Amori et dolori sacrum: La mort de Venise
Part 11
Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens, ces ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci, que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement, pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me chuchotaient une mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs destinées particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune préoccupation. Deux phrases du _Guide_ qu’on trouve ici dans toutes les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y a des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues, et celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «_Guide_», énumérant les avantages locaux: une atmosphère douce et calmante, de magnifiques promenades, termine par ces mots, durement ironiques: «Toutes les ressources dont la classe riche est habituée à disposer.»
Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il, pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une seule symphonie.
Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui, dans le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de nous en être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous exciter et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément. Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème soit clair. Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous présenter plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter ensemble et par cette complexité elle déchaîne nos puissances profondes d’émotion que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des espaces pleins, puis des élans, des repos, puis des enrichissements, et des élans plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme. Ils se déformeraient au point de s’anéantir si l’on prétendait les faire entrer dans des formules. Ils inspirent et ne s’expriment pas. Les promeneurs de la semaine des morts, qui se prêtent aux nappes de rêveries suspendues sous les chênes du parc béarnais, ne peuvent s’expliquer ce qui les met en branle.
Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à distinguer une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, mon aîné de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un sursis pour le mal dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà sur la terre pour le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes dettes morales, que j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon bienfaiteur à cause d’une phrase qu’il dit devant moi quand j’avais quinze ans.
Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une remarque très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.» Ces mots tombés au hasard d’une conversation s’étant fixés sur l’heure dans mon esprit ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée; elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris les maîtres. Qui oserait, en effet, lutter avec des hommes mystérieux! Mais étudier un homme en chair et en os, et prendre sa suite à force de travail et de discipline, l’imagination d’un adolescent courageux accepte que cela soit possible.
Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus subtil et plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où l’on meurt, pour apprendre à se résigner.
Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité des choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les branchages les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion et leur confiance insensée dans la vie. Le promeneur sort de son rêve; il écarte les morts qui le pressent, et les morts, plus obsédants, qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans son cœur. Averti par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir s’intéresser à ces beaux lieux et participer à leurs magnifiques largesses pour qu’elles étendent son existence.
Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et de grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne sont que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la tranquillité générale.
L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans tendresse ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de toute éternité nul n’y vit un ciel d’airain.
Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie, quelle tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six surtout, quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que les lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!
Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle consolation pour tous les déshérités.
C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV, qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de la soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage agréable où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où celles-ci vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse jamais dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées des feux du Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à constater allègrement que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité sont des conditions nécessaires à la qualité de chacun. «Le monde entier serait moins bon s’il comportait un moins grand nombre d’hosties mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non, chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit que rien n’est, si ce n’est dans l’ordre commun, rend grâces de la forme qu’a revêtue son sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l’écoulement infini.» (_Anthinea._)
Ce jeune philosophe de la santé, de la saine raison, tout occupé à construire le roi, n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, le véritable homme songe à créer, non point à guérir.
La vallée béarnaise prend un beau sens historique si elle fit rêver M. Taine en 1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de ses meilleurs fils. Son esprit, toutefois, non plus que ses couleurs et ses formes, ne sauraient me retenir.
Il est des moments où notre pensée s’étend et trouve partout à profiter; d’autres fois elle se replie irrésistiblement sur ses réserves. Et c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde soumission, d’accepter ces minutes de retrait où peut-être le ressort se bande pour une action importante.
Les voyageurs m’avaient bien prévenu que le gave pyrénéen et l’épais ruban des végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient à mon torrent et à ma vallée vosgienne. En vain ici les proportions sont-elles plus vastes et le motif décoratif infiniment multiplié: je vois à Pau la Moselle où je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses côtes boisées, à ma droite l’église de Charmes, et plus loin, à ma gauche, Châtel, le bien situé, c’est-à-dire tous les premiers objets qui me possédèrent et dont je méconnus longtemps ce qu’ils recèlent de discipline. Paysage plus simple que le béarnais, plus court et plus pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est le mien où m’attachent chaque semaine davantage des liens que ma raison n’a pas noués. C’est lui qu’embellirait mon nom, si mon nom quelque jour donnait de la beauté.
Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent sous ce ciel nouveau et parmi ces étrangers. Ils composent un arrière-fond à toutes les images que le hasard me propose, et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles s’harmonisent avec ma terre et avec mes morts. C’est ainsi que se forme un désir ardent de rompre tout ce qui nous distrait de nos idées maîtresses.
Pau, 31 octobre 1901.
LECONTE DE LISLE
DISCOURS PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION DE LA STATUE DE LECONTE DE LISLE _au Luxembourg, le 10 juillet 1898._
Messieurs,
Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d’ensemble un magnifique animal humain.
Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École des Mines que présidait le _Moïse_ cornu de Michel-Ange. Le maître les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire.
Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté à l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte. Vous vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes! Et quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui veut voir sa flèche dans le but!
De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait le monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions, il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion dominante.
Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que par ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre hommage.
Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et des sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait encore son vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts poèmes les émotions qui accompagnent les grands travaux de résurrection historique.
Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous avons entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et les poupées des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les textes les institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse son imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des horizons, du soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres épiques: il voit, sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des groupes historiques s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par là nul de ces groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux, saugrenus parfois, ils mettent des illusions toujours vivantes dans nos consciences.
Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague et passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel de toute poésie: la caducité des choses humaines, opposée à l’éternelle jeunesse de la nature.
La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son œuvre. A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se passer d’un Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que nos grandes écoles augmentent chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte de Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-à-vis de ces revenants: au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes, ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie. Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eut fait entrer dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie intellectuelle.
Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils _délivrent_, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique nihilisme par la vie active.
Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les conclusions désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur le développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes stériles sur ce que la vie manque de but.
J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire, comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.
Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux, qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent déjà Homère, Eschyle et Sophocle.
Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles, Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants, les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.
Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il maudit d’avoir précipité les Olympes païens.
Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux. Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les meilleurs n’étaient pas immortels.
Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la mutabilité des formes du Divin.
L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien penser.
Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature.
Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité curieusement honore la trace du ciseau magistral.
LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE
LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE
Le jour des Morts est la cime de l’année. C’est de ce point que nous embrassons le plus vaste espace. Quelle force d’émotion si la visite aux trépassés se double d’un retour à notre enfance! Un horizon qui n’a point bougé prend une force divine sur une âme qui s’use. Le 2 novembre en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu’une pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et flotter sur un ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher les soins de la vie à la mort.
Monotone psaume, formules dont nous savons l’apparente sécheresse, mais elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s’enfonce dans des abîmes de méditations... Une fois encore, faisons glisser entre nos doigts ce chapelet.
Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts.
C’est une méthode dont je n’ai pas toujours distingué la bienfaisance. J’étais un fameux individualiste et j’en disais sans gêne les raisons. J’ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et c’est toute la genèse de l’_Homme libre_[22]»; j’ai prêché le développement de la personnalité par une certaine discipline de méditations et d’analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de l’individu me contraignit de connaître comment la société le supporte et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même, qu’est-ce donc, sinon un groupe innombrable d’événements et d’hommes? Et mon grand-père, soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu’il est une partie constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé l’idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, par l’observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance jusqu’à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. J’ai vécu les divers instants d’une conscience qui se forme. Ici l’école ne m’aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d’un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l’élément le plus intime et le plus noble de l’organisation sociale, à savoir le sentiment vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir constaté que le «Moi», soumis à l’analyse un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse que la société dont il est l’éphémère produit.
Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel. Le «Moi» s’anéantit sous nos regards d’une manière plus terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Quelque chose d’éternel gît en nous dont nous n’avons que l’usufruit, mais cette jouissance même est réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que j’ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d’approcher la vérité. L’individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois de l’univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles; les idées même les plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs.
Dans cet excès d’humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous persuade d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut bien comprendre,--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter d’une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et la continuité de nos pères et mères.
C’est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la suite des descendants ne fait qu’un même être. Sans doute, celui-ci, sous l’action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande complexité, mais elle ne le dénaturera point. C’est comme un ordre architectural que l’on perfectionne: c’est toujours le même ordre. C’est comme une maison où l’on introduit d’autres dispositions: non seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes moellons et c’est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère; il se dit: «Je suis eux-mêmes.»
De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il tirera! Quelle acceptation! Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans des milliers d’années que n’annule pas le tombeau.
«_Je dis au sépulcre: Vous serez mon père._» Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l’Église dans son sublime Office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d’une telle prière,--effusion et méditation,--sur la terre de mes morts.