Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Part 2

Chapter 23,698 wordsPublic domain

Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l’ondulation perpétuelle de l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne nous y donnent de chocs; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs sens. Tandis que l’eau se déplace avec un frais murmure sous le poids de mon gondolier, j’entends au loin s’approcher, s’effacer les pas d’un promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l’âge alourdi, et dans ces quartiers solitaires la chaussure d’un étranger ne fait pas le claquement des sandales de bois d’une humble Vénitienne.

Inappréciable netteté de ces sensations qui viennent avec abondance émerger sur notre organisme délicieusement hyperesthésié! Une telle tension nerveuse serait intolérable dans un climat sec, mais Venise nous baigne et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse pas savoir que nos nerfs sont à vif.

Pour les yeux non plus, rien n’est incertain ou confus dans Venise. Nous y recueillons sans trêve des images distinctes, qui jamais ne se heurtent, et, de quelque point qu’on les embrasse, elles se disposent merveilleusement. La pauvre loque jaune, violette ou rouge, qui sèche sur une fenêtre, fait à elle seule une valeur somptueuse, en même temps qu’elle concourt au romantisme général du palazzo, rose et lumineux par en haut, vert et humide par en bas, et de tout le canal qui s’enfonce avec ses barques stationnaires, avec ses poteaux d’amarre, avec ses eaux miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de pierre, si de quelque petit jardin un arbre élève ses hautes branches et par-dessus un mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les reflète, cette rareté végétale ajoute un miracle de jeunesse aux prodigalités de l’invention architectonique.

Bien que les choses vénitiennes soient servies par des jeux de lumière, il ne faudrait pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices de théâtre, toutes les combinaisons des nuages et de l’eau», car au milieu d’une mise en scène assez savante pour que des torchons délavés semblent les voiles d’une sultane invisible et pour qu’un tilleul malingre chante, si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un canal, une voix sublime, il y a des ingénuités déconcertantes: sur ses arrière-plans, cette Venise courtisane disperse des perfections qu’un musée exalterait dans sa salle d’honneur. Ce matin d’octobre, sur le chemin parcouru trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, je fais encore des découvertes. Les feuilles rouges d’une vigne masquent au mur une Vierge de quelque Sansovino, une belle vierge réaliste qu’on entrevoit humble et belle comme un fruit et que l’artiste plein de goût posa lui-même dans cette place.

Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés par des fenêtres closes de planches, pillés par tous les marchands et plus dignes d’amour dans cette détresse que leurs frères du Grand Canal, réparés, irréparables, où je crois voir à la loggia le visage de Jézabel.

Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, ma barque franchit un des rares ponts de bois qui subsistent du moyen âge. Puis la porte de l’ancienne Scuola me présente, au-dessus d’un arc exquis, des figures touchantes d’humilité et d’élégance, cependant qu’à côté de ce précieux morceau gothique, l’Église de la Miséricorde ne veut pas que je néglige les moyens d’étonner dont la surchargèrent les Bolonais du XVIIe siècle. Deux mouvements encore de mon gondolier, et pour qu’ici toutes les puissances de Venise, sans se confondre, s’affirment, voici le palais délabré où vécut vingt années et mourut le Titan Tintoret, auteur de cette _Crucifixion_ (à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne que les innombrables personnages, si furieux de vie, aient pu tenir en même temps dans un cerveau.

Je regarde les balcons croulants d’où cet homme, lourd d’une œuvre qui déconcerte notre expérience des forces humaines, a puisé dans les pompes du levant et du couchant son incomparable tragique. C’était un dur vieillard, et qui devint farouche quand il perdit sa fille Maria, avec qui sa coutume était d’emplir de beaux concerts cette heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle _la fille du Greco_ (aujourd’hui dans la collection de sir Stirling Maxwell, à Londres) doit être restitué, comme certains pensent, au Tintoret, je voudrais que ce fût l’image de sa chère Maria...

Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac, et je penche à leur adjoindre ce Tintoret, veulent abattre à coups de front--front de béliers sublimes, comme celui du _Moïse_ cornu--les parois qui emprisonnent l’intelligence humaine. Éternel _Ignorabimus_! Tous et toujours nous demeurerons emprisonnés dans notre ignorance. Mais à l’intérieur de ces hautes murailles qui cernent l’humanité, le génie subit une pire solitude: d’épaisses cloisons l’isolent de ses contemporains. Dans cette maison demi-éboulée qu’habitent encore, paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit l’abandon, puis la mort. On dit que les grands artistes, avant que tombe sur eux la nuit définitive, connaissent une suprême illumination, un jet plus haut de leur génie. Beethoven, dans son dernier moment, recouvra l’ouïe et la voix; il s’en servit pour répéter certains accords qu’il appelait ses «prières à Dieu». Par lesquels de leurs personnages Shakspeare et Balzac se virent-ils assister au seuil de la mort?

C’est une grande audace qu’un passant ose s’interroger sur les pensées d’agonie, sur les «prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a dans Venise cette douce sociabilité, cette atmosphère exquise et simple dont un salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point de lui donner la brève illusion qu’il est de la famille. Un étranger, que son aigre pays ne préparait point à s’associer à ces magnificences excessives, va tout naturellement dans l’église voisine, à la Madona del Orto, saluer avec sympathie la tombe du Tintoret.

Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà d’Oro, nous naviguions si lentement vers la petite église Sainte-Alvise, située à la pointe nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, nous pouvions arriver en vingt minutes? Je cherche à rendre sensibles les impressions d’une flânerie du matin. C’est une des cent promenades, en dehors des magnificences classées, dans la pleine et abondante vie vénitienne.

Les guides ignorent Sainte-Alvise, que Burckhardt se borne à mentionner, et le seul Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de tout ce quartier, son silence, l’herbe qui croît et la présence continuelle du passé collaborent à la physionomie d’une telle petite église, un peu en recul sur son perron de trois marches, dans une place déserte, usée lentement par le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de l’air ne laisse pas déposer une poussière.

On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres de Tiepolo et des petits tableaux puérils, les premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité tendre et lyrique dans ces Tiepolo! S’il peignit alternativement, comme je le crois, des ballets et des opéras, ne cherchez point ici des jambes adorables, mais l’un de ses grands airs, une composition héroïque et romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse ou de l’Arioste. Avec les mêmes qualités que sa Cléopâtre du palais Labbia, c’est une brillante variation sur le thème de Jésus entre les larrons. Pour prendre le bon point de vue sur cette toile, gravissez une tribune branlante parmi les toiles d’araignées: voici l’orgueil romain qui joue de la trompette, un fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault et du général Prim se donne bien du mal pour avoir des reins), et puis les deux bandits juifs. Cette trompette toujours et surtout! elle emplit les oreilles du spectateur: c’est elle qui précipite dans les airs ces fanfares de couleurs. Quant aux disciples, grands, élégants dans leur douleur, quel noble deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo est très propre à désobliger les personnes qui ont de l’humilité d’âme. Elle contraste avec les huit tableautins que peignit Carpaccio dans sa première enfance. Sur de telles reliques, vous pensez si Ruskin s’excite! Les visiteurs que leur tempérament, leur sexe féminin, leur religion anglicane et surtout leur virginité, disposent à supporter les bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir complet s’ils songent que Carpaccio, quand il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant du peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait certainement beaucoup à ces gamins qui, sur le _campo_ de Sainte-Alvise, guettent l’approche d’une gondole et courent chercher le sacristain pour qu’il ouvre la porte de l’église...

C’est un précieux coffret, cette église défaillante qui cache dans un lointain quartier la maëstria du dernier des grands Vénitiens et les tâtonnements de leur initiateur; mais, fût-elle dépouillée de ses trésors par la brocante, elle n’en parlerait pas moins, car, plutôt qu’un objet, elle semble une personne, oui, vraiment, une créature modeste, exquise et sans défense.

Le soleil et l’humidité viendront à bout de Sainte-Alvise, où leurs deux puissances se combattent. Mais cette agonie prolongée, voilà le charme le plus fort de Venise pour me séduire. Et si l’on juge d’après une sensibilité que je ne prétends pas commune à toutes les âmes, mais que je voudrais rendre universellement intelligible, les magnificences des grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro restaurée ont moins de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d’une ville quand sa désagrégation libère des beautés et d’imprévues harmonies que contenaient ses premières perfections.

Jamais cette Venise moderne ne nous émeut davantage que dans les quartiers écartés de son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah! bénissons sa pauvreté! Une administration qui jouirait d’excédents budgétaires ouvrirait certainement de larges voies, voudrait mener les trains jusqu’à la _Dogana_ et jeter un pont sur le canal de la Giudecca. Se bornât-elle à soigner ses merveilles, que déjà je m’inquiéterais. Admirons et encourageons ceux qui consolident Venise, mais craignons les «restaurations», qui sont presque toujours des dévastations. Nous ne voulons pas qu’on paralyse rien, fût-ce une ville morte, fût-ce un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une discipline générale figeât ces canaux de fièvre et vînt étendre sur la beauté cette perfection convenue qui glace dans les musées.

Ces allées secondaires, étroites, obscures, mystérieuses, serpentantes, sont les réserves où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, du vent et de l’âge, continue ses combinaisons.

Acceptons qu’elle nous montre des états éloignés de ses magnifiques floraisons historiques dont nous avons, comme elle, perdu l’âme. Le soleil aussi passera de la phase éclatante, de la phase jaune, à cette phase rouge que les astronomes appellent de décrépitude. Le centre secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous excitent à jouir de la vie.

II

UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE ET LE VENT DE LA MORT

Le secret des puissances qu’a Venise sur les rêveurs, on le saisit mal tant que l’on étudie une à une ses perfections. Pour nous faire une philosophie des choses, il faut que notre barque s’éloigne du rivage et que nous embrassions l’ensemble. Sur la lagune on peut connaître les états extrêmes où parviendra la ville des doges si nulle intervention grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes des embaumeurs ne viennent pas entraver ses successives délivrances, ses mouvements vers le néant.

A quelques heures de gondole, visitons la brèche où le silence et le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano, Torcello et Saint-François-du-Désert, îlots épars sur cet horizon désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de réussir celle que nous aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent.

Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du Grand Canal ont le soleil pour coadjuteur. Si nous passons à la partie septentrionale, que n’atteignent plus ses rayons directs, déjà le frissonnement de l’eau, l’atmosphère tout accablée attristent nos sens. Dès les _fondamente nuove_ où l’on embarque pour ces îles mortes, l’imagination qui n’est plus soutenue et concentrée par les monuments de l’art, accepte des impressions plus vagues, se disperse en rêveries et flotte sur l’horizon de deuil.

La première étape de ce pèlerinage, c’est, après vingt minutes, Saint-Michel, l’île de la Mort. Ce cimetière de Venise est clos par un grand mur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc, avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent sur les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer captive. Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de Venise à Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du ministère par ses coreligionnaires, il leur avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis pas de ces hommes qu’on peut offenser sans danger.» Il était de ceux (au dire de Guizot) envers qui l’ingratitude est périlleuse autant qu’injuste, car ils la ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. Sa vengeance, maintenant, il la tenait; il allait s’incliner respectueusement devant le vieillard déchu: «Sire, n’avais-je pas raison?» Plaisir d’orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien. La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée du rôti qu’un autre mange. Le brisement de la mer sur des pierres délitées qui protègent un charnier lui aurait donné un rythme large pour le psaume monotone de ses dégoûts.

Bœcklin a peint une «Ile de la Mort» fameuse en Allemagne. Il put prendre à San Michele son point de départ. Sa toile cherche le tragique par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles, par le silence et des eaux noires; mais la joie des gondoliers y manque qui conduisent ici les cadavres et qui, couchés dans leur barque mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent en caressant un fiasque. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut pas l’environner d’une horreur générale; c’est nous flatter, c’est un mensonge; faites-moi voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour qu’il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous n’avions pas existé[1].

[1] _On trouvera les notes à la fin du volume._

Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des images plus funèbres et plus rares.

Notre gondole oblique de San Michele vers sa voisine, Murano. Tous les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent les délices de ses jardins, fameux dans toute l’Europe avant que la République eût fait la conquête de Padoue et que les grands seigneurs peuplassent la Brenta. C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient, que la nuit faisait plus odorantes, et tandis que la vague balançait les gondoles à la rive, les voluptueux, les amants discrets et les politiques venaient s’attarder sous le masque. Mais à travers ces ruelles et ces sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop contrariés dans leur décomposition pour que les amants eux-mêmes du romanesque, du douloureux et de l’extrême automne, y puissent séjourner. C’est bien que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques, reçoivent sur leurs marches déjointes l’eau que chasse en glissant notre barque; c’est bien qu’aux deux rives leurs façades perpétuent la galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par la misère sordide étançonnent-ils des œuvres de luxe qui se refusaient à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente aristocratie de marchands qui les édifia, n’épuiseront pas noblement leur destin. Dégradés par une appropriation industrielle, ils deviennent d’ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique mémorial. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le repos ni l’anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques: «Ici furent les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l’amour, par de jeunes patriciennes et par des artistes.» Une telle exploitation de l’agonie passe en déplaisir le cimetière de San Michele. Puisse-t-il mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher, toujours plus loin, des précédents qui promettent à la beauté qu’elle mourra intacte. Sur l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où les plus précieux objets s’abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort.

Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano. Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les couleurs excessives des fleurs d’automne, nous suivions un chenal entre des balises, tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous. Une voile, violemment colorée d’ocre, coupait seule devant nous le frémissement brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces vastes espaces liquides, qui, vers le septentrion, bordent la ville des doges, sont aussi tristes que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la vraie beauté.

Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants. Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour le plaisir! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale de l’îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes. Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d’allègre végétation semblent l’effort de quelque magie. Les beaux bras des nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces longs acacias.

Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle Martigues, en Provence, que Charles Maurras m’a fait aimer, mais qui ne montre ni ces tons roses, ni cette indigence.

Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. Ces belles affamées se détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c’est juste de dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs, mais l’Adriatique s’appauvrit de poissons en même temps que la vente devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune.

Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la désolation s’aggravât d’un degré, afin que l’humanité disparût d’un site où elle ne peut plus se nourrir. La mort ne rabattrait rien d’un spectacle dont elle fait la magnificence.

Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d’heure dans cet éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades et de figues mêlés, pour atteindre l’unique place de Torcello, où l’on trouve la cathédrale de Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le Baptistère.

La cathédrale est de cette sorte d’églises qui se rattachent aux basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à rêver sur l’histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne.

Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu’une femme aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu’elle fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles arrêta notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en s’opposant à l’air et au soleil nous parut le glissement d’une dalle sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la cathédrale! J’y trouverais tout un système dogmatique et poétique; j’entendrais la voix mystérieuse de l’an mil, car, autant qu’il décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d’oreilles. Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière à Bâle.

La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois monuments oubliés dans cet éternel novembre font la boue malsaine de Torcello voisine, dans mon amitié, de la prairie pisane, où le Dôme, le Baptistère, la Tour penchée et le Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que l’avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello sont également excitateurs de l’âme. La prairie pisane et son trèfle architectural à quatre feuilles s’enorgueillissent d’une féconde invention artistique, car l’esprit renaissant y soumit la matière à des lois nouvelles; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques suivant un système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs d’action et des tombes et des berceaux.

La vénérable basilique, le Baptistère et Santa-Fosca furent construits avec les ruines d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, alors qu’Attila venait d’anéantir la puissante Aquilée; et cette succession de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à l’imagination une vaste perspective. J’eusse aimé de m’y attarder, mais comment passer plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre apportée par l’air et par l’eau le corrompt, cependant que lui-même s’empoisonne de ses émanations.

De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi et augmentaient à toute minute. On n’imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la faim et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des trèfles à quatre feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient encore des talismans à pleines poignées.

Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des espaces où la pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier nous désigne l’emplacement où fut l’Isola delle Donne, «l’île des Dames». Insalubre et battue de courants marins, cette île, qu’ornaient de nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; en 1665, on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus amas que l’industrie moderne employe impudemment à raffiner ses sucres. On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero, échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, dégoûtés par cette utilité industrielle, vont jeter par-dessus bord un héros qui pourtant leur a rendu bien des services. Finir dans la mélasse et dans les poèmes d’opéra, c’est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier infâme rassasier les chiens de Jézabel.