Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Part 12

Chapter 123,622 wordsPublic domain

Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement l’héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l’action terrienne. C’est en maintenant sous nos yeux l’horizon qui cerna leurs travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l’éternelle décomposition, mais le climat, la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.

Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l’être, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où mon caprice a pu m’aventurer depuis une trentaine d’années.

Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j’entende bien ses leçons. J’aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à parcourir indéfiniment, loin des centres d’habitation, le vieux plateau lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se dresse la montagne de Sion-Vaudémont.

Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j’atteins le haut de la côte sur Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin s’étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid, brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline nationale! Elle est l’autel du bon conseil. Dans toutes les saisons elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en novembre, quand d’épais nuages l’enserrent et que le vent y jette les voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l’arche salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout ce qui survit à la mort.

Ma pensée française a trois sommets, trois refuges: la montagne de Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait chez les Arvernes; il fut le maître et le dieu du pays où j’ai pris mon nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et Sion de Lorraine président la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la pensée de nos hardis bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite à des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu’en ce jour je me préoccupe d’adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le fruit lentement mûri de la terre de mes morts.

La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues. Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son extrémité méridionale, elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d’où sortit la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui en Autriche, et, sur sa pointe septentrionale, le couvent et l’église de Sion. C’est ainsi qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier lorrain la double tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa conscience.

Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine,--qu’elle a longuement précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le point de continuité de notre région.

La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande civilisation: ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles ses habitants, et sur cette terre antique, l’énergie des autochtones n’a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s’est passé régulièrement. C’est ici un vieil être héritier de lui-même.

Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement, la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d’une seule journée ce qu’une longue suite de méditations a gravé dans notre cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j’ai acquise lentement. Nous irons d’autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines. Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode: ne quittons point le plateau de l’église et la douce allée des tilleuls dont l’ombrage enchante mes étés.

Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel tourmenté de novembre, la vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance. O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent. Elles attendent qu’un bras fort les vienne ressaisir.

Je ne m’embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour un amateur étranger. Si le vent de l’extrême automne ramassait par millions les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le sein de la mer--car elle ignore nos montagnes--n’en aurait pas une palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que novembre dépouille, c’est assez pour que fermente en nous toute la série de nos aïeux.

Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue, devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je prononce pieusement le _Salve, magna parens frugum_... «Salut, terre féconde, mère des hommes...»

Quelle solitude pourtant! et, comment dire? hostile. En 1698, le Père Vincent, «religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en Lorraine», louait Sion d’être une solitude, tout autant que je fais deux siècles après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de tant de «solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu’il faut pour _satisfaire l’esprit et la vue_... Il n’y a que Marie qui l’occupe et quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant, éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille et écoutent l’Époux de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce qu’aujourd’hui nous entendons sur la haute terrasse n’est point pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, qui ne se connaît plus comme notre capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, de Mazerot, de Germiny, de Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus animer Haroué. La brasserie de Tantonville, où Pasteur conduisit ses études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir qu’elle évoque n’est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il, cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même point que l’on s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir la possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières.

Cette indéniable tristesse du paysage de Sion, quelques-uns l’attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne s’égaillent jamais confiantes dans la verdure qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais au comté de Vaudémont chaque village se ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. Tant de fois le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre.

Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude de dessins géométriques. Tantôt étendus côte à côte, tantôt placés en étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien.»

Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que la nature franche, une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s’est rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements et même les noms de certains habitants, des principaux industriels. Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d’informations que de tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons, si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements pour comprendre notre formation.

La motte de terre, qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son témoignage ébranle les cordes de l’imagination. Plus que tout au monde, j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d’Aiguesmortes, de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais à toutes ces fameuses désolations je préfère maintenant le modeste cimetière lorrain où, devant moi, s’étale ma conscience profonde.

Cette colline, les légions l’assaillirent quand César les menait à la conquête du Xaintois, déjà riche en blé et en guerriers. Puis elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ, contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet de Sion! Qu’est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins marqués pour être des héros, partirent à pied pour la première Croisade avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait... Par la suite nous avons trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les Allemands et sur les Français, mais, ayant été les plus faibles, nous acceptâmes de nous joindre à la grande famille française... Du haut de Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards: c’est 1793, et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie. C’est ainsi que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà la bataille, pour le compte de l’empire romain, contre les barbares de l’Est, sont de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de la guerre attribuent aujourd’hui pour limites à la France; à l’ouest, voici les forts de Toul. Les Français, qui détruisirent les forteresses de Montfort et de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée militaire. Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu’est-ce que la pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d’Alsace, ne dénaturât point la civilisation latine.

Aujourd’hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l’antique plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments de toutes ces grandes choses. Hélas! je mesure aussi de quelles énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois...

On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en porter témoignage. Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je croyais abattue. Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait d’une préparation qui dure toute l’année.

NOTES

[1] (page 40). Sturel a vu ces gondoliers de la mort...

«Guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes, comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s’orientait toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts. Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à s’ébranler. Au croisé d’un enterrement sur le Grand Canal, un gondolier l’émeut qui pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on enterre; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents francs: il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique, pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime à entendre la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant au Mont-de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild.»

(L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)

[2] (page 56). «En Italie, pour un jeune homme isolé et romantique, c’est Venise qui chante le grand air. A demi dressée hors de l’eau, la sirène attire la double cohorte de ceux qu’a touchés la maladie du siècle: les déprimés et les malades par excès de volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand, Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures beautés imaginaires... Un jour de l’hiver 1887, comme Sturel parcourait la triste plage du Lido, il arrêta son regard intérieur sur les personnages fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour les existences normales. Quand nous honorons un lieu tel que les grands hommes le connurent et que nous pouvons nous représenter les conditions de leur séjour, ces réalités, qui, pour un instant, nous sont communes avec eux, nous forment une pente pour gagner leurs sommets; notre âme sans se guinder approche de hauts modèles qu’elle croyait inaccessibles, et, par un contact familier de quelques heures, en tire un durable profit...

Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, tendent à commander les âmes qui les interrogent.

(L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)

[3] (page 73). Il y a trois palais Mocenigo. Byron occupait celui du milieu.

[4] (page 92). _Scènes et Doctrines du Nationalisme_, p. 15.

[5] (page 96). _Les Déracinés_, p. 189.

[6] (page 101). _Lettre de Wagner._

[7] (page 124). Je me reprocherais pourtant de ne point ici saluer notre maître, M. Albert Collignon, alors professeur de rhétorique, pour qui Guaita professait des sentiments que je garde.

[8] (page 138). _La Muse noire_ (1883).

[9] (page 138). _Rosa Mystica_ (1895), toutes pièces écrites avant la fin de l’année 1884.

[10] (page 146). On a dit et écrit que le _Problème du Mal_, dernier volume de la série des _Essais des Sciences maudites_, rédigé sur les notes de Guaita par ses disciples, paraîtrait. C’est une erreur. Les documents sont en lieu sûr. Notre ami supporta les lents derniers mois de sa maladie avec une force magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle. S’il avait voulu que son œuvre fût complétée après lui, il eût pris des dispositions pour en assurer l’achèvement dans des conditions offrant de sérieuses garanties. Son silence a dicté la conduite de sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune réimpression.

[11] (page 147). Voici comment un initié, le Dr Thorion, apprécie l’œuvre du maître qui l’estimait et dont il reçut l’enseignement:

«Les _Essais des Sciences maudites_, dans leur ensemble, étudient le drame de la Chute originelle, en Eden. Le _Seuil du Mystère_ nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches du pommier symbolique. Le _Serpent de la Genèse_ élucide le triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot _Nahash_, qui, dans le texte de Moïse, désigne le tentateur.

«Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal s’est déguisé en reptile. Le _Temple de Satan_ est donc consacré à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la Magie noire et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même, et sans souci d’en fournir une explication scientifique.

«Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la _Clef de la Magie noire_, elle permet d’établir une théorie générale des forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites et des phénomènes décrits dans le _Temple de Satan_.

«Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En l’étudiant, Guaita eût abordé le _Problème du Mal_, l’énigme de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption.»

Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les Papus, les Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne fut pas autorisé à faire ses révélations suprêmes.

[12] (page 157). Les Guaita seraient d’origine germanique, venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, durant tout le moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse vallée qui, de Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au lac de Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns, poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita quitta cette belle région pour s’établir dans la ville libre de Francfort; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément Brentano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœthe. Deux générations de Guaita se sont succédées à Francfort et mariées dans des familles allemandes. Dès cette époque cependant l’administration des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le père de l’occultiste, habitait Nancy et le château d’Alteville, dans l’arrondissement de Dieuze, qu’il représenta au conseil général.

Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal Mouton, comte de Lobau.

Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce jeune lorrain se continuaient des âmes allemandes et italiennes.

[13] (page 162). Dans leur forme primitive, ces pages servirent de préface à «Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche, pages de journal, impressions, conversations et souvenirs», par Constantin Christomanos, traduit de l’allemand en français par Gabriel Syveton.

[14] (page 164). M. Jacques Bainville, dans son _Louis II de Bavière_ (1900), nous a donné la meilleure «psychologie» de ce prince. «Regrettons, dit-il, que les archives de Munich soient closes pour tout ce qui touche le roi de Bavière; elles le resteront longtemps encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit le pouvoir dans des circonstances si extraordinaires, ne semble pas pressé de communiquer les pièces intéressantes... Qu’a-t-on fait des lettres nombreuses du roi? Qu’est devenu ce _journal_ qu’il avait écrit?... Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la haute position qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler! Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna dans ses voyages secrets à Paris, que de faits intéressants il pourrait raconter, s’il ne craignait de se compromettre!... Puisse le comte Dürckheim-Montmartin, dernier favori du roi, fixer aussi ses souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de Kobell, de M. de Heigel et du chevalier de Haufingen, de nombreux portraits faits par les contemporains (et les lettres de Louis II à Wagner) fourniraient des détails sûrs...»

[15] (page 164). Le goût des arts se trouve chez les Wittelsbach dès leur origine. Quelques-uns même l’exagérèrent. «Ainsi, au XVIIe siècle, ce Ferdinand dont la femme, Adélaïde de Savoie, écrivait des comédies françaises, tandis que lui se retirait dans la plus grande solitude, en son château de Schleissheim, bâti sur le modèle de Versailles, pour y _peindre_, _psaller_, composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas un original aussi ce Charles-Albert qui, le jour où on le couronna empereur, écrivit au comte Tœrring qu’il était plus malheureux que Job? On reconnaît quelques traits du caractère de Louis II dans Charles-Théodore, de la branche palatine, qui, à Mannheim, voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat de sa cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs et acteurs de l’Allemagne et fit jouer les premiers drames de Schiller, mais il ruinait son Palatinat. Le duc de Bavière étant mort sans enfants, ce Charles-Théodore dut quitter son cher Mannheim et venir à Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable. Ennuyé, lassé, il songea à se mettre sous la protection de l’Autriche pour être délivré du fardeau des affaires. Il demeura pourtant souverain malgré lui, par la volonté énergique de Frédéric le Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de l’Opéra de Munich un des meilleurs de l’Europe, au dire de Stendhal.