Amis

Part 16

Chapter 163,765 wordsPublic domain

Car elle gardait, au fond, une rassurante confiance dans l'attachement de Pierre, et sans effort se devinait si bien aimée et si ardemment convoitée, qu'elle n'imaginait pas une longue résistance aux appels de la passion... S'il demeurait ferme et si son orgueil d'homme le retenait, elle-même, au besoin, lui faciliterait la faiblesse et se permettrait le premier pas. Il ne convient pas toujours d'être trop fière...

Quant aux amis, rien ne les rapprocherait. A moins d'un manque de dignité si ravalant qu'on ne saurait y croire, leur divorce était sans appel. Dire que la jeune femme en avait de la joie serait trop dire, apparemment; mais on est logique, et la réconciliation du ménage se subordonnait à la rupture des amis. Non, Jeanne n'abdiquait pas sa haine.

Elle se ressouvint de sa sortie théâtrale, et en fut contente.

Mais, retourne, ma mie, aux affaires sérieuses...

Donc, elle partait.

Le calme était nécessaire: elle en eut.

Elle sonna, demanda ses malles et délibéra: car ceci exigeait la concentration. Emporterait-elle les objets strictement indispensables, afin de revenir pour qu'on se jetât à ses pieds? Laisserait-elle ses bijoux, pour paraître désintéressée? La sagesse conseillait cela et la prudence indiquait ceci. Elle se décida à prendre ses diamants et oublier six robes; les bagages seraient moins gros et les intérêts ménagés.

Elle empilait

Soudain, elle eut l'idée d'écrire à Pierre une lettre qu'il trouverait après son départ, comme dans un roman. La fantaisie était séduisante: les proses épistolaires ont tant de charmes pour ces belles!

--Ce serait bête.

Elle revint aux grandes malles et aux petits coffrets.

--Que conterai-je à ma chipie de tante? Ah, tout ceci est déplorable!

Sa lettre d'adieu la hantait; elle n'y put tenir davantage et aligna soigneusement quelques phrases prudentes où tout était dit, mais desquelles l'avocat le plus retors n'eût su tirer le moindre indice de la faute.

Quand ce fut terminé, elle relut, et, regardant l'ensemble des deux pages, elle se souriait de complaisance.

Elle vêtit une toilette de voyage et boucla sa valise.

Décidément, sa lettre était trop longue; elle la froissa et la mit dans sa poche. La voiture était attelée.

Pendant que l'on chargeait caisses et paquets, elle examina le parc, derrière son rideau, avec l'espoir encore qu'on la guettait pour la retenir au passage.

Vite, elle ôta son gant de suède, reprit la plume et traça une seule ligne:

«Adieu. Je t'aime.

«JEANNE.»

Elle cacheta l'enveloppe: «Monsieur le comte d'Arsemar.» Elle remit son gant de suède et descendit.

* * * * *

Pierre avait vu de loin ces préparatifs d'abandon; il restait fixe, avec de grosses larmes entre les cils, et le coeur lui tremblait dans la poitrine.

Oh! De quelle joie navrante il eût donné tous les pardons, si la misérable se fût seulement élancée à son cou, en implorant grâce!

C'est maintenant que tout allait finir, et le malheur prenait une forme palpable: cette voiture, le char funèbre! On allait emporter la morte!

Existe-t-il donc une différence vraie entre les vides laissés autour de nous par ceux qui sont partis, par ceux qui sont défunts? Possédons-nous plus les absents que les trépassés? Le mot qu'on jette aux portières closes est le même qu'on laisse aux tombes: «Adieu!»

Pierre avait toujours frémi dans les départs, car ils étaient pour lui une des manifestations les plus tangibles de la mort.

La voir une dernière fois!

Il se tenait, haletant, sous les feuilles.

Il avait peur de courir vers elle, quand elle paraîtrait, de la prendre aux poignets, de se plonger, de se baigner encore dans ses regards, et de lui dire peut-être, oh! oui, de lui dire: «Demande-moi donc pardon, je t'aime!»

Jeanne ne venait toujours point.

Il attendait: ses genoux claquaient l'un contre l'autre.

--Ma femme!

Il regardait si intensément, là-bas, que des globes de clartés multicolores dansaient devant ses yeux.

--Quand elle sortira, je ne pourrai plus voir... la voir!

Pourrait-il rester là?

--Mon Dieu, donnez-moi la force.

Qu'est-ce qu'une faute, qu'est-ce qu'un crime, devant l'amour? Il l'adorait malgré tout.

Elle parut.

Il eut un éblouissement.

Il tendait son être entier dans un immense effort de la voir davantage: il s'emplissait d'elle.

Elle jeta sur le parc un coup d'oeil circulaire: elle fit un pas et la voiture la cacha.

Derrière la cloison de cette boîte, elle était là! Et lui ne la voyait plus.

--La force, par pitié...

Il sanglotait.

Puis, un choc. Épouvantablement, l'âme se cassa en lui, au choc de la portière fermée.

Il s'appuya contre un tronc d'arbre, et glissa avec lenteur, sur ses jarrets brisés, la tête pendante.

Le cocher cria, et les roues grincèrent sur le gravier.

Il entendit la voiture s'éloigner, et, par la pensée, la suivit à travers la courbe des allées: les vibrations sonores venaient à lui et faisaient dans l'air une chaîne invisible qui le rattachait à l'aimée: un lien encore, le dernier!... Plus loin... Le lien s'allonge, s'atténue, plus encore... On dirait un imperceptible fil de soie, un cheveu, leur ombre, un rêve... Plus rien.

Mais il croyait entendre encore.

Plus rien!

La séparation est consommée.

Pour toujours.

--Jeanne! cria-t-il.

Il se redressa pour courir après elle, et vint comme un fou jusqu'à la grille du parc.

La voiture était loin, là-haut, tache brune sur le grand ruban de la route.

Il s'affaissa sur la borne: son haleine râlait dans sa gorge; les larmes tombaient sur ses genoux.

Desreynes aussi guettait. Il venait de s'élancer à la poursuite de son ami, et, le voyant là, sur ce coin de pierre, anéanti, il s'arrêta près du fossé.

Les champs se recueillaient dans le silence du soir.

Arsemar devina un homme, et regarda: il vit cette face vieillie, Georges!

D'un bond, il fut debout, et, désespérément, il se tourna encore du côté de la route. Elle était nue.

Seul au monde!

Il leva au ciel ses mains frémissantes: Georges se précipita pour le soutenir...

Alors Pierre, éclatant en sanglots, tomba dans les bras de son ami:

--Ah! Pitié... Ne m'abandonne pas!

DEUXIÈME PARTIE

A DEUX

I

Et ainsi la jouissance s'évanouissait soudain dans l'horreur, et l'idéal du beau devenait l'idéal de la hideur, comme la vallée de Hinnom est devenue la Géhenne.

EDGAR POË.

--Viens, dit Georges, donne-moi ton bras: il ne faut pas rester ici.

Pierre se laissa mener et rentra dans le parc.

Les jardins et la maison avaient l'air d'une salle trop grande et vide; il semblait qu'on avait retiré de là quelque chose d'accoutumé, et que tout était nu; les murs dégageaient du silence; les arbres, sous leurs feuilles, s'allongeaient, comme dépouillés, avec une immobilité si morne qu'on les eût dits gelés dans leur printemps; le ciel rose versait à l'âme un froid d'hiver.

Georges ne savait où conduire son ami.

Pierre suivait, dos courbé, en s'appuyant; il serrait de ses doigts la manche de Desreynes, dans la crainte indécise qu'on ne l'abandonnât de nouveau; il trouvait si bon d'avoir là un vivant qui pût lui parler! Il se tenait tout contre lui, et goûtait un bien-être de convalescent à ne plus rester seul; il était si profondément épuisé d'émotions et de souffrance, si faible, que l'effroi de la solitude excluait les autres sentiments.

Il avait oublié le crime, et donnait une reconnaissance naïve à celui qui voulait bien lui témoigner de la bonté, comme s'il n'eût aucun droit à rien, depuis qu'il était misérable.

Il venait de retrouver une consolation, un appui moral, une sympathie inespérée: non plus l'amitié, car elle doit, mais la charité. Cet homme était pour lui un passant autrefois connu qui le recueillait maintenant par pitié et lui prêtait un coin bienveillant de son coeur.

Certes, il ne formulait pas ces subtilités maladives; mais il les subissait physiquement: sans doute parce qu'il avait cru Georges perdu pour lui, et que sa tête fatiguée n'était plus capable de réformer les impressions reçues.

Il se cramponnait avec un égoïsme de fou à cette compagnie de salut...

Cet état de rêve dura longtemps, et fut pour Arsemar un calmant répit à ses tortures.

Enfin, son esprit devint plus lucide: il reconnut Georges, ainsi qu'on reconnaît, en s'éveillant, une patrie jadis chère et bien longtemps quittée.

Desreynes le sentit revenir à lui, et, prenant la main de son frère, il le regarda d'un oeil si chargé de prière et d'amour, que l'autre y retrouva d'un coup le drame entier de son désastre, et en même temps le réconfort d'un impérissable attachement.

--Ami, ami, que je suis malheureux!

--Mon pauvre Pierre... Pardonne-moi...

--N'en parle pas, s'écria le désespéré en lui fermant la bouche avec sa main... Ne rappelle pas...

--C'est moi...

--Je t'en supplie...

--Je t'aimais pourtant bien, et je t'aime encore plus.

Une vierge frissonne ainsi aux premiers mots d'amour: Pierre entendit cette phrase avec une volupté d'âme que seuls connaissent les mystiques; son agonie se réchauffait dans l'effusion d'une tendresse reconquise, et son coeur fermé se rouvrait pour la douceur de vivre à deux. On ne le délaissait donc pas, lui, le banni éternel, qui s'était vu dévoué aux angoisses d'un exil sans fin, dans ce monde et dans l'autre, si l'autre existe!

On se rendait à lui, on l'aimait!

Il éprouva une joie si pure, que pas un vent de rancune ou de jalousie ne plissa pour cet instant la sérénité de son rêve. Lorsqu'on est trop près de la mort et que l'on ne meurt pas, c'est la haine qui meurt.

L'heure qui s'écoula fut tristement délicieuse pour tous deux: ils se revoyaient comme à la suite d'une absence longue d'années; on eût dit que des événements nombreux les avaient séparés, qu'ils s'étaient pleurés l'un et l'autre, et se rejoignaient après en avoir abdiqué l'espérance.

Pierre, pendant cette heure, ne pensa presque plus à Jeanne, et pas une fois aux trahisons.

Les douleurs de l'homme, si vivaces qu'elles puissent être, sont comme des bêtes et veulent dormir; parfois, elles nous oublient plutôt que nous ne les oublions, et s'assoupissent en nous pour le temps d'un espoir qu'elles égorgeront au réveil; nul, en fût-il mort, n'a souffert sans cesser de souffrir.

Pierre était docile comme un enfant; et Georges, qui se souvenait de son crime et de son devoir, se faisait doux comme une mère.

Jusqu'à ce jour, devant la supériorité d'Arsemar, il s'était senti le moins puissant et le plus jeune; bien souvent ses fantaisies s'étaient soumises à la raison du grand aîné, sans que cette déférence coûtât rien à son amour-propre. Mais les rôles se renversaient maintenant, et Pierre anéanti avait besoin d'un guide. Il faudrait dorénavant réfléchir pour les deux, être chef de famille, donner la sagesse du père et la caresse de la mère...

Un domestique les aborda, et, feignant de se tromper, déclama: «Madame est servie!»

Desreynes eût voulu écraser le valet: Pierre, brusquement, pâlit et retomba dans la réalité: Jeanne revint en lui.

--Elle est bien loin déjà, songea-t-il.

Il la vit dans son wagon, blottie près d'un coin, avec les doigts croisés sur sa ceinture, et les paupières entrouvertes: sa petite tête s'inclinait coquettement. Comme elle était jolie, la mignonne reine! Elle n'existerait désormais que pour les autres, et lui ne l'approcherait plus, ne l'apercevrait plus... Hélas!

--Viens, dit Georges.

--Pourquoi faire? je n'ai pas faim.

--Sois raisonnable, viens.

Pierre céda; mais quand il entra dans la salle, il suffoqua, et, dès le premier service, il se sauva de table en sanglotant dans ses mains jointes.

Georges le suivit.

Le soir allait finir, un soir de guerre: des panaches rutilants se balançaient, en marche calme, sur la crête des collines palpitantes; le ciel frémissait comme un étendard brodé d'or; Vénus étincelait au cimier d'un casque; et l'horizon, hérissé d'arbres, cheminait à contre sens des nuages, comme une armée qui se déploie. Un monde de force et d'espérances resplendissait dans ces clartés, et l'on imaginait des fanfares de cuivre éclatant dans l'air rouge et sonnant pour de poétiques croisades.

Mais voilà que, par degrés, le charme se muait: les nuages, déchirés, dispersés sous un choc invisible, pendaient en lambeaux: un incendie, là-bas, brûlait des villes inconnues; des bandes de pourpre et d'ocre tailladaient le bas du ciel, et les collines refroidies devenaient, d'instant en instant, plus violettes et plus sombres; Vénus avait monté, l'étoile du rêve s'en allait; les belles armées étaient mortes et le firmament alourdi se glaçait d'un grand bleu funèbre.

Pierre contemplait sa vie dans le couchant; son dernier jour de bonheur et son premier jour de misère s'éteignaient avec ce crépuscule. Une plaque jaune encore luttait sinistrement contre la nuit. Oh, la retenir, cette lueur agonisante, suprême adieu des temps qui ne reviendront plus!

Georges alla chercher un manteau pour en couvrir son frère, et s'assit à son côté.

--Que je suis malheureux! Tu ne m'abandonneras pas, dis?

--Non, répondit Georges en se rapprochant.

Pierre se pressa contre lui, dans une attitude d'enfant qui veut dormir.

Ils demeurèrent muets dans le temple de la nuit.

Desreynes dit enfin:

--Nous quitterons cette maison, n'est-ce pas?

Arsemar consentit d'un geste de tête.

--Et nous irons loin?

--Oui, bien loin!

--Demain, veux-tu?

--Je veux bien.

Ce fut tout, et chacun rentra dans sa tristesse.

Puis:

--Tu as froid?

--Non... Oui, j'ai froid.

--Nous allons rentrer, maintenant?

Georges se leva; Pierre suivit.

--Mais, moi, je ne peux pas... remonter, là-haut, dans... la chambre.

--Tu prendras mon lit.

--Et toi?

--Ne t'occupe pas, j'ai donné des ordres.

--Georges, mon Georges, je suis bien malheureux!... Qu'est ce que nous avons donc fait de mal pour souffrir comme cela?

Quand ils furent dans la chambre de Desreynes:

--Est-ce que tu vas me quitter déjà?

--Non, je reste.

--Ça ne t'ennuie pas trop?

--Peux-tu croire? Ce qui me désole, Pierre, c'est de te voir ainsi, c'est de songer que par moi, par mon crime...

--Tais-toi! Tu ne veux donc pas me laisser oublier... Être mort!

Georges s'assit en face de lui: il revit derrière les rideaux, comme au jour de l'arrivée, la lune. Il se souvint de la veillée troublante...

Voilà donc où on l'avait mené! Deux mois avaient suffi; à son tour, il ne pouvait croire. Il était pourtant bien accoutumé à son remords, mais en se retrouvant dans un cadre où, pour la première fois, il avait senti passer l'inadmissible soupçon du mal, il espéra qu'il achevait un songe... Non! La victime était là, épave affalée!

--Misérable!

L'infantile douceur de son ami le plongeait plus avant dans l'horreur de sa faute, et parce qu'on ne lui reprochait rien, il se maudissait, sans chercher comme hier une lâche consolation dans sa colère contre la femme. Pourrait-on supporter sa présence, demain?

L'avenir? Le drame commençait à peine, et chaque jour, chaque heure allaient ballotter leurs deux âmes dans un tourbillon d'angoisses fluctuantes, au hasard, sans repos, toujours...

--Veux-tu que je te laisse dormir? dit-il enfin.

Pierre accepta: car son mal venait de changer, et maintenant il souhaitait d'être seul.

Dans cette chambre où logeait son hôte, parmi ces meubles, au milieu de ces objets intimes, il éprouvait un malaise indéfini qui graduellement se précisa: devant Georges seul, il avait pu hors-mettre le coupable pour l'ami; mais dans ce cadre de boudoir, mille riens indiquaient un homme: un homme, et ce n'était plus l'ami, mais l'autre!

Encore assis dans le fauteuil où on l'avait laissé, et la tête immobile, il regardait tour à tour les choses éparses; celles qu'il fuyait le renvoyaient à d'autres, et chaque détail évoquait dans l'âme une image cruelle: là, elle était venue, là on l'avait désirée, là on avait rêvé d'elle, avant, après; et ce lit, où peut-être... Sans cesse ce lit le rappelait. Il tourna sa chaise pour ne plus voir, mais dès lors il n'eut plus en lui d'autre vision.

Ces meubles semblaient avoir gardé une vie, celle de l'absent, et ne pas vouloir s'en dégager: il s'anuitait chez eux, chez lui, lui, l'autre! Lui et elle! Il était, dans cette chambre, l'intrus quasiment ridicule qui oublie quand tout se souvient. Oubliait-il?--Elle et lui! Il les voyait défiler et courir. Obsédé, il chassait les fantômes, et plus il les chassait, plus sa fièvre croissante l'entraînait dans leur ronde. Elle! Il les entendait derrière son dos, il les voyait.

Vraiment, il les connaissait trop et c'était un supplice! Il eût souffert d'un passant moins que de celui-là, qu'il possédait comme lui-même, dont les moindres gestes lui étaient familiers, dont la voix habitait son oreille, dont le sourire martyrisait sa vue. Son esprit, en dépit de tout, s'abstrayait sur des tableaux d'amour qui se multipliaient autour de lui. Il assistait. Il perçut distinctement un bruit de baisers... Ah! Plus d'ami!

La jalousie le dévorait.

Lui et elle: voilà tout!

Là, présents, derrière lui, présent.

Il retourna son siège vers le lit.

Il la connut alors, la rage haineuse de l'homme dépossédé, et ce fut l'heure de la bête.

--Il me l'a prise!

Arrière les pardons, la soif de pitié, les abattements, les douceurs veules! Un homme a volé un homme. La passion crie.

--Il savait bien que je l'aimais, que je l'adore, que je ne peux pas vivre sans elle! Dire qu'il me l'a prise!

... Prise, enlevée pour ma vie, comme une fille, là, dans ma maison, chez moi, sous mes yeux! Lâche! Il crispait ses doigts vers ses tempes.

--Misère! Dire qu'il me l'a prise! Et moi, je l'accueillais, je le choyais! C'est lui qui a fait cela! Lui que pendant quinze années j'ai chéri comme mon enfant! Il était mon fils! Il m'appelait sa conscience! Ah, du propre! Sa conscience! Traître, assassin!... Car, c'est vrai, c'est vrai, il me l'a prise!

... Comme cela, pour un caprice, pour jouer, pour l'avoir! Une de plus! Il savait bien qu'il me tuait! Mais l'égoïsme de ce monsieur demandait cette femme, et on me l'a volée! Combien lui en faut-il? Et ils ont monté là!

De son bras tendu il montrait la couche: les couvertures descendaient à longs plis calmes; la masse du lit se perdait sous une ombre blonde, dans la placidité des choses où se garde le secret des événements accomplis.

Il se leva, les poings fermés, pour se ruer sur ce mystère inerte, maudit, mais il retomba en pressant ses pouces sur ses yeux.

--Moi, je n'avais qu'elle au monde, moi!

Alors il pensa à Jeanne, à elle seule, à l'absente de toujours, à celle qui, comme Lénore, s'appellerait «Jamais plus».

Il s'abîma dans son regret, son vain désir, son amour veuf; puis, remontant aux causes, il la contempla perverse et menteuse, et encore les revit tous deux.

Cette fois, il voulut quitter le lieu sinistre: qu'avait-il eu besoin de venir là? Existait-il sur la terre un coin qu'il dût fuir davantage? Cet antre de leur crime et de sa misère, l'y avait-on amené par pure sottise, ou pour le torturer?

Il empoigna le flambeau et sortit.

Il traversa les corridors muets, et monta l'escalier d'un pas lent; l'écho de sa marche emplissait la maison endormie; son ombre, à côté de lui, glissait sur le mur; la nuit avait ici la sonorité des ruines.

Devant la porte de «leur chambre», il s'arrêta, puis, il continua son chemin. Il arriva dans la bibliothèque, dont les hautes vitrines luisaient à la clarté de son bougeoir: seul, droit, dans la vaste salle aux angles obscurs, il sentit sur ses épaules le froid du silence; il redescendit. Il vint dans le salon, dont la richesse et le luxe féminin l'offusquèrent; dans la salle à manger, où le drame du matin ressuscita dans les demi-teintes brunes; à l'office, où l'on avait ri; dans la serre, où Jeanne allait si souvent lire et causer: partout le spectre! L'homme était exilé chez lui.

Alors il se réfugia dans son cabinet de travail.

Il ouvrit le secrétaire et en tira ses papiers intimes, les amulettes de son rêve: qu'était-ce, sinon les souvenirs de Jeanne et des lettres de Georges? Eux seuls avaient fait son bonheur, et la vie de son âme se résumait en eux. D'un oeil sec, sans pitié ni pardon, il considéra ces débris des vieux jours: notes de jeunesse, menus cadeaux du temps des fiançailles, leurs billets, ses rubans, le cahier bleu, une fleur d'oranger gardée de sa couronne, chers bibelots, tout le passé, tout le néant! Il prit au hasard une feuille qu'il alluma à la flamme de la bougie, et la jeta dans la cheminée; il prit une autre feuille, et puis une autre feuille. Il s'assit et se pencha vers le foyer, empilant sur ses jambes les chères reliques qu'il jetait l'une après l'autre dans la flamme; il les regardait se consumer, plein d'un calme fiévreux, et le feu rouge flambait, éclairant sa face.

Le suicide dura des heures.

II

Il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.

_Prophétie de Gwench'lan_.

--Comment va-t-il me voir aujourd'hui?

Desreynes alla humblement frapper à la chambre, écouta, frappa de nouveau, et se décida à entr'ouvrir la porte. En voyant la pièce vide, il eut peur et se précipita à travers la maison; il trouva enfin celui qu'il cherchait, vivant, penché vers un tas de cendres refroidies. Il comprit et s'arrêta sur le seuil, sans rien oser dire.

Pierre, en l'apercevant, reçut au coeur un brusque coup: lui, l'amant! Cette fois, c'était l'amant!

Il le contempla en silence pendant une minute entière, durant laquelle Georges, immobile contre la porte, la main posée au bouton de la serrure, anxieux, sans pouvoir avancer, sans vouloir reculer, sentant qu'on le jugeait, attendit.

Il semblait si profondément accablé que Pierre en fut ému.

La pitié parla aux colères. L'affection n'était donc pas morte?

La jalousie et l'affection luttaient. L'homme ne détruit pas en un soir ce qu'il a dressé en quinze années de patience et d'amour. Était-il donc possible que ce fût celui-là! Non, un autre, son image, sa bête, sans le consentement de son coeur! Le coeur n'était revenu que pour pleurer sur le forfait, trop tard, mais pur encore, et s'offrait maintenant dans le remords, pour l'expiation. Le même malheur les avait frappés tous les deux et chacun en avait sa part; frères jadis dans l'espérance, ils étaient aujourd'hui frères en désespoir. Dans sa forte bonté, Pierre oubliait un peu son mal pour prendre en compassion le mal de son ami: il conçut le sentiment d'avoir été injuste cette nuit, trop sévère pour une victime qui souffrait comme lui, et se ressouvint que la misère aigrit notre pensée et fait nos jugements iniques... Et puis, il l'aimait, malgré tout!

Il se leva et vint à lui; Georges apprit qu'il était sauvé.

--Pauvres nous, dit Pierre, quelle vie sera la nôtre!

Ils s'embrassèrent: ce pardon raisonné transporta Georges d'une telle ivresse, qu'il eût voulu en ce moment avoir cent mille vies pour les donner d'un coup et reprendre sa faute. Pierre eut, dans le commencement de cette étreinte, un bref ressaut de ses rancunes; mais quand il en sortit, la paix était rassise en lui.