Part 3
--Vraiment?... Serais-tu de ceux qui asseyent leur idole dans un bon fauteuil, et descendent au clair de lune, pour y rêver à elle?
--Non, mais j'en viendrai là, qui sait? Chaque fois que je l'aborde, elle est plus belle qu'une heure avant.
Georges philosophait: «Les hommes ont peut-être droit à une certaine somme d'amour, presque égale pour eux tous, et ceux qui ont souvent aimé aimèrent et aiment si mal, que tous leurs raffinements unis n'ont pas eu seulement la santé et la joie d'un pauvre amour bien simple passant dans une vie banale, et cueillant, quelque soir, une minute de cette pleine extase que les autres ont en vain cherchée...»
La voiture quitta la route et s'engagea sous les arbres d'une courte avenue.
--C'est égal, reprit l'autre, si j'avais cru que c'était si bon, l'amour, je n'aurais pas eu le courage d'attendre si longtemps!
La porte de la grille était ouverte. Un bosquet se dressait entre elle et la maison, qu'il cachait tout entière, et l'allée de sable tournait autour.
Quand ils eurent dépassé ce bouquet d'arbres, le château apparut à l'extrémité d'une pelouse: une femme en peignoir rose s'accoudait sur le perron.
--La voilà!
Pierre dit: «Hop! Vite donc!» Desreynes se découvrit.
La femme descendait les marches, avec lenteur.
--Bonjour, Jeanne!
En quelques secondes, ils furent au bas du double escalier. Georges sauta: il vint en souriant vers la dame, empressé et la main tendue. Puis, il hésita, comme effrayé, et pâlit légèrement.
Il reconnaissait la femme rencontrée au Palais des Beaux-Arts.
III
Car lerres le larron mescroit Ne ly mauvès le bon ne croit Ains cuide que chascun soit lerres.
E. DESCHAMPS.
Jeanne souriait.
--Vous êtes le bienvenu, monsieur, et je suis heureuse de vous connaître enfin.
Elle dit cela d'une voix gaie. Georges s'inclina. Jeanne rendit le salut, et fit un pas en avant.
--Oh! s'écria Pierre, vous n'allez pas commencer par les cérémonies! Ma Jeanne, embrasse ton frère!
--Je veux bien, dit-elle, avec un joli rire d'enfant: et, rejetant ses deux bras en arrière, elle s'approcha de Georges et lui tendit la joue.
--Mon Dieu, mon Dieu! songeait-il, et ce cri de prière douloureuse tremblait sur ses lèvres d'athée.
Il n'imagina pas d'abord qu'il pouvait se méprendre: il posa un baiser sur ce visage sans savoir ce qu'il faisait. Et toute leur vie passée, et toute leur vie à venir, en ce quart de minute, lui apparurent vertigineusement, et s'écroulèrent, il balbutia trois mots dont la banalité vint mourir entre ses dents: «Nous voilà bien!»
--Vous paraissez souffrant... Vous êtes-vous blessé en sautant de voiture?
--Non, madame, non...
Il ajouta en riant: «Mais, j'ai très soif.»
Elle se sauva: Georges regardait le chemin qu'elle avait pris.
--C'est fou! Il n'y a là qu'une ressemblance! Certainement, une ressemblance...
--Viens, montons.
Georges, toujours, poursuivait sa pensée: «C'est absurde. Ne voit-on pas tous les soirs des visages qui se ressemblent? Reconnaître une femme que j'ai lorgnée pendant une demi-heure: comme si c'était possible, cela, au bout d'un grand mois! Je ne la reconnaîtrais même pas, l'autre... D'abord, elle était plus grande...
Arsemar l'emmena dans la maison.
Jeanne tendit un verre qu'elle venait de remplir.
--C'est elle!... Encore cette idée stupide! J'en deviens insolent, à la fin.
Jeanne souriait et Pierre se tenait auprès d'eux.
--Ce m'est une grande honte, madame, d'entrer ainsi chez vous, et qu'allez-vous penser des femmelettes que nous sommes, en nous voyant agoniser comme en plein Sahara, pour une seule nuit de voyage?
Jeanne souriait.
--Vrai, je n'ai rien pensé du tout, et puisque vous voilà rétabli...
--Mettons, pour mon honneur et pour le vôtre, madame, que l'émotion de votre vue fut la cause unique de tout.
--Soit! Mais vous aurai-je fait peur ou plaisir? Voulez-vous supposer que vous m'ayez déjà connue en rêve, et que le chevalier s'est pâmé devant la reine retrouvée? Ce sera très galant ainsi.
Georges osa la contempler en face et vit encore sur ses lèvres et sous ses yeux ce même sourire à la fois moqueur et câlin.
--Maintenant, ajouta-t-elle, permettez que la reine elle-même vous conduise à votre chambre, beau chevalier, et soyez libre en son palais. Nous manquons ici d'esclaves mauresques et d'aiguières d'or, et personne ne vous versera de parfums sur les mains.
Ils le menèrent à une chambre tendue de perse bleue et rose, d'un ton de printemps et dont le plafond, en larges plis, s'épanouissait comme la corolle d'une fleur énorme. Une seule fenêtre s'ouvrait, sur un paysage étroit et vert; une pelouse s'étalait, et plus loin, des roches apparaissaient sous un bouquet d'acacias, de merisiers, de lilas et de fougères, entre lesquels glissait, dans l'air humide, le bruissement d'une cascade. Un beau rayon de soleil dansait sur les rideaux du lit; cette chambre avait une coquetterie de petite vierge un peu profane, avec ses jeunes tentures, son tapis muet aux teintes prudentes, ses meubles vêtus de jupes courtes, et la glace qui, du sol au plafond, montait dans le cadre léger de sa double draperie.
Desreynes, autant par fatigue que par inquiétude, examinait les choses avec l'attention scrupuleuse que conservent nos sens au milieu des stupeurs de la raison; une curiosité tenace le tracassait de toucher l'étoffe des murs et de faire jouer la fenêtre sur ses gonds: il avait des gestes de locataire ou d'acheteur et hochait parfois la tête en signe d'approbation; quand ses hôtes s'éloignèrent, il se retourna vers la porte fermée et prit une joie d'enfant à se retrouver seul.
Il s'assit, et, les mains sur les jambes, comme un Bouddha, il contempla le sol.
--Réfléchissons... Il faut réfléchir. C'est bien: je vais réfléchir.
Mais ses idées flottaient sous un brouillard. Il aurait voulu coordonner les sensations et les pensées qui couraient en lui sans repos; il était semblable à un homme qui s'acharne à dénombrer les chiens d'une meute: tout bougeait; mais sans cesse, cette même et stérile pensée revenait par-dessus les autres, et ressassait assidûment: «Je vais réfléchir.»
Les fleurs du tapis absorbèrent son analyse. Ce jaune mourait délicieusement dans le demi-deuil d'un fond violet...
--Est-ce elle, ou n'est-ce pas elle? Que faut-il faire?... Il est bien évident qu'un tapis doit être d'un dessin et d'une couleur très sobres... Au fait? Que ce soit elle ou non, je ne toucherai jamais à la femme d'Arsemar. Il n'existe donc aucun sujet de souci: j'aurais dû y songer plus tôt. Elle ou non, cela n'est rien. Habillons-nous.
Il répétait tout haut: «Cela n'est rien.» Il s'approcha de la glace et sourit à son visage.
--Je me regarde d'un air reconnaissant, comme si j'avais déniché un nid d'oiseaux bleus, en m'apprenant que ce n'est rien...
Il siffla un air d'opérette.
--Mais c'est tout, au contraire! S'agit-il de moi? Si c'est elle, Pierre vit dans les mains d'une fille.
Il se rassit.
--D'une fille! Vous exagérez, mon cher. Qu'a-t-elle donc commis de si grave?
Mais à la paresse de penser, le scepticisme répondit: «Elle a commis le peu qu'elle pouvait.»
La vanité reprit: «Elle t'a résisté, pourtant, et d'autres, que tu ne traites pas de gueuses, se sont livrées à toi.»
«Non, répliquait la mémoire: souviens-toi comment tu l'as jugée. Fleur de vice! Elle cherche à qui se donner...»
--Dois-je prévenir ou me taire?
Il ne trouvait point.
--Bah! ce n'est pas elle!
Il se réfugia dans cette affirmation qui le délivrait de chercher, car l'homme est plus lâche encore devant la fatigue de ses idées que devant le travail de ses bras.
--Si c'était elle, cependant?
Les minutes passaient.
--Nous verrons plus tard, et il sera temps alors.
Mais quelque chose lui criait: «C'est elle!»
Il posa les coudes sur ses genoux et médita, le menton dans les mains. Quand il remua, il s'aperçut qu'il calculait, depuis un long quart d'heure, la vitesse relative du rayon de soleil qui descendait sur les rideaux du lit.
--C'est trop fort, je suis une brute.
Il se leva.
--Est-ce moi, le désabusé, le railleur, qui me trouble ainsi pour une coquette de province? Les sots du cercle riraient de me voir et n'auraient assurément pas tort. Suis-je un ténébreux de mélodrame? Antony Desreynes! «Du marbre, pour y poser mon front!»
L'ironie dura peu.
--Ah, ce n'est pas pour elle, ni pour moi, grand Dieu, c'est pour lui! Qu'importent les autres?
Puis, sans discussion, la certitude se fit, et voilà qu'il n'hésitait plus à la reconnaître.
Il murmura: «Pauvre, pauvre Pierre!»
Son coeur enfin lui avait révélé ce que sa raison ne trouvait pas. Il vit le danger poignardant d'un aveu. S'en aller vers un homme si pénétré d'honneur que toute faute lui semble ne pouvoir être que la conséquence d'une aberration mentale, et si pénétré d'amour que toute la vie et tout le monde se sont résumés dans son amour; aller le prendre au milieu de sa tendresse, de sa foi, de son culte, et lui dire en face: «Cette vierge ignorante et cette chaste épouse devant qui tu t'agenouilles, pauvre fou, c'est une fille; cette douceur et cette vertu, cette affection sainte, ce n'est que le masque d'une rôdeuse qui reçoit l'amour des passants!»--Certes, il vaudrait mieux le tuer tout d'abord; ce serait plus charitable et plus noble. Desreynes ne concevait pas comment une semblable idée avait pu lui venir à l'esprit.
--Si c'est elle, je partirai, et voilà tout.
Mais, en bonne vérité, qu'importait sa présence ou son départ? Ne se sentait il pas assuré de lui-même? De tout cela il ne devait conserver que la conscience d'un devoir nouveau: veiller sur cet honneur, veiller sur ce bonheur. Être près de cette femme, qui n'avait peut-être point failli encore, et l'empêcher de faillir: défendre la vie de Pierre sans qu'il soupçonnât que sa vie était menacée et défendue, et lui laisser sa paix, sa paix à tout prix!
Georges ne discutait plus.
Une tristesse austère et consciente de ses causes, résignée, résolue, avait remplacé le doute.
Il se possédait pleinement, et plus peut-être que dans ses jours de vie banale, car il venait de grandir devant lui-même de toute la hauteur de sa tâche.
Il décida qu'il allait soumettre à la plus soigneuse attention ses actes, ses phrases, ses regards même.
Avec une coquetterie de femme, il s'attacha à effacer de son visage toute trace d'inquiétude.
Il essaya, en se vêtant, de rétablir les paroles exactes avec lesquelles cette femme l'avait accueilli sur le seuil, et qui, confusément, lui semblaient ambiguës: mais ses lassitudes et l'émotion lui avaient brouillé la mémoire.
--Nous verrons, dit-il.
Puis, il quitta sa chambre et s'en fut à la rencontre de ses hôtes.
--Comme tu te fais désirer! lui cria Pierre du plus loin qu'il le vit. N'as-tu pas faim? Voilà qu'il est tard. Quelle tenue de gentleman! Nous vivons ici en campagnards...
Il prit Georges sous le bras et l'emmena à travers les allées.
--Si tu voyais ma femme! Elle court, elle rit, ce matin: c'est un oiseau de joie.
Ils marchaient sous les arbres que Desreynes avait aperçus de sa fenêtre. Pierre se tournait souvent vers son ami avec un bon sourire de tendresse. Georges était contraint, et s'efforçait de n'en rien laisser voir: contrainte nouvelle. Il cheminait à côté d'Arsemar, la tête baissée. Il songeait à la sotte injustice du monde, où l'on n'a trouvé qu'un mot grotesque pour désigner celui qui s'est livré sans réserve à l'amour d'une femme, et qu'on trompe. Pauvre et grand Molière, qui a su rire et faire rire de sa propre torture! Et pauvre Pierre! Jamais il ne l'avait tant aimé. Une minute, il se sentit fier de cette jeunesse d'attachement, de cette sincérité d'impressions dont il regrettait tantôt la perte déjà lointaine, et qu'un peu de malheur suffisait à lui rendre. Il regardait son ami parfois, à la dérobée, et une tristesse infinie le prenait alors, devant le calme souriant de ce visage. Tel il l'avait aimé jadis, tel il le retrouvait maintenant, mais grandi. Il le voyait pareil à ces Olympiens de la Grèce, en qui l'art s'efforça de mettre tout ensemble le double caractère de force et de bonté, sans lesquels la conception de Dieu est impossible aux sages. Il l'admirait dans sa taille haute, ses épaules larges, sa tête puissante et son masque audacieusement sculpté, sans une ride, qui s'encadrait d'une chevelure et d'une barbe épaisses et blondes. Pierre avait de grands yeux bleus qui brillaient dans l'ombre profonde des orbites avec la douceur des yeux d'enfant. Son visage était presque toujours grave, et rarement les joies s'y manifestaient par des plissements de rire; mais une expression de bonheur s'épandait alors sur toute cette face, qui en paraissait enveloppée et baignée comme d'une lueur qu'elle aurait produite elle-même.
Aujourd'hui, ce rayonnement intime, qui tant de fois avait réconforté Desreynes, le poignait de chagrin, comme le spectacle d'une agonie. Il lui semblait être près d'un homme condamné à mourir, et qu'il accompagnerait jusqu'au supplice, lâchement, sans que la victime connût rien de sa destinée.
--Voilà donc l'oeuvre des femmes!
Il voulait n'y plus penser. Il prit le bras d'Arsemar, et se serra contre lui.
Ils causèrent des champs et des arbres, des récoltes et du rendement des affaires.
Il voulut demander à Pierre si sa femme n'avait pas fait récemment un voyage à Paris.
--Voyons, dis-moi. Je veux savoir toute ta vie. T'absentes-tu souvent? Restes-tu longtemps hors de chez toi?
Mais il s'interrompit, et se reprocha de jeter inconsidérément ces questions qui devaient n'être posées qu'avec l'absolue prudence de son rôle.
Il répéta intérieurement ce mot: «Mon rôle!» et se reprit à parler des cultures et des paysages.
--Plus d'abandon, pensait-il en admirant tout haut la courbe d'une colline; plus de confiance. Ah, c'est donc fini, la bonne intimité qui me rendait si chères les heures passées ensemble! Avec lui seul, je posais les armes et j'oubliais la lutte de vivre. C'est enterré, tout ça! La défiance, encore, la voici! Avec les autres, défie-toi des autres; avec celui-ci, défie-toi de toi-même! Toujours le mime, toujours la scène!...
Il dit gaiement: «Je commence à mourir de faim.» Et il songeait: «Morts, nous le sommes. Notre vie est tuée: une femme a fait cela.»
--Tu vas me trouver radoteur, dit Arsemar en lui posant le bras sur les épaules; tant pis! Il faut que je crie encore une fois que je suis bien heureux ce matin.
--Moi aussi, Pierre.
Mais son âme ajouta: «Voilà que je lui mens! Allons, c'est bien. Elle marche, notre comédie!»
--N'est-ce pas qu'elle est jolie, ma Jeanne?
--Mais oui, très bien...
Une rage sourde l'avait pris contre les femmes; il chassait à coups de botte les cailloux du sentier et les brindilles que l'hiver avait laissées là.
Pierre ajouta:
--Comme le bonheur fait admirer et chérir toutes les formes qui nous entourent! Je m'extasierais devant un pavé. Ne trouves-tu pas que le ciel, là-bas, entre ces deux peupliers, est d'une couleur si exquise, qu'il semblerait impossible de la rendre?
--En effet, Pierre...
Mais le ciel lui paraissait ennuyeux et malade.
--A table! A table! cria Jeanne, au loin.
Elle les appelait du perron; puis, brusquement, prenant sa course, elle s'élança vers eux. Elle venait en sautant à travers les pelouses, svelte et toute rose, toute lumineuse, comme une grande fleur échappée. Elle s'arrêta au bord d'un étroit ruisseau qui ondulait dans l'herbe, et d'un bond, les bras enlevés, elle se lança sur l'autre bord.
--Comment croire?...
Georges s'étonnait d'une aussi insouciante gaieté; il espérait encore s'être trompé ou n'avoir pas été reconnu.
--Je prends votre bras, monsieur! En route!
Et le forçant à courir, elle l'emmena vers la maison.
IV
Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s'occupa deux ans entiers à régler sa conscience...
BOSSUET.
A table, elle riait à tout propos, commençait une phrase et l'interrompait pour une autre, parlait vite, commandait le service d'un regard bref, cherchait l'esprit et disait mille riens avec de brusques gestes d'enfant gâtée; mais au milieu de tout, elle restait féline et caressante.
Pierre l'appelait: «Petit oiseau.» Elle s'ingéniait à mériter ce nom. Il la nommait aussi «Merizette», comme la fée de sa maison.
Elle interrogeait, répondait, sans trêve, sans objet, pour s'entendre, pour s'aimer, pour être aimée.
Georges s'impatienta bientôt de cette exubérance qui lui rappelait trop sa propre vie et tout ce qu'il voulait oublier ici: tant de volubilité sonnait faux à son oreille. Il se ressouvint de l'inimitié sourde qu'il avait éprouvée d'abord, aux premiers mots de son ami, contre la femme qu'il allait voir. C'était maintenant comme une vieille rancune qui s'accentuait de minute en minute, et que chaque parole, chaque intonation, chaque mouvement justifiaient et rendaient plus vive.
--Je l'avais pressentie...
Sa vanité de psychologue se trouvait engagée à ne rien voir que de répréhensible en elle. Il s'inquiéta pourtant de savoir si, dans cette hostilité, n'entrait pas quelque jalousie d'amitié.
Le repas, sans elle, eût été presque recueilli; la foule de ses mots tranchait et taillait les bonnes phrases émues, si insignifiantes pour ceux qui surviennent et si précieuses pour ceux qui s'aiment, nids de souvenirs et de tendresses où se réchauffe tout le passé, mais dont les trilles s'effarouchent au moindre bruit d'une voix étrangère.
Jeanne s'agitait, raillait, et ses mains voletaient, prestes, au bord des larges manches, ouvertes sur une ombre où se perdaient les bras nus.
Desreynes, malgré sa malveillance, ne pouvait pourtant s'empêcher de la trouver jolie: elle avait le nez droit et fin, les lèvres un peu minces, mais d'un rouge excessif, qui fleurissaient sur des dents fort belles; ses yeux, d'un bleu gris, étaient perçants plutôt que profonds, et son front se cachait à demi, sous deux bandeaux plats qui descendaient durement vers les tempes: physionomie ambiguë, d'impression double, énigmatique, car le bas du visage brillait d'une gaîté jeune, plein du rire et de la chaleur des lèvres, tandis que le front et les yeux gardaient une impitoyable sévérité; le cou mat, les épaules rondes, un peu frêle...
--Comme vous me regardez, tous les deux! Vous me faites rougir...
Elle rougit, en effet, mais sans trouble, et éclata de rire.
Le déjeuner s'achevait.
--Ah! dit Pierre, quand nous étions de maigres lycéens, si j'avais pu voir tout ceci dans la carafe de Cagliostro: cette chambre, ce couvert, et nous trois ensemble!
Il renversa légèrement sa chaise et frappa la table du bord de ses doigts.
--Mon Dieu, je ne pourrai lui faire perdre cette horrible manie de jouer à la main chaude avec les meubles!
Georges sourit, sans effort cette fois, car il souriait d'un jour passé.
--Te rappelles-tu le soir où ce geste nous joua un si méchant tour? On sommeillait studieusement dans l'étude, sous les lampes à gaz qui nous cuisaient le crâne: tout à coup, oh! ce fut un vrai cri d'admiration que tu poussas, et un vrai coup de poing qui sonna sur le bureau. «M. Arsemar, privé de sortie!» Tu avais l'air de ne pas entendre, et tu lisais; toute la classe, excepté moi, pouffait derrière ses trente-quatre mains: et ce fut bien pis quand tu levas la tête d'un air si étonné, avec deux grands yeux tout pleins de larmes...
--Quel fou!
--Je me souviens! Je venais de lire pour la première fois cette phrase du cher de Thou qui, allant à l'échafaud pour le crime de Cinq-Mars, disait simplement: «Il m'a cru son ami sincère et véritable et je n'ai pas voulu le tromper.» Il n'y a pas à dire, tu sais, c'est une des plus superbes choses du monde, cette phrase-là.
--Était-ce une raison pour assommer un pupitre innocent?
--Sotte! marmonnait Georges... Avouez, madame, que ce massacre-là ne saurait damner votre mari: il a frappé un pupitre, c'est mal; innocent, c'est pis; même dans une émotion qui pourrait vous paraître religieuse, mais citerez-vous des cultes qui n'aient pas un crime en leur histoire?
--Pierre a donc un culte?
--Oh, si peu! La religion d'aimer: la lui reprochez-vous?
--Des mots! Pierre n'est qu'un abominable païen et je désespère de sa conversion.
--Nos efforts seront comptés en jours de paradis, madame.
--Je ne suis pas si loin de toi, Merizette, que tu le penses.
--Un païen!
--Pourquoi? Les âmes d'athées ne sont souvent que des âmes de croyants, venues trop tard. J'aime le Christ pour sa force si douce et son conseil d'amour: et si je pouvais encore me prosterner... ailleurs que devant toi, ma Dame, je voudrais être chrétien: mais c'est une religion si haute qu'elle semble n'avoir jamais pu exister humainement.
--Voyez le renégat! Tu n'as aucune foi.
--J'ai foi en vous, mignonne.
--Profane! Si tu n'as que celle-là...
--Qu'ai-je à faire d'une autre? D'ailleurs, je le confesse: de vos trois vertus théologales, je n'ai jamais compris que la charité, et c'est elle que Jésus prêchait par-dessus tout.
--Et la foi? Et l'espérance?... Nous prendrons le café ici, n'est-ce pas?
--L'espérance et la foi sont des vertus égoïstes, consolatrices des faibles, utiles, par cela seul; mais qu'importeraient-elles à Dieu? Crois-tu qu'il distingue les cultes comme fait le fanatisme des hommes? Quelle que soit la religion qui adresse la prière, c'est toujours une prière; quel que soit le nom sous lequel on invoque la conception divine, c'est toujours vers elle...
--L'invoques-tu, mécréant?
--Mais, chérie, prétendre qu'il y a pour Dieu des païens ou des mécréants selon qu'ils ont pris leur formule en tel ou tel dogme, dire qu'il s'indigne et punira ceux qui ont adoré Jupiter, Allah, Isis, Ormuzd, Bouddha, ou simplement l'amour, c'est comme si l'on disait qu'il ne veut être adoré qu'en une seule langue, qu'il n'entend et ne comprend que celle-là, et maudit ceux qui lui parlent dans les autres. Pour Dieu, les religions ne sont que des idiomes.
--Dans quel évangile as-tu pris ces horreurs? Continue.
--Elle en joue, pensa Desreynes.
--Je n'ai vu aux évangiles que cette sentence: «Aimez-vous, aidez-vous!» Je n'ai rien compris au delà.
--D'abord, tu nous ennuies avec ta théologie. Est-ce une façon, que de recevoir les gens par un sermon, mauvais diacre?
--Laissez-le dire, madame, il me réchauffe; quand nous vivions ensemble, il était ma conscience et notre bonté...
--Bon? Je ne suis qu'heureux, mais...
--Ah! vous êtes sans pitié, il recommence! Quelle trahison, vous qui deviez égayer mon ennui...
--Vous vous ennuyez donc bien fort?
Georges se reprocha sa phrase inopportune, qui soulignait un mot cruel.
--Mais... parfois. Vous en jugez à votre aise, vous qui vivez, et qui courez les théâtres, les fêtes et les musées...
Elle sourit en détachant ce mot. Elle continua:
--Tandis que je n'ai, moi, recluse, pour me distraire, que les livres vieillots d'une bibliothèque.
Elle s'arrêta. Pierre semblait confus; Georges songeait nerveusement à l'Orient qui mure les femmes dans les sérails.
Elle reprit, résolue, d'une voix vaillante, mais harmonieuse toujours, une voix enlaçante comme des serpents, et qui ferait adorer les blasphèmes:
--Qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai eu? Jeune fille, les couvents; jeune femme, les champs! Vous trouvez cela réjouissant?... Vous autres, du moins, vous avez un passé.
Elle s'interrompit encore, et, changeant son visage comme un masque, elle se tourna vers Georges, toute gaie.
--Dites-moi donc! Est-il vrai qu'il n'ait jamais eu de maîtresse, de vraie maîtresse?
--Jamais.
Elle fit une moue.
--Vous le jureriez? Quel drôle de corps! Ah bien, si j'avais été homme, moi!
--Jeanne!
--Quoi? Puisque je suis femme! Quelle liqueur préférez-vous? La tyrannie de nos maîtres ira-t-elle jusqu'à nous défendre d'avouer que nous ne vaudrions que ce qu'ils valent, si nous avions leurs droits? Sommes-nous des anges? Je crois peu aux anges de la terre!
Personne ne répondait.