Amis

Part 15

Chapter 153,771 wordsPublic domain

Jeanne commençait à trouver qu'on le prenait de bien haut avec elle, et éprouvait un étonnement désagréable à se voir si peu redoutée.

Elle se dominait moins déjà qu'aux premiers instants de l'entrevue et en oubliait parfois le tutoiement, que sa perversité cherchait avec tant de plaisir à disperser au long des phrases.

--Je pensais vous avoir fait part de mon intention,--bien arrêtée, je vous assure,--de tout déclarer, si vous vous retiriez...

Desreynes haussa les épaules.

--Vous n'y croyez pas, mon cher? Vous avez tort.

--Rassurez-vous, je vous sais capable de tout; mais vous êtes plus dépravée que sotte, et...

--Soyez poli, par grâce.

--Avec vous?

--Avec moi! s'écria-t-elle, indignée. A qui pensez-vous parler? Vous avez pris un maître, mon cher, et non une maîtresse!

«Voilà qui est bien dit», songea-t-elle; son éloge lui rendit des forces.

--Tu m'as prise, tu me garderas... Oui, tu me garderas! Et si tu pars, je te suivrai.

Elle croisa les bras sur sa poitrine, et, la tête haute, les yeux flambants, se campa devant lui.

Le suivre! Cela, elle le ferait!

Georges, à ce défi, eut un vertige de sang.

--Si vous l'osiez, misérable poupée, vous voyez ces deux mains-ci, elles vous étrangleraient sans pitié.

Il marchait contre elle, menaçant.

--Ne l'oubliez jamais, si vous tenez à votre vie!

Jeanne recula devant la fureur des doigts crispés qui se tendaient vers elle, et tremblante, elle balbutiait avec une ténacité d'enfant:

--Si! Je vous suivrai!

--Elles vous étrangleraient, vous dis-je!

--Laissez-moi!

La jeune femme, acculée au mur, se garait derrière son coude.

--Lâche!

Brusquement elle se révolta et rabattit les mains.

--Vous me faites peur, peut-être? Il en faudrait d'autres que toi, et les phrases de feuilleton te vont mal, mon pauvre ami!

Elle revint au milieu de la chambre, provocante à son tour.

--Mais battez-moi donc, vous en mourez d'envie!

Et comme il se taisait:

--Quand tu m'aurais tuée, si seulement tu en as le courage, Pierre connaîtra-t-il moins la vérité?

--C'est moi qui la dirai.

--Avant toi!

--Parlez donc, et l'on apprendra quel rôle vous avez joué!

--Eh bien, oui! Je t'ai séduit; mais, tu peux t'en vanter, on ne le croira pas.

--Osez-vous être fière de la confiance qu'on place en vous?

--Oui, car elle me vient de gens qui valent mieux que vous.

--Et qui savent, n'est-ce pas, que vous êtes vertueuse, incapable de les tromper?

--Certainement, monsieur, ils le savent!

Georges ne put s'empêcher de rire.

--Ah! Riez encore une fois, c'est la dernière, et prenez garde!

Et elle sortit en faisant claquer la porte derrière elle.

Il lui sembla qu'elle sortait vaincue, pour avoir, d'un seul mot, prêté au ridicule: cette honte suffisait à maintenir sa colère dans un état d'exaspération folle, et l'y maintint.

Rien n'était plus ondoyant que cette femme, qui se prétendait immuable. Ces natures en qui la pensée n'est qu'une émotion réfléchie, une secousse nerveuse un instant prolongée, ne s'en passionnent que davantage pour leurs songeries passagères et les étreignent avec frénésie, comme afin de les épuiser avant de les échanger pour d'autres.

Jeanne avait compris irréfutablement que cet homme n'éprouvait pour elle que de la haine et du mépris. Elle s'était donnée sans que l'on en gardât un souvenir heureux, et la possession de son corps n'avait laissé que le dégoût. Existe-t-il au monde une insolence capable, plus que celle-là, de flageller une femme jolie et qui fait profession de se voir désirée?

Que d'ambitions écrasées d'un coup!

Non seulement personne ne ployait devant elle, mais on riait. Elle était bafouée pour une phrase inepte; dans son courroux elle en ruminait de vengeresses, qu'elle s'indignait de n'avoir pas trouvées tantôt. Elle reprenait le dialogue, et y faisait siffler de stridentes incises dont elle cravachait son interlocuteur; mais ces triomphes muets, sans témoin ni victime, lui rendaient plus insupportable encore l'humiliation de sa déroute passée. Elle s'insultait, puisqu'elle seule était là pour entendre, et se criait ces vérités que nous ne permettons qu'à nous-mêmes.

Mais il viendrait une revanche! Elle pouvait avoir donné à rire, mais ceux-là du moins étaient bien imprudents, qui n'avaient pas su résister à leur envie! Elle inventerait le châtiment.

Tout à cause de Pierre, et de cette sotte amitié. Poseurs!

Eh bien! C'est en cela qu'on les frapperait, puisqu'en cela était l'origine des tourments et des avanies.

Le meilleur moyen? Tout dire!

On verrait où conduisent les hilarités malencontreuses. L'un veut cacher, l'autre ignorer: donc, au grand jour! Qu'en arrivera-t-il? Eux, séparés à jamais: bien, ils l'ont mérité. Elle? Est-ce que Pierre ne l'adorerait pas assez pour venir à genoux la supplier d'accepter son pardon? D'ailleurs, en parlant la première, elle conterait les choses à son gré: circonvenue, séduite, obsédée, sa pauvre force de femme avait résisté pendant des mois, sans rien dénoncer d'un attentat qui, dans les illusions d'amitié, eût désolé celui qu'elle aime; surprise enfin, elle avait chassé le traître qui, sur son ordre, se sauvait maintenant. Par Dieu! Une femme adultère a toujours raison, quand elle vient déclamer sa faute!...

Ah, l'on avait ri!

* * * * *

Pendant que Jeanne s'abandonnait à sa fougue d'emportement, Desreynes allait à la rencontre de son ami et le rejoignait bientôt.

--Les dénonciations continuent. Lis cela... Je sais aujourd'hui d'où proviennent ces turpitudes: elles sentent le plumeau. Barraton m'a rapporté des causeries de valetaille qui m'instruisent sur la source du mal. Nous allons nettoyer l'office, mon Georges! Le difficile est de procéder sans que Merizette soupçonne le motif du balayage. Tu m'aideras... Mais dis-moi, à propos, tu pinces les soubrettes, mon gentilhomme? Qu'est-ce donc, cette histoire de Louise?

Le prévenu avoua qu'un jour, sans savoir comment...

--Et Merizette vous a vus? Quoi d'étonnant qu'elle ait sermonné cette fille. Ah, parlons d'autre chose, tiens!

Mais aucun des deux ne parla plus. Enfin:

--Quelle misère, mon pauvre Georges, et qu'on a donc de peine à garder son bonheur! Il faudrait vivre dans une île, loin de tout; chercher un coin de terre où l'on s'enfermerait avec ceux que l'on aime. Car on ne peut user sa vie à effacer les hommes!

Cette confiance caressante faisait la plus cruelle affliction de Georges. Arsemar se méprit sur son air attristé:

--Vas-tu te désoler plus que moi d'un blasphème qui passe? Oublions, je suis béni quand même!

Il prit le bras de Desreynes en s'inclinant vers lui: le frôlement de telles vilenies lui laissait un besoin de se laver le coeur dans l'expansion de ses rêves.

--Tu ne sais pas, toi, ce que c'est qu'un amour comme le mien, quel refuge et quelle douceur! Tu te dépenses en amourettes et tu n'as pas connu le repos des tendresses profondes. C'est si bon, de donner sa vie! On ne la possède jamais aussi bien qu'en la livrant tout entière. «Etre deux, n'être qu'un!» Sans mystères, sans énigmes, avoir deux coeurs comme un seul livre ouvert dont on voit en même temps les deux pages, et lire ensemble, lire jusqu'à la mort... Oui, tu diras que Merizette et moi avons des âmes dissemblables; mais tout se fond dans l'amour, et je vaincrai la résistance de ses froideurs parce que j'ai plus de foi qu'elle n'a de doute. Si parfois quelques nuages brouillent notre ciel, comme aujourd'hui, la paix qu'on retrouve en rentrant n'en paraît que plus délicieuse...

--Voilà donc celui, pensait Georges avec angoisse, que l'ineptie du monde appellerait un sot, si le monde savait, et l'entendait.

--Vrai, veux-tu que je te dise? J'ai des instants de folie, et je me trouve si heureux, que souvent je suis obligé de faire un effort pour croire que c'est bien moi qui marche ou qui m'assieds. C'est idiot, c'en est là. Je _m'envie_! Est-ce que tu comprends? Je comprends tout juste, moi; mais je m'envie!

Et Pierre éclata d'un beau rire qui sonna largement dans l'air frais du matin.

* * * * *

Deux heures plus tard, on déjeunait; Jeanne ni Georges ne disaient mot.

--Ma mignonne, auras-tu, ce soir, une bien belle robe pour éblouir toutes les sous-préfètes de la terre?

--Je n'irai pas.

--Vraiment... Pourquoi, chérie?

--Parce que.

--Encore faut-il?...

--Ça m'ennuie.

--Bien, mon enfant, n'en parlons plus. Tu es nerveuse, ce matin?

--Moi, pas du tout.

--Nous aurons donc le regret de te laisser seule, car nous devons nous rendre à cette réunion, Georges et moi.

--Allez-y, puisque vous êtes mariés ensemble.

--Tu es jalouse?

--De qui?

La conversation tomba. Jeanne piquait violemment sa fourchette sur la porcelaine et faisait autour d'elle un cliquetis de métal.

Desreynes, que blessaient ces airs d'importance, affecta de n'y donner aucune attention, et s'efforça de causer calmement de choses indifférentes. Un tel jeu ne pouvait produire en la jeune femme qu'un déplorable et dangereux résultat. Cette tranquille intimité entre les deux amis, cet abandon pour une soirée, et, par-dessus tout, cette sérénité chez un homme qu'elle avait menacé, chaque chose et chaque idée l'exaspéraient davantage.

Elle rageait pour son plaisir, et n'avait pas minaudé une colère dans le dessein d'être intéressante, mais elle fut choquée qu'on s'y intéressât si peu. Son mari lui-même semblait s'associer aux provocations de Desreynes: étaient-ils déjà ligués contre elle, et Georges exerçait-il sur l'autre un ascendant plus puissant que le sien? Elle y pensa, dans son pessimisme provisoire. Que son ennemi le plus haineux s'acharnât à détruire l'estime et l'amour d'Arsemar, c'était logique; qu'il y parvînt, c'était possible: alors, on la planterait là, comme une niaise!

«De quoi s'occupaient-ils avant le repas, enfermés tous deux dans le cabinet du comte, où trois domestiques furent appelés tour à tour? Une enquête?»

Elle regarda son mari, qui, rencontrant ses yeux, lui sourit.

--Il n'a pas l'air... Mais cela ne prouve rien. Pourquoi ne serait-il pas horriblement dissimulé? Les hommes ont toujours un vice secret, et celui-là qui ne montre que des vertus doit cacher quelque chose...

Jeanne, en ce moment, ne déduisait pas les sottises l'une de l'autre, avec cette précision lente qu'elle affectionnait tant; mais l'habitude de raisonner sans fin mène à raisonner sans effort, et presque malgré soi; sa logique accoutumée lui jetait les affirmations sur les inquiétudes, avec la rapidité de la colère, et lui échafaudait comme en un songe une hypothèse de complot: on la jouait, on allait la jouer.

--Prenons l'avance!

Mais, comment? Mme d'Arsemar cassa un verre en le posant trop fort. Elle supputait toujours.

Pierre disait alors, fort à propos:

--Il faudrait posséder la raison absolue, ou ne pas se mêler de penser. Nos méditations ne nous mènent souvent qu'à l'erreur et nos vertus qu'au mal, comme parfois nos vices nous conduisent au bien. Notre folie a toujours quelque sens; notre sagesse est toujours à moitié ivre.

Jeanne était dans une situation d'esprit à prendre la phrase pour une injure personnelle; quand nous nous absorbons dans un calcul intime, les passants en causent avec nous, et si leurs mots de hasard ont l'irrévérence de tomber pour nous contredire, nous voilà aussitôt raffermis dans notre idée première. Il n'en fallait pas tant pour que la raisonneuse fût conquise à la justesse de ses arguments...

«A coup sûr, Georges n'a rien avoué, mais qu'a-t-il dit? Cet interrogatoire de cuisine?... Décidément, c'est un répugnant personnage. Oui, mais on trame quelque chose contre moi. Pour me fermer la bouche, sans doute? On verra bien. Où en sont-ils? Il faut savoir.»

Mais comment? Toujours cette sujétion de l'inabordable... Ah, de l'audace!

--Que prépariez-vous tantôt de si mystérieux, pour convoquer chez vous toute mon antichambre?

Arsemar fut tellement embarrassé, qu'il le laissa paraître et ne sut que répondre: son attitude et son silence fixèrent les défiances de Jeanne.

--Eh bien?

--Rien, ma chère enfant, ne t'occupe pas de cela.

La résistance était impertinente.

--Je croyais pourtant être un peu la maîtresse ici.

--Tu l'es, mais crois-moi, ceci ne te regarde pas.

--Ne me regarde pas! Tu deviens presque insolent. A quelle école?

--Tu prends mal les choses...

Georges ne se contenait plus.

--Laisse donc, Pierre... Tu disais, lorsqu'on t'interrompit...

--N'interrompez pas vous-même.

--Ma Jeanne, tu es souffrante?

--Ne peut-on se mêler à votre conversation sans avoir l'air malade?

--Tu n'es pas gentille, ce matin, Merizette.

--Tu m'agaces, avec tes noms ridicules.

--Voyons, je ne répondrai plus, calme-toi.

--Je suis calme, mais je n'aime pas qu'on se moque de moi.

--Personne...

--Vous deux! Encore un coup, veux-tu me dire ce que vous complotiez là-haut?

--Ma chère...

--Non? C'est bien, je le saurai par d'autres.

Elle sonna: le domestique était bien près, sans doute, car il parut aussitôt.

--Retirez-vous, fit Pierre... Tu n'es pas raisonnable: vas-tu mêler des gens à nos affaires?

--Tu les y mêles bien, à commencer par monsieur!

--Georges n'est pas un étranger ici.

--On le regrettera.

--Que veux-tu dire?

--Oh! Monsieur me comprend.

Desreynes, pâle, sentait la foudre; il voulut arrêter Arsemar, et celui-ci, afin de clore, dit simplement:

--Tu es peu aimable pour le dernier jour de notre ami.

--Notre ami... Tu me fais rire! D'abord, il ne part pas.

--Mais si, ma chère, demain.

--Non! cria-t-elle en frappant du poing.

On se taisait, elle dit:--Je ne veux pas!

--De quel droit?

--De quel droit! Tu n'as donc rien compris?

--Madame... murmura Georges suppliant.

Elle aussi était toute blanche.

--Ah, tant pis, c'est trop tard!

Pierre les contemplait, stupide, et sans savoir encore.

--Eh bien, oui! s'écria Jeanne en se levant, droite, blême. C'est mon amant!

--Tu mens!

Tous trois étaient debout.

--Georges, parle...

Rien...

Arsemar vit Desreynes tremblant, le front baissé.

--Oui! Oui! Oui! mon amant!

Elle s'en alla.

VII

--Mais cela est invraisemblable, monsieur!

SOTTISE HUMAINE.

Pierre la regarda sortir: et, quand elle disparut, il s'écroula sur sa chaise, contre la table, la tête dans ses bras, et Georges restait debout.

Ils demeurèrent ainsi dans le silence.

Pas un sanglot.

La vie s'était effondrée sur eux; toutes les choses semblaient mortes autour.

Ni l'un ni l'autre ne pensaient; ils étaient rentrés dans le néant.

Le monde venait de finir.

Pas un geste; ils s'engourdissaient dans l'immobilité des statues.

Cela dura si longtemps, que les domestiques, derrière les serrures, s'impatientaient de ne plus rien entendre.

Georges, enfin, voulut s'approcher de son ami et lui toucha l'épaule; l'autre frémit de tout son corps et le repoussa doucement.

Alors, Georges s'en alla aussi.

Comme il ouvrait la porte, il perçut le bruit de pas qui se sauvaient dans le couloir, et des rires étouffés.

Pierre savait, mais il ne croyait pas encore.

Quand il releva la face, il vit la chambre vide, nue, muette, grandie.

Les murs s'écartaient de lui.

La table en désordre indiquait un repas interrompu.

Une chaise était renversée.

Personne ne s'assiérait plus là.

Seul!

Oh! Bienheureux encore dans leur détresse, ceux qui peuvent, quand l'avenir s'éboule, se réfugier dans leur passé intact! Ne pas renier les heures d'autrefois, et si l'on ne croit plus à la vie, croire du moins qu'on a vécu!

Tous partis...

Quand Pierre se réveilla, il douta, car le doute est la dernière forme de l'espérance.

Il se leva et voulut s'en aller comme les autres.

Ses jambes le supportaient à peine.

Il se retira dans le jardin.

Les arbres chaviraient comme des mâts de navires.

Il s'assit sur un banc, les bras gourds et les prunelles vagues.

Il ne voulait toujours pas croire.

Pourquoi donc l'abandonnaient-ils ainsi? Ah! Pas un ami avec qui l'on pleurerait!

Il resta là.

Personne.

C'était donc vrai?

Il souffrait tant, qu'il s'étonna de souffrir si peu.

Les plus terribles douleurs sont parfois les moins lourdes à porter d'abord, car notre être s'abîme en un gouffre si profond et si ténébreux, si vaste, que l'âme s'y déperd et presque s'y oublie: la complète souffrance veut une précision d'analyse qui demeure interdite à la folie des premiers instants: ces minutes-ci sont vouées à l'écrasement; le plein malheur aura le reste de la vie.

Il souffrait, bien qu'il ne voulût pas croire.

Au bout de plusieurs heures, il entendit, tout près, un pas qu'il ne connaissait point: Georges, qui n'osait avancer...

--Malheureux, dit-il, va-t'en!

Georges s'en retourna docilement, et Pierre vit qu'il sanglotait.

Alors, il crut.

Il regarda le dos de son ami qui s'éloignait: sans haine, sans colère, accablé.

Il faillit rappeler Georges.

Bientôt, il ne le vit plus.

Personne et rien!

Cette fois, il pleura: les premières larmes qu'il répandît depuis bien des années: le prix du rêve!

Était-ce donc possible?

Il n'eut pas un instant d'indignation ni de révolte: il ployait sous le destin, sous une force inexpliquée contre laquelle on ne discute pas, et qui courbait sa volonté après avoir courbé celle des _autres_.

A intervalles égaux, comme les appels renouvelés d'un glas, son coeur, lamentablement, disait: «Seul!»

La journée se passait ainsi.

A la fin, pourtant, il pensa; et lui qui n'avait rien su remarquer des choses, rien soupçonner, rien deviner, comprit tout dès qu'il voulut comprendre.

Le voile était tombé; la raison prenait sa revanche.

Avec une lucidité cruelle, le passé défilait.

Les inquiétudes de Georges, ses longues tristesses, ses départs toujours projetés, sa disparition de la veille, ses fièvres, ses larmes, ses mots inachevés qui voulaient être le commencement d'un aveu; tout lui revenait à la mémoire et chaque souvenir en expliquait un autre. La vérité surgissait, nette, froide, claire, avec une précision subite qui ne laissait dans l'ombre aucun mystère; puis elle s'étalait d'ensemble, comme une carte déployée. Il savait quel jour et à quelle heure Georges avait succombé, sous quelle influence on avait, sans amour, résolu de le prendre, et dans quelle colère on l'avait dénoncé.

Il n'analysait pas: les choses se dégageaient, se montraient, spontanément en quelque sorte, et s'affirmaient avec la sécheresse d'une formule algébrique: devant la solution apprise, son imagination, ou plutôt sa raison, remontait le cours des événements et lui déroulait la vieille erreur de tout son rêve.

Le cadavre de son bonheur ouvert devant lui, il le touchait avec stupeur, pareil à un amant qui assisterait à l'autopsie de la bien-aimée. Rien n'était plus de rien. Et, sans maudire personne, il voyait que l'homme est bien misérable, ballotté parmi les hasards de son impuissance et de ses instincts.

Cette Jeanne, cette méchante et pauvre malade, il la regardait maintenant vivre sous ses yeux dessillés, et se tordre, plus malheureuse encore que criminelle, dans les angoisses de son âme hantée. Il examinait avec effarement cet être nouveau qu'il n'avait jamais connu et qui venait de se révéler à lui.

Car il pensait à Georges moins qu'à Jeanne, comme si elle seule eût été perdue sans recours; entre deux égales tortures d'amour et d'amitié, laquelle donc gémira le plus fort? L'amour tient l'esprit et la chair.

Oui, c'est sur elle qu'il gémissait, la morte, sur elle plus que sur lui-même; et plus il la sentait coupable, plus il la regrettait, parce qu'elle était morte davantage!

Il pensa commettre une profanation, à contempler ainsi les ruines de son culte. Il se sentait presque outrageant envers l'idole tant chérie, pour avoir osé la surprendre dans la nudité de son âme.

Voilà donc ce qu'elle était, hélas!

Lorsqu'on a mis quelque chose en elles et qu'on l'arrache, on souffre comme si on l'arrachait de soi-même: mais n'est-ce pas de nous que nous les arrachons, les divines? Elles ne vivaient qu'en nous, créées par nous à l'image de nos songes et de nos voeux, masquées de notre âme, belles pour nous seuls, et quand elles faillissent, quand elles s'en vont, jetant leur rôle, si nous pensons mourir, c'est que le meilleur de nous vient de se briser dans nos coeurs, et nous pleurons sur nous en croyant les pleurer.

Sous l'idole abolie, un spectre, difforme, grimaçant, Jeanne la vraie!

Cette vision lugubre se dressait avec une véracité si despotique, que Pierre se révolta enfin comme on se débat sous l'obsession d'un cauchemar: le monstre était trop palpable et trop proche; l'homme ne voulait plus croire.

C'est ainsi: on assemble avec peine toutes les preuves de sa misère, on se tue à la rendre indéniable, vivante, présente, et quand la tâche est accomplie, on dit: «J'ai rêvé.»

Il se reprit donc à espérer, d'une foi irraisonnée et machinale; elle s'éteignit bientôt, et un affaissement absolu s'empara de lui, définitivement; sur toutes choses pesait l'inexorable condamnation: «Seul.»

* * * * *

Jeanne, pendant ce jour, avait fort médité.

Après sa brusque déclaration, elle était revenue à sa chambre, dans une crispation nerveuse que son coup de folie n'avait nullement calmée, au contraire.

Elle tremblait de tous ses membres, mais non de peur: ses petites mains remuaient comme des feuilles.

Elle se jeta sur son lit et s'y enfouit le visage.

Peu après, elle descendit en elle, et constata qu'elle venait d'accomplir une sottise.

Elle ne la pardonna pas à Georges, qui l'y avait poussée, et sa rancune s'exagéra devant la prévision des mille désagréments qui ne manqueraient pas de l'assaillir: une existence précaire, désorientée, les tracas d'une situation fausse, les cancans, des procès peut-être, des regrets, des luttes... Il y avait là pourtant bien des choses faites pour la séduire, mais puisqu'elle tenait quelqu'un à qui les reprocher, elle n'envisageait pour l'instant que leurs côtés pénibles. Sa vie était brisée, en somme, pour et par le caprice de ce coureur de gueuses! Elle voulut n'y plus réfléchir, car son emportement redoublait, et l'on avait pour le quart-d'heure un bien autre emploi de son temps.

--Que faut-il, maintenant?

Elle n'était pas assez dénuée de sens pour ne pas concevoir d'inquiétude au souvenir de son mari, qui l'avait toujours tant aimée, entourée de tant de soins et de délicatesses, sauvée de la pire existence pour lui donner le luxe, l'amour, la considération, des bijoux, l'estime, la poésie, pour faire enfin sa religion de celle que l'on traitait ailleurs avec si peu d'égards. Elle avait tout mérité, oui, mais Pierre lui avait tout donné. Elle perdait trop en le perdant, pour qu'un remords ne se mêlât pas à son regret; et comme la désolation de son époux devait être en raison de la tendresse qu'il lui portait, elle se donna beaucoup de remords afin de supposer beaucoup d'amour.

Il ne lui déplaisait pas non plus d'avoir un ample chagrin de son méfait: car notre vanité trouve des joies en nos souffrances même et se plaît à nous les grandir encore, pour la gloire d'être plus sensibles ou plus insensibles que le commun des foules. Indiscutablement, elle avait mal agi: mais, à qui la faute? On l'avait contrainte.

Elle aurait volontiers rétracté son aveu: moins par bonté d'âme, d'ailleurs, que par intérêt bien entendu.

Mais puisque l'acte était consommé, il fallait aviser à l'avenir, et au présent, sans délai!

Regrets, remords, elle repoussa le bagage sentimental, pour discuter son devoir.

--Où aller?

Car, rester, elle n'y pensait pas; le départ s'imposait à elle, ne fût-ce que pour laisser au Merizet le vide de sa perte et le désir de son retour. A Paris? C'est bien tentant, en vérité, mais attendre là-bas, sans relations? Et les médisances? Il était indispensable qu'on ne pût rien lui reprocher... La famille et Lyon?

--Voilà qui sera gai! C'est à Georges que je dois cela.

Mais cette vie durerait peu.