Amitié amoureuse

Part 18

Chapter 183,906 wordsPublic domain

Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me pardonner et me plaindre d'en être encore là; notre vie n'est qu'une succession d'inconséquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver toujours d'accord avec soi-même est une chose impossible; le moi d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vôtre, qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'idée de l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je me crée; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du bruit pour m'étourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon coeur. Tout me semble bon pour arriver à cette complète guérison. Jusqu'ici je frôle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je suis une âme douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je suis sage et déraisonnable, j'ai des croyances ferventes et des déceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amitié, maternité, amour, rien ne m'est un sentiment modéré; trois femmes pourraient vivre du surplus de vibrations que dégage la force de mon imagination. J'emploie une patience surhumaine à me modérer, à refouler mon existence débordante, et vous ne savez pas quels efforts représente mon _au point_.

Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah! qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que l'on ne songe pas à enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut degré; la seule différence entre eux et les emprisonnés, c'est qu'ils divaguent et déraisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se croient pas seulement rois ou présidents d'une république, mais génies, dieux, tables, cuvettes.

Philippe, acceptez ma guérison comme elle se présente; le point important est que je sois guérie. Je sens déjà en moi un grand mieux. Prenez-moi comme je suis, sans méchante humeur.

Il est des jours où mon esprit est grave et semble engourdi de pensées douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-là... d'autres, où il est gai; je m'aime ces jours-là... les jours où il est dominé par l'âme, les jours où il est sous la dépendance du corps jeune, en somme, et qui tient à cette misérable vie. Aujourd'hui est un jour d'influence _corps_; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de _l'âme_, elle m'eût fait pleurer. Vous avoir tant aimé et être si mal connue de vous! Aujourd'hui j'ai reçu des fleurs comme en reçoivent, seules, les courtisanes--et des vers d'amour pas mal troussés, ma foi; je marque plein beau. Je ne veux pas songer: «que la pensée de ceux qui nous aiment le mieux succombe indéfiniment».

_Adio, caro mio._

CCXIV

_Philippe à Denise._

24 juin.

Vous avez été délicieuse pour moi à ce dîner d'Armenonville et pendant cette mélancolique ballade à travers la fête de Neuilly. Il y a des jours où l'on sent votre coeur, votre esprit, brûler comme une torche superbe. Cette lueur d'incendie arrive à animer, à pénétrer certains de ceux qui vous approchent et vous aiment; ce rayonnement leur venant de vous, vous les fait distinguer. Méfiez-vous; c'est le reflet de la flamme émanant de vous qui les illumine; ne prenez pas l'ombre pour la proie.

CCXV

_Denise à Philippe._

25 juin.

Mais qu'est-ce que vous avez? Vous voilà positivement jaloux? C'est une faiblesse de votre part; je la dédaigne un peu. Quoi: vous, prenable à cela? il y a dans ce mouvement de votre âme, pareil et commun à tant d'autres hommes, une vulgarité affligeante.

Allez, cher, Chevrignies n'est pas à craindre, ni aucun autre, du reste. De l'intérêt, de la vanité, beaucoup de forme, un peu de désir, voilà à quoi se réduit l'amour moderne, le vôtre, le leur, et ce n'est pas celui-là qui soulèvera les montagnes. Ne parlons plus jamais de ces choses; j'aime mieux vous dire: je vous écris du petit salon Louis XV, le jour baisse, tout est silencieux, immobile autour de moi. Seule, une rose en se mourant laisse tomber ses pétales; elle s'effeuille dans le fin vase de Venise... cette agonie d'une fleur met une faible sensation de vie, de mouvement muet dans la chambre... cela est suave, lent, moelleux... j'en ai le coeur impressionné. Quelle délicate mort que celle des fleurs!

CCXVI

_Denise à Philippe._

28 juin.

En attendant le départ pour Royat, je travaille à force. Pourquoi venir si peu avenue Montaigne? Vous aurez, demain, quatre jours d'invisibilité sur la conscience; est-ce une conduite?

Germaine sort d'ici; elle m'a dit vous avoir eu à dîner hier. Paul, après le repas, voulait venir passer la soirée avec moi; vous avez refusé de sortir. C'est pas très gentil, vous savez?

CCXVII

_Philippe à Denise._

29 juin.

C'est votre faute, ma chère, si vous ne m'avez pas vu; j'arrivais chez vous avant-hier et vis Chevrignies s'engouffrer sous la porte cochère. Arriver bon second, non; alors je vous ai laissé Chevrignies et suis retourné bêtement au cercle où j'ai pris une de ces culottes... ça m'a un peu consolé, étant donné le proverbe.

CCXVIII

_Denise à Philippe._

29 juin.

Eh! l'homme aux rubans verts, vous êtes insupportable. En voilà un genre?

Mon cher héros parfaitement élevé, vous persécutez avec une politesse et une habileté rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a aimé? c'est touchant!

Vous êtes comme celui de la légende italienne à qui on criait: «Aime, animal, et que cela finisse!» et qui répondait en se grattant l'oreille perplexement: «_Povero! Vorrei e non vorrei_[5]!»

Je vous ai envié à toutes et n'ai point été jalouse; imitez-moi.

Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le tympan; que n'êtes-vous entré l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis sûre, en déplorant: «l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au bonheur de le posséder». Voilà où nous en sommes, mon prince Grognon!

CCXIX

_Philippe à Denise._

30 juin.

Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts n'était point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher à Célimène. Vous n'êtes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante.

Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle, et le sérieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitté la Manon chargée d'agrémenter sa vie. La liquidation s'est faite avec accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand elles se croient une peine de coeur en mènent grand tapage; c'est ainsi que personne n'ignore cette rupture.

Vous ne m'ôterez pas de l'idée que Michel Chevrignies songe à prendre dans votre vie une place prépondérante. J'en suis prescient; les événements ultérieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit peut s'habituer à la pensée d'un divorce... Je perdrais alors une amie chère, une amitié introuvable.

Michel me bat froid; il sent mes prérogatives; une inimitié sourde, inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour nous maintenir dans la cordialité de nos rapports d'autrefois.

Comment voulez-vous que, songeant à ces choses, je sois calme et indifférent?

Mon amie, si je vous perds, je suis désemparé, perdu.

Je vous baise les mains de toute mon âme.

CCXX

_Denise à Philippe._

1er juillet.

Quel enfant vous êtes; ne vous souvenez-vous pas de mes théories subversives sur le divorce? Ne voulez-vous pas comprendre surtout que ce grand élan d'amour par lequel j'ai passé, qui m'a portée des jours et des nuits sur les ailes du rêve dans un idéal de pensées de joie, m'a laissée bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre?

Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire à Chevrignies: «L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir.»

Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il existe, et que vous vous plaisez à voir à la loupe pour vous faire l'illusion d'un tremblement de terre, m'émeut juste autant que de lire dans les échos mondains des journaux: «Grande réception chez madame de Z... On a soupé par petites tables.» Oh! ces petites tables! oh! ce Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance à ça!

Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon amour l'habitude du recueillement. Je rêve loin, bien loin des vilenies de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hélène toujours blottie dans la mienne, et vous, et mère, et Gérald, dans mon air, cette atmosphère de spéciale, de latente et constante tendresse dans laquelle j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hélène grandit; je conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu mondaine!

Il faut être vous pour arriver à me faire des algarades comme en contiennent vos lettres.

Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre amie. Elle vous chantera un _Lied_ tout frais composé et pas trop mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de ce court temps qui me reste, avant d'être des mois séparés, et voyons-nous beaucoup.

Yours Denise.

CCXXI

_Philippe à Denise._

1er juillet.

Impossible ce soir, mon amie; j'ai promis ma soirée. Voulez-vous que je vienne dîner demain? Envoyez-moi un gros oui sur un petit bleu.

Adieu, chère sagesse.

CCXXII

_Denise à Philippe._

2 juillet.

Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre amie vous est à jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien, désormais, contre vous et moi.

Hier, à cinq heures, Alice me téléphone; son mari avait pris une loge pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place. J'accepte, ma belle-mère emmenant, de son côté, Suzanne et tite-Lène au cirque, et vous m'ayant télégraphié que vous ne pouviez venir. Nous étions installés à nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies vint nous saluer; mon beau-frère, au cercle, lui avait dit qu'il nous emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais la douce Alice, créée et mise au monde pour ne rien comprendre et ne rien voir, lui offre un siège et le prie de rester. Je commence à croire qu'il est amoureux, car malgré mon froid accueil et bien que, pendant le simulacre de discret combat entre lui et Alice, je m'obstine à lorgner dans la salle, il accepte la place et reste.

Or, à peine était-il installé que, toujours lorgnant, je suis attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis à Alice: «Voilà des danseurs à votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une jolie femme avec eux et...»

Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi _la soirée promise_.

Ah! mon ami, maintenant, je suis sûre de vous aimer purement, saintement. A peine ai-je senti un coeur un peu battant, une petite secousse, un frisson, puis, plus rien.

Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous.

Comme vous l'avez bien installée, cette petite; quel soin de son manteau, de ses gants,--vous les avez tirés de votre poche.--Quel remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scène, et comme vous étiez assis près d'elle, tout près, si près...

Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affecté dans ma tenue, ni dédain, ni curiosité; j'ai été froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai peu parlé, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pensé!

J'ai été--le loin passé, mon Dieu!--un instant bête et malade; j'ai désiré vous voir apporter dans ma vie un complément qui lui a manqué; je vous ai aimé en vue d'une joie que je voulais me créer, où il fallait votre individualité pour qu'elle fût complète. Maintenant je suis guérie et sage; je ne vous aime plus _pour moi_; ce n'est plus mon désir que je caresse en vous; j'ai cessé d'être égoïste, je suis devenue calme; vous ne me représentez plus une réciprocité cherchée... Philippe, je vous aime parce que vous êtes le réceptacle de choses bonnes, tendre, sûres, douces, éternellement accessibles. J'ai en vous une foi irréductible.

Je vous remercie de l'air malheureux, gêné, que vous avez eu en nous découvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai compris pourquoi vous ne m'avez pas aimée: cette femme est blonde comme Ève, blonde comme Vénus, comme Marie-Magdeleine, comme toutes les grandes amoureuses, comme toutes les aimées...

Voyez, cher vieux pion, à quoi peut tenir l'honneur d'une femme: à une nuance de cheveux! ô fragilité... le pâle petit pruneau que je suis ne vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole l'amour...

Votre

DENISE.

_P.-S._--Il y a toujours une face grotesque aux choses humaines; avez-vous remarqué la tête de Michel lorsqu'il vous regardait? Votre jolie blondine en riait même, je crois. Chevrignies avait l'air furieux et enchanté; quel mélange! par quelle bizarrerie furieux, puisqu'il pouvait penser que j'allais recevoir une désillusion en plein coeur?

Je ne sais pourquoi son air et son allure m'ont horripilée et fait presque le haïr. Je n'aime pas les gens qui prennent ainsi pour eux, sans y être autorisés, une part d'un émoi qu'ils n'ont même pas le droit de soupçonner. Au reste, je le lui ai fait un peu méchamment sentir.

Et puis, me croiriez-vous aussi bête? Quand à un entr'acte il est sorti de notre loge et vous de la vôtre, j'ai imaginé je ne sais quoi d'idiot, d'absurde, et mon coeur s'est serré. Ah! ces coeurs de femme tout pleins d'imaginations, quels ennemis d'elles-mêmes! Avez-vous entendu le concert, vous? Moi, pas un son ni un mot. Ils auraient tous pu parler japonais sans que je m'en aperçusse. Douce joie mondaine! Sainte Yvette, pardonnez-moi!

Je vous attends impatiemment ce soir. Il est dix heures du matin, l'heure du dîner me paraît devoir venir dans un siècle.

CCXXIII

_Denise à Philippe._

3 juillet.

Mon grand,

Pourquoi avoir eu, toute la soirée, hier, cet air préoccupé? Que vous arrive-t-il encore? Hélène l'a remarqué comme moi; elle m'a dit: «Maman, les yeux de Philippe étaient pleins de larmes quand vous avez eu fini de chanter l'Adieu de Schubert...» Nous étions si heureux tous les trois ensemble... par quels papillons noirs vous êtes-vous laissé envahir?

Ne manquez pas le dîner du dimanche, demain chez mère. Nous y fêtons l'anniversaire de la naissance de tite-Lène. Sa joie serait incomplète si vous ne veniez pas.

CCXXIV

_Denise à Philippe._

Dimanche 4 juillet.

Mon ami, je suis bien émue... je lis dans le journal qu'une rencontre à l'épée a eu lieu hier matin samedi entre deux clubmen connus MM. M. Ch. et P. de L. et qu'après la deuxième reprise M. de L., a été touché à l'avant-bras, ce qui a mis fin au duel.

C'est vous, c'est vous! Ah! mon Philippe, voilà donc la raison de votre air préoccupé? Je suis bouleversée; ma première pensée a été de courir chez vous; mais j'ai eu peur de m'y rencontrer avec votre blonde amie; alors, je me résous à vous faire porter cette lettre par mon vieux François. Ah! permettez-lui d'entrer auprès de vous pour qu'il me dise qu'il vous a vu et comment vous êtes.

Avez-vous quelqu'un pour vous soigner? Voulez-vous que je vienne? Je suis folle d'inquiétude. Ah! mon grand, mon cher, cher grand... quand je pense qu'il pouvait vous tuer!... Mais pourquoi ce duel?

Tenez, je pleure comme une bête!

CCXXV

_Philippe à Denise._

Dimanche.

Ma chère amie,

Je dicte cette lettre à mon frère; ma blessure est douloureuse mais peu grave; j'ai le dessus de l'avant-bras balafré et percé en séton. Le docteur ne paraît pas inquiet; je suis un peu fiévreux; mon bras est engourdi et me semble lourd; par prudence on me fait garder le lit aujourd'hui.

François m'a vu; ce brave garçon m'a serré la main (la gauche), avec une émotion qui m'a gagné. Je vous enverrai mon frère ce soir, chez madame de Nimerck, il vous donnera plus de détails.

Adieu, je vous aime de tout mon coeur; j'embrasse avec tendresse ma petite Hélène; j'espère que les fleurs et les épingles de perles fines lui auront fait plaisir.

PHILIPPE.

_P.-S._--Le secrétaire se permet, chère madame, de vous saluer ici respectueusement et de tout son coeur en attendant ce soir.

JACQUES DE LUZY.

CCXXVI

_Denise à Philippe._

Lundi 5.

Votre frère m'a tout raconté, hors le pourquoi de ce duel et je n'ai pas osé l'interroger... Ma seule inquiétude d'ailleurs c'était, c'est vous. Vivre seul avec un domestique lorsqu'on est blessé, ce n'est pas vivre. Je me morfonds à l'idée qu'il m'est interdit d'aller vous voir; j'enrage contre les conventions mondaines qui n'empêchent pas la réalisation du mal et interdisent la manifestation du bien. J'aurais tant de plaisir à vous rendre des soins capables de vous distraire!

Laissez-vous toujours voir par François; il bourre ses yeux de souvenirs qui nous intéressent, même nous amusent, Hélène et moi. Il dépeint l'emmaillotement de la gouttière soutenant le bras... nous voilà émues. Il saute de là pour dire: «Il y a sur la cheminée le portrait de notre petite mademoiselle à côté d'un petit chien qu'on dirait en sucre verni et peint.»--Mon Hélène, joyeuse, s'écrie: «C'est mon beau petit chien en saxe que j'ai donné _à mon grand toutou de Phillip_, quand j'étais petite(!) et il l'a encore? bon Phil! il ne l'a pas encore cassé _en jouant avec_...» Et, devenant sérieuse et grave: «Vois-tu François, il m'a promis de garder son portrait toute sa vie:»--François, ahuri, ne comprend plus rien, les adjectifs de tite-Lène s'accordant, dans la conversation, comme ils peuvent.

Adieu, cher malade; nous pensons à vous, trop.

CCXXVII

_Philippe à Denise._

8 juillet.

Il mio fratello me prête encore sa main, ma chère amie. Je vois que François, en vous rendant quotidiennement compte de mon état, est d'une grande discrétion malgré tous les détails qu'il vous donne. Ce serait mal à moi d'abuser de votre pitié au moins en ce qui concerne mon abandon; j'aime mieux m'en fier à votre indulgence et à votre discrétion et vous avouer que depuis dimanche soir, me voyant privé de l'usage de mon bras, j'ai été pris de l'ennui de rester dans la solitude et j'ai gardé la blonde petite qui m'offrait ses mains blanches pour me soigner. Je suis entouré de sympathie... ne me plaignez donc pas trop. Vous vous imaginez bien, en effet, que si les choses ne s'étaient pas passées ainsi j'aurais eu recours à vous et prié votre dévouement de s'asseoir à mon chevet; mais cela n'aurait pas été aussi sage, quoiqu'il n'y eût pas eu là de quoi alarmer M. Béranger lui-même, que notre histoire réconforterait plutôt.

C'est pour moi le regret de l'hospitalité que j'ai offerte, de ne pouvoir vous convier à venir...

J'espère bien, du reste, être vite remis; on doit me permettre de sortir jeudi prochain. J'irai vous voir; on me rendra d'ici là mon bras moins impotent avec des bandages plus menus.

Adieu, mon amie; je vous remercie de vos lettres et je profite des privilèges que donne la maladie pour vous embrasser très tendrement vous et Hélène.

CCXXVIII

_Denise à Philippe._

Vendredi 9 juillet.

Mon coeur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur souvenir vous soit léger!

Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce voyage--croyez que j'y ai bien pensé--pour ces raisons: Marie-Anne Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant que mesdames Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un compartiment est retenu.

Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le surlendemain du duel.

--Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le soir de la provocation?

MOI.--Ah! c'est au concert que ces messieurs?...

APRILO.--Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les voir là, a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se trouvait, si rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain, Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman.

SUZANNE.--Oh! le vrai roman n'est pas seulement là; le vrai roman, mon cher, c'est autre chose...

ALICE.--Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette, monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille...

SUZANNE.--Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer _ces choses_, à moins d'être une sotte, est venu pour moi.

Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations.

Étant donnés ces événements, je ne puis pas rester à Paris et y attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah! quel mal on a à garder une chère amitié fervente!

Ma belle-mère, ma soeur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela...

Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi!

CCXXIX

_Philippe à Denise._

11 juillet.

Mon amie,

Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette écriture difforme; je me suis souvenu avec joie tout à l'heure que, dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de quelques beaux restes d'instinct.

Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour _elle_, voilà la vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée.

Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée Suzanne; elle la surprendrait bien.

Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple fait, trop de choses qui n'y sont pas.

Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale qu'elle valait quelques gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel...