Amis

Part 13

Chapter 133,940 wordsPublic domain

D'Arsemar conta ses émotions de la journée, et les détails de l'audience: Jeanne feignait d'écouter. Elle était absorbée dans la contemplation de son mari, et l'analysait avec une minutie savante, comme si elle eût cherché un changement en lui. Elle n'aurait pas voulu le trouver ridicule, car la femme estime qu'il rejaillit sur elle un peu de dérision, dès qu'on peut railler celui dont elle porte le nom, déshonoré par elle; pourtant Jeanne était taquinée d'ironies. Le mot de Molière la poursuivait; elle essayait en vain de s'en délivrer, comme un enfant que l'on chatouille et qui se sauve sans pouvoir ne pas rire.

--En voilà un, du moins, dont je suis sûre...

Elle fouilla dans sa mémoire.

--En ai-je connu d'autres dont je sois bien certaine?... Non... C'est drôle, on en cite tant... Ah, j'oubliais... Papa!

Elle n'eut pas un instant de pardon pour sa mère: nos fautes nous retirent, pour les fautes pareilles, le peu d'indulgence qui nous restait au coeur avant de les commettre nous-mêmes: on venge la morale en reportant sur autrui la part d'indignation qu'on économisa sur son propre péché.

--Et puis, ce n'est pas la même chose!

Pierre restait beau; elle avait lu, autrefois, le roman d'une femme qui voulut demeurer fidèle à l'adultère et s'écarta de l'époux trompé... C'était un peu naïf; et imprudent, grand Dieu!

--Je commence à être inquiet sur ce pauvre Georges. Quand donc l'as-tu quitté?

--Je ne dirais plus au juste... La sous-préfète est venue. Il lui a fait une cour! J'en avais honte! Quand elle est partie, il l'a accompagnée par le bois, jusqu'à sa voiture.

--Et ensuite?

--Ma foi... Que veux-tu? Il est allé... Je ne sais pas, moi, où il est allé... Il est capable de l'avoir suivie jusqu'à la ville. Si tu les avais vus!

--Tu es une mauvaise langue.

--Maladroite, pensa Jeanne, je balbutie.

Elle se promit de ne prononcer désormais que des phrases mieux assurées.

Au dessert, Arsemar regarda sa montre.

--Ne l'aurait-on pas retenu à dîner?

--Cette pimbêche de Parisienne en fait ce qu'elle veut. Elle donne une soirée mercredi, et ton Georges ira chez elle.

--Mais, son départ?

--Il en est bien question! Les sacrifices qu'on refuse aux amis, on les offre à la maîtresse nouvelle.

--Tu m'amuses, mignonne, lorsque tu philosophes. Il ne m'a jamais parlé d'un penchant pour cette coquette.

--Et si l'intrigue ne date que d'une heure? Sais-tu, toi, ce que l'on peut promettre en traversant un bois?

--Ainsi, tu te figures?

--J'en jurerais.

Elle réfléchit. «Dirais-je vrai en voulant me défendre? Les hommes sont capables de tout. On quitte une maîtresse pour courir chez une autre. Ah, qu'on ne se moque pas de moi!»

Mais sa jalousie fut de courte durée: Jeanne comprit que son amant aurait le coeur trop bouleversé pour se jouer si vite aux aventures d'inconstance: car elle croyait au chagrin dont tantôt souriait sa vanité, maintenant que sa vanité avait besoin d'y croire.

La veillée, ce soir-là, se prolongea fort tard.

--Heureusement, dit Pierre, que le pays est sûr: où Georges peut-il être?

--Auprès de cette femme, va! Tu es trop bon de te créer des soucis pour des gens qui, à cette heure, ne pensent guère à toi.

Elle aussi, pourtant, devenait anxieuse: elle ne doutait plus que son amant rodât sur les chemins, et pour la première fois elle imagina qu'il s'abandonnait à un grand désespoir: elle en fut sincèrement affectée, moins par sympathie pour lui que par crainte des misères qui viendraient gâter leurs amours. Puis, elle s'apitoya complaisamment sur une douleur dont elle se savait la cause: la pitié est tentante, quand l'orgueil nous la paye!

A minuit, Pierre ne pouvait encore se résoudre à regagner sa chambre. Jeanne vint s'asseoir sur ses genoux et le consola du mieux qu'elle put. L'inquiétude de son mari lui pesait au coeur: elle la vit comme un avertissement du remords futur, nécessaire; elle eut l'épouvante, elle eut le regret, et ce fut, pour ce jour-là, le seul sentiment honnête dont, sans mélange, se troubla cet égoïsme.

III

On peut user une fois l'an de sa conscience.

LE ROUX DE LINCY. (_Proverbes_.)

Ils ne se retirèrent qu'après avoir donné l'ordre de laisser toutes les portes ouvertes: Pierre fut souvent réveillé par le rêve des pas qu'il désirait entendre.

Jeanne, en ouvrant les yeux, ne comprit plus.

Qui ne s'est endormi dans les ambitions, pour se réveiller dans les craintes? Sa raison, somnolente encore, laissait plus libre la simple conscience. Peut-être sommes-nous meilleurs à l'aurore qu'au soir, parce que notre belle sagesse a moins discuté nos devoirs.

--Impossible, je n'ai pas fait cette folie, c'est un cauchemar!

L'époux dormait à son côté; longtemps elle le regarda, pleine d'angoisses. Il était trop immobile et trop calme: elle l'avait tué! Elle frémit de voir ses paupières closes, et frémit à la pensée qu'elles allaient s'ouvrir. Elle n'osait bouger, et retenait son haleine; enfin elle eut trop peur et se tourna vers le mur.

Le sommeil ne revint pas: dehors, les oiseaux commençaient à piailler. Elle crut percevoir un bruit de pas qui couraient sur le sable, puis, plus rien. Une heure ainsi.

Vite elle ferma les yeux, car son mari se levait: elle l'entendit descendre à la chambre de Georges, ouvrir la porte: nulle voix. Pierre s'éloignait déjà.

--Mon Dieu, soupira-t-elle, qu'il ne soit pas arrivé de malheur!

Oh, dans ce moment-là, comme elle eût sacrifié les bonheurs défendus pour reprendre le passé!

--Hélas, qu'avais-je donc?

Pierre reparut.

--Personne, dit-il.

--Ne t'effraye pas, mon chéri; il sera resté là-bas.

--Mais il n'y a point passé la nuit.

--On ne sait pas... Si elle avait pu... C'est une mauvaise femme.

Une calomnie est bientôt tombée des lèvres qui tremblent: l'âme souvent n'y est pour rien.

Pierre sella un cheval et partit pour la ville.

Jeanne ne voulut pas demeurer seule; le talon des domestiques, sur les marches et dans les salles, lui martelait le crâne.

Elle mit une robe sombre; elle allait et venait dans la maison, parlait à ses gens avec une douceur inaccoutumée...

Un instant, elle fut persuadée qu'on venait de choquer la porte de l'absent: sans doute, une illusion des sens?...

Elle reçut elle-même les fournisseurs et régla des comptes. Rien ne la distrayait. Vingt fois elle songea à ce bruit entendu. Le besoin de savoir la harcelait.

Elle osa pénétrer chez Desreynes, et le vit, allongé sur le lit, tout vêtu et boueux.

Elle se sauva.

--Seigneur! Seigneur! Qu'ai-je fait?

Elle courut s'enfermer dans sa chambre, car tous les yeux lisaient en elle.

--Et Pierre qui va revenir! Si je m'en allais? Sainte Vierge, sauvez-moi!

Elle s'affaissa, à genoux sur son prie-dieu, et pleura, dans un renoncement de tout effort et de tout espoir.

Sa prière fut sans doute entendue, car le courage renaquit.

--Ne suis-je qu'une poupée? J'ai voulu! Debout!

Elle revint chez son amant et laissa derrière elle la porte entre-bâillée.

Elle n'aurait pas cru qu'un homme, en une seule nuit, pût changer à ce point.

Elle lui posa sa main tremblante sur le bord de l'épaule.

--Georges... Georges...

Était-il mort ou évanoui, pour rester si insensible?

--Georges! Levez-vous! Il le faut.

Il tourna vers elle un regard de néant, et ses lèvres blanches béaient sur les dents serrées; puis, avec un geste d'effroi pareil à ceux qu'on a dans le délire, des deux mains il repoussa l'air autour de lui, comme si l'air eût été imprégné de celle qu'il ne voulait toucher.

--Georges, je vous conjure...

Mais il se mit sur son séant: ses prunelles de fou dardaient une menace furieuse, et Jeanne se sauva encore.

Rentrée chez elle, elle verrouilla la serrure et alla s'écrouler sur un divan.

--Oh, c'est donc si terrible, l'adultère!

Immobile, écrasée, elle attendit. Quoi? Ce que Dieu voudrait.

Les minutes étaient plus longues que des heures: «Que tout soit fini!» Mais, soudain, elle s'effrayait en voyant les instants s'écouler si rapides.

Elle crut que le châtiment venait la prendre, quand les sabots d'un cheval sonnèrent sous ses fenêtres. Pierre! Elle reconnut le pas, dans l'escalier, puis, là, derrière cette cloison... Il frappait...

--C'est moi, ma Jeanne.

--N'entre pas!

La voix lui répondit à travers la muraille:--Personne ne l'a vu, as-tu des nouvelles?

--Non.

Un domestique passa et dit:

--Monsieur le comte cherche M. Desreynes? Monsieur doit être chez lui: j'ai cru l'entendre à sa toilette.

--Je suis perdue! Grâce!

Georges, en effet, s'était levé, et, comme un assassin qui cache les traces de son crime, en hâte, il avait entassé ses hardes fangeuses dans le fond de sa malle et s'était rhabillé.

Assis dans un fauteuil, pâle, morne, la tête inclinée sur le torse, les bras pendants, il somnolait dans une stupeur morbide, quand Pierre parut devant lui.

Il se dressa de son haut, hagard, et retomba.

--Quelle mine as-tu, mon pauvre ami! Voyons, donne-moi ta main.

Mais Georges s'écartait, la face toujours basse; Pierre se pencha sur lui.

--Mon bon Georges, parle-moi. Tu es souffrant, ami? On va chercher un médecin.

L'autre hocha la tête pour refuser.

--Est-il arrivé un accident?... Tu ne veux pas me parler, petit?

Le malheureux saisit les mains de son ami et y colla son front en sanglotant; il releva vers lui ses yeux en pleurs, avec adoration, et, se cachant encore pour répondre, il murmura:

--Plus tard... plus tard...

Il lui baisait les mains; de longues larmes sinuaient sur son visage, et, brûlantes, glissaient entre les doigts d'Arsemar.

--Tu as du mal, mon petit Georges?

Au son de la voix, Desreynes reconnut que son frère était prêt à pleurer.

--Non! s'écria-t-il en se jetant à son cou. Pas sur moi, ne pleure pas sur moi, Pierre, je ne veux pas!

Il roulait sa tête sur l'épaule d'Arsemar, qui le soutenait tendrement.

Si Pierre l'avait interrogé, il aurait vidé tout son coeur; mais, commencer, il ne pouvait pas...

--Rassieds-toi, pauvre cher. Tu es malade?

--Non.

--Tu as de la peine?

--Oui.

--Tu auras reçu de mauvaises lettres?... Une histoire de femmes, encore?

--Oui.

--Reste avec nous, petit! Cela passe, nous te consolerons.

Il se tenait debout, devant le fauteuil où Georges soupirait en s'essuyant les yeux.

--Allons, mon pauvre, un peu de vaillance! Embrasse-moi.

Georges voulut le repousser, puis l'étreignit avec force contre sa poitrine.

Cet abandon le soulageait comme la première expansion d'un aveu; les angoisses de sa tendresse s'abîmaient dans un immense repentir, et en serrant son ami sur son coeur, il croyait y serrer son pardon. Hélas! Lorsque tout serait dit, voudrait-on lui permettre encore cette étreinte? Il s'y plongeait une dernière fois, avant d'en être arraché pour toujours, et, sentant la poigne du bourreau sur sa nuque, il embrassait sa vie dans un adieu suprême.

Un autre que Pierre eût deviné peut-être; mais il est des natures où le soupçon du crime ne monte pas.

--Encore une heure, disait Georges, et je parlerai.

Sa fièvre s'était presque évanouie dans les bras d'Arsemar.

--Viens au jardin, mon Georges; nous serons mieux pour causer.

Desreynes se fit serment: «Dans une heure!»

Jeanne, là-haut, par une intuition de femme, apprenait cette pensée.

Elle n'y voulut pas croire d'abord, et en rejeta l'hypothèse avec indignation. Mais ce couple d'amis-là ne vivait-il point en dehors des lois et des règles communes? Qu'une telle confidence fût de la forfaiture, elle l'affirmait: mais cette affirmation ne la rassurait pas.

Elle se vit trahie par l'un, chassée par l'autre, insultée par tous deux. Le danger inconnu l'avait terrorisée; le danger précis n'était plus qu'une menace devant laquelle sa nature hautaine, peu à peu, commençait à se relever pour la défense, comme un tigre qui se réveille et regarde ses ongles. L'idée qu'on allait la bafouer publiquement, la traîner dans sa honte, sans qu'elle pût rien dire, la fustigea et la mit debout. Elle voyait les regards, elle entendait les mots, et, comme elle eût été sans pitié pour les autres, elle ne pouvait imaginer les autres que sans pitié pour elle.

Il s'agissait bien, maintenant, des douleurs d'un ami ou des désespoirs d'un époux, sur lesquels sa faiblesse de femme s'était alarmée un instant! C'est la lutte! Eh bien, aux armes! Elle aimait mieux cela, la petite guerrière aux prunelles d'acier, et dans le premier cri de bataille, l'égoïsme remonta sur son âme, avec l'épée au poing et la colère aux yeux.

De sa fenêtre, elle vit, comme la veille, les deux hommes qui cheminaient dans le jardin, à côté l'un de l'autre: Pierre marchait, très calme; Georges avait une allure incertaine et pesante.

--Que de choses en si peu d'heures! Hier, j'ai cru qu'il était perdu pour moi, et c'était le matin du jour où il devait abdiquer sous mes pieds. Qui sait? Je me crois perdue à mon tour, et je pourrais bien n'avoir jamais été plus forte... Mais non, il parlera, le lâche! Qu'il parle donc, je répondrai!

Les frayeurs du matin avaient trop despotiquement dompté cet être intolérant pour que la réaction ne fût pas indignée et la révolte violente.

Elle répétait: «Lâche!» comme si sa prévision eût été un acte accompli.

--Lâche!... Bah! Les hommes le sont tellement, que celui-ci ne dira rien.

Donc, qu'il confessât ou qu'il se tût, le même mot le flétrissait: «Lâche!»

--Descendons: je serais curieuse d'entendre ce qu'ils se disent.

Mais devant cette résolution, l'inquiétude reparut, et Jeanne eut besoin de convoquer tous les ordres de son vouloir pour exécuter une fantaisie si hasardeuse; elle évita d'y réfléchir pour ne pas reculer, et marcha droit. Pourtant, arrivée dans le parc, elle ne les vit plus, ces deux hommes, et fut, sans en convenir, très soulagée de ce répit.

--Voilà Jeanne, s'écria Pierre.

Mais à ce moment un groupe s'avançait vers eux: un ouvrier, une femme, trois enfants; Arsemar reconnut les Barraton.

--Venez, mon brave! Eh bien, vous voilà libre, je vous félicite.

Cette diversion empêcha Pierre de remarquer que Jeanne et Georges ne se saluaient point: face à face, pâles tous les deux, les amants se battaient de leurs prunelles fixes: Georges avec un mélange de colère, d'effroi et de menace, Jeanne avec défi.

Encore, elle eut pitié de le voir si défait, surtout parce qu'elle se sentait forte. Dans cet instant, s'il eût montré la plus simple bienveillance, elle l'eût aimé: peu de temps, sans doute.

--Sûr, monsieur le comte, que j'ai passé un temps bien dur à cette justice, et c'est cruel tout de même de vous enfermer dans des prisons avant de savoir qui a fauté...

--Si ça durait moins longtemps, reprit la femme, mais voilà quasiment trois mois que mon homme est là dedans, ma bonne dame. Et sans votre mari, qui a eu bien de la bonté pour nous, je ne sais pas où nous serions, moi et mes pauvres enfants.

--Sans compter que j'y moisirais encore si vous ne vous étiez pas donné tout le mal qu'on m'a dit... Mais vous n'aurez pas affaire à un ingrat, allez! Et si jamais vous avez besoin d'un homme...

--Oui que vous avez là un bon époux, ma bonne dame, et qui vous aime bien, et si tout le monde était comme vous autres, il n'y aurait pas tant de mauvaises gens sur la terre...

Jeanne, de bonne foi, acceptait pour sa part la moitié des éloges; l'adultère rompt-il un ménage? Une coquette peut tromper un mari: quand il est à la gloire, elle est à ses côtés. Pourquoi non? Un mari, c'est pour le monde; un amant, c'est pour soi-même.

Afin de s'associer plus pleinement à l'oeuvre de sa maison, la comtesse tira de sa poche une jolie bourse de velours dont elle partagea le contenu entre les trois enfants. Elle se retourna vers l'ennemi, et son regard disait:

--Voyez que je suis charitable et qu'on m'aime!

Mais, dans les yeux qu'elle cherchait, elle se vit condamnée.

--«Il va tout dire!»

D'Arsemar invita la famille à déjeuner chez lui, et voulut garder à sa table la fille aînée des Barraton.

La petite était jolie et riante; le comte la prit par la main; comme la cloche de l'office venait de sonner, il dit à Georges en souriant:

--Suis-je gentil de te faire déjeuner avec une si belle enfant? Tu sais, contre le chagrin,

Plus oblige et peut davantage Un beau visage Qu'un homme armé...

Offre le bras à Merizette, et allons!

Jeanne vint audacieusement vers Desreynes, et lui prit le coude avec un rire qui proposait la paix: il se dégagea d'un geste menaçant, et, dans la secousse, son poing faillit la heurter.

Elle se mordit les lèvres: «Ah, c'est ainsi!»

La femme de Barraton, arrêtée derrière eux, les contemplait curieusement.

--T'assiéras-tu à cette table? disait le remords.

Georges regardait avec stupeur Pierre qui s'en allait, si tranquille, entre le père et la fillette. Soudain il se précipita et, tout haut: «Il faut que je te parle»!

--Tout de suite, ami? Je suis à toi.

Jeanne chancelait, mais dans son coeur; toute sa force assemblée lui faisait un visage serein.

--Vous n'êtes pas raisonnables; mon déjeuner ne sera plus mangeable. Vous n'en finissez plus lorsque vous commencez. Vous causerez au dessert.

--Comme il vous plaira; mais si Georges...

--Georges peut attendre et les oeufs ne peuvent pas.

--Ami, peux-tu attendre?

Celui-là aussi eut peur quand il se vit trop près de l'action: il consentit d'un mouvement de tête, et Jeanne, délivrée, respira. Elle glissa sa main sous le bras de son mari, et, en courant, elle emporta sa proie.

--C'est un lâche! Il n'osera pas.

Desreynes s'assit à sa place, comme, au banc de justice, un parricide lapidé par les huées de la foule.

Pierre rompit le pain, et, souriant à son ami pour le faire sourire, lui tendit un morceau en disant:

--Mange, ceci est mon pain.

Jeanne se rassurait de minute en minute; elle examinait son amant à la dérobée: elle était travaillée du désir d'éprouver sa faiblesse, et ruminait des mots taquins, qu'elle avait la prudence de garder en réserve.

Même, elle essaya quelques avances, mais ses efforts n'aboutirent qu'à des échecs: elle resta patiente.

--Vous nous avez fait passer hier une bien mauvaise soirée, monsieur Georges...

Il ne répondit pas.

--Laisse-le, mie, il a du chagrin.

--Oh, pardon, fit-elle avec une grâce désolée.

Puis, s'adressant à Pierre, elle risqua doucement, oh! si doucement, une phrase empoisonnée: «Un chagrin... d'amour?»

--Laisse-le, je ne sais pas.

--Tu sauras, répondit Georges d'une voix profonde.

--Toujours trop tôt, répliqua Jeanne, insolemment.

IV

Elle sue, la langue des médisants, comme la langue du chien, elle sue une sueur qui fait trou dans la chair des damnés.

BARZAS BREIZ.

«Toujours trop tôt!» Georges entendait cette phrase sonner un tocsin dans l'effroi de son coeur, d'échos en échos répercutée, comme le cri de toutes ses alarmes et le glas de tout son courage.

--Toujours trop tôt!

Jeanne l'avait dit, le mot qu'il n'osait dire, auquel même il n'osait penser, de peur que sa lâcheté y trouvât l'excuse dont elle avait besoin pour un silence infâme: le mot qui ramenait triomphalement les doutes et les terreurs, sanglot de l'amitié éplorée qui, sous le poids d'un premier crime, s'épouvantait d'en commettre un second.

Jeanne sentit qu'elle avait frappé juste.

--Je peux tout sauver encore. Soyons habile.

Elle s'ingénia à ne montrer dès lors qu'une tristesse inquiète et qu'elle feignait de maîtriser; elle voulait que Georges lui supposât une angoisse pareille à la sienne, afin de l'amener à comprendre avec elle que cette angoisse devait rester secrète, et qu'il fallait à tout prix, pour le repos de l'ami, conserver entre eux seuls la douleur de l'irréparable.

Elle se fit riante parfois, mais d'une gaieté brusque et qui tendait à paraître contrainte, comme si son visage ne fût qu'un masque sur le deuil de son âme.

Georges avait une peine trop mortelle pour se distraire de si peu.

--Toujours trop tôt!

Il ne savait plus où était le devoir, et se reprenait à désirer la mort.

Lorsqu'on se leva de table:

--C'est maintenant, pensa-t-il.

--Viens-tu te promener avec moi? demanda Pierre.

--Je suis bien fatigué: je préférerais me reposer un peu.

Les nerveux sont ainsi: on met tant de force et tant d'âme à bâtir un projet de sagesse ou de vertu, à en prévoir tous les détails, à en aimer tous les efforts, qu'à l'heure de l'action la force est épuisée, et l'on se couche.

Jeanne passa près de son amant.

--Georges, pitié pour lui!

Elle s'éloigna aussitôt.

--Qu'il aille méditer là-dessus, s'il ne peut dormir.

Le couple Barraton, à l'office, causait avec les domestiques; en entendant que l'on quittait la salle, ils vinrent prendre congé et remercier encore. Ils regardaient Desreynes et la comtesse avec un oeil défiant, haineux, et quand l'ouvrier se trouva près du comte, il lui dit à mi-voix: «Si jamais vous avez besoin d'un homme...»

--Que diable me veut-il avec ses airs de mélodrame?

Pierre accompagna Georges jusqu'à sa chambre: peut-être son ami lui parlerait-il là? Jeanne le redoutait bien; mais l'autre ne le redoutait pas moins qu'elle, et d'Arsemar pensa que, pour l'instant, une heure de sommeil vaudrait mieux que des larmes. Il ne demanda rien à celui qui ne disait rien.

Desreynes eut froid quand il fut seul.

--Je suis lâche!

De plus forts eussent tremblé devant le coup de massue à asséner sur ce bonheur, plus cher pour lui que le sien propre.

--Ai-je le droit? Ai-je le devoir?

Enfin, las de lutter, las de chercher, ne raisonnant plus, sachant seulement qu'il avait autrefois décidé son aveu, il se dressa et sortit.

--Où est monsieur le comte?

--Dans le parc, avec madame. Il n'hésitait pas.

--Tant mieux, qu'elle soit près de lui, la tâche sera plus prompte et tout sera fait d'un coup.

Avec cette brusque détermination qui est le courage des faibles, et que les forts sont parfois bien heureux de gagner, avec cet héroïsme blême qui se jette dans le danger pour se délier de la crainte, il marcha.

La baronne de Valtors était avec ses hôtes.

Il en fut si décontenancé, qu'il n'y découvrit même pas un remède, et sa vaillance s'écroula devant le plus insignifiant obstacle.

L'homme qui agissait sans vouloir, ou voulait sans savoir, et qui, dans le moment suprême, pèse l'action, n'agira pas.

Seul flambeau de notre sagesse, ô passions! On s'élance, on crie; le vent du hasard s'appelle décision. Mais combien de temps faut-il à l'âme humaine pour se retourner comme un sou qui tombe?

Georges resta épouvanté devant l'oeuvre à laquelle il se précipitait; il n'en conçut plus que l'horreur et bénit la chance qui les sauvait tous deux!

Là, définitivement, mourut sa prétention d'avouer: elle s'éteignit de mort honteuse, sans raison, par unique frayeur, et plus tard seulement l'amitié prononça les plausibles excuses. Cette résolution nouvelle, qui soulageait son égoïsme d'une tâche trop difficile, soulagea en même temps son remords: lui seul serait à plaindre, et Pierre demeurerait heureux, puisqu'il ignorait tout; heureux d'un bonheur entaché du mensonge et de lèpre, mais en est-il sur terre d'autres que celui-là? Ils vivraient, lui, dans sa confiance, elle dans sa faute; il ne saurait point, et elle saurait, trop pour n'être pas prémunie contre les dangers d'un autre crime. Qui sait? Le repentir dans un coeur de femme peut couver l'amour: il l'avait espéré hier, et, malgré la désillusion brutale, il osait encore l'espérer aujourd'hui.

--Puisque je ne peux rien dire et que je ne le dois pas, je pars!

Il souffrirait seul; il crut qu'on l'avait délivré.

Être loin! Oublier un peu! A force d'amour mériter le pardon de celui qui ne saurait même pas quelle haine fût méritée. Être loin et ne plus revenir! Un voile s'étendit sur toutes ses misères. L'homme est enfant: un jouet le guérit des terreurs.

La baronne de Valtors examinait la comtesse et Desreynes avec un oeil inquisiteur.

--Saurait-on déjà?

Il méconnaissait son pays, celui qui ne soupçonnait pas que sa faute fût déjà une fable publique avant d'avoir été commise.

Au moment où tous quatre tournaient à l'angle d'un sentier, Jeanne volta vers lui.

--Il faut que je vous parle.

--Non!

--Si.