Amis

Part 2

Chapter 23,879 wordsPublic domain

Point mauvais, néanmoins, et capable de mouvements généreux, si la réflexion seconde n'arrivait pas assez tôt pour lui en montrer le ridicule. Il se voulait froid, et, après les enthousiasmes spontanés que lui imposait parfois sa nature nerveuse et faible, il s'en jugeait avec un scepticisme ironique. Il avait une telle horreur du grotesque, une crainte si obsédante de le constater en lui ou autour de lui, que, maintenant, il le constatait en mille choses: il redoutait toute grandeur excessive, par horreur des disproportions, et rien ne lui semblait aussi douloureusement risible qu'un héros de Corneille dans un veston anglais. «L'harmonie est la seule loi primordiale. Nous nous sommes interdit certains droits par le seul fait d'en prendre certains autres. C'est manquer de tact envers soi-même, que d'accepter une vie intérieure qui ne soit pas en accord avec l'existence extérieure. Notre âge est scientifique et sans passion. L'avons-nous fait? Nous a-t-il faits? N'importe: restons tels en tout point.» Il aimait ces paradoxes et se desséchait en eux.

Par degrés, il en était venu à ne donner aucune affection qui dépassât la sympathie; puis, par degrés encore, à ne plus sentir aucun besoin de se livrer et d'aimer. Parfois, pourtant, il se demandait si là n'était point la moitié de la vie; mais, promptement, sa raillerie mettait cette sentimentalité saugrenue sur le compte d'une nuit trop belle ou d'un dîner trop copieux.

Les femmes avaient achevé le désastre. Qui en possède beaucoup ne vit plus que dans le mensonge: mentir pour les prendre, mentir pour les garder, mentir pour les quitter; et elles mentent pour se défendre, pour vous garder et vous quitter.

Son esprit, naturellement ami des choses subtiles ou complexes, avait trouvé dans ce jeu d'intrigues un charme qui le captivait: comme un chariot s'enlise, doucement, il était entré dans cette boue, et voilà qu'il se sentait armuré de fange, inexpugnable à toute sincérité, et mort en lui-même.

Les idées les plus compliquées se présentaient d'abord à son esprit, au détriment des plus simples: sur toute affirmation il cherchait, sans malveillance, dans quel but on voulait le tromper. Le doute exerçait sur lui une sorte de fascination irréfléchie et presque physique; il doutait comme d'autres croient, simplement, bonnement, par instinct et même sans le savoir. Après avoir mis, comme saint Thomas, les deux doigts dans la plaie, il aurait suspecté Jésus de ne jamais être mort.

Il se rendit compte de cet état monstrueux, un soir, en recevant une lettre d'Arsemar.

Comme ils étaient loin, maintenant, l'un de l'autre, et qui des deux avait gâté sa vie?

Autrefois, ils n'avaient pour ainsi dire qu'une âme, tant leur intimité était profonde: pensées et impressions, tout était le patrimoine commun. Fallait-il agir seul, on réfléchissait à deux: l'un était la conscience de l'autre; et, dans une sorte d'hymen spirituel, mettant à leur amitié des ferveurs d'amour, ils allaient, double coeur et double tête, deux fois tristes et deux fois heureux, mais distraits de leurs propres chagrins par les peines ou les joies du frère élu.

Cette union naquit des contrastes même qui eussent dû séparer ces deux êtres, et qui, en effet, n'avaient tout d'abord éveillé en eux qu'une antipathie mêlée de certain mépris.

Arsemar et Desreynes se rencontrèrent côte à côte, sur un banc de lycée: l'un calme et l'autre bruyant, l'un studieux et l'autre grand copieur de copies, l'un vigoureux et l'autre preste. Desreynes raillait le fort en thème, Arsemar souriait de pitié; quand celui-ci se livrait à quelque jeu paisible, l'ennemi lui tombait sournoisement sur les reins, battait l'enclume et se sauvait; on lui criait: «Lâche! lâche!» Il riait. Dans ses colères, Arsemar devenait rouge; Desreynes, blanc. Le premier était estimé, mais peu recherché; le second avait auprès des foules plus de succès et moins d'estime. Les maîtres citaient l'intelligence d'Arsemar, et les élèves l'esprit de Desreynes.

Sonnèrent les seize ans. A Pâques, Georges revint amoureux, partant, grave et poète. A qui dire son secret, ses joies, ses douleurs et ses vers? A qui demander: «Crois-tu qu'elle m'aime?» Pierre Arsemar lui parut seul digne d'un sacerdoce. Il alla vers lui, et l'autre, nature déjà mystique et rêveuse, se prit d'amour pour cet amour. La bien-aimée voulut voir l'homme à qui l'honneur de sa vie était confié, et lui serra les mains et le pria de veiller sur le bien-aimé. Georges et Pierre se mirent à tourner tout autour de la cour, longeant les quatre murs, tout autour. Les mois passaient. Georges disait: «Tu crois qu'elle m'aime?...» Ils marchaient, le front baissé, les mains au dos, et leur première barbe frisait. Quand Georges voulut se tuer, c'est Pierre qui l'en empêcha. Il accompagna son ami jusqu'au paysage qui avait été le témoin des premiers serments, des faux serments; Georges eut des mots cruels pour l'absente.

A partir de ce jour, plus graves encore, et désillusionnés de la femme, ils marchèrent plus près des murs, qu'ils raclaient du revers de leur ongle. Georges s'idéalisait, au contact de cette nature chaude et grave tout ensemble. Ils commentèrent les _Pensées_ de Pascal et complétèrent leur oeuvre par des aphorismes philosophiques. Arsemar analysait les abstractions, amitié, devoir, amour; Desreynes disait la femme. Pendant les études, ils échangeaient de longues notes sur leurs sentiments les plus intimes. Arsemar avait en toute chose du coeur des lyrismes de néophyte: tout lui était religion, et la divinité elle-même lui semblait moins divine que le moindre sentiment humain. Avec tristesse, il blâma Périclès et Plutarque d'avoir pensé que l'amitié se doit arrêter aux autels. «Poser des limites aux affections des hommes, même en l'honneur de Dieu, c'est faire injure à Dieu. Nos premiers devoirs sont devoirs d'amour; et si quelque autre se trouve en lutte avec ceux-là, qu'il cède, car il n'est rien. S'il faut qu'Oreste poignarde Clytemnestre, Pylade doit l'aider.»

Desreynes, moins ardent, chagrinait son ami. Plusieurs fois, ils reconnurent en pleurant la double méprise de leurs coeurs: «Nos deux natures sont trop disparates.» Alors, ils disaient adieu à leur rêve, et se quittaient.

Peu de jours les ramenaient.

Après la sortie du lycée, ils commencèrent leurs études de droit. Les quintessences juridiques intéressaient Arsemar autant qu'elles endormaient Desreynes. Le premier entra chez un avoué, dans le dessein d'acquérir plus tard une charge; mais il renonça bientôt à ce projet, tant il prit de dégoût à voir, hideusement sincères dans ce confessionnal de l'intérêt, défiler une par une toutes les bassesses humaines, toutes les hypocrisies, toutes les misères et toutes les hontes. Il n'avait pas soupçonné un tel enfer. Quand il se trouvait le confident officiel de quelque nouvelle forfaiture accomplie ou conçue, il la contait à son ami, aussi désolément que s'il eût été la victime; et de fait, il l'était, lui qui devait garder de ce passage une inoubliable répugnance de la vie. Desreynes, plus artiste et moins pur, écoutait ces récits comme des plans de drames, et ces mille vilenies lui paraissaient fort littéraires.

--Sors de là, disait-il. Lorsqu'on tient à ses illusions, il faut éviter deux choses: les cabinets d'affaires et le promenoir des bains froids: l'homme est vilain quand il est nu.

Arsemar fut chassé de l'étude pour s'être indigné contre un client véreux. Il devint secrétaire d'un député, et vit la politique de trop près pour lui conserver son estime.

Il fréquentait peu les salons: la compagnie de Georges était sa seule joie véritable.

Des séparations successives les rendirent indispensables l'un à l'autre. Comme des amants, ils se quittaient en prenant un rendez-vous prochain, car ils avaient eu la sagesse de ne point vivre ensemble, pour respecter en eux cette fleur d'affection, cette jeunesse toujours rajeunie que donne le désir du revoir, et que Desreynes appelait les fiançailles après les noces.

--Ne trouves-tu pas que bien des ménages seraient plus heureux sans la vie commune, ses heurts et ses lassitudes? On se rendrait visite et l'on aurait, à se retrouver, des joies d'amoureux, sans cesse renouvelées.

Arsemar comprenait mal ce paradoxe. Il rêvait d'une vierge qu'il pût aimer éperdument, et prendre: il fuyait les femmes, dans la terreur de concevoir un amour qui ne serait pas le seul de sa vie; il voulait les affections rares et immenses, il aspirait à rencontrer l'épouse comme il avait rencontré l'ami: après cela, il élèverait un grand mur entre lui et le monde. Il ne permettait à ses caresses que les femmes de tous, et se refusait impitoyablement celles qu'il eût pu se rappeler au lendemain. Son excès de sentimentalité le rendait cruel à l'excès: une servante de brasserie s'empoisonna pour lui: il la fit soigner et ne voulut point la revoir. Elle guérit, d'ailleurs, et oublia: les femmes sont susceptibles de se tuer plus aisément que de se souvenir.

Desreynes était mondain, courait les coulisses et multipliait ses maîtresses. Il eut un duel, pour un mot malsonnant prononcé contre Pierre, et reçut un coup d'épée dont son ami ne soupçonna jamais la véritable cause.

Georges était le plus riche: ils faisaient bourse commune.

Dix années s'écoulèrent ainsi, et tout changea brusquement.

Arsemar hérita d'une fortune considérable et qu'il n'espérait pas: il dut quitter Paris pour aller prendre en province la direction d'une entreprise industrielle, où plusieurs millions étaient engagés, et dont il se trouvait le principal actionnaire.

Desreynes l'accompagna, l'installa, et revint: Paris lui sembla vide, et la Parisienne monotone. Un matin, il se réveilla avec un furieux appétit de voyages, et, pendant une semaine, rêva d'épouses jaunes et d'esclaves noires. Un désir, chez lui, mourait ou se réalisait vite; il alla embrasser Arsemar et cingla sur les Indes. Sa trace fut bientôt perdue. Parti pour quelques mois, il resta là deux ans, tua des tigres, apprit l'anglais, fut le conseiller d'un prince, rédigea des lois déplorables et des notices géographiques, alla, vint, revint, et se sauva pour sauver sa tête, que menaçait la juste colère d'un roi cocu.

Sa première visite fut pour Arsemar: Pierre était absent, marié depuis peu, et voyageait en Italie.

Georges conçut quelque tristesse devant cette amitié qu'il jugea condamnée à mourir, quelque dépit devant ce changement de destinée et cette résolution prise sans ses conseils.

Pierre se disait heureux: il vint à Paris, seul, et Desreynes put constater l'impeccable constance et la solidité de cette âme, où l'amour s'était venu joindre à l'amitié, gravement et sans rien lui prendre.

Arsemar n'avait modifié que les formes de sa vie. Une particule ancienne ajoutée à son nom, un titre repris, quelques pensées d'affaires, une grande maison, beaucoup d'or: qu'importait tout cela? Pierre s'épanouissait de bonheur dans son unique amour. Desreynes seul lui manquait; il l'appelait souvent.

Un jour, enfin, la précieuse nouvelle arriva; Georges se mettait en route...

--Qu'est-ce que je vaux, auprès de lui? pensa Desreynes; qu'est-ce que vaut ma joie auprès de la sienne, à la seule idée de ma venue?

L'Orient bleuissait.

Desreynes était las, mais son sceptique ennui l'avait quitté...

Les heures avaient coulé pour lui, presque tristes et solennelles, dans ce ronronnement de souvenirs.

--Je suis seul au monde, moi, et je ne lui donne pas ce qu'il me donne!

Il baissa la glace du wagon, et le vent froid du matin lui lava le visage.

--Mais qu'est-ce que j'y peux, moi? Je donne ce que j'ai.

Les champs, comme de monstrueux éventails rayés, se déployaient, tantôt verts, et tantôt marrons, vaguement cendrés par l'aurore prochaine. Des alouettes s'effarouchaient au milieu des terres, et montaient dans le ciel mauve.

--Ah, si je pouvais rajeunir!

Voeu moins stérile qu'on ne le croit, car il est comme l'aube d'une seconde jeunesse!

Et le jour parut.

II

Amy Rolans, Deus mete t'âme en flurs!

CHANSON DE ROLAND.

Arsemar, debout sur la chaussée, attendait depuis longtemps, lorsque le train siffla et déboucha au tournant de la voie. Pierre s'écarta d'un pas: une émotion lui serrait la gorge; il crut pleurer. Mais comme tous les hommes d'une affectivité profonde, il avait la pudeur de ses sentiments; il baissa la tête, puis, lentement, releva le front. Georges était à la portière du wagon.

Arsemar s'empêcha de courir; il vint, les bras en avant, et longuement, serra les mains de son ami, sans rien dire.

Ils se regardaient dans les yeux; de petites larmes mouillaient leurs cils.

Pierre remuait les lèvres pour émettre quelque parole, et n'y parvenait pas; Georges se sentait dans un trouble délicieux.

--Aucune femme ne m'a donné cela, pensa-t-il. Puis: «Au diable les femmes!»

Alors, ils se lâchèrent les mains et s'embrassèrent avec force.

Pierre voulait parler, pourtant...

--Eh bien... tu as... tes bagages?

--Oui, oui... ils sont là.

--Eh bien... nous allons... les prendre.

Ils marchèrent côte à cote, et tous deux, en même temps, se regardèrent encore.

Leurs mains se prirent: Arsemar secoua son bras avec force.

--Mon vieux! dirent ils ensemble.

Des employés, sur leur passage, poussaient des brouettes.

--Oui, sortons.

Quand ils furent dehors, ils se mirent face à face.

--C'est drôle, hein? dit Pierre.

L'autre répondit:

--C'est drôle.

Ils sourirent, sans savoir de quelle drôlerie ils avaient parlé.

--Oh! tu as un bon air, ici.

--Et le voyage s'est bien passé?

--Mais, très bien, merci.

--C'est un peu long. Vous n'avez pas eu trop de retard.

--Ah?

Ils se taisaient de nouveau, et Desreynes rompit le silence:

--Dis donc... Tu ne vois pas comme nous sommes bêtes?

--Si, si...

Leur rire éclata, plein de santé et de jeunesse.

--Ah! fit Georges, c'est bon tout de même, de se retrouver!

Pierre le conduisit vers une voiture que gardait un domestique en livrée noire.

--Si tu veux, dit-il, nous rentrerons seuls, et Joseph se chargera de tes bagages.

Fiers d'être ensemble et d'être sans témoins, ils montèrent comme deux enfants dans la petite calèche.

--C'est une belle matinée, tu sais; nous avons de la chance... Tu n'es pas mal assis?

--Mais non...

--Mon Georges, c'est gentil, va, d'être venu. Tu es content?

La voiture courait sur une route assez étroite, entre deux haies d'épines; à l'horizon, des collines boisées se déroulaient en demi-cercle dans une vapeur bleue qui tremblait au premier soleil.

--Quelle bonne vie nous allons arranger à nous trois, tout seuls. Ma femme va être si contente de te recevoir! Elle s'ennuie un peu, la pauvre petite. Dame! ce n'est pas très gai, cette solitude, surtout quand on a comme elle des goûts un peu mondains.

--Elle aime tant le monde?

--Eh! que veux-tu? Elle a vingt-trois ans; ses parents recevaient beaucoup; elle a de la gaieté, de l'esprit, de l'entrain, et nos arbres ne causent guère. Elle me fait parfois l'effet d'un joli petit oiseau dans une vilaine cage. Ce n'est pas que ce soit laid, chez nous, mais c'est un peu sauvage pour une bergère de cette espèce. Aussi, je pense bien ne pas m'éterniser au Merizet. J'ai là-bas un associé que je mets au courant de l'affaire; et quand l'heure sera venue, nous rentrerons à Paris.

--Ah! ah! Capricieux aussi! Autrefois, tu préférais les champs à la ville.

--Bah!... Elle sera si heureuse.

Georges fut presque chagrin de constater déjà un tel désaccord dans les goûts du jeune ménage. Pierre, un peu gêné, fouetta doucement son cheval.

--Une bonne petite bête, que j'ai là: ça vous fait des lieues sans fatigue. Ma femme ne l'aime pas, et la trouve trop calme. Moi, je l'aime bien... Tu ne te figures pas comme Jeanne est curieuse de te voir. Nous parlons si souvent de toi! Par exemple, elle te connaît pour un noceur écervelé!

--Tu es gentil, toi... Une Lyonnaise, n'est-ce pas? Me voilà bien!

--Elle n'est pas sèche et pincée comme ses compatriotes, qui vous parlent de Dieu, et serrent les genoux dès qu'on parle du diable. Elle est bonne fille.

--Dévote?

--Sans excès: elle ne me prêche guère; elle met de belles robes pour aller à la messe, et communie une ou deux fois l'an.

Instinctivement et malgré lui, Desreynes crut éprouver, contre cette femme, une sorte d'imperceptible et confuse antipathie qu'il ne s'expliquait pas: depuis quelques instants, il regardait naître en lui ce sentiment à peine hostile, fait de craintes et de soupçons, et que jamais encore il n'avait ressenti contre elle. Quel mot ou quelle intonation lui avait en passant laissé cette méfiance? Il ne savait, mais il eut la vision d'un bonheur qui mentait, d'un bonheur fait d'efforts pour se croire ou pour rester le bonheur.

Arsemar tourna les yeux vers son ami: il ajouta:

--Elle est gentille, et vous vous plairez.

--Je l'aime déjà, puisque tu l'aimes...

--A la bonne heure, mauvaise tête... Tiens, regarde: ce tas de pierres, dans le coin, c'est la ville; il y a sept kilomètres, de chez nous. On vient nous voir et nous nous rendons quelques visites. Tu es mal assis?

--Je suis très bien, au contraire... Dis donc: n'es-tu pas comme moi? J'ai eu plus de joie à te revoir tantôt, que lorsque tu vins me trouver à Paris, après mes Indes.

--L'air du pavé, tu sais, ça brûle et ça dessèche.

Georges se souvint du retour que projetait son ami et de l'influence qui l'y poussait.

--Tu penses à ma femme, toi! Écoute, ne te crée pas des idées folles. C'est si bon de remplacer son désir par celui des gens que l'on aime! On arrive à trouver moins de plaisir dans la satisfaction de ses goûts que dans le sacrifice apparent qu'on en fait. Le premier bonheur, au fond, n'est-ce pas de donner le bonheur? On se fait un miroir de celui qu'on a toujours devant les yeux; on jouit dans les autres au lieu de jouir en soi-même, et l'on jouit mieux.

Desreynes avait perdu l'habitude de ces philosophies, mais il en sentait la sincérité.

--Et, ajouta Pierre, en bonne raison, en quoi m'importe-t-il, à moi, d'être ici ou là, pourvu que je sois près d'elle, et près de toi aussi, mon Georges?

--Tu es toujours le même, Pierre...

«Allons, pensa-t-il, je suis un imbécile: c'est le paradis, leur Merizet!»

Arsemar, comme impatient de quelque chose, tendait le cou vers un angle de la route.

--Là-bas, s'écria-t-il, reconnais-tu, là-bas?

Joyeux, il montrait l'horizon.

Le sommet d'un toit rose, très loin, se baignait de soleil, au-dessus d'un bouquet d'arbres, au pied d'une côte rocheuse.

--A cette heure-ci, elle se lève pour nous recevoir...

Après une pause:

--Elle me fait aimer jusqu'aux tuiles de ma maison.

Il parlaient peu, maintenant: tout d'abord, ils avaient cédé à cette honte de se taire qui, dans les premiers instants d'un rendez-vous ému, alors qu'on ne retrouve plus rien des mille choses que l'on avait à dire, se réfugie au milieu des banalités de la vie. Puis la sécurité vient, l'âme se classe...

La plaine qu'ils traversaient, vaste et ronde, semblait endormie dans son cirque de collines, sous la bénédiction du matin.

La route, effleurée de lumière tiède, était comme une chair blonde; de fins brouillards traînaient sur les champs éloignés, et promenaient, en avant de la lisière des bois, leurs voiles flottants et d'une pâleur dorée. Aucune violence, aucune tache: le printemps avait fait les couleurs, et l'aurore les avait fondues. Sons et lumières, le monde vibrait dans une délicieuse union, et tous les sens étaient pénétrés à la fois de cette immense sympathie de la terre et du ciel. Tout disait: amour. Non pas encore l'amour brûlant et fécond de l'été, mais le chaste sourire des fiançailles.

Nul cri; à peine quelques chants d'oiseaux, venus on ne sait d'où, quelques grincements des premiers grillons perdus sous les fougères, et pas un bruit de l'homme; mais ce vague silence et cette invisibilité des êtres ne donnaient point l'anxiété des solitudes et, bien qu'une tourbe ne s'y agitât pas comme dans la ménagerie des cités, on se sentait là au coeur de la vie même: une vie saine et reposante, douce plus que forte, et pleine des promesses qui sont le printemps et le matin; quelque chose comme un enfant qui sommeille.

Desreynes avait la sensation d'une grande paix physique qui peu à peu gagnait son âme et l'emplissait; les tons du ciel avaient pour son oeil une caresse délicate dont il ne retrouvait l'impression qu'en de très anciens souvenirs, et l'odeur verte des herbes sauvages lui semblait d'une suavité qu'il avait oubliée. Devant cette harmonie de tout, l'harmonie se refaisait en lui. Nature souple, changeante et compréhensive des beautés, il se voyait insensiblement envahi par cette douceur de végéter, qui paraissait envelopper les choses et les êtres: ce printemps le rajeunissait; et, comme le premier soleil venait de réchauffer son corps, le contact de cet amour et de cette félicité graves, à présent, réchauffait son coeur. Il éprouva devant lui-même l'étonnement des convalescences. Eh quoi! Quelques instants plus tôt, ne songeait-il pas à l'irrémédiable désolation de son âme, à ce desséchement, à ce vide qu'il venait pour la première fois de contempler avec une angoisse inconnue; ne s'était-il pas affirmé, dans une douloureuse et indiscutable logique, que tout était fini, et qu'il était _trop tard_? Trop tard pour vivre! Il ne le croyait plus, à cette heure. La nature lui devint si bonne et si prodigue, si aimable et si aimante, mère et soeur, avec ses compassions et ses promesses! Il semble, à ces instants, qu'on ne l'ait jamais vue encore...

Les espoirs et les religions naissent de contempler. Georges se recréait dans cette genèse de la terre; il vit ses épaules s'élargir et ses bras se gonfler: il s'aima; un rien l'émerveillait: il remarqua que la croupe du cheval luisait d'un riche éclat mordoré, admira d'un coup d'oeil la silhouette d'un saule qui se penchait sur un talus, effaça une rancune dont le souvenir lui montait, puis, levant la tête, il respira à pleine gorge, et sa santé éclata dans un cri:

--Oh! Que c'est bon!

Pierre était heureux.

--Tu vas nous rester longtemps, au moins?

--Je ne pars plus!

--Si tu savais quelle chère existence nous avons! Ah! il viendra bien un matin où tu te réveilleras lassé de toutes tes courses de hasard et de tes amours de rencontre; ça n'a qu'un temps, tout ça...

--Le temps est fait!

--Tant mieux! Tu seras comme nous... Au fond vois-tu, tes joies, je n'en donnerais pas un roi de cailles! La paix dans la foi, il n'y a que cela au monde. Une bonne femme dont on est sûr, qu'on aime: et l'on supprime le reste! Tu te marieras, je parierais.

--N'allez pas trop m'en donner l'envie!

Desreynes avait déjà oublié l'antipathie qu'il venait d'éprouver contre la femme de Pierre; pour un instant du moins, et sous ce vent de nature, il avait perdu tout son dédain des femmes, toute sa science des perversités citadines; il rêvait d'amantes idéales, anges d'un paradis semblable à cette plaine, Laure et Béatrice, poésie et bonté. Il était impatient de se régénérer en cet Eden; et son enthousiasme de vertu entrevoyait déjà l'éclosion d'une âme nouvelle qui allait s'épanouir en lui au milieu de tant de grandeur et de pureté.

Si nous sommes parfois plus émus devant le bonheur des êtres très aimés que devant celui qui nous survient à nous-mêmes, c'est moins sans doute par la valeur de notre amour que par l'exigence de notre égoïsme, car nous trouvons en notre propre vie des imperfections chagrinantes qui s'effacent en celle des autres.

--Nous arrivons, dit Arsemar.

La jument trottait, contente du voyage fini.

--Croirais-tu qu'après vingt mois de mariage j'ai encore, en rentrant chez moi, toute l'émotion d'un amoureux de seize ans? Je l'ai quittée tantôt, endormie, et mon coeur bat à l'idée de la revoir et d'être près d'elle!

Puis:

--Tu en riras si tu veux... Chaque matin, quand je m'en vais aux ateliers, je suis heureux, dès le départ, et même avant, à cause du retour...