Amitié amoureuse

Part 7

Chapter 73,870 wordsPublic domain

--Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde, de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des autres qui attendent derrière, mourant d'envie d'être introduits et faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste...

--Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?

--Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement, tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique là-bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis, toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment, pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise pour une femme d'adorer son mari!

A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir, votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en rire, infiniment triste.

LXXIV

_Philippe à Denise._

6 décembre.

Moi, cela me paraît charmant.

Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupée intelligente, certes, mais surtout combien supérieure comme fille pratique. A travers quel prisme l'aviez-vous vue et me la présentiez-vous? Ah! quel beau troubadour vous êtes, ma chérie, et comme je baise avec tendresse et respect le bas de votre pourpoint.

Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les événements, à la surface, je suis rageur. Dans son dédain de moi--notez que je le trouve tout naturel--votre nièce a touché la plaie de ma vie: «Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe!» Ce doute de moi, cette éternelle hésitation qui me fait incapable de produire quoi que ce soit, qui me rend incapable, même de faire un mari,--la pire des conditions sociales à l'heure qu'il est, pourtant,--m'exaspère.

Elles n'ont pas tort, ces légères, de nous mépriser un peu; nous nous ressemblons trop par certains côtés pour qu'il en soit autrement. On ne choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a une grande leçon à tirer de son «si encore il faisait quelque chose». Je m'en sens l'âme tout humiliée de la bonne humilité.

Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se décidait à faire de la politique? C'est la carrière des gens qui n'en ont pas. Des gros bonnets de mon pays m'ont dernièrement pressenti à ce sujet. J'avais réservé ma décision, voulant vous consulter à votre rentrée à Paris; mais les événements m'entraînent à vous en parler plus tôt. Vous connaissez la situation, dites sincèrement votre avis.

Tendrement à vous.

LXXV

_Denise à Philippe._

7 décembre.

A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez! Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos armes; coupez votre _écu écartelé_ d'une _ondée_ où vous ferez graver cette devise: _Avoir la conscience pure est une joie supérieure._ Elle vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les _merlettes sur sinople_ n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie.

Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens se débattent tous?

Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir. Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état, où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le spartiatisme et son brouet ont du bon, les moeurs athéniennes, nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant dans ses manifestations éminemment aristocratique.

Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de cataclysmes.

Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux. J'ai peur de voir votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice un peu souillée.

O bien heureux qui peut passer sa vie Entre les siens, franc de haine et d'envie, Parmi les champs, les forêts et les bois, Loin du tumulte et du bruit populaire Et qui ne vend sa liberté pour plaire Aux passions des princes et des rois!

Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut vers 1570.

Las! que nous sommes misérables D'être serves dessous les lois Des hommes légers et muables Plus que le feuillage des bois!

Les pensers des hommes ressemblent A l'air, aux vents et aux saisons Et aux girouettes qui tremblent Inconstamment sur les maisons...

Leur amour est ferme et constante Comme la mer grosse des flots Qui bruit, qui court, qui se tourmente Et qui n'a jamais de repos.

Ce n'est que de vent qu'est leur tête; De vent est leur entendement Les vents encore et la tempête Ne vont point si légèrement.

Mais cet ardent feu qui les tue Et rend leur esprit consumé C'est un feu de paille menue. Aussitôt éteint qu'allumé.

Ainsi l'oiseleur au bocage Prend les oiseaux par ses chansons Et le pêcheur sur le rivage Tend ses filets pour les poissons.

Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée. Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est une qualité de plus en plus rare.

Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire. Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de la «petite secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?

Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine, enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en voudraient-ils pas trop?

LXXVI

_Philippe à Denise._

9 décembre.

Vous avez soufflé d'une haleine légère sur le château de cartes, qu'en s'efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n'en parlons plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c'est exagérer. Viol--voilà un bien gros mot pour un léger divertissement piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d'être. Je suis, à vrai dire, un convalescent. J'ai été tellement ballotté ces deux dernières années, j'ai vécu dans une si mauvaise atmosphère intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute. Je ne suis pas encore complètement remis, mais--grâce à vous un peu--je suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque temps encore.

Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi. Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres. C'est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d'une personne aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espère que vous parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse philosophique sur la politique.

Dalvillers m'a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir rejoindre l'objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss Suzanne étant à Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son esprit et loin de moi. Soyez sûre qu'elle m'en veut d'avoir été obligée de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait agressive et je sens, moi, que je serais cruel.

Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment n'est une suavité que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il est permis--et doux--de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens.

Adieu.

LXXVII

_Denise à Philippe._

10 décembre.

J'ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m'en voyez gentilhommesquement confuse!

Mais comment voulez-vous que je parle _plus_ de moi? mon moi tout svelte, tout pâle, tout brun est si peu intéressant! j'en trouve, d'ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que par l'imprévu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser; comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je n'ai d'autre esprit que celui du coeur et c'est, d'entre tous, le plus bête. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi, de Germaine par exemple. Elle sème notre vie d'événements si amusants, de réparties si drôles! Voilà une femme exquise. Comment, l'ayant connue jeune fille, ne l'avez-vous pas épousée? comment se peut-il faire que vous ne l'ayez pas aimée?

Granbaud multiplie ses visites à Nimerck en son honneur; grâce à eux deux nos soirées ne chôment pas. Hier après dîner la conversation tombe sur les maris:

--Voulez-vous une fois, une seule petite fois être sincères? interroge Granbaud.--Pour vous toutes, qu'est-ce qu'un mari?

--Peuh! la bête de question, mon cher! s'écrie Germaine,--elle sent d'une aune la candidature à l'amant. Vous croyez, homme d'esprit, que nous allons bêcher nos maris en votre honneur? c'est bien trop bourgeois pour nous. Un mari? mais c'est quelquefois un être charmant; le mien, par exemple, est délicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me trouvent plus intelligente. Ce n'est pas cela: nous avons peut-être tous les deux une égale part d'intelligence, seulement nos deux esprits n'habitent pas les mêmes pays.

--Délicieux!... mais ça ne me dit pas ce qu'en général vous pensez qu'est un mari?

--En général? Eh bien, c'est un douanier... (tête et stupeur de nous tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de l'exportation par crainte de l'importation!

Le mot n'est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d'imprévu. Écoutez encore: Vous savez qu'ici mère est obligée de consacrer un jour de la semaine à recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient fort marris d'avoir en vain dérangé leurs vieux domestiques, leurs vieux chevaux, d'avoir usé sur les pierres et dans les fondrières de nos routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter à l'huis clos du vieux domaine. Or, hier, était le fameux jour de maman. Après le déjeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour écrire, les autres pour lire ou penser.

Vers trois heures, du côté de la lande, j'avise une voiture luttant courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en offrir. Toutes les portes et les fenêtres gémissent, l'ouragan s'acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je le vois s'engouffrer sous la sapinière. Alors, je pense: une visite; je quitte ma chambre, je descends au grand salon. J'y trouve Germaine seule, installée dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de la cheminée, mais vêtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son voile, de son boa, et son manchon sur les genoux.

--Tiens, tu vas sortir?

--Mais non.

--Tu rentres?

--Mais non.

--Comment, mais non? Alors d'où vient que tu sois couverte ainsi?

--Je vais te dire, ma chérie, j'ai remarqué l'autre mardi, ceci: chaque personne venue visiter ta mère, au bout d'un moment de confortable installation dans une de ces bergères Louis XVI, s'écriait: «Dieu, qu'il fait bon chez vous, chère madame; j'ai vraiment trop chaud!» Moi, ce même mardi, j'ai gelé toute la journée malgré le calorifère et un feu épatant à rôtir plusieurs cochons dans cette vaste cheminée. Mais, dans un salon pareil, il n'y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portières, ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fenêtres, six portes, quatre-vingt-dix mètres de surface et six mètres de hauteur de plafond? C'est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chère, j'avais une de ces chairs de poule à écorcher la main d'un honnête homme, s'il avait risqué de me toucher. Alors, aujourd'hui, je n'ai pas hésité, je me suis habillée en visiteuse. Je suis très bien à mon tour, prête à dire comme les autres: «Dieu, qu'il fait bon, etc.» Tu y es, ma Tanagrette?

Voilà de ses fusées charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gré de son caprice.

Hier, elle va voir à Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairière Le Thiludec, celle-là même qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport à vous, les méchants propos que vous savez.

Mère, un peu craintive des boutades de l'indisciplinée Germaine, avant de la laisser monter en voiture, la catéchise:

--Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d'incorrect à cette vieille amie de votre mère et de moi. Oubliez ce qu'elle a dit de vous: cela vous a si peu nui; personne au monde n'y a prêté attention; elle a toujours été si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus. Promettez, chère petite, de sembler ignorer ses méchants potins?

--Ah! chère madame, de grand coeur. Je n'en ouvrirai pas la bouche; je suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m'abaisserai à relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me connaissez pas! Je vais la voir par égard pour vous et maman; mais je ne dirai rien, absolument rien, rien, rien!

Quatre heures après, nous la voyons sauter de la victoria devant le perron, animée, fraîche, rosée de l'air de la lande, jolie comme un colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon où ma belle-soeur, Suzanne et moi devisions, et, dès le seuil, s'écrie en agitant, désespérément comique, son petit manchon emplumé et fleuri:

--Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j'ai tout dit! mais tout, tout, et même plus! Ah! quelle scène!

Nous en avons ri un quart d'heure, tandis qu'elle, singeant la grosse Le Thiludec, nous _jouait_ sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu'aux aboiements du roquet de la vieille comtesse.

Puis, s'arrêtant brusquement, après une pause grave qui semble devoir couver et faire éclore dans ce cerveau léger une réflexion pleine de sagesse:

--Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j'ai de petits embêtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte!

Voilà-t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que l'autre?

Nous rentrons toutes et tous à Paris le 23. Germaine et moi vous convions à venir dîner en tête à tête _à quatre_, chez moi, le lendemain de notre arrivée, will you?

LXXVIII

_Philippe à Denise._

12 décembre.

J'accepte avec joie le tête-à-tête à quatre, mais je vous prie de me laisser vous offrir ce dîner au cabaret. Ne dites pas non; je m'en fais une telle fête! Après, nous pourrions aller au théâtre ou entendre la messe de minuit, à votre gré, mesdames, car nous serons le 24, sans que vous ayez l'air de vous en douter. Nous réveillonnerons ensuite.

Je vais rêver au menu; que puis-je inventer, afin qu'il soit plus exquis que les vôtres, madame Denise?

By God, j'en suis ému.

Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de mets rares, étonnants. Lucullus dînant chez Lucullus, voilà ce qu'il me faut réaliser.

Adieu, madame Tanagrette; je n'ai plus rien à vous dire, tout absorbé déjà par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je vous aurai à moi seul toute cette nuit de Noël, vous deux que j'aime. Paul ne compte pas!

LXXIX

_Denise à Philippe._

Samedi, 14 décembre.

Paul dédaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant cette petite débauche; moi, je m'en fais une fête. Le croiriez-vous? cela ne m'est jamais arrivé de dîner au cabaret. Je n'avouerai pas ça aux bonnes petites amies... ce qu'elles me blagueraient!

Adieu, cher ami. A mardi en huit. J'arriverai avec les Dalvilliers chez Paillart--il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul.

LXXX

_Philippe à Denise._

Dimanche, 15 décembre.

Voulez-vous être exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi vers six heures chez vous. J'aurai une bonne heure et demie à vous avoir, à moi seul, dans un grand recueillement, et c'est le moins qu'il me faille après une si longue absence. Notre amitié a besoin de cette entrevue. J'aurais aimé que vous l'eussiez senti, dear.

Your as ever.

LXXXI

_Denise à Philippe._

Lundi, 16 décembre.

Je n'aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à moins d'avoir l'air de désirer particulièrement ce tête-à-tête (ce qui eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour reprendre ma liberté et changer l'ordre et la marche de cette honneste nopce.

Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas?

Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m'a bien interrompue six fois tandis que je vous écris. Quand on a une maison à organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pensée en dehors, on est pris par la matérialité bête de l'existence. C'est alors que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit manquer à l'appel. Tout à l'heure, à la lingerie, devant ces armoires combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu'il fallait visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer.

Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!...

Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur l'épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je crois. Dans ce temps-là, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la tzigane que de celui du grand seigneur--bien que certains préjugés sociaux ne m'inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin socialistes sont la preuve,--et je tiens de la grand'mère Rurika, étrange petit nom dur comme un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte.

Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux.

LXXXII

_Philippe à Denise._

Mardi, 17 décembre.

Vous avez quelque désir de ce revoir? on ne s'en douterait pas... Vous faites preuve d'une inhabileté insoupçonnée par moi jusqu'ici. N'avoir pas su vous dépêtrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux.

Je ne m'étonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il est des jours où vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible. D'où vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela.

Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui Hélène peut tenir sa belle toison d'or, ses yeux bleus, son teint transparent, pâle et rosé? Car miss Suzanne m'a dit que votre mari est brun, lui aussi.

Adieu. Je vous en veux, vous savez.

LXXXIII

_Denise à Philippe._

Nimerck, mercredi 18 décembre.

J'espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en veux».--Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, méchant ami volontaire?

Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure!

Tout ce que nous savons de l'aïeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontrée par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais.

A l'orée d'un de ses bois s'étaient établis des Tziganes. Un matin, Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d'eau. Rurika enveloppe d'un regard étreignant le boyard qu'elle savait être le seigneur de la terre, et lui dit:

--Salut à toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse.

Puis, fière, elle passe.

Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide.

Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue, marchant «orgueilleuse et les yeux baissés».

Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas épouser; mais les bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois. Ils avaient fui, enlevant la déesse.

Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa.

Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint s'établir en France.

Le père de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l'échelle sociale, lui. Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand'mère Rurika, très brune.

Hélène-Micheline-Rurika--ce sont les trois noms de tite-Lène--tient donc uniquement de l'aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les races: l'hérédité, c'est la mémoire de l'espèce.