Amis

Part 5

Chapter 53,990 wordsPublic domain

«Tu m'as fait de la peine, Georges, en plaisantant Garrot sur ses croyances religieuses. Je l'envie. Hélas! Voilà plus d'un an que les miennes sont mortes, et rien encore ne les a remplacées. Combien je la regrette, la poignante extase qui m'agenouillait autrefois devant la table sainte et me faisait battre le coeur d'un effroi délicieux! Tu ne sais pas et tu rirais de savoir quel ardent chrétien je fus au sortir de l'enfance, avec quelle passion je me courbais devant les chemins de la croix, et quelles nuits graves je passais à examiner ma triste conscience, et quelles larmes je versais, dans ces nuits, sur la foule de mes péchés! Je ne croyais pas que Dieu pût me les pardonner, et il me semblait qu'un miracle allait devant tous me chasser de l'autel si j'osais y monter. Je m'avançais pourtant, dans une immense contrition, et mes genoux tremblaient. Puis, quand le pain sacré avait touché mes lèvres, je me sentais si pardonné, si heureux, si bon! J'aurais embrassé la terre... Ah! malheur aux hommes qui détruisent cette foi dans les âmes naïves! Qu'importe l'existence de Dieu ou la véracité d'un culte, si nous croyons?--Je ne crois plus. Ma raison, peu à peu, a tué les choses divines: sans que je sache, sans que je voie, l'indifférence et la raison m'ont volé au bon pasteur qui m'accueillait. Lorsque, l'an passé, à Pâques, malgré vos ironies, j'ai voulu retenir le passé qui fuyait et rassembler ma religion agonisante, j'ai senti que l'époque était consommée. Ce fut et ce sera ma dernière communion...»

«Mon cher Desreynes, je te remercie de ta confession, mais je ne puis m'empêcher de la commenter... L'amitié que je voulais, c'était un amour. Je cherchais un ami qui fût incapable de modérer les bonds de son coeur, je voulais un autre moi-même, je voulais ce qui n'est pas! Si tu ne m'as réellement aimé lorsqu'après notre brouille tu me serras la main, alors, mon cher Georges, puisque tu me permets de t'appeler par ce nom, pardonne-moi, ne me condamne pas, je dis ma pensée: ai-je vraiment l'ami que je rêvais? Mets la main sur ton coeur, sonde ta conscience, regarde-moi en face, et je te mets au défi de répondre: Oui, je suis cet ami... Tu me diras que tu m'aimes; je le sens bien, et je t'en remercie sincèrement; mais tu m'aimes parce que j'ai des idées trop noires, tu as pitié de moi, et tu voudrais faire plus, mais quelque chose de vague et d'indéfinissable t'arrête, et tu ne peux pas... Je sais bien qu'il se fait de lentes affections de durée; mais l'amitié, la vraie, l'amour, si tu veux, doit éclater et crever le coeur. A celle-là, on ne se pousse pas, elle dompte et emporte!... O solitude! Pauvre feuille détachée de ta tige, où vas-tu?...»

--Quel fanatique tu faisais, mon Pierre! Croirais-tu que, malgré mon émotion et ta sincérité, le lyrisme de la feuille détachée m'a fait rire?

--Un de tes billets explique assez cela. Lis.

«Soit, j'aime l'esprit, mais je crois à la possibilité de son alliance avec le coeur, parce que je sens les deux en moi. Oui, cet esprit affecté que tu méprises de si haut, qui parfois nous coûte un peu d'effort et parfois nous mérite un sourire approbateur, je te l'avoue, cet esprit, je le recherche, je l'ambitionne...»

«... Tu le vois, Pierre, chacun a ses chagrins et ses rancoeurs. Tu te plains, pauvre ami, d'ignorer l'amour: mieux vaut le désir que le regret. Le désir, c'est l'avenir; le regret, c'est le passé; l'avenir, c'est l'espoir, c'est la vie, le passé n'est qu'une mort. Le désir cherche; le regret ne cherche souvent plus, car il a déjà trouvé, et déjà perdu! Attends et espère: mieux vaut n'avoir jamais aimé que de s'être déjà trompé.»

--Ça ne vaut rien, dit Georges: c'est de la littérature. N'importe! Ne te révoltes-tu pas, comme moi, devant la poncivité bourgeoise des pères de famille qui méprisent la raison des adolescents, et sourient niaisement de tout ce que les enfants peuvent songer ou vivre? Étions-nous alors plus sots qu'aujourd'hui?

--Notre tête ne valait guère moins et notre coeur valait bien plus.

--Je te trouve indulgent, mon cher. On ne prend avec les années que la conviction de son importance; jeune, on avait moins de vanité et pas moins de mérite; le monde compte plus de cancres que le lycée, et le niveau d'une Chambre parlementaire, d'un salon, d'un bureau de journal ou de ministère est relativement inférieur à celui d'une étude de rhétorique: on vote des lois au lieu de les apprendre, on joue de l'or au lieu de billes, on récite des discours au lieu de les écrire, on est payé de son travail au lieu de payer pour lui...

--On formule des paradoxes...

--N'avions-nous pas déjà notre sagesse et nos formules?

Georges tournait les pages d'un cahier bleu, célèbre autrefois, qu'Arsemar avait noirci de ses aphorismes philosophiques.

Il lisait au hasard, fièrement, d'une voix sonore.

«Quand je dis que Dieu me regarde et me juge, c'est que je me regarde, et que je me juge.»

«La vertu, qui est une force de la pensée, n'a pas de puissance contre l'amour, qui est une force de la nature.»

«Quand deux hommes discutent, exprimant des idées diamétralement contraires, est-il bien sûr que l'un soit plus près que l'autre de la vérité?»

«Tout se prouve: rien n'est prouvé.»

«Une vérité qu'on affirme est tout près de devenir fausse; une vérité qu'on généralise n'est déjà plus une vérité.»

«L'idéal n'est qu'un souvenir développé par l'imagination et interprété par le désir.»

«Il y a eu une folie plus haute que la raison, et qui est celle du génie exaspéré par son impuissance au retour des courses qu'il essaye vers les confins de la pensée.»

«La puissance est dans ceci: voir grand et se sentir petit.»

«Lorsque nous avons logiquement poussé une idée jusque dans ses derniers retranchements et que nous nous croyons sur le point d'en pénétrer l'énigme, nous nous trouvons tout à coup en face d'une formule banale que nous avons entendue et redite cent fois, inconsciemment. Toute la sagesse du penseur se résume à comprendre parfois le pourquoi des banalités qu'il dit.»

«Je ne sais lequel des deux est le pire, ou des vices qui ne nuisent à personne, ou des vertus qui font souffrir les autres.»

«Les sots sont chez eux partout, la sottise est une patrie. Le génie est un exil.»

«Il serait incivil de ne point remercier un homme qui rend une chose prêtée; et pourtant, c'est une insulte.»

«Je classe les devoirs en trois ordres: envers les aimés d'abord; envers la nature ensuite; envers la société enfin. C'est une échelle descendante de devoirs dont l'un peut exclure ceux qui suivent.»

«Ce que nous appelons pompeusement vertu n'est qu'un vice relatif: on pourrait dire que c'est le mal s'efforçant vers le bien.»

«On peut se moins méfier d'un homme qui a la confiance des enfants et des bêtes.»

«Pour les autres, pour soi, pour tous, un peu de bonté vaut mieux que beaucoup de génie: si tu dois entrer dans ma vie, ne me parle pas de ton oeuvre; j'aime mieux la beauté d'une sotte ou la bonté d'un chien.»

«L'égoïsme ne consiste pas à jouir, mais à poursuivre et retenir les moyens de jouissance. La famille est un égoïsme au second degré. La patrie, c'est l'égoïsme élargi.»

«Si tu as à lutter contre un autre, ne songe qu'à ta force; contre toi-même, ne songe qu'à ta faiblesse.»

Georges, en lisant, tournait parfois les yeux vers son ami, avec un regard vainqueur et un subit mouvement de tête qui demandaient l'admiration. Il lançait des «et celle-là, qu'en dis-tu?» comme s'il en eût été l'auteur. Pierre écoutait, pensif; l'idée ne lui venait pas de s'émerveiller devant ces notes de son adolescence; il méditait le paradoxe de Desreynes sur l'intellect du monde et des lycées.

--Tu devrais écrire, Pierre: tu ferais quelque chose.

--Bah! Le travail et l'art n'ont de mérite que jusqu'à concurrence de l'oubli qu'ils procurent: je n'ai pas besoin de cela, moi!

Ce «moi», il le détacha avec une emphase qui ne lui était pas commune. Arsemar n'avait qu'un orgueil, celui de son bonheur. Il ajouta:

--Vois-tu, écrire, c'est vouloir être un homme. Je ne veux être qu'un heureux.

Il retira le cahier bleu des mains de son ami, et le referma. Il préférait les lettres émues de ces jours déjà lointains, le souvenir de leurs chaudes aspirations de tendresse, et devant les terreurs que lui avait inspirées l'avenir, il jouissait délicieusement de la vie maintenant conquise. Il avait un sourire de douce compassion, à chacune des phrases anciennes si éplorées de solitude, et songeait à Jeanne: Jeanne, la petite épouse tant aimée, qui était là, à quelques pas de lui, dans sa maison, et Pierre contemplait les murs.

Puis ils se remettaient à lire.

Un instant, il entendit des voix qui montaient du jardin, et crut en reconnaître une; il courut à la fenêtre.

La jeune femme gravissait un sentier, à côté de la baronne, et le profil de sa jolie tête se dessinait en clair sur le fond des verdures.

Son mari la regarda disparaître, et revint lentement vers la table; il s'assit.

--Pauvre mignonne, elle doit bien s'ennuyer!

Georges éparpillait les feuilles, et lisait toujours, à demi-voix.

Pierre, rêveur, presque distrait, regardait le cadre de la fenêtre, où s'élançait la cime des arbres.

--Veux-tu que nous redescendions? Elle s'ennuie.

Alors, ils rassemblèrent tous ces papiers, un à un, avec des soins de femme, avec des mains religieuses, et chaque toucher avait l'air tendre d'un adieu; ils leur souriaient, à ces pages, et les auraient baisées, sans une pudeur qui nous contient parfois, en présence même de nos amis les plus intimes.

Quand les précieuses enveloppes furent couchées dans leur papier de soie, Pierre les soupesa dans sa main gauche, devant le visage de Georges; puis il les replaça dans le tiroir de chêne, et les deux frères descendirent, d'un même pas, en se tenant par le doigt, à la manière des enfants.

Ils parcoururent les jardins et le parc; Pierre marchait en avant, d'une allure un peu pressée.

Enfin ils retrouvèrent les dames, assises sur un banc de bois, et Jeanne se démenait encore dans la lourde conversation de la baronne, comme une mouche agonise, les pattes dans la crème, et bat des ailes.

VII

D'où vient que vous vous servez parmi vous de cette parabole, et que vous l'avez tournée en proverbe: «Les parents ont mangé du raisin vert et les dents des enfants en sont agacées.»

EZÉCHIEL.

Le lendemain et les jours suivants, chaque matin, pendant les absences régulières de son ami, Georges retrouvait la jeune femme, et tous deux se promenaient au hasard, s'en allant à travers le parc, ou descendant au fleuve, ou gravissant quelque colline peu boisée, du haut de laquelle ils regardaient le rayonnement des paysages. Jeanne avait tenu sa promesse et ne parlait jamais de leur première rencontre. Elle montrait à Georges une sympathie déjà cordiale, toujours gaie, souvent malicieuse, et à les voir passer ensemble, on eût dit une couple d'amis anciens et qui ne songeaient qu'à rire.

Prenait-elle sans arrière-pensée le plaisir de n'être plus seule? S'efforçait-elle d'effacer en eux la mémoire de ce passé d'une heure, ou rêvait-elle de le faire revivre encore? Voulait-elle rassurer les scrupules de leur hôte, et les endormir dans une dangereuse sécurité? Peut-être: elle n'en savait rien elle-même, mais pour cela seulement, peut-être, elle avait forcé ses souvenirs à un silence qui lui pesait, et qu'elle aurait, sans ce calcul, secoué comme une servitude. Souvent, en effet, au milieu de quelque causerie indifférente ou grave, elle commençait un sourire aussitôt contenu, et, relevant la tête comme pour parler, se taisait.

Georges, dont l'esprit féminin avait avec le sien des contacts et des ressemblances, devinait parfois le sens de ces mimiques, et la pensée qu'elle avait eue. Il se démontrait par là que Jeanne n'avait rien oublié, mais comment pouvait-il espérer qu'elle oubliât, si tôt du moins? Il se sentait provisoirement satisfait par cette soumission à leur pacte, et bien qu'il se tînt sur une réserve armée, il se félicitait d'avoir triomphé et mené les choses au point marqué d'avance. La victoire, pour incomplète qu'elle fût, lui paraissait plus facile qu'il n'avait espéré, et sa vanité même le conduisait à en grandir les conséquences possibles. Il voyait là une preuve de la faiblesse de Jeanne, plutôt que de sa vertu; mais, content de l'avoir subjuguée dès sa première résistance, il augurait des résistances à venir, et involontairement lui savait quelque gré de s'être laissé vaincre.

Elle remarqua en peu de temps l'avantage que lui donnait cette attitude, et prit soin de s'y perfectionner.

Puis, elle voulait plaire; elle avait, dans son essence femelle, l'instinct de séduire, si commun aux femmes dont la vertu même veut demeurer intacte, cette fonction de coquetterie que la nature laisse dans les plus chastes, comme un rappel de ses droits à l'amour.

Elle voulait plaire. Elle arriva peu à peu à réprimer jusqu'à son besoin de sourire, quand un rapprochement de mots ou d'idées lui rappelait leur intrigue passée ou leur complicité présente. Ainsi, au lieu d'en tromper un seul, elle en trompait deux: cette pensée la mettait en joie.

Non pas qu'elle eût le dessein, ou même le désir d'amener Georges à ses pieds: mais n'était-ce pas, pour le moment du moins, un plaisir suffisant, que de tenir deux hommes à la fois, et de les leurrer, l'un par son amour, l'autre par son indifférence, tous les deux par sa vertu!

Une semaine s'écoula ainsi.

Georges, pas encore, n'était dupe d'une telle déférence à sa prière, mais, jour par jour, son humeur s'en allait. Il reconnaissait Jeanne meilleure qu'il n'avait pensé, et, de plus en plus, mêlait à son hostilité cette reconnaissance d'orgueil que le vainqueur garde au vaincu pour sa défaite. Lui-même, d'ailleurs, feignait un oubli absolu et exagérait son amicale bienveillance.

Jeanne, en constatant ce progrès d'estime, joua son rôle avec plus d'amour.

--Vous vous adorez étrangement, disait-elle. Votre amitié prend des airs mystiques! Vous êtes les prêtres d'une religion morte, mes pauvres gémeaux!

--Je ne demande pas mieux que de l'admettre, pour la honte de l'humanité; mais croyez bien que j'aurais été par moi-même incapable d'un tel sentiment si Pierre n'eût tout rapporté.

--Vous êtes modeste.

--Devant lui seul...

Au fond, et bien qu'elle se sentît en présence d'une union de coeur qu'elle n'aurait pas soupçonnée, et dont elle n'avait rencontré aucun exemple, elle croyait ce mondain trop épris de la femme pour qu'il n'y eût pas quelque affectation dans son austérité. Elle en ferait beau jeu, si elle voulait! Et la pensée qu'elle pourrait vouloir s'habitua dans son esprit. Confusément d'abord, puis, avec une perversité plus précise, elle songea qu'il serait amusant de suivre jusqu'où persisterait tant de vertu. Quelle distraction que la lutte, et surtout celle-là! Des tactiques, des plans qu'on fait et qu'on défait, jouer avec une âme comme un chat roule un peloton de laine, jouer, pour voir! Et quand un soir, dans sa chambre, l'idée fixe de tenter cela devint brusquement une chose résolue, elle rit et tapa des mains.

Son mari se retourna.

--Qu'y a-t-il donc, Merizette?

--Rien, chéri! Je suis contente.

Elle lui sauta au cou et le baisa.

Il la retint.

--Reste là... Que je vous aime, quand vous voulez bien être heureuse! Pardonne, mais la joie que tu montres m'est plus douce encore que celle dont tu me combles... Reste là. Donne tes yeux. Vos yeux sont beaux. Il me semble, lorsque tu les lèves sur mon front, que ton regard me lave comme un nouveau baptême...

--Tu m'aimes?

--Je t'adore...

--Eh bien, bonsoir!

Mais, le lendemain, la jeune femme se réveilla nerveuse.

Il avait plu; des gouttes tombaient encore des toits et claquaient par intervalles sur le rebord des fenêtres. De gros nuages gris traînaient confusément par le ciel, et le soleil, sans pouvoir les disperser, les harcelait et les trouait de rayons.

Pendant que Jeanne se vêtait, l'orage éclata de nouveau, et, durant quelques minutes, de longues flèches de pluie s'abattirent, criblant les vitres, couchant les gazons, giflant les feuilles. Puis tout cessa, et le soleil brillait dans le ciel bleu, sur lequel s'enfuyaient de légers flocons blancs.

Jeanne quitta sa chambre: elle était triste. Le souvenir des projets arrêtés la veille lui revint à l'esprit, mais elle s'en détourna avec lassitude. Un domestique l'indigna, pour avoir entrechoqué deux tasses; une mèche de cheveux, en lui effleurant la tempe, la faisait horriblement souffrir. Elle se trouva trop malheureuse. Elle était bien jolie, pourtant, ce matin-là, avec son visage doucement pâli, où tour à tour passaient de courtes colères et de grandes langueurs. Georges constata que ses cils étaient fort beaux, longs et luisants.

Elle voulut aller dans le parc, malgré la terre détrempée: ses petits talons se collaient dans la boue. Une bonne odeur humide montait des herbes et descendait des branches. Parfois, Jeanne tremblait d'un petit frisson: cependant, le soleil s'échauffait.

La pluie, au printemps, sent l'amour: on le hume dans l'air: il émane du sol et des mousses; le flanc de la terre semble recevoir avec ivresse l'eau du ciel qui le féconde; le bois a les senteurs d'une alcôve à la fois sensuelle et religieuse; les petites flaques, dans l'ombre, s'entr'ouvrent comme des yeux noyés de volupté; et tout ce monde des plantes jase, bouge, se baise, et la vie sourd dans ces caresses. Georges songea qu'il ferait bon être là, avec celle qui vaudrait un rêve...

Comme Jeanne était lente à marcher! Son compagnon la regardait avec plus d'abandon qu'à l'ordinaire; il lui plaisait de la retrouver vraiment femme, et plus faible. Il avait pris un châle pour la couvrir. Elle s'assit sur un banc, sans force, et ramena sa jupe pour faire une place auprès d'elle. Sur ses cheveux, une goutte tomba des hautes aiguilles d'un sapin: elle eut un nouveau frisson: il lui posa le châle sur les épaules.

--Merci, dit-elle.

Sa parole était lasse. Elle soupira.

--C'est bien vilain, ici, l'hiver, quand il pleut, quand il fait froid. Nous causons, ou bien je lis; je lis beaucoup. Je fais de la musique aussi.

Elle contemplait des bouquets d'arbres où de jeunes feuilles, bien lavées et d'un vert tendre, luisaient sous le reflet bleu du ciel.

--Oui, l'hiver est long. Avez-vous remarqué quelle influence la nature a sur nous? Quand elle se chagrine, on est chagrin. Il y a une phrase que Pierre répète souvent et qui n'est pas de lui; il dit qu'un paysage est un état de conscience. Qu'est-ce que cela signifie?

Puis, ils se taisaient.

--Comme tu m'aurais plu, pensa Georges, si tu étais toujours comme te voici!

Jeanne avait tiré sur sa poitrine les deux pans de son châle; elle se tournait parfois vers le jeune homme, avec un sourire de convalescente.

--N'est-ce pas que vous ne m'avez point aimée tout d'abord, en venant? Ne niez rien, je l'ai vu, et Pierre me l'a presque dit.

Elle avait à demi baissé les paupières, et pendant quelques minutes, elle resta comme muette: muette et non silencieuse, car il y avait en elle une sorte de lutte inconsciente entre un besoin maladif de se confier et une pudeur d'ouvrir son âme; sa pensée ébauchait des phrases courtes et sans suite qu'elle ne proférait pas.

A la fin, pourtant, elle dit:

--C'est que je n'ai pas toujours été heureuse, voyez-vous. J'ai vécu bien seule. Personne ne m'a jamais aimée.

--Cependant...

--Oui, Pierre! Mais nous nous ressemblons si peu! Et puis, il m'aime trop, lui: cela gêne. Mais, avant, si vous saviez...

--Votre famille, votre mère...

--Ah, ma mère!

Elle eut un mauvais rire, strident et rancunier.

--Elle est morte, et je n'en peux rien dire, mais elle avait bien d'autres soucis que celui de sa fille.

Georges se tut, car il ignorait, et la crainte de remuer quelque douleur arrêta sur ses lèvres la formule de sympathie qu'il cherchait et trouvait à peine.

Jeanne était de moins en moins maîtresse d'elle-même.

--Mon père avait sa charge, il maniait l'or, et ne connaissait que la banque. Notre maison n'était pas d'ailleurs la seule où il eût un feu pour se chauffer et un lit pour dormir. Vous vous étonnez de me voir si instruite? Tout le monde savait cette histoire, et les amis ont bien pris soin de me l'apprendre.

Ses mots claquaient, maintenant; Georges n'osait la détourner de sa mémoire, ni l'y entretenir.

--Ma mère, disiez-vous? Elle le savait comme les autres, mais on la consolait.

--Voyons...

--Je vous révolte à parler ainsi? J'en ai bien assez pleuré pour que j'aie enfin le droit de le dire!

Un sanglot lui vint à la gorge; elle se renversa sur le dossier du banc.

--Cela me soulage, d'en causer un peu. Vous êtes un ami, vous! Pierre, je ne peux pas...

Elle porta vivement une main à ses yeux, qu'elle essuya du doigt, en se détournant.

--Oh, oui, j'ai bien souffert, entre eux deux, qui me voyaient d'un oeil si froid! Les enfants sentent cela. On m'a fourrée dans un couvent. Ils étaient plus libres, ainsi!

Les sanglots l'étouffaient: elle ne cachait plus ses larmes.

--Ni soeur, ni frère, je n'avais rien, personne! Aux jours de sortie, je m'ennuyais dans un angle de salon. Les dames me donnaient un baiser poli.

Elle raconta qu'une grande, au couvent, l'avait appelée mademoiselle la présidente, et les autres riaient; un lundi, on affecta de répéter autour d'elle les détails d'un drame dont elle n'avait pas entendu parler la veille: un magistrat trouvé pendu, dans sa chambre, par chagrin d'amour, disait-on à voix basse.

--On m'appela désormais madame la colonelle. Je ne comprenais rien, alors! Elles non plus, sans doute, car elles auraient eu moins de pitié encore. Je n'ai commencé à deviner qu'à la mort de ma mère. Un de nos amis tomba à genoux dans sa chambre, au pied du lit. Mon père était tout pâle, et je lui ai pardonné bien des choses, à ce moment-là. J'avais douze ans. L'homme pleurait et je le secouais par les épaules, de toutes mes forces; je lui criais: «Allez-vous-en! Allez-vous-en!» Et les commérages que ce fut, au sujet de cette terrible scène!

Jeanne regardait la terre; elle ajouta froidement:--Dans toutes les larmes que j'ai versées alors, il n'y en eut que bien peu pour ma mère.

Georges avait mis une main sur les siennes; lui aussi, en ce moment, pardonnait bien des choses, et devant ce chagrin du mal, il se reprenait à croire au bien de l'avenir. Il n'imaginait pas que Jeanne voulût le tromper; elle était sincère, en effet; et bien que ses paupières ne fussent plus qu'à peine humides, parfois de grands hoquets secouaient sa poitrine et râlaient dans sa gorge.

D'une voix dolente, humble presque, elle rappela son renvoi du couvent, vers la fin de la treizième année, et sa vie nouvelle entre un père affairé et une tante impitoyable qui la tyrannisait, sous prétexte de «refréner les mauvais penchants». Sa mère morte était tellement honnie, que la petite en arriva à l'absoudre de tout, et la vertu était prônée d'une si terrible façon qu'elle apparut comme un fantôme à la fois grotesque et cruel, capable de tuer ou d'abêtir toute vie, si l'on n'avait pas la force de s'en défendre. La jeune fille se consola dans les livres, en cachette.

Ce fut une telle jeunesse; puis, le mariage: Pierre avait commencé à l'aimer à cause de la vie misérable qu'il lui devinait, et son premier attachement était né d'une causerie intime un peu semblable à celle-ci; la famille était trop heureuse de se délivrer d'une fille, mais on avait exigé que le prétendu reprît son titre de noblesse et son blason!

Elle fit l'éloge des qualités de Pierre; elle les voyait toutes, mais quelque chose la glaçait, peut-être tant d'amour.

Jeanne s'exprimait lentement, et les phrases irréfléchies venaient sans étude à sa bouche. Elle ne songea même pas un instant à s'étonner devant un si complet abandon d'elle-même. Quoi donc l'avait séduite ainsi et poussée à tant de confessions? Elle ne cherchait pas à le savoir. Elle tenait une des mains de Georges, et, calmée, souriait.