Amis

Part 17

Chapter 173,890 wordsPublic domain

Ils restèrent ensemble. Georges, par sa présence, n'exerçait pas sur Arsemar l'irritation qu'il eût pu craindre; il la calmait, au contraire, et Pierre éprouvait devant lui moins de jalousie que sans lui; la vue de l'ami faisait oublier l'amant: impression curieuse et complexe qui d'un seul être en faisait deux, divisait une entité, dédoublait un passé, et sans effort, sans intention même, parvenait à séparer le coupable du compagnon, et à supprimer celui-là pour ne garder que celui-ci. Il semblait à Pierre que ce n'était pas lui, mais un autre lui, portant ses traits, son nom, son corps, qui serait lui, mais n'était pas lui. Simplement, parce qu'il sentait bien que l'âme n'avait nullement participé au crime de la chair, et ce qu'il aimait, c'était l'âme. Ainsi, son mysticisme, opérant de pur instinct sur un problème où se sont usées tant de métaphysiques, constatait comme une chose tangible la dualité de notre essence matérielle et morale: privilège des natures affinées, pour qui se dévoilent naïvement les mystères abstraits que la foule ne peut envisager sans un vertige.

Le malheureux retomba bientôt dans son mutisme désolé.

Toutes les attentions que Georges déploya pour le distraire n'obtinrent que la reconnaissance d'un pénible sourire, aussitôt effacé, et qui disait: «Je comprends bien, je te remercie, mais je ne peux pas.»

--Ami, partirons-nous? Veux-tu toujours?

--Oui.

--Ce soir?

--Oui.

--Où irons-nous?

--N'importe.

--Pas à Paris, n'est-ce pas?

--Oh non, ne pas voir des gens!

--Aimerais-tu être au bord de la mer?

--Oui.

--En Bretagne?

--Où il te plaira... Je ne sais pas.

Il se trouva méchant de répondre si mal aux prévenances assidues de celui qui se travaillait à lui plaire, et, pour montrer un peu d'intérêt aux choses de sa propre vie, il demanda:

--Comment ferons-nous pour partir si vite?

--Ne t'occupe de rien; j'arrangerai les affaires.

Georges le laissa seul; son autre rôle commençait.

A l'office: «--Descendez dans le salon les malles de monsieur le comte. Préparez les vôtres.» Il court à sa chambre et feuillette un indicateur: «Départ 5 h. 40, soir; à Paris, le matin, correspondance, c'est bien... Et l'écurie que j'oubliais...» Il revient à l'office: «--Faites sortir les chevaux, qu'on en selle deux: devant la maison, vite; Jacques m'accompagnera.» Il s'éloigne, puis retourne sur ses pas? «--Dressez vos comptes, et que vos malles soient dehors avant quatre heures.»

--Croirait-on pas que c'est le patron, parce qu'il couche avec madame!

Une heure après, il arrive aux ateliers, suivi de Jacques et des chevaux menés en bride: «--Monsieur Berthaud, je viens vous trouver de la part de M. le comte; des intérêts pressants l'obligent à s'absenter pour un temps qui sera long sans doute; il vous prie de vouloir bien prendre la complète direction des affaires et s'en repose absolument sur vous. Il m'a chargé, en outre, de vous demander un service: garder ses chevaux ici, et les vendre. Si les fournisseurs présentaient quelque note, vous auriez la complaisance d'acquitter, en prélevant la somme sur la vente de l'écurie. Tout cela ne vous dérange pas trop? M. d'Arsemar vous envoie ses remerciements et ses meilleures amitiés.» Il sort: «--Jacques, allez à la ville et commandez une voiture pour quatre heures: deux personnes et leurs bagages.» Il revient au Merizet: les domestiques y bouclaient leurs ballots et volaient un peu. Il serre la main de son ami, dont lui-même garnit les malles, car il connaît, comme les siens, les goûts et les besoins de Pierre; il retourne chez lui, revient au salon, monte et descend, paye les gages, rembourse des avances que nul n'a jamais faites et que chacun réclame, ferme les caves, rassemble les clefs, prescrit, surveille, et toute cette activité le soulage de ses chagrins.

--Ils ne connaissent pas leur bonheur, ceux qui font un métier stupide; en croyant travailler, ils s'affranchissent du seul travail qui soit respectable et douloureux, ne rien faire et savoir...

A quatre heures, la voiture est là, les colis sont bientôt chargés.

* * * * *

Pierre assistait à ces derniers apprêts avec une effrayante impassibilité; il n'avait qu'une chose dans l'esprit: «Un quart d'heure, et je serai loin.» Il regardait leur maison à la dérobée, craignant d'être surpris dans un regret.

Chez le vulgaire, la douleur crie; dans les âmes plus hautes, elle reste pudibonde, virginale, comme si l'indifférence des gens devait la profaner.

Il inspectait les choses avec avidité; il aurait voulu franchir le seuil une fois encore, et traverser les chambres, seulement les traverser, une fois encore; il n'osait pas, devant ce monde.

--Tout est fini.

Il l'avait éprouvée cette sensation qui nous penche sur le néant, lorsque Jeanne avait parlé; il l'avait retrouvée quand Jeanne était partie; il la subissait maintenant d'une façon aussi intense: à chaque coup, ne pensant pas que rien pût l'attendre au delà, se croyant mort, il avait dit: «Tout est fini.» Et tout recommençait toujours. L'hydre!

Soudain, il pénétra dans la maison, d'un pas tranquille, comme pour y chercher quelque objet oublié. Georges le poursuivit.

--Où cours-tu? Ami, tu vas te faire de la peine.

Il voulut le retenir, mais Pierre lui échappa dans l'escalier, et monta. Les corridors étaient pleins du froid crépuscule qui vague dans les maisons désertes. Arrivé à la porte de Jeanne, Pierre trouva la serrure clavée: il en eut un profond chagrin. Hélas! Sa propre chambre était fermée pour lui: sa vie passée avait un mur, et s'il y voulait revenir, c'est elle qui ne le voulait plus.

Il posa sur le chambranle ses bras entrecroisés et y cacha sa tête, comme en prière.

Georges alors survint, et chercha la clef dans le trousseau; et tandis qu'il cherchait, ils restaient face à face dans la pénombre, mornes tous deux, pareils à des spectres, Georges, deux fois honni par lui-même et par l'autre; car les rancunes revenaient!

Desreynes ouvrit enfin, et se retira.

Pierre entra.

La chambre était noire, avec ses volets clos et ses rideaux baissés, comme au matin, quand il se réveillait et contemplait longtemps Jeanne endormie à son côté; la même lueur se filtrait sous les draperies. Le lit dressait dans l'ombre un mausolée de pierre grise. Il y vint et s'agenouilla: devant l'autel ou devant la tombe? Au moment de se relever, il baisa le pan du couvre-lit. Il aimait, il souffrait, et ne pouvait plus maudire personne.

Il voulait emporter une chose de là, mais il ne voulut pas se le permettre.

La caveau de sa vie! Avant de le quitter, il se retourna, et sur la table brune aperçut la tache blanche que faisait la lettre de Jeanne; il la devina et la saisit. Elle fleurait un parfum d'iris: il allait la décacheter et se ravisa, afin de se conserver pour l'avenir une heure de chagrin qui rappellerait le bonheur.

Il descendit les marches et se jeta dans la voiture, étranglant à sa gorge les spasmes de sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Les roues, en s'ébranlant, l'ébranlèrent tout entier. «Fini!»

On s'arrêta à la grille du parc, que Desreynes ferma à triple tour; la clef grinçait dans la serrure, avec un bruit de fer rouillé, bruit strident, aigu, cri de douleur: «Tout est fini.»

Les gens rangés attendaient le départ: et, bien que leur bassesse l'eût plus d'une fois torturé, hier et la veille, Pierre les dévisageait, l'un après l'autre, curieusement, avec une sorte d'affection, une faim de coeur, comme s'ils eussent fait partie d'elle pour l'avoir approchée et connue, et cherchait leurs yeux avec envie, car leurs yeux l'avaient vue, et c'étaient les derniers où il pourrait encore rencontrer le souvenir de son image!

On partit.

Un valet gouailleur siffla derrière eux le _Carillon de Dunkerque_.

Pierre ne quittait pas des regards le grand mur jauni de son parc, qui s'enfuyait à côté d'eux, le long de la route; le mur dépassé, Pierre se rejeta dans son coin. Quand ils furent au sommet de la côte, sur la hauteur d'où l'on apercevait le Merizet, il baissa brusquement la glace, se pencha en dehors, et, tant qu'il put voir, resta.

Elle s'enfonçait dans les arbres, la chère maison; les dômes verts glissaient sur elle, puis la permettaient, et la reprenaient; elle se noyait de plus en plus; le toit seulement, comme une nef rose, surnageait par secondes; et tout d'un coup il n'y eut plus qu'une haie de noisetiers qui défilaient près du fossé.

Il éclata en longs sanglots.

Georges lui posa son bras sur les épaules, autour du cou, et le pencha sur lui, tendrement; l'abandonné se prêta sans rien dire, et ses larmes coulaient sur le torse de l'autre, qui se mit à le bercer avec lenteur, avec amour, et le baisa au front en implorant pitié du fond de sa douleur.

Pendant tout le trajet, pas un mot ne fut échangé; à la gare, Pierre reprit son masque d'insensible; mais il tremblait en lui.

--Hier, à cette heure, elle était là.

Le pied de l'aimée avait foulé ces dalles; il n'en retrouverait plus de pareilles! Il regardait le sol d'un air indifférent.

Ne pourrait-on pas écrire tout un drame fait de regards seuls?

Quand le train roula, quitta cette patrie, l'unique,--oh, pour jamais!--quand il s'éloigna de la terre promise, Pierre pensa: «Tout est fini.»

Un voyageur lui chercha querelle au sujet des places choisies; il dut répondre, et l'absurdité quotidienne de l'existence l'arracha un instant à son âme.

Donc on revenait parmi les hommes, dans la lutte, dans la sottise, dans le mépris et dans la haine... Oui, oui, le Paradis était fermé.

--Tout est fini!

III

L'Océan est une voix... Il s'adresse à l'homme surtout... C'est la vie qui parle à la vie.

MICHELET.

La nuit vint. Arsemar ne dormit pas. Chaque fois qu'une horloge passait devant ses yeux, il répétait: «Aujourd'hui, 21 mai.» Et quand l'aiguille recommença les minutes d'un autre jour, il sentit un plus vaste gouffre entre sa vie et l'avenir, car serait-ce vivre, désormais?

Jusqu'à un certain âge de maturité, l'âme se modifie, change de face, tourne, est retournée, et chaque vent la peut faire nouvelle; puis l'heure vient de notre évolution dernière, et selon qu'elle sonne dans la tristesse ou dans la paix, nos coeurs en garderont la marque indélébile, et tous nos jours ne seront plus que la perpétuation de ce jour-là.

Sans elle!

Le regret, par-dessus tout, criait dans sa désespérance, et bien plus que la jalousie, qui n'y passait que par instants. Elle avait été infidèle, il y pensait cent fois moins qu'à ceci, qu'elle était perdue. Car c'était la nuit de l'adieu sans retour: l'irréparable prenait date. S'il l'eût pardonnée et reprise, sa Jeanne, la jalousie fût revenue constante, féroce, et ce faux bonheur-là eût été plus répugnant et plus cruel que la solitude elle-même. Il le savait sans avoir besoin d'y réfléchir, et pour cela les rancunes ne pouvaient qu'effleurer son coeur, absorbé dans les seuls regrets de l'impossible.

Georges le surveillait songer, et le suivait à travers les pensées; une telle communion avait lié ces natures délicates, qu'elles savaient se comprendre sans gestes ni paroles.

Comme la nuit était froide, Desreynes se leva à plusieurs reprises pour replacer la couverture sur les jambes de son compagnon.

Ils entrèrent dans Paris sous la pointe de l'aube. Georges proposa d'y demeurer une journée, pour prendre quelque repos. S'il eût offert de descendre chez lui, on n'eût pas osé s'en défendre, mais on y eût trouvé encore des frissons douloureux: il choisit un hôtel. Après le repas, ils se promenèrent sur les boulevards encombrés de passants.

Ils éprouvèrent dans la foule la sensation d'un exil; il leur semblait qu'ils eussent cessé d'appartenir à ce vain remuement, où se déplacent tant d'êtres pour des tâches futiles dont rien ne subsistera tantôt. L'intérêt de l'action s'était supprimé en eux; ils ne le concevaient plus qu'à peine, et s'étonnaient presque que l'on bougeât tant autour d'eux. Leur âme, qui appartenait au néant, constatait le néant en tout; tout leur dégageait l'inutilité des choses, des gens, et de la vie. Desreynes surtout, et plus que jamais, s'émerveillait devant la stupidité de ces corps pensants qui croient en leurs rôles et se bousculent dans le vide.

Pour la première fois, il voyait les femmes avec haine et les rendait solidaires du crime; Arsemar, lui, les accompagnait sans émoi d'un oeil presque curieux. Quand une les croisait, jolie, il se disait qu'elle était aimée, et qu'elle aimait, et qu'elle faisait un bonheur, un mensonge peut-être... Souvent il crut reconnaître la silhouette de celle qui n'était plus à lui; il imagina le roman de sa rencontre, et souffrit en idée tout ce qu'il eût souffert de la réalité.

Le soir, ils quittèrent Paris.

Arsemar ne put résister davantage à la tentation d'ouvrir la lettre qu'il portait depuis plus d'un jour. Il la décacheta avec une lenteur timorée: accablerait-on Georges pour se faire une excuse? Serait-ce une prière ou un défi, une tendresse ou une insulte? Redoutant de trouver tout ce qu'il désirait, espérant tout ce qu'il craignait, il pesa longuement le papier dans ses doigts, puis, le lut tout d'un coup.

«Adieu. Je t'aime. Jeanne.»

Une ivresse d'amour le traversa, et tout son coeur se prit d'extase: mais le beau rêve dura peu.

--Elle ment!

Il le payait encore, le droit de la connaître, il le payerait toujours et trop chèrement, pour ignorer l'indifférence qu'elle n'avait cessé de rendre à ses tendresses: il savait maintenant l'égoïste froideur et la ruse compliquée de cette femme, et s'il n'y voulait pas penser, la phrase d'amour l'y contraignait: l'adorer, il le pouvait, et ne pouvait s'en empêcher; mais, la croire! Il l'aurait pourtant bien voulu; il l'essaya: non! Une répugnance arrêtait sa candeur; eût-il oublié le passé, cette ligne raide, sèche, exhalait,--pourquoi donc?--une odeur d'imposture. Elle le repoussait malgré lui, et chaque fois qu'il tentait vers elle un nouvel effort de croyance, quelque chose en lui reculait, avec l'instinct pur des enfants, qui ne savent pas se fier aux mauvais hommes.

Georges venait de s'assoupir: deux plis profonds creusaient ses joues, d'où la jeunesse était partie. Celui-là n'était pas le coupable! Une autre avait voulu la trahison, et, sur sa faute volontaire, posait volontairement une dernière hypocrisie.

Arsemar plia la lettre sans colère, et quand ce fut fait, la déchira très doucement: il venait d'apprendre un péché de plus qui s'ajoutait aux autres; il s'en peinait pour lui moins que pour elle, et la compassion empiéta sur l'amour. Il baissa la glace du wagon et pencha sa main au-dehors: il y pressait les menus morceaux de papier, et disait adieu à la dernière chose qu'il eût conservée d'elle; enfin il desserra les doigts, et, sous le vent de la course, les blancs carrés s'enfuirent, furtifs, dans la nuit.

Pierre, pour n'en rien voir, avait fermé les yeux.

* * * * *

Le lendemain, le couple fut à Vannes, et une barque de pêcheur l'emmena dans un village où tous deux avaient ensemble passé quelques semaines, jadis.

Port-Navalo est une rangée de basses maisons bretonnes, à l'extrémité de la presqu'île de Ruys, qui ferme la mer du Morbihan: lande sauvage et grandiose, pour laquelle le soleil se lève sur l'Océan et se couche sur le golfe semé de trois cents îles.

C'est là qu'ils conduisirent leur relégation.

La barque, penchée sous le vent, cinglait à travers les monticules rocheux; Pierre berçait ses regards sur les flots, et baignait sa tête nue dans la fraîcheur du vent salin. L'eau fuyait avec eux dans le reflux; Georges y trempait ses mains: puis la voile claquait, la barque virait de bord et reprenait sa ligne vers un autre horizon, qui surgissait, gris et bleu, entre le ciel pâle et l'onde métallique, très loin, sous les vapeurs.

Le calme fort de la mer déjà rassérénait leurs âmes. Ils s'abandonnèrent à une sorte de bien-être, en retrouvant dans la petite auberge leur chambre unique et leurs deux lits. Ce tableau les rajeunissait, et l'oubli leur vint pour une heure presque entière.

Après le repas, ils firent le tour des côtes, et s'assirent sur les roches noires; puis, la lune se leva, pareille à un bouclier rond, et rougit la nuit qui tombait. Ils restèrent là, écoutant les vagues dont le ressac grondait familièrement à leurs pieds.

Arsemar adorait la mer, pour sa grandeur, pour sa beauté, pour sa bonté: car il la savait bonne, la nourrice du monde, la vaste tombe vers qui peuvent se réfugier toutes les angoisses, qui les entend pleurer, qui parle de la mort sans en donner l'effroi; elle, la toute-puissante et qui s'agite impuissamment dans le mur de ses digues, comme nous dans la prison de notre vie; elle si grave et tourmentée, l'image élargie de nos coeurs; elle qui nous ressemble, virilise nos voeux, se dit soeur de nos peines, les accueille, les caresse, les aime et nous les rend plus chères, nous les endort en les rythmant, les épuise en les développant à sa taille, et les fait oublier en feignant d'en causer.

Elle hurle, menace, tempête, et prie; nos misères se diffondent dans sa voix: l'homme se sent infime et n'ose plus crier: mais il semble qu'il grandisse, à force de se reconnaître petit: le monde s'éloigne de lui; les vides se comblent comme le creux des roches se remplit sous le flux; les causes du mal se troublent dans l'esprit, se dépersonnalisent; les chagrins deviennent une douleur, sourde, profonde, austère, sans rage, sans éclats, une religion de la douleur: quand on souffre auprès d'elle, on souffre comme un dieu!

Puis, quand elle nous a séparés des foules, elle nous peuple la solitude: elle est l'ami qui n'a jamais trompé.

Desreynes comprit que la nature, pour ce malade, vaudrait mieux que sa présence tour à tour irritante et calmante; pendant de longues heures, chaque jour, il quittait son ami, sous prétexte de pêcheries, et Pierre s'en allait dans la grotte préférée, qui, là-bas, s'enfonce sous la falaise, et regarde l'Océan vers le sud.

Il y demeurait d'entières après-midi, s'abîmant dans la contemplation de la mer toujours nouvelle, qui changeait ses couleurs et se diamantait sous le soleil tournant. Il suivait, dans leur glissement lointain, les barques brunes à voiles rousses qui filaient sur de la lumière; il choisissait un peu au large des vagues qui venaient vers lui, et les accompagnait du regard jusqu'à ce qu'elles fussent brisées parmi les roches; il se créait, chez les pierres et les bêtes du rivage, des sociétés bienveillantes; il parlait aux alouettes de la lande et aux crabes de l'herbier; il cherchait sans le savoir à aimer et se faire aimer.

Quand le soleil se couchait, le soir, sur les dunes de Locmariaker, une émotion si profonde le travaillait, que des larmes vinrent souvent mouiller ses yeux: Georges était avec lui, dans ces instants, car le crépuscule s'allumait à l'heure du repas. La sérénité morale que donne le culte du beau, alors, les rendait tout heureux d'être ensemble; les souvenirs cruels s'effaçaient, pour quelque quart d'heure du moins, et une joie d'amitié qui ressemblait à de l'amour dilatait leurs deux pauvres coeurs. Rien, plus que la nature, ne sait rapprocher les hommes et resserrer les liens. Durant tout le jour, chacun d'eux pensait vingt fois à cette fin du jour. Puis, le lendemain, Pierre retournait à sa grotte, s'accoudait sur les dalles, devant le Ciel et l'Océan, double azur, les deux prunelles de Dieu: immobile en face de la nappe mouvante où courent les reflets, il hypnotisait ses chagrins au miroitement des flots.

Lorsqu'elle a calmé la douleur, la mer indique le devoir.

Cela vint aux premiers soirs de juin. Pierre se demanda brusquement: «L'aimerait-il?»

Il y rêva jusqu'à la nuit.

Le soir suivant, il songea, avec plus d'angoisse: «L'aimerait-elle?» Et quand le premier tourment de l'égoïsme fut enfin surmonté, il chercha si son devoir, au cas où ceux-là s'aimeraient, n'était point de se retirer pour leur laisser la place du bonheur.

--Où vais-je? Nulle part. Qu'espéré-je? Rien. Que suis-je? Un mort. Ceux que j'ai aimés n'ont pu faire mon paradis; si je peux faire le leur, ne le dois-je pas?

Un instinct, dans cette âme née pour les dévouements, murmurait: «Tu le dois!»

Mais l'amour damné se révoltait, et bientôt trouvait des raisons pour juger inutile un sacrifice dont personne n'oserait jouir.

--Si tu meurs, le remords les écartera. Un divorce pour qu'ils s'épousent? Leur félicité te tuera, et le deuil encore dressera entre eux le mur infranchissable.

Il lutta longtemps en lui-même; coeur et tête, il se battait contre lui-même: il était le champ de guerre et les armées; la douleur, dans ces combats, reprit son acuité première. Enfin, le second soir, las des heurts, il appela toute sa force.

Les tristes compagnons se promenaient sur la grève, au clair bleu de la lune, et l'idée qui pesait sur l'un d'eux imposait silence à tous deux.

Arsemar, plus d'une fois, essaya de parler, et ne sut.

--Georges... dit-il enfin d'une voix étouffée; mais il s'arrêta.

Quelques minutes plus tard, il jeta brusquement: «Est-ce que tu l'aimes?»

--Moi, mon pauvre Pierre! Mais je la hais, comme moi-même! Je la hais pour notre crime qui te dévore! Et je donnerais ma vie pour te rendre pure celle qui s'est reprise à toi, que je t'ai prise, moi!

Arsemar eut une joie profonde à ce cri qui le délivrait; il avait tremblé sans se le dire, devant la consommation d'une tâche surhumaine, à laquelle pourtant il s'était résolu; il ne se loua pas, comme on fait d'ordinaire, d'avoir eu le mérite de l'abnégation sans en avoir la charge, mais il se réjouit que tout fût arrêté.

C'est la première fois qu'ils causaient de l'absente.

Georges regarda son frère, et devina tout.

--Mon Pierre, que tu es bon! Tu es trop bon! Es-tu donc un homme? Grand dieu, pourquoi faut-il que tu aies rencontré deux êtres comme nous!

Pierre l'interrompit: il ne pouvait entendre ainsi blasphémer ceux qui lui demeuraient chers.

La soirée s'écoula dans les épanchements plus libres d'une tendresse qui s'était longtemps contenue. Même, on osa parler d'Elle: Pierre avoua combien il l'aimait, malgré tout, et comment tout son être restait possédé d'Elle seule. Il épanchait sa vie dans la seule conscience qui fût encore ouverte à la sienne. La pensée qu'il parlait à l'auteur de son mal ne lui vint que pour atténuer la peinture de ses souffrances, afin de ne pas l'écraser, lui aussi, d'une trop lourde peine.

Georges conclut que la souffrance était devenue moins acerbe, puisque son pauvre ami pouvait maintenant la lui dire. Il s'en trouva soulagé, sans que pourtant son remords en fût moindre.

Ils s'embrassèrent avant de se mettre au lit, et quand la bougie fut éteinte, ils continuèrent à deviser de mille choses, disant «bonsoir» et toujours reprenant leurs dialogues.

Le réveil fut moins heureux.

Ils s'étaient trop complaisamment attardés parmi la jouissance de leur misère, pour n'en pas conserver, quand l'expansion serait finie, un ressouvenir plus cuisant: dans la volupté de toucher leur blessure, ils venaient de l'aviver, et le charme des causeries ne se décidant plus à renaître, le lendemain, ils se retrouvèrent plus séparés que la veille.

Puis, les tristesses s'attirent aussi bien que les maux physiques; l'âme éplorée est réceptive à tous les chagrins qui peuvent l'éprouver davantage, comme le corps malade l'est aux germes des contagions qui passent.

Ils s'efforcèrent de ramener l'expansion de cette douce nuitée; mais à mesure qu'ils y tâchaient, la naïve sincérité des abandons leur devenait plus impossible; ils restaient gênés l'un près de l'autre parce qu'ils cherchaient à ne pas l'être. Georges, dès lors, accepta plus volontiers les promenades en mer auxquelles l'invitaient les pêcheurs; s'il hésitait parfois, Pierre l'engageait à les suivre, et se sentait débarrassé de ses contraintes, dès que la barque avait doublé le cap, sous les rochers du phare.