Amis

Part 9

Chapter 93,772 wordsPublic domain

Jeanne fixait sur son ami, dans de longs silences, ses prunelles claires et alliciantes. Il s'éloignait imperceptiblement, et parvenait à dégager sa main, absorbant toutes ses habiletés dans l'attention de donner à ces retraites une naïve apparence de naturel. Mais Jeanne le rejoignait bientôt, et n'était trompée d'aucune feinte. Elle s'amusait infiniment à deviner le trouble qu'elle imposait et qu'on lui voulait cacher; tout cela, elle l'avait résolu, prescrit, annoncé; elle sentait proche le terme promis à sa gageure: quelques jours à peine, quelques jours encore, et cette résistance d'un homme achèverait de crouler devant son caprice de femme, effritée, anéantie sous l'écrasante puissance de ses doigts. Dissoudre! Un besoin de force tourmentait sa faiblesse. Dissoudre, et rien de plus. Il existe de ces créatures en fonctions pour l'oeuvre du néant, et qui, avec une délicieuse inconscience, travaillent d'honneur à la destruction de ce qui les approche.

Qu'il la désirât seulement, et ce serait assez, et son triomphe se trouverait complet, si l'on rêvait seulement de la voir triompher! Se livrer, à quoi bon? Céder une maîtrise sur soi-même, abdiquer son indépendance, se soumettre? Elle voyait dans l'adultère quelque chose de bas, qui répugnait plus à son orgueil qu'à sa vertu, et tous les termes qui désignent l'infidélité d'une femme, excepté cependant le mot même d'infidélité, lui paraissaient blessants comme un lexique d'injures. Elle comprenait le séducteur, mais consentir à être séduite! Sa pudeur se révoltait contre l'infériorité du rôle fait à la femme, et ses scrupules auraient tourné peut-être en autant de raisons de faillir, si, dans un renversement des lois sociales, il se fût agi de prendre et non pas d'être prise.

D'ailleurs, combien il serait plus charmant d'inciter un désir qu'on n'assouvirait pas, de créer de toutes pièces un rêve qu'on briserait, de commencer pour interrompre, et de laisser une âme, esseulée, entre les doubles ruines de sa vertu première et de son espérance nouvelle. Deux victoires au lieu d'une! Elle supputait ainsi, moins par réelle cruauté que par inconséquence; et trop superficielle pour l'amour de la douleur, elle parvenait étroitement à des résultats analogues par un simple amour de l'intrigue.

Elle croyait en effet trop peu à la grandeur des passions véritables, pour concevoir pleinement les souffrances d'une tendresse déçue. L'imagination chez elle remplaçait la sensualité; elle jugeait Desreynes conformé de semblable sorte, et en cela ne se trompait que de rien. Aussi poursuivait-elle son but avec une parfaite sérénité de coeur, joyeuse du jeu, et satisfaite du succès.

Elle s'admirait sincèrement d'avoir pris un homme dans la rancune pour l'amener dans le désir, car elle se croyait désirée: dans la retenue de Georges, elle voyait la délicatesse d'un ami qui veut rester fidèle, mais par-dessus tout l'émotion d'un amoureux qui se cache à lui-même son propre amour. Comme elle se faisait humble! Comme elle devenait sororale, afin de conserver le droit des câlineries innocentes, qu'elle donnait en soeur pour qu'on les perçût en amant!

Georges s'y dérobait de son mieux, et plus d'une fois il eut la pensée d'y mettre un terme par une phrase, si difficile à faire! La crainte du ridicule l'arrêta. Ses anciens soupçons étaient-ils déjà trop loin de lui pour qu'il pût y revenir encore? Ou le charme de la femme l'avait-il pénétré à ce point qu'il n'eût plus sa libre analyse? Tout à la fois, sans doute: car la femme abêtit notre raison entière, et ceux qui la méprisent le plus restent ses premières dupes et ses premiers esclaves. A celui-ci, celle-là ne paraissait qu'imprudente en ses enfantillages; dans une naïveté stupide, qui nous est propre et qu'ignore l'autre sexe, il craignait, par une parole maladroite, de donner à Jeanne l'idée du mal, dont elle se trouvait pleine et tout obsédée.

Il s'écartait, en se forçant à rire, et Merizette lui agaçait le visage avec une grappe de lilas.

--Georges, vous allez me rendre un service.

Elle se leva et lui enjoignit de rentrer à la maison, pour envoyer au pavillon sa femme de chambre et un peignoir.

--Je l'attends là-haut. Vous viendrez me prendre après la douche et nous irons courir.

Desreynes s'éloigna, heureux d'être libre, et la tête un peu lourde.

Il rencontra la fille sur le seuil du perron, et tout en parlant, il lui avait posé la main sur une épaule. Louise était une blanche Flamande, blonde et ronde, de vingt ans. Les soubrettes n'étaient point le faible de ce mondain, mais celle-là lui parut si fraîche, aujourd'hui, que, distraitement, il avança deux doigts jusqu'au rebord du col, en frisant sur la nuque la boucle des premiers cheveux. La servante se prêtait en souriant, baissée un peu, et Georges s'était penché aussi; il regardait cette belle chair transparente, tiède comme un marbre au soleil, et duvetée. Il dit une galanterie paysanne, qui secoua la riche poitrine sous un rire mal étouffé; la fille se courba pour fuir, mais tous deux pénétrèrent dans le couloir, firent quelques pas ainsi. Il la tenait toujours à la nuque, qu'il baisa, et la Flamande partit d'un large éclat de gaîté. Georges se retournait, quand il vit la comtesse, immobile, pâle, les bras croisés, raide et haute sous le grand cadre lumineux de la porte.

Il hésita sur une route à suivre, et continua droit devant lui.

Alors, Jeanne s'écarta et, d'une voix sèche, elle dit:

--Passez!

Il passa, et descendit les degrés du perron; il éprouvait quelque honte de la mésaventure: la vie est semée de ces fautes mesquines et méprisables, qu'on veut bien raconter alors qu'elles sont anciennes, mais dans l'accomplissement desquelles notre petitesse rougit piteusement d'être surprise, comme si le cynisme de l'aveu pouvait seul effacer le ridicule de la faiblesse. Puis, n'est-ce pas l'infimité même de la faute qui nous rend impardonnables aux yeux du monde? Desreynes se fût loué d'une duchesse et se blâmait d'une suivante. Il mâchait sa moustache et fronçait le sourcil. Il aperçut au loin Merizette qui montait vers le pavillon, d'un pas rapide.

Elle entra, et fixe, dans l'ombre de la salle aux volets clos, s'arrêta. Elle tremblait.

Elle ne douta pas d'une intimité absolue. Elle balbutiait.

--Ainsi donc, elle avait fait le jeu de cette fille, d'une fille venue on ne sait d'où, vague souillon d'office! Ses tendresses et ses bontés ne servaient que de prélude aux galanteries de l'antichambre, et tout l'échafaudage de ses combinaisons croulait dans les mains rouges de cette campagnarde! C'est pour une gueuse qu'elle travaillait et qu'il la dédaignait, qu'il s'était gaussé d'elle aussi longtemps! A chaque pensée nouvelle, son indignation s'exaspérait. Oh, se venger, écraser un tel sot, hypocrite et vil à ce point! Leur dupe! Cette idée surtout la fouettait comme une lanière. Elle s'injuriait d'avoir été bafouée par ce couple de goujats, et contre lui, contre elle, contre tous, sifflait entre ses lèvres minces des mots haineux dont les grossièretés soulageaient sa fureur. Certes, elle se vengerait! Elle songea à présenter à Pierre le billet d'amour écrit autrefois par Desreynes et à se plaindre d'une tentative de séduction. Non, la ruse serait trop lourde, et Georges n'aurait pas assez à en souffrir! Mieux, à ses pieds! Il faudrait qu'il y vînt, là, pleurant de détresse et de passion, traître à tout. Il y viendra! Et comme elle le souffleterait, alors! Ah, dût-on, pour ce triomphe, étouffer dix mille pudeurs! «S'être moqué de moi!» Et Jeanne pleura de rage sous ses poings fermés, en mordant le coin de ses doigts.

Elle se jeta à terre; roulée parmi les foins coupés, elle enfonçait ses coudes dans le creux des meules, et de grosses larmes serpentaient le long de ses bras. Soudain, elle entendit des pas sur le sable de l'allée; elle se dressa d'un bond.

--Attendez!

Alors elle s'essuya le visage et commença lentement à se dévêtir, puis tout d'un coup:

--Suis-je folle? Elle se rhabilla.--Entrez! cria-t-elle à Louise.

Georges était loin de soupçonner un tel orage; l'optimiste de certains hommes n'est souvent fait que d'une paresse d'esprit. Sceptique bien plus que pessimiste, celui-ci s'accommodait aisément des plates nullités de la vie, et toutes ses humeurs se dissipaient sans peine dans un sourire d'insouciance. Quand il eut dépensé quelques minutes à pester contre sa sottise, il ne vit plus dans l'escapade qu'un vaudeville assez banal à terminer par un bon mot. Même n'y avait-il point là un réel bénéfice, puisqu'on y pourrait voir une preuve un peu blessante de son indifférence? Il alluma un cigare.

Mais bientôt il croisa la servante, qui revenait du parc, tout en pleurs. Il l'interrogea; elle sanglotait à chaque parole. Madame l'avait traitée comme une misérable, comme la dernière des dernières.

--Elle a failli me battre; elle jure que je finirai dans de mauvais endroits; je suis une honnête demoiselle, et personne n'a jamais rien dit de pareil: ah! si mon père avait entendu; quel guignon de servir chez les autres! elle me chasse comme un roquet; c'est à cause de vous...

Elle suffoquait en d'énormes soupirs d'enfant. Georges écoutait, un peu ému, deux fois peiné, et par ce chagrin dont il était coupable, et par une intolérance trop passionnée pour n'avoir pas d'autre raison que les simples susceptibilités de morale. Il consola la Flamande avec des phrases bienveillantes, et promit de réparer le malheur. Mais il prenait moins garde à elle qu'à ses propres affaires.

A ce moment, la comtesse longea la lisière du bois; Georges demeura près de la servante, et, révolté à l'idée d'une police, il affecta de retenir la pauvre fille. Jeanne les regardait: à son indignation, elle sentit se mêler une douleur presque découragée, devant un si calme mépris de sa présence; elle vit Desreynes se pencher vers la bonne qui pleurait, lui tendre la main, comme un ami, et s'éloigner, tranquille, tournant le dos au bois où il devait la rejoindre, elle! Il partait! Jeanne l'appela. L'aimait-elle donc, cet homme, pour qu'elle jetât son nom comme un cri de détresse, avec la gorge aride, et dans l'effroi qu'il ne voulût pas revenir? Elle attendait: elle le vit se retourner, hésiter, et prendre le sentier qui conduisait vers elle. Un mauvais soupir de bonheur souleva sa poitrine. «Ah! je te dompterai!» Sa pleine force lui revint: amour ou haine, espoir tendre ou désir cruel? Tout ensemble peut-être, mais qu'importait, pourvu qu'elle soumît cette tête. Elle pénétra dans le bois et s'assit sur le banc où trente jours plus tôt elle avait une fois pleuré...

Georges arriva, et resta debout: il était décidé à une réserve glaciale. Jeanne, devant cette attitude, eut une crispation de tous ses nerfs; il lui sembla n'avoir jamais ressenti tant de haine contre un seul homme: elle se vit résolue à tout.

Desreynes parla le premier: elle l'interrompit.

--Asseyez-vous!

Il exprima son regret, non point de ce qu'il avait pu faire, mais de ce qu'il avait occasionné; il déclara nettement que tant de sévérité devenait inconvenant, et tant de courroux déplacé; qu'il avait, pour sa part, présenté à cette fille les excuses qu'elle méritait de lui.

Jeanne l'écoutait rageusement; l'insolence de ce visage impassible, la simplicité de ces phrases, cette hauteur fustigeaient sa colère impuissante; elle n'osait regarder Georges, dans la crainte de ne pas rester maîtresse d'elle-même: elle aurait voulu lui sauter à la gorge, le gifler, le mordre: il continuait. Tout à coup, elle se leva, bondissante, les yeux flambants, folle, et se précipita sur lui.

--Ah, tenez! cria-t-elle.

Face contre face, et comme un serpent dressé, elle dardait sur lui le rayon vibrant de ses prunelles, et ses narines palpitaient; mais soudain, elle le saisit, en lui plaquant sa tête sur le buste. Elle le serrait dans ses deux bras, de toute sa force décuplée par la fureur, le secouant avec des spasmes, enfonçant dents et ongles dans le drap de l'habit. Desreynes tentait vainement de se dégager. A la fin, les bras se détendirent, d'abondantes larmes coulèrent. Elle répétait:

--Vous ne comprenez donc pas!

Desreynes crut trop bien comprendre. Il fut atterré.

Jeanne râlait, épuisée, toujours en pleurs et les mains liées autour du cou de Georges. Elle ne pouvait plus; elle ne raisonnait plus. Elle se sentit vaincue; elle aurait souhaité d'être morte.

Le jeune homme se leva, et, rassemblant tout le calme de sa pensée, sans rien dire, il tendit le bras à la comtesse, qui était maintenant debout. Jeanne obéit à son geste et marchait silencieusement. Elle regardait la terre, mais ses longs cils étaient brouillés de larmes. Elle s'arrêta pour essuyer ses joues. Le couple sortit du bois et traversa les pelouses, droit et morne.

Les domestiques guettaient le retour, cachés derrière les vitres.

--Ça a chauffé!

--Comme si on voulait le lui prendre, son Georges!

--La rosse! Tout de même, monsieur l'est en plein!

--Eh, eh! disait l'office.

V

Le Seigneur a créé sur la terre un nouveau prodige: une femme environnera un homme.

JÉRÉMIE.

Jeanne s'enferma dans sa chambre et n'en voulut pas sortir de la journée entière.

Desreynes n'hésita pas, ne trembla plus: le devoir était trop clairement imposé. Il écrivit sans retard plusieurs lettres destinées à provoquer sur-le-champ son retour à Paris. La chose urgente, c'était de fuir. Rien ne lui restait du trouble parfois ressenti dans sa chair, auprès de cette femme. Mais comment donc en était-elle arrivée à l'amour? L'amour! Il prononça le mot. Il se maudissait d'être venu dans cette maison. Une profonde tristesse le désolait au souvenir de Pierre, de son ami tant vénéré, si bon, si digne de tous les bonheurs. Partir, était-ce donc assez, et pour que l'époux reconquît l'épouse chérie, ne fallait-il pas quelque tâche de plus, quelque sacrifice réparateur? Effacer à jamais son nom dans la mémoire de cette songeuse enfiévrée, et si le mal l'exigeait ainsi, ne plus être pour elle qu'un objet de haine ou de mépris? Il cherchait. A Jeanne, il ne gardait nulle rancune, mais il blasphémait contre la destinée impitoyable et ridicule. Oui, de cette fantaisie, faire une haine, dût l'amante en souffrir un peu! Il trouverait. Partir, avant tout! N'est-il donc besoin, pour plaire aux femmes, que de les dédaigner? Quelle pitié que ces petits êtres soient toujours mêlés à la vie, et combien le monde marcherait mieux, sans cette race!

Le lendemain, il accompagna d'Arsemar; chemin faisant, il déclara avec prudence qu'il serait peut-être obligé avant peu de quitter le Merizet; il appréhendait certains événements qui le mettraient hors d'état de prolonger davantage un séjour où il avait trouvé des heures si heureuses...

Pierre ne demanda rien, mais cette nouvelle le surprit d'autant plus douloureusement qu'il était inquiet déjà d'un malaise survenu à sa femme.

--J'espère que ce ne sera rien, mais est-ce que tu me quitterais, si elle tombait malade?

Georges n'osa répondre: Pierre en fut chagriné.

--Enfin, tu sais que tu es libre, mon bon ami.

Ils s'étonnèrent de voir, à deux cents mètres des ateliers, un apprenti qui semblait surveiller la route et qui s'enfuit vers les bâtisses. Quand ils arrivèrent, les ouvriers, de toutes parts, se précipitaient sur le seuil, essuyant leurs larges mains et boutonnant leurs habits des dimanches. Berthaud et les chefs d'équipes s'avançaient les premiers; le plus âgé des hommes tenait un énorme bouquet noué d'un ruban de satin crème, au chiffre brodé d'or: _P. A. Mai 1885_. Il rappela les bontés de monsieur le comte, les misères qu'il avait soulagées, et le plaisir toujours nouveau qu'ils avaient chaque année... Quand il eut fini de parler, les autres crièrent ensemble.

D'Arsemar, gêné au milieu d'un tel apparat, les remerciait. Plusieurs vinrent ensuite, et chacun rappelait quelque service rendu: Desreynes s'émerveilla de voir que la générosité pût engendrer autre chose que des rancunes. Il plaisanta son ami sur ce rôle de bon ingénieur, si goûté au théâtre et dans les revues, et qui avait fait la gloire sentimentale des littératures modernes; c'était sa façon d'être ému, que de railler ses émotions. D'Arsemar serra la main de tous; il exprima son regret d'une absence. Barraton, qu'il croyait innocent, et que sans doute on reverrait bientôt. Il laissa quelques louis à Berthaud, pour les distribuer après son départ, et ordonna de fermer les ateliers.

Pierre et Georges reprirent la grand'route.

--Donc, te voilà demi-dieu des foules, monsieur le comte: Saint-Vincent-de-Paul pour adultes, cours de bienfaisance à domicile, père et pair élu des libéraux à force de libéralités! D'ailleurs, ils t'adorent, ces gens.

--Jusqu'à ce qu'ils me pendent.

--Hein?

--Que ton scepticisme est donc jeune, mon pauvre Georges, et faut-il que les croyants te donnent la leçon de ne pas croire! Ce n'est point moi qu'ils aiment, c'est eux seuls: je suis l'ami de leurs besoins. «Il nous doit bien ça, il est assez riche!» A l'occasion qui donc ornerait la première potence? Le cher patron!

--Mais alors, pourquoi?...

--Voilà bien votre enfantillage et vos logiques superficielles! Parce que l'humanité sort d'un moule qu'elle n'a point choisi, faut-il renoncer à la plaindre et à la secourir quand c'est possible? Laisseras-tu mourir ton chien sous prétexte qu'il a des crocs? Le printemps réchauffe bien les vipères!

--Le printemps, mais toi?

--D'abord, ce sont des couleuvres! N'importe. La sagesse est de ne point ignorer, le devoir, d'agir comme si l'on ignorait. En face de ce qui souffre, «sache ne pas savoir», c'est une devise comme une autre...

--Tu me reprocheras encore mes doutes et mon mépris! Viens-y donc maintenant!

--Oui, parce que tu te souviens à l'heure d'oublier. Au fond, mon scepticisme est plus profond que le tien, et serait plus triste si je ne vous avais pas. Mais j'ai foi en elle, et en nous deux. N'est-ce pas assez pour garder l'indulgence à tout le reste de la terre?... Marchons un peu plus vite.

Au Merizet, ils trouvèrent Jeanne abattue et très pâle.

Elle reçut Desreynes avec indifférence; sincère, ce matin-là, car l'épuisement de ses forces ne lui laissait de sa colère et de sa honte qu'une mémoire presque importune. Elle sourit, quand Georges l'interrogea courtoisement sur son état.

--Cela passe, fit-elle: je suis une femmelette.

Elle se montrait affable; il eut pitié. Cette tiédeur à peine amicale le rassurait aussi. Elle voulut essayer quelques pas dans les allées du parc; elle prit le bras du comte, et Desreynes marchait seul. Elle ne lui parlait qu'à de rares intervalles, avec une bienveillance polie. D'Arsemar n'avait osé tout d'abord annoncer le départ prochain de leur ami. Mais, le soir, comme Jeanne se trouvait mieux, il parla. Elle releva le front, encore lasse dans sa brusquerie, et dit simplement:

--Ce n'est pas vrai.

--Je vous en demande pardon, madame.

--Savez-vous mieux que moi, reprit-elle avec un persiflage hautain, ce qui doit se passer dans ma maison?

Pierre ne pouvait voir en cette parole qu'une boutade de fièvre.

--Serait-ce vrai? pensa-t-elle. Bah! Qu'il s'en aille, et que m'importe? Il m'agace.

Mais elle fut dès lors nerveuse, intolérante; elle interrompait chaque dialogue et protestait d'une faible et courte rage contre les assertions les plus banales. Elle se retira de bonne heure et ne put dormir. La peau chaude, les tempes battantes, elle entendait, l'autre après l'autre, sonner les heures de la nuit. Sa songerie maladive zigzaguait dans mille incohérences, sautillant et se posant comme un oiseau sur le bord des rêves épars, et s'affolant de plus en plus dans l'appel impuissant du sommeil. Elle frappait ses coussins avec une rage d'enfant. De l'air, de la paix! Que c'est donc ennuyeux de vivre! Le souvenir de Georges la poursuivait à travers ses agitations et l'obsédait avec une persistance tyrannique dont elle se révoltait plus que de sa souffrance. Cet homme ne la laisserait-il pas en repos? Elle le fit responsable de ce qu'elle endurait, et le voua vingt fois à toutes les Euménides. Donc, il partait! L'avait-il assez torturée? Il ajouterait un nom, ce fat, à la liste de ses dérisoires conquêtes, et rirait d'une femme encore! D'elle, vraiment! Il l'avait bernée comme une autre! Elle ne l'aimait pas, du moins, mais il aurait le droit de le croire et d'en rire! Quelle ridicule comédie elle avait jouée hier! Il faudrait brûler le banc maudit! Mais, ne pouvoir dormir! Vaincue par ce coureur de filles! Et c'est fini... Sans recours... Il part...

Elle s'assoupit enfin, et encore rêva des revanches. Pour son honneur! Chacun le comprend comme il peut.

Au contraire de la plupart des femmes, qui presque toutes se sont bercées quelque jour d'un adultère qui ne s'appellerait pas ainsi, d'une passion défendue mais qui ne se consommerait pas, d'une chimère qui changerait leur vie sans les rendre infidèles, d'un bonheur coupable qui pourrait être sans reproche, celle-ci eût désiré l'amour à cause du mal, et la trahison pour elle-même; le baiser ne serait plus un but, mais un moyen: comme d'autres trompent pour leur amour, elle eût pris un amour pour tromper; mais si délicieusement et avec tant d'inconscience, malgré tous les calculs qu'elle s'acharnait à faire!

Elle dormait.

Georges fut debout le premier: il voulait suivre Pierre et ne plus se trouver seul en compagnie de Jeanne.

--Je t'accompagne, dit-il, quand son ami parut.

--Merizette est mieux, ce matin; comme je rentrerai tard, elle te prie de rester avec elle.

--Mais j'aurais bien aimé...

--Moi aussi... aujourd'hui surtout... je ne sais pourquoi... mais pouvons-nous, égoïstes, refuser ce plaisir à ma pauvre malade? Au revoir!

D'Arsemar s'éloigna en ouvrant son courrier: Desreynes, immobile, le regardait.

--Georges! Georges! s'écria Pierre qui agitait une lettre. Dernière heure! Barraton est au rôle de la cour; jugement demain. Dis-le à Elle.

Desreynes attendit. Que voulait-elle encore? Au moins, il courrait loin avant deux jours, demain peut-être. Il régla sa conduite et ses attitudes.

Jeanne ne descendit que trois heures plus tard. Ses yeux étaient bistrés, son teint pâle.

--Vous m'avez réveillée avant les coqs, cher monsieur: quelle hâte de prendre l'air! Rassurez-vous, je me suis rendormie...

--Pierre m'a donné de vos nouvelles.

--Faites-moi grâce; je suis fort bien.

--Et m'a dit que vous me faisiez l'honneur de désirer ma compagnie.

--Je vous en vois ravi. Déjeunons.

A table, ils se firent l'un à l'autre les politesses convenues, puis elle sortit d'un pas calme et descendit les marches du perron. Georges la suivait. Elle se retourna.

--Prenez-en mieux votre parti, cher, et restez mon chevalier galant, comme si j'étais une sous-préfète ou une servante.

Desreynes ne répondit pas. Ils allaient côte à côte. Le silence dura longtemps.

--Ne daignerez-vous plus, parce que je suis souffrante, m'offrir l'appui de votre bras?

Ils marchèrent encore sans rien dire.

--N'ai-je pas appris, cher monsieur, que vous aviez dessein de nous quitter?

--En effet, madame; j'y suis contraint...

--Épargnez-nous, par pitié, les mensonges...

Georges se tut et le silence reprit.

Jeanne respirait largement, et la santé du matin la vivifiait, âme et corps. Ses gestes seuls demeuraient languissants; mais dans son coeur, comme dans ses yeux et sa voix, la double force de sa jeunesse et de sa volonté remontait ainsi qu'une marée.

La réserve de Desreynes l'impatienta d'une intolérable façon.

--Cueillez-moi quelques fleurs, je vous prie.

Les derniers muguets étoilaient les gazons. Il se baissa, cueillit les fleurs, et les présenta en saluant. Elle flaira le bouquet et le jeta. Georges gardait une respectueuse impassibilité.