Part 10
Jeanne fut lassée la première de ces vaines impertinences, et sa colère féminine s'exaspérait normalement au spectacle de la sérénité qu'on lui opposait. Le calme au milieu des insultes n'est-il pas la suprême insulte? Tant de mépris suppliciait la jeune femme et affolait sa pensée: elle était de ceux que la résistance de la matière inerte blesse et courrouce plus que la pire hostilité, et elle ressentait en présence de Georges cette sourde mais fougueuse rancune qu'elle avait tant de fois éprouvée devant l'ironie d'une pierre ou d'un chiffon; sa raison agonisait sous un trucidant besoin de punir. Elle ne calcula plus, et tournoyant au hasard dans le vertige de ses passions, elle lançait ses phrases comme des pierres dans un gouffre.
--C'est tout ce que vous avez à me dire, mon cher? Votre société est d'un charme assez mince!
Desreynes restait muet. Il voyait sans dépit croître cette animosité.
--Quand partez-vous?
--Demain, sans doute.
--Ou dans un mois?
--Je regrette de ne pouvoir profiter davantage d'une hospitalité...
--Vous en profiterez!
Il s'inclina.
--Trêve d'hypocrisie! Nous nous connaissons, n'est-ce pas? et nous pouvons nous regarder en face. Je suis maîtresse ici, j'espère! Il me plaît que vous ne partiez pas, et me déplaît d'en dire les raisons. Donc, vous resterez là.
Ces verbes d'autorité soulageaient sa faiblesse.
--J'ose croire que vous vous trompez, madame.
--M'insulterez-vous aussi? Vous vous imaginez donc qu'on vient chez une femme, qu'on la guette, qu'on la vilipende, qu'on la prend comme jouet, comme victime, deux mois durant, qu'on fait de sa maison, Dieu sait quoi, sous ses yeux, qu'on remplace son ennui par... par tout, et qu'il suffit de refermer ses malles pour que la farce soit finie... A mon tour, maintenant!
--J'avoue...
--Qu'avouera-t-il? M'avez-vous assez tourmentée, méprisée? Maintenant encore! Mais voici la revanche, mon cher!
Des souvenirs âpres lui revenaient en foule: toutes ses anciennes rancunes se réveillaient l'une l'autre sous la chaleur de sa parole, semblables à des serpents qui se détordent. Elle faisait en elle des découvertes de souffrance et de haine: sa propre voix lui révélait des misères nouvelles; son coeur suivait sa phrase; chaque mot était comme un mineur qui davantage creuse un puits.
--Vous m'avez fait pleurer, vous m'avez fait rougir; je vous ai détesté, je vous déteste. Mais vous rêvez que je vous aime, et votre antique fatuité me compte déjà dans ses derniers triomphes; ah, je saurai vous détromper.
--Je n'en doute point, madame, et je voudrais seulement demander dans quel but...
--Mon but, mon but, s'écria Jeanne, menaçante, quel est mon but?
Elle chercha une réponse sans la trouver, car elle ignorait elle-même. Elle se vit stupide en tout ce qu'elle avait dit, et sa colère s'accrut; mais elle fit un effort pour en contenir les excès.
--Le but, c'est mon bon plaisir; et le moyen, c'est mon secret.
--Conservez-le, madame.
--Et si je veux vous le dire, m'en empêcherez-vous? Vous resterez parce que je le veux, et que j'ai dans les mains le pouvoir de vous tenir!
Georges se garda de poser une question.
--Lequel, monsieur? Courte mémoire, que la vôtre! Avez-vous oublié certaine lettre, certaine lettre d'amour donnée à une passante, un matin où vous étiez trop pressé pour dater vos épîtres?
Le besoin de triomphe aveuglait à tel point le sens moral de cette femme, qu'elle ne vit rien, dans la confuse insinuation d'une vilenie, sinon la preuve étalée de sa force. L'homme eut peur. Jeanne le sentit, et, sûre de l'avantage, elle persifla.
--Supposez que j'aie reçu aujourd'hui même cette galanterie sans date... Renierez-vous votre écriture ou direz-vous qu'elle était pour une autre? Le portrait est trop ressemblant. Vous plairait-il, d'ailleurs, de vous entendre? Je récite: «Pardonnez à une audace que ma folie excuse; vous êtes trop belle, avec vos yeux d'acier et votre couronne d'ébène, et puisque je ne peux vous le dire, que je l'écrive, au moins! J'aime mieux risquer votre courroux ou vos dédains, et si vous avez compris de mes yeux le désir ardent de baiser vos mains fines, dites où pourrait vous revoir seule celui qui va rêver de vous avoir trop vue...» Le pathos est joli. Mais qu'en dirait votre hôte, si je m'en plaignais à lui? Je m'amuserais fort de vous voir.
--Eh quoi, madame, vous pourriez...
Elle répondit froidement:
--Bouclez une valise et vous en jugerez.
Georges trembla: il revit tout le passé, et, tout à nu, il vit cette âme égoïste et sèche: ce que Jeanne avait dit, elle le ferait, et par cela seul qu'elle l'avait dit.
Il contemplait ce monstre gracieux et frêle, rayonnant de joie dans sa victoire.
Il se révoltait, à la fin! Mais sa révolte mourut dans un balbutiement.
Elle minaudait:
--Tentez l'épreuve.
--Soit! J'irai trouver Pierre, et je raconterai...
--Allons donc, mon cher! Vous êtes assez lâche pour le désirer, mais vous êtes trop lâche pour l'oser... Je vous connais par coeur. Vous iriez dire à votre ami: «Ta femme accepte dans la rue la déclaration des coureurs d'aventures!» Car c'est ce que vous pensez, mon beau viveur! Mais il fallait parler au premier jour! Essayez donc maintenant! N'avez-vous pas mangé deux mois à notre table, et sans rien dire? Ce qui pourrait, ne semble-t-il pas, éveiller quelque légitime soupçon sur la durée de cette intrigue... Monsieur me fera-t-il l'honneur de penser comme moi?
--Mais que voulez-vous donc?
--Rien; me désennuyer... Vous commencez seulement à m'égayer un peu.
--Tenez, ceci est une dérision ou une telle infamie!
Elle éclata de rire.
Il dit simplement: «Je vous supplie...»
Mais il ne put rien ajouter. Ils se reprirent à marcher en silence, et si longtemps que Jeanne elle-même en fut embarrassée. Dans les minutes d'une situation si fausse, elle reconquit peu à peu son tact féminin, et, comme elle se sentait maintenant la plus forte, elle perdait sa colère. Elle aurait bien voulu qu'il parlât; elle aurait voulu n'avoir rien dit. «J'ai l'air de l'aimer!» Elle éprouvait l'humiliation d'une femme qui vient de s'offrir, et qu'on hésite à prendre.
Il murmura: «Vous plaisantiez...»
Pour qu'il parlât encore:
--Que dites-vous? fit-elle.
Desreynes n'osa rien répéter et le silence les remmena à travers les allées.
--J'ai passé toutes les bornes, pensait Jeanne.
Elle avait bien honte.
--Non! s'écria Georges, c'est impossible! Et il parlait avec une extrême volubilité: Vous avez voulu vous moquer de moi, c'est fait, je m'humilie, vous me pardonnerez d'avoir pu un instant vous soupçonner d'une lâcheté aussi basse. A quoi servirait-elle? Existe-t-il une femme qui en serait capable? J'aurais dû le savoir plus tôt, mais vous raillez trop bien. Je sais que vous avez souffert, mais vous êtes bonne, au fond. Faire le malheur de ceux qui vous chérissent! Que veut-on? Vous voir heureuse. Pardonnez-moi. Je ferai ce qu'il vous plaira. Je resterai, si cela vous amuse, je vous le promets, je vous le jure, mais ne dites rien, ne dites rien!
Il était sincère et se jugeait fou d'avoir prêté crédit aux menaces de Merizette: son désir lui faisait une réalité de son rêve, et, du fond du coeur, il implorait pitié. Il avait pris la main de Jeanne.
--Enfin! songeait-elle. Elle le laissait faire, soulagée et triomphante.
Il acheva de croire à une gageure d'ironie. Comme lui, elle comprenait qu'elle n'aurait pas eu l'odieux courage d'exécuter cette promesse étrange.
Il répétait:
--N'est-ce pas que vous êtes bonne? Qu'il faut brûler la lettre?
Déjà Merizette lui souriait avec une complaisance presque tendre; une rougeur teintait ses joues.
Elle dit: «Venez», et le conduisit dans la maison, jusqu'au seuil de sa propre chambre. Il hésitait à la suivre plus loin.
--Entrez avec moi.
Sa voix était chaste comme une prière, caressante comme une promesse de soeur. Georges obéit, mais s'arrêta encore, tenant du bras levé la lourde tenture de peluche. Jamais il n'était venu là. Une pudeur le gênait, devant l'intimité de cette pièce close à tous, sévère et pleine d'amour, tiède, où mouraient de subtils parfums sous les grands plis des draperies... De ces choses inconnues, se dégageait pour lui la crainte révérente qui émane du lit des vierges, et qui trouble le coeur d'un respect éloigné, suprême religion du souvenir pour l'innocence et la vertu.
--Avancez donc!
La portière laissa tomber derrière lui ses lignes majestueuses, infranchissable mur. Georges se sentit trop loin du monde et demeura au milieu de la pièce.
Il voyait Jeanne courbée vers un secrétaire, fouillant un tiroir. Quand elle vint à lui, elle agitait une carte de papier japonais. Elle la lui tendit.
--Les chambres de malade ont du feu: brûlez ceci vous-même.
Il s'élança et saisit le poignet de la jeune femme,
--Merci, murmura-t-il.
Tous deux s'approchèrent ensemble de la cheminée où brillaient dans le gris les derniers tisons d'une bûche. Alors il s'agenouillèrent: Georges, sans toucher cette lettre, conduisit au-dessus de l'âtre la main qu'il avait prise et qui s'ouvrit. Le billet tomba sur les cendres, et lentement, il se dora et se tordit; une petite fumée montait au-dessus. Le couple regardait, immobile et toujours à genoux; bientôt cette chose ne fut plus qu'une plaque noire et racornie: un souffle l'eût éparpillée en poussière.
Merizette, avec le bon sourire qu'elle trouvait parfois, inclina la tête vers l'épaule de Georges, en appuyant sur lui le rebord de son bras.
--Dites encore que je ne suis pas gentille.
Ils se levèrent, l'un contre l'autre encore.
--Et maintenant, mauvais, m'aimerez-vous un peu?
--Bien mieux, dit-il.
--Alors... embrassez-moi.
Les bras en arrière, il se pencha pour poser ses lèvres sur les cheveux de Merizette. Mais elle se dressa sur le bout de ses petits pieds, et, haussant les mains jusqu'à la tête de son ami, elle le tira vers elle et sa bouche reçut le baiser.
Georges se recula; ils se trouvèrent face à face. Interdits, dans une confusion faite de honte et de délices, ils restèrent là. Jeanne, en ce moment, d'un coup, vit comme Georges toute la grandeur du crime avec lequel jouait son inconscience; dans le même instant elle sentit l'amour et la faute, et sa première terreur ne s'éveilla que de son premier désir. Tous deux frémissaient, éblouis par cette caresse, qu'il n'avait pas attendue, et qu'elle attendait sans la deviner telle. Ils tremblaient d'ivresse moins encore que de crainte... Personne! Nul bruit! Toute la terre faisait autour de cette chambre une solitude d'ignorance et d'oubli. Jeanne, appelée par elle et malgré elle, allait franchir le seul pas qui les séparait: elle le sentit.
--Sortez, mon ami, sortez, soupira-t-elle avec une langueur suppliante.
--Vous voyez bien qu'il faut que je parte!
Il s'éloigna sans retourner la tête, et Jeanne, chancelante, s'affaissa parmi les coussins d'un divan. Son cou fléchissait: et dans le grand silence qui l'épeurait, elle rêva sans rêver à rien.
VI
Avec tout le bien qu'on doit faire On s'absout des péchés commis.
ROLLINAT.
L'heure du repas avait sonné depuis longtemps, et Pierre n'était pas revenu: Merizette ordonna de servir.
Les deux jeunes gens s'assirent aux extrémités de la table.
Ils n'osaient relever les yeux ni prendre la parole: s'entretenir de cette minute, ils ne pouvaient, et n'auraient pu cependant causer que d'elle seule; en elle seule ils vivaient: avec plus d'effroi que jamais, car leur raison était plus libre. Ils ne lisaient pas dans leurs regards la secrète pensée, puisque les fronts restaient penchés, mais ils la sentaient comme un fluide traîner et courir dans la salle: elle les circonvenait, les baignait, et plus ils faisaient d'efforts pour échapper à cette commune obsession, plus elle les hantait ensemble. Malgré la contrainte presque douloureuse qu'ils éprouvaient dans cet isolement, ils s'en réjouissaient pourtant ainsi que d'une moindre souffrance, à l'idée que l'absent pourrait être là, entre eux, spectateur semblable à un juge, et victime plus terrible qu'un bourreau.
Mais ce soir? Et demain!
Georges savait bien que tout finirait là, et Jeanne aurait rougi, à cette heure, de concevoir que tout pût n'être pas fini. Ses projets, ses plans, ses vengeances, combien cela était loin d'elle! Son âme s'était subitement rajeunie, comme d'une virginité. En touchant le mal, elle s'était prise à aimer le bien. L'adultère l'épouvantait par tant de suavité et tant de grandeur. Son désoeuvrement avait conçu un roman plus banal dans sa dépravation, fait d'intrigues sans passion, et de fautes sans remords, moins de paradis et moins d'enfer. Elle n'avait cherché que le charme du danger, et trouvait l'angoisse du crime. En elle frémissait déjà un besoin d'épanchement et de caresses repentantes; en elle une affection, plus profonde qu'elle n'aurait cru, se développait pour l'homme qui lui avait donné son nom et son amour, qui avait entouré de tendresses sa pauvre existence orpheline, et qui, sur l'épouse et l'ami, avait rassemblé tout l'immense attachement de sa nature dévouée jusqu'à la religion, mystique, vibrante, oublieuse pour eux seuls des mille cultes de la terre!
Et tous deux songeaient ces choses en même temps, et le savaient.
A ce moment, ils se virent en face.
--N'est-ce pas, dit Georges, qu'il faut que je parte, et que vous le voulez bien?
--Oui, mon ami.
Ils se quitteraient sans douleur. S'aimaient-ils? Non, mais ils avaient, à travers la lutte, la haine, l'indifférence, cheminé vers l'amour, et déjà ils étaient dans la trahison, puisque tous deux conjuraient dans l'épouvante de trahir.
Ce mutuel consentement les rassura pendant plusieurs minutes; et, satisfaits chacun de lui-même et de l'autre, ils s'adressèrent quelques banalités. Mais le colloque s'alanguit, et leurs imaginations se torsionnaient à nouveau en deux rêves silencieux.
Elle, le passé la poignait moins que l'avenir: les angoisses du présent ne suffisaient pas à cette femme. Après le péril, son cerveau voulait et voyait des périls. Un involontaire baiser reçu dans le hasard d'une rencontre, ou donné sans désir d'amour, qu'était-ce, auprès du souvenir altéré qu'on en allait garder pendant toute la vie, côte à côte, dans une indéfinie tentation, dans l'inassouvissement du bonheur sans cesse offert et sans cesse possible? Car elle se l'avouait, et concluait que Georges dût l'avouer aussi: un appétit maintenant les tenait dans leur chair et leurs lèvres conserveraient jusqu'à la mort la senteur des lèvres touchées. Mais le baiser qui damnait leur mémoire, qu'ils exécraient, qu'ils maudissaient, elle ne songea pas qu'il aurait pu n'être jamais échangé et sa contrition, acceptant la crainte et le remords, oublia le regret.
Georges ignorait la peur qu'on supposait en lui: il était plein de honte et de chagrin.
Pierre entra: ils se levèrent.
--Vous avez bien fait de ne pas m'attendre, et je vous remercie.
Chacun s'avança vers lui, avec une torture au coeur. Il leur serra les mains, et comme il portait sa bouche vers la tempe de Merizette, sa femme le prit au cou et lui donna un long baiser. Pour Georges et Jeanne, c'était l'amende du pardon, le ferme propos de courage, et l'humble offrande d'une caresse qui devait en eux effacer l'autre.
--Te voilà donc mieux, ma chérie? Avons-nous été sages? Contez-moi ce qu'on a fait.
Jeanne renvoya les domestiques, et voulut avec Georges demeurer seule à servir son mari. Tous deux s'empressaient à ses moindres désirs, et par degrés le calme leur revenait. Depuis leur convention muette, sincères et résolus comme après un serment, ils affermissaient, avec la confiance mutuelle en leur force, la certitude d'accomplir le devoir jusqu'au bout.
Puis, par une progression émue, cette paix devint aimante, délicieuse. Ils s'unissaient plus étroitement dans la tendresse plus grande qu'ils vouaient à l'ami commun, et qui, réchauffée par le sentiment de la faute, s'exaltait pour s'absoudre et s'idéalisait. Leur double pensée se confondait tellement dans cette pensée unique, qu'ils n'avaient pour ainsi dire qu'une seule âme; et cette communion croissante, la première, en les rassurant sur le voeu de leurs coeurs, les rapprochait l'un de l'autre davantage, et de minute en minute, l'un à l'autre, les attachait. Ils s'abandonnaient sans contrainte à l'apaisement de cette affection sereine et dont Pierre demeurait le seul but. L'avenir effrayait moins Jeanne; il ne l'effrayait déjà plus.
Plus assez, même, jugeait-elle...
D'Arsemar recevait leurs soins avec une gaîté qui lui servait de masque à son bonheur. Jamais ils ne l'avaient tant aimé, elle surtout: il le sentait; et sans en rechercher exactement la cause, il croyait deviner que l'intervention de son ami n'était pas étrangère à ce bienfait.
--Vous êtes des anges! Quel dommage que tu t'en ailles, Georges! D'abord, tu ne peux nous quitter demain.
Il expliqua que l'affaire de Barraton l'obligerait sans doute à les abandonner jusqu'au soir.
La nouvelle ne laissa point de les inquiéter; puis, brusquement, tout changea en Merizette: elle perçut un plaisir douteux, et sa jeune vertu s'accommoda presque joyeusement de cette journée suprême accordée à l'amusement de lutter dans ses armes neuves. Elle n'avait plus qu'une infime crainte de faillir, mais du moins elle jouirait une dernière fois de cette crainte; ils vivraient quelques heures dans le chaud frôlement des tentations.
--Pourvu que je sois tentée!
Elle avait peur de n'être plus, le jour suivant, séduite par la douceur et la possibilité de la chute. Ce qui, avant tout la charmait dans l'intrigue, c'était la lutte: dans le devoir, la lutte aussi. Être la puissance qui dirige! Elle regretta confusément d'avoir un adversaire aussi décidé qu'elle-même à ne rien entreprendre; sa constance eût recueilli plus d'agrément et de mérite, en présence d'un audacieux sans scrupules, et cet homme-là, certes, l'eût trouvée impitoyable, belle d'indignation. Telle, pourtant, cette journée serait attrayante. Voilà qui est vivre! Elle se complaisait dans l'espérance de ses craintes, et vint à souhaiter, par moments, que le soleil fût déjà couché, et déjà levé. «Demain, à cette heure, nous serons seuls.» Elle rencontrait de la sorte une saveur de perversité dans la satisfaction même de bien faire.
Parfois, elle donnait à Georges un sourire amical, qu'il lui rendait, et qui était pour eux une formule de promesse où se renouvelait leur pacte.
Jeanne, loyalement, était contente et fière d'elle. Même ignorées, les bonnes actions nous laissent devant nous un plaisir d'amour-propre qui nous pousse à les recommencer, moins par réelle vertu que pour nous donner encore le plaisir vaniteux de notre éloge intime.
Merizette eut pour son mari de câlines prévenances, et ces cajoleries lui devinrent si agréables qu'elle en oublia bientôt la cause déterminante; elle se livrait à ce jeu de tendresse conjugale avec l'entraînement d'une fantaisie inconnue jusque-là et qu'on vient d'inventer; presque entière elle s'y livrait, et sans arrière-pensée, comme si tout d'un coup elle avait reçu la révélation d'amour: à elle aussi, il semblait bon de faire du bonheur, et ce rôle d'ange attentif l'affriolait par l'imprévu de ses sensations. Elle redoublait alors de grâce aimable et se délectait avec un parfait égoïsme dans ce beau dévouement qu'elle pensait avoir.
Chacun s'y méprit, d'ailleurs, et la journée fut bénie par eux tous.
A contempler le couple qui marchait à ses côtés, échangeant des gentillesses d'amoureux, Georges sentait l'émotion d'une délivrance subite; là, il voyait triomphalement la fin de toutes ses terreurs! Merizette ne s'était jamais montrée ainsi, et voilà qu'elle était muée: il fallait donc que cette nature légère se trouvât en face du crime, pour en comprendre et en redouter la bassesse? Elle n'était, au fond, que futile, coquette, curieuse, éprise du hasard et du danger: elle savait, maintenant, et tout serait tranquille: elle mettrait dans l'amour reconquis l'exubérance nerveuse qui travaillait la solitude de son coeur. Jusqu'ici, avait-elle aimé Pierre? Elle l'adorerait désormais, et cette fièvre inquiète qui semblait devoir empoisonner leur vie, ne tendrait qu'à la rendre plus étroite et plus chaude. Georges songeait de la sorte, et une joie profonde enlevait son coeur dans sa poitrine; devant ce bonheur, devant son oeuvre enfin, son oeuvre, hélas! il avait envie de pleurer. Il se chagrinait moins de ce baiser coupable: l'avenir garanti effaçait le passé; un peu plus, il croirait à leur innocence et se féliciterait du mal qui amenait un bien si désirable.
Il fixa son départ au surlendemain, et s'endormit dans le calme puissant d'un homme qui vient de parachever sa tâche.
Mais, dès le réveil, son baiser lui revint en mémoire, et effleura ses lèvres. Il en eut aussitôt une pudeur qui, pendant un temps, troubla sa conscience: quelle tristesse, d'atteindre ainsi le but qu'il avait poursuivi! La trahison vivait en eux, et pour que Jeanne, après cette caresse, sentît l'effroi de l'adultère, ne fallait-il pas qu'un désir d'adultère l'eût entraînée vers lui! Quelle situation aurait-il désormais en face de cette femme, sa complice! Toute leur existence, sous les yeux de Pierre, ne serait qu'une longue hypocrisie: toujours mentir, puisqu'ils auraient toujours un secret à cacher!
--J'aurais dû m'en aller plus tôt! Que faisais-je donc dans cette maison? Pourquoi y être resté si longtemps? Je suis faible, mou, bête! Je m'amuse avec des mots. Des velléités et pas de volonté! J'ai des prétentions, et voilà tout... comme elle... Je ne vaux pas mieux qu'elle, et je vaux moins, puisque je suis le bénêt dont elle joue...
Il fut mal à l'aise, en revoyant son ami. Arsemar le prit par le bras. Merizette était complètement rétablie: elle descendrait bientôt; et Pierre, en se retournant vers la fenêtre de leur chambre, entraîna Georges à travers les pelouses.
La jeune femme, aussi, songeait à ce baiser: le souvenir lui en parut plus délicieux que la réalité. Sa grande ferveur d'amour légitime était un peu tombée. Cet amour-là, d'ailleurs, lui avait-il jamais donné le frisson dont elle rêvait, le suprême frisson après lequel aspirait toute la curiosité de son être, ce divin «au delà» qu'elle appelait dans les caresses, comme si quelque chose d'insaisissable encore se fût toujours reculé devant elle?
Elle avait passé dans le remords quelques heures charmantes, mais déjà elle se lassait de son remords.
«C'est bien, mais après?» Elle voyait se dérouler à l'infini la suite monotone des jours, et se fatiguait de son ennui futur. Demain, et puis demain; hier, jamais plus; sans fin, des lendemains pareils; sans trêve, la solitude de cette maison et la continuité d'une affection qui n'aurait ni secousses, ni dangers, ni ressort; un monde et des causeries insipides, des tendresses qui le deviendraient... Paris! Quand donc? Vivre, vivre! Le premier devoir, c'est de vivre. Elle reconnut avec étonnement que les deux mois les plus agréables de sa jeunesse venaient de s'écouler depuis l'arrivée de Desreynes: elle ne leur pouvait comparer que les premières semaines de son mariage, et cette course en Italie qu'elle avait faite avec le comte, alors qu'elle travaillait de toute son imagination à voir un amant dans l'époux, et un enlèvement dans le voyage des noces; mais le plaisir factice de cette fuite, banale en somme, puisque permise, avait pour son esprit moins de charme que les manoeuvres compliquées de cette petite guerre, un peu galante, un peu haineuse, qui se terminait aujourd'hui. Jeanne redescendait le cours de leur histoire: un par un, elle en revit tous les instants, depuis la rencontre au palais des Beaux-Arts, jusqu'au baiser reçu dans cette chambre, là! Et Georges allait partir...