Amis

Part 22

Chapter 221,675 wordsPublic domain

Hélas! Cette tranquillité relative qu'avait donnée la mort prochaine s'évanouit avec le droit de mourir; la conscience du devoir accompli en voulut rendre une autre, mais plus vague et moins puissante: elle lui eût certes suffi en d'autres temps, mais l'homme épuisé ne portait plus en lui le ressort de ses vertus premières. Donc, il retomba dans l'anxiété de vivre. L'avenir lui parut long d'une éternité: c'était comme une nuit d'années sans terme, un marasme qui ne ressemblait à l'existence ni au néant, l'écrasante insomnie d'un homme qui sans bouger ferme les yeux, et pendant un siècle attend le bon dormir... Il sentit l'idée de la mort remonter perfidement sur son âme, et par minutes, il faiblissait; il se déféra le serment d'être fort et ne point faillir, mais il n'osa jurer.

En face d'eux, et par derrière la chaîne des monts, une rouge aurore teinta un coin du ciel, et disparut: c'était l'Etna.

Pierre, entre ces deux feux, voyait l'image de sa destinée: qu'il allât ou qu'il vînt, l'enfer!

Il vivrait! Il devait vivre!

A peine descendu à Palerme, que pourtant il ne connaissait point, il proposa doucement d'en repartir.

--Soit. Veux-tu que nous passions en Grèce? En Afrique?

--Je suis las. Retournons.

--En France?

--Oui.

Ils visitèrent le Palais et la Cathédrale; dans la chapelle de Sainte-Rosalie, une voix française leur cria:

--Il faut venir si loin pour se rencontrer! Les montagnes seules...

M. le substitut Perrenet les aborda avec les marques d'une joie vive. Le comte lui rendit assez froidement ses politesses.

--J'ai quitté Lyon depuis quelques jours...

Arsemar pâlit; Georges emmena l'intrus. Il apprit sans trop faire violence à la discrétion du jeune magistrat que la comtesse avait tout dernièrement donné à sa ville l'esclandre d'un roman d'amour, où le capitaine B. de R. avait joué le plus beau rôle.

--Mars et Vénus, concluait le spirituel gazetier! Ce pauvre M. d'Arsemar en a l'air vraiment affecté.

Desreynes prit congé, pour ne gifler personne.

--Qu'est-ce qu'il t'a conté?

--Rien.

--Tu as un air, pourtant...

--Moi, non?... Je suis fort gai.

Le paquebot qui les avait conduits devait reprendre au soir la route du continent: les bagages ne furent même pas déchargés.

Pierre, cette nuit encore, demeura sur le pont; Georges, harassé, resta près de lui.

Arsemar pensa qu'il était cruel d'imposer au convalescent ce dangereux excès de fatigues. Mais cette nuit était si bonne et reposante au coeur! Il jura de ne pas mourir...

Une autre chose aussi le retenait dehors. Fréquemment il parlait le premier, et par vingt ambages ramenait la conversation sur le compatriote de Jeanne; il voulait savoir. La réserve de Georges inquiétait sa curiosité, et la changea en une étrange et confuse jalousie. Il devinait déjà, et pour apprendre, se faisait caressant.

--On t'a appris, n'est-ce pas, quelque nouvelle vilenie... Tu peux me dire, mon petit Georges... Je suis tranquille, tu vois bien... Dis-moi...

--Mais on ne m'a rien rapporté d'intéressant, je t'assure. Elle est chez son père, en bonne santé.

--Ah!...

Puis:

--Regarde combien tu es menteur. Tantôt, tu ne voulais même pas m'avouer cela. C'est donc qu'il y a autre chose? Dis-moi le reste.

--Mais, ami, je me taisais simplement pour ne point parler d'elle.

--Tu mens encore.

Puis, de soudaines colères le prenaient contre le silence de Georges, et parmi elles, venaient les mauvais reproches.

--A quoi bon se dévouer pour qui me rend si peu!

La perspicacité du malheur, qui toujours en pressent ou même en désire un nouveau, l'assurait de quelque trahison d'épouse, ajoutée encore à la première: il ne manquait à sa certitude que le complément d'un récit. Il fut bientôt si convaincu, qu'un revirement d'idées en résulta chez lui. S'il se trompait dans ses soupçons, l'injure d'une croyance si blessante devait se réparer: la passion qui se cachait sous le prétexte de justice osa concevoir une hypothétique espérance. Il joua sa vie sur un dé.

--Si je l'ai diffamée, je répare, et je la reprends: si j'ai cru vrai...

Il ne se permettait plus de dire: «Je me tuerai.» A peine se permettait-il de le penser.

L'heure de sentir, l'heure de raisonner, elles n'étaient plus: il subtilisait seulement: et presque sans douleur, sans amour. La lutte n'était plus dans son coeur, mais dans sa tête.

Il harcelait son compagnon.

--Si tu savais ce que je te sacrifie, toi qui ne veux même pas me raconter cela!

Ils débarquèrent à Naples.

Desreynes, obsédé, en vint à peser les avantages et les dangers d'un aveu: il persista dans le silence.

Tout le jour, ils se traînèrent par la ville.

--Georges, j'ai une idée: veux-tu rentrer au Merizet?

--Ami!

--Je suis très calme: la guérison s'achèverait d'un coup. C'est le plus sage, va! Bientôt, voici l'automne. C'est beau, l'automne, au Merizet.

--Plus tard...

--Maintenant! J'irai seul si tu ne viens pas.

Il en causa jusqu'à la nuit; nul argument ne put le dissuader; il voulait partir le lendemain. Il se fit, de cette menace, une arme pour forcer le mutisme de Desreynes. Puis, il parlait de retourner à Palerme et d'y chercher M. Perrenet; il parlait aussi de reprendre sa femme.

--Eh! Garde-le, ton secret! Elle a un amant! Je le sais bien.

Desreynes ne répondit pas.

Arsemar, sombre, le regardait de côté: il porta la main à ses yeux et se mit à marcher.

Au bout de quelques secondes, il dit simplement:

--Tu vois bien que je le savais.

Le lendemain, il ne parla plus de retour; à peine même y songeait-il, avec autant d'ennui qu'à la pensée de demeurer ici.

Silencieux, il errait dans un morne désoeuvrement.

Tout désir était mort en lui; l'espérance, ainsi que le désir, était un mot vide de sens.

Les réalités s'estompaient sous une brume incertaine; le monde contingent ne se manifestait à lui que comme un rêve, et son passé comme le souvenir d'un rêve.

Il crut par instants que Jeanne n'existait point, et qu'il l'avait imaginée; il ne parvenait qu'avec peine à restituer ce visage de femme.

Encore, il douta de sa propre existence. Il subsistait non seulement hors de tout, mais hors de lui-même, abstrait et désintéressé de lui comme des choses, suspendu dans une sorte d'attente, qui était l'attente de rien. Sa vie ressemblait à un homme accroché sous la nacelle d'un aérostat immobile, plus haut que les vents; il était un pendule conscient qui voit s'alanguir et diminuer une à une les oscillations de son monotone balancement.

Ne plus souffrir, ne plus pouvoir, ne plus savoir souffrir; degré suprême des douleurs!

Le surlendemain fut pareil.

Desreynes, dans la désolation de son impuissance, contemplait ce jeu de la mort.

Il chassait vainement un soupçon terrible.

Quand vint le soir du troisième jour, après le dîner muet, Pierre, sombre, se promena longtemps à travers la chambre de Georges.

Il serra la main de son ami, et se retira.

L'un ne put dormir, ni l'autre.

Un peu de vie était revenu en Pierre: assez pour que ce fût trop.

Il luttait.

Il murmurait: «Je ne peux plus.»

Ou bien: «Pauvre cher ami.»

Il se levait, faisait le tour des sièges, regardait les meubles, et se recouchait.

Puis, une heure encore... A l'appel de la mort, l'âme, s'affranchissant des intérêts humains, jugeait avec une sagesse divine. Tout et à tous, il pardonnait, du fond de son coeur éclairé. A lui seul, il reprochait la faute encore inaccomplie, et rêvait d'y soustraire sa faiblesse.

Mais il répétait: «Je ne peux plus.»

Les heures tintaient au clocher d'une église.

Il vint à sa table et écrivit.

«J'institue mon légataire universel M. Desreynes Georges, demeurant à...»

Quand il eut terminé, il s'allongea sur le lit.

Aussi longtemps qu'il put, il lutta.

L'aube commençait à bleuir les vitres, derrière les rideaux grisâtres.

Il redescendit à la chambre de Desreynes, et, sans bruit, il entra.

--Qu'as-tu, que veux-tu?

--Rien, j'avais envie de te voir un peu.

Oh! Ce soupçon!

Ils s'assirent face à face, profondément émus tous deux, et tous deux le cachant.

Enfin, Pierre s'avança pour embrasser l'ami.

--Adieu, dit-il, il faut aller dormir... dormir.

--Je t'accompagne.

--Reste là.

--Non.

Ils montèrent, sous la froide clarté du matin.

Leurs pas lourds s'écrasaient sur les marches et sourdement sonnaient dans les couloirs.

Desreynes inspecta la pièce et n'y vit rien de suspect.

--Qu'est-ce que cette lettre? Tu écris à ton notaire?

--Oui, des histoires d'argent... Tu vois bien que je suis calme, puisque je traite des affaires.

Et il sourit.

Georges ne promit de partir que si Pierre se recouchait d'abord.

--Je suis sage, je t'obéis. Maintenant laisse-moi reposer.

--Dors.

--Je ne pourrai pas si tu restes: va-t'en.

Mais Georges demeura debout auprès du lit.

--Pourquoi, songeait-il, suis-je si tourmenté? En tout cas, je le montre trop.

Arsemar lui dit en souriant: «Embrasse-moi, petit frère.»

Il ajouta: «C'est une mauvaise nuit, mais, ça va finir. Console-toi.»

Il prit la main de l'autre qui s'était approché.

--Écoute, dit-il... Viens entendre mon secret... Pierre n'a plus de rancune...

Et tandis qu'il s'était redressé sur les coussins pour étreindre son ami, il murmura: «Pardon.»

--De quoi? fit l'autre avec frayeur.

--Mais, du mal que je te donne, que je t'ai donné, et que je te donnerai encore... peut-être...

--Je t'aime, répondit Georges.

Ils s'embrassèrent une seconde fois.

Pierre dit: «Je t'aime.»

Alors, Desreynes, cédant à la prière d'un regard, s'en alla.

Arrivé sur le seuil, il se retourna, et les deux amis se sourirent.

Arsemar entendit la porte se fermer, et les pas s'éloigner.

Il essaya de lutter encore.

ÉPILOGUE

Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans les ténèbres, derrière cette lampe qui éclairait leurs deux fronts, il cherchera vaguement une ombre, prêt à l'interroger: «Est-ce ainsi? Que dois-je faire? Réponds-moi!» Et si ce souvenir est l'éternel aliment de son désespoir, ce sera du moins une compagnie dans sa solitude.

GUSTAVE FLAUBERT.

Peut-être, un mois plus tard, Pierre se fût-il guéri...

Georges revint en France avec la boîte, cahotée dans le fourgon clos, à l'arrière des trains.

* * * * *

Il continue à vivre.

FIN

TABLE

Prologue 1

PREMIER LIVRE

PREMIÈRE PARTIE.--A trois. (_Chapitres I à VII_) 15 DEUXIÈME PARTIE.--A deux. (_Chapitres I à VII_) 99

DEUXIÈME LIVRE

PREMIÈRE PARTIE.--A trois (_Chapitres I à VII_) 200 DEUXIÈME PARTIE.--A deux. (_Chapitres I à VII_) 293

Épilogue 407

SCEAUX.--IMP. CHARAIRE ET FILS