin Durward_, son cerveau, un cerveau formidable, supérieur, dit-on, à celui de Cuvier, était une masse affreuse, mise en bouillie par l’alcool, l’opium, certaine tare et tous les abus destructeurs: un cloaque. Il avait une émotivité formidable: il était perméable à toutes les puissances qu’a la vie pour nous affecter. Il a fait souffrir, torturé tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé les plus nobles idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient, en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles? Il a toujours voulu se détruire, ce Byron.
_Musset et George Sand._
Auprès de ce lord bruyant et de son immense scandale, quel petit personnage que ce jeune Français de vingt-trois ans, presque un gamin, et qui, pour venir à Venise, dut obtenir la permission de sa maman. Ah! la maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants et pas très propre de détails. Mais, prestige des grands écrivains, madame Sand, dans sa trentième année, svelte, brune, si souple et si nerveuse, nous dispose à la volupté, et du jeune Musset le nom sonne et craque comme les bottes vernies d’un dandy fringant et confiant jusqu’à la naïveté dans les luttes de la vie. Les anciens avaient de belles anecdotes, familières au menu peuple, où leurs poètes, tour à tour s’essayaient et que les philosophes eux-mêmes employaient pour donner un corps à des idées très subtiles. La caravane que deux poètes firent à Venise en 1834, et dont ils continuent par-delà la mort mille récriminations, pourrait devenir pour nous quelque chose d’équivalent: leurs fureurs, largement étalées, rappellent la brouille mémorable de Didon et d’Énée.
De Venise,--où Byron venait de vivre comme un Anglais et n’avait rêvé que d’un acte qui lui rouvrît l’Angleterre--que connut exactement Musset? Dans cette saison triste et glacée d’hiver, il errait «à Saint-Blaise, à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi la Giudecca jusqu’à San Biagio, où les coquelicots flamboyaient sous le soleil couchant, au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé l’ancien cimetière juif par une rivière dont on fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» me disait un jeune Italien en me montrant la végétation des tombes courbée par un vent humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, une jeune femme pour me vanter la Duse: «Elle frissonne si bien!» et c’est encore l’accent des jeunes Athéniens qui disent de leurs montagnes: «Elles sont si sereines!» Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune Musset--fin, moqueur avec d’immenses réserves sentimentales, mais que protège une coquille de sécheresse--vaguer, chercher partout le boulevard de Gand, se distraire en petites débauches.
Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si, quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois, Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je ne pus venir l’habiter.»