Part 5
C’est la coutume que les bâtiments de l’école lui soient offerts deux à la fois et par deux amis, et l’on relie par une pergola ou un cloître les présents jumeaux: le théâtre l’était au Club de la Sagesse, l’église au Musée des oiseaux, le Château des professeurs à la piscine--pour que leurs femmes de la fenêtre surveillent le bain--et il venait donc à l’esprit que l’amitié unit toujours un enfant sérieux et un enfant frivole. Nous arrivions un jour heureux; les cloches sonnaient, qu’on tire chaque fois qu’un ancien élève se marie, et le marié était justement le donateur de l’église; on devinait l’ami des oiseaux, son garçon d’honneur, le félicitant, lui glissant dans la main, à la sacristie, un rouge-gorge. Les clairons jouaient à notre droite, d’un clairon neuf pour les ordres donnés par Mills, d’un clairon de la guerre de l’Indépendance pour mes remarques. Devant la tribune des invités, debout, je n’osais grimper sur l’estrade solitaire apportée pour moi de la bibliothèque, un escabeau masqué de lilas, dont la bibliothécaire changeait les fleurs, sans doute, selon le livre qu’on voulait atteindre. Je ne remarquais pas que parents, cousines et sœurs étaient au garde à vous; seul je remuais, avançant, reculant; on ne m’en voulut pas; le journal de l’école écrivit le lendemain que je bougeais comme un drapeau.
La manœuvre commençait. La compagnie des signaleurs nous prévint qu’une guerre était déclarée. Aussitôt les quatre lignes de la compagnie Mills, ouvertes à larges espaces, s’emboîtèrent dans les quatre lignes Size et tournèrent en sens inverse. La T.S.F. nous indiqua l’arrivée des uhlans. Aussitôt, entre deux sections au repos, les six autres formèrent chacune une lettre du mot France. Puis elles défilèrent, le drapeau les précédant. Ce jour-là encore il avait une étoile de plus qu’il n’était mort d’Américains pour la France, étoile masquée de soie bleue que le porte-étendard, chaque matin, en ouvrant le journal, tremblait non sans espoir d’avoir à délivrer; et pour la première fois le drapeau américain me fit un salut personnel, il s’inclina, et surpris, confus, au lieu de saluer, je m’inclinai; et désormais nous nous connaissons, nous sommes amis. Puis, pour que la revue semblât sans fin et que les spectateurs dans leur esprit la vissent toujours continuer, les soldats disparurent noblement derrière un mamelon. Une fillette crut à un vrai départ et pleurait, appelant son frère.
Déjà ceux qui étaient trop jeunes pour parader s’approchaient. Les fils de ce M. Norton, le botaniste, qui tint à composer à Paris sa thèse sur les lichens, refusant les invitations du grand spécialiste autrichien, et bien qu’il eût reçu de lui un tracé Paris-Vienne si fertile en lichens qu’il eût pu le rejoindre en traîneau tiré par des rennes; les petits-fils du sénateur Lodge, qui avaient habité rue de Monceau, et désiraient m’en dire un mot, ainsi que de l’avenue Jules-Janin, et le plus jeune fut autorisé à me serrer la main. L’aîné, qui avait la rougeole et devait se tenir à trente mètres de tout camarade, eût le droit de me crier bonjour.
--J’ai de l’irritation sur la peau, cria-t-il.
--Ce n’est rien. Approchez!
--Vive la France! cria-t-il en fuyant, car je marchais sur lui.
Un autre enfant nous escortait de plus loin encore, de l’autre côté de la route. Je demandai ce qu’il avait, il n’avait rien. Sur mon signe, il s’approcha, repartit bienheureux. Il avait sans doute qu’il était pauvre, orphelin: on m’avoua le soir qu’il n’était pas de l’école. Mais déjà le bataillon débandé revenait vers moi, chacun traînant son cadet, sa sœur cadette, car on ne croit en Amérique qu’à ce qu’un enfant peut voir en même temps que vous. Déjà les actrices qui jouaient Caliban au Stade, la répétition finie, poussaient, clavier tout jeune, leurs petites autos blanches entre les autos noires des mères, et je devais leur expliquer le combat, et qu’on a le droit de tirer sur la seconde ligne des tirailleurs ennemis, même si la première est intacte.
* * * * *
Le directeur venait vers nous, au travers des pelouses, escorté d’élèves qui devaient suivre les allées et décrivaient en courant des losanges, des huit, des S, autour de cet axe inflexible. Le thé fut pris dans son bureau où il recueille, accrochés au mur, les portraits des élèves les plus intelligents, des élèves morts, des plus beaux, et il me montrait ceux qui étaient à la fois dans les trois panneaux. Cloués face à la fenêtre, pour qu’on les vît mieux, les morts étaient déjà jaunis par le soleil. Sa fille Ruth nous servait, l’actrice, si maniérée quand elle joue, si naturelle dans la vie, avec Helen Doster, son amie de théâtre, qui a les qualités inverses, et toutes deux ce jour-là, l’une jouant, l’autre vivant, étaient également heureuses, simples. Elles me conduisirent au Hall.
Dans le Hall, il y avait les huit plaques des anciens élèves tués en France et les cendres même du neuvième, qui, suivant dans la guerre mon tracé exact, aux mêmes jours que moi s’était trouvé dans les hôpitaux en Occident, sur les navires en Orient. C’était de tous les Américains celui dont la jeunesse ressemblait le plus à la mienne, car Ruth me conta sa vie, et ce que je fus dans mon lycée sous un autre nom je l’avais été dans cette école. On me montra son dialogue, inachevé, sur Clytemnestre à Boston; on me le donna, je le finirais; on me montra ses dernières lettres, où je disais vouloir mourir pour un autre pays que le mien, où je demandais au directeur des boîtes de crackers, depuis revenues et que l’on mit, pour mon régiment, dans mon auto; ses photographies, et je vis ce qui aurait été à Beverley mon cheval, ma maison, ma sœur. Une maison calme et fleurie sur une île, dans un estuaire, et l’eau était salée à l’est, douce à l’ouest et dorée; une sœur déguisée en pierrot noir, impassible sous le magnésium, une sœur qui regarde le soleil en face. Nos destins même un jour s’étaient croisés, puisque je reconnus de Dorothée Simpson la même photo que j’ai, la même dédicace, et certains de ses goûts ont peut-être passé depuis et grandissent en moi, celui des yeux trop grands, des cheveux trop longs, des bouches trop petites, pour moi jusqu’à Dorothée si détestables.
* * * * *
Mais déjà le soleil s’abaissait et faisait scintiller tout le long de la colline, comme si le ciel avait les trois bordures qu’a la mer dans les atlas, les trois fils de cuivre du télégraphe. Nous avions à gravir les pentes sur lesquelles Longfellow et Emerson allaient rêver, et sur deux bancs différents, car ils rêvaient parfois le même jour. Deux élèves étaient nos guides; Bobby, le poète officiel de l’Ecole, qui rédigeait les discours en poèmes, les compliments en sonnets, et Harry, poète aussi, mais qui l’ignorait, et aucun maître n’osait le lui révéler, car il était le meilleur élève de la classe, et que peut-il advenir des thèmes ou des versions d’un somnambule qu’on éveille? D’une humeur infaillible, comme nos sourciers de France s’arrêtent juste au-dessus du bloc d’eau enterré, parfois il s’arrêtait, ne bougeant plus, et Bobby se hâtait vers lui, et le professeur aussi courait, car au point qu’il avait choisi il y avait toujours un vers à trouver pour Bobby, et pour le professeur un précepte moral.
Ainsi nous allions, Bobby sur nos talons, que des joies soudaines atteignaient, mesurées cependant et équilibrées aussitôt, selon leur poids, par un distique ou par un quatrain, qui croyait chercher des rimes en s’attardant devant deux fleurs ou deux nuages qui se ressemblent, et loin devant nous Harry vagabond, âme de découverte, que le directeur aujourd’hui surveillait sans émoi dans ce paysage connu, comme le chasseur son chien dans son propre clos. Du banc d’Emerson, je contemplais cette contrée où j’étais venu insensible, où j’avais repris peu à peu les biens que nous prend la guerre, le goût du ciel, le goût des forêts et des eaux. Triste départ de Paris, où mes amies me soignaient comme on soigne un musicien sourd, un peintre aveugle; où j’étais leur poète insensible. Tristes mois où rien ne m’atteignait, où j’apercevais tout à travers un voile, où je n’arrivais à soulever jusqu’à moi un être, un objet qu’en leur trouvant une ressemblance, et encore c’était une ressemblance avec un être et un objet d’un monde qui me restait inconnu. Mais aujourd’hui, je voyais, j’entendais. Un brin d’herbe crissait sous une dent de cigale, un brin d’herbe s’était plié, un autre noué, et il n’y avait point à craindre l’oubli, ce jour-là, de la part du dieu des gazons. Deux ormes hirsutes restaient courbés à l’angle droit devant deux ifs, dans la pose où nous les avions surpris, confus, désespérés d’avoir appris aux hommes que certains arbres sont esclaves et d’autres Génies. Nous ne parlions pas; le roulement des autos reliait des villages dentelés qui tournaient lentement. Nous songions chacun à ce qui est sa pensée seule, mais toutes ces pensées parfois se rejoignaient sur un oiseau, qui volait entre nous, qui, d’une aile à reflet, renvoyait à celui-là la pensée et le regard que celui-ci avait jetés. De sorte que soudain je pensais, et sans en voir la raison, à un chien fidèle, à la France, et, pensée du Directeur sans doute, à Dieu lui-même. Tout ce qui peut faire comprendre la vie de la terre, un ruisseau avec des méandres, une carrière, un étang, voilà quel était le paysage du philosophe qui ne voulut expliquer que les hommes. On voyait de biais encore le cimetière, et les lourdes pierres des tombes en raccourci comme les morts eux-mêmes dans Rembrandt. On voyait les élèves courir sur une piste, et, à l’arrivée, séparés par des intervalles immenses, ceux que d’en bas le juge terrestre ne voyait distants que de quelques pouces. On voyait sur une écluse le canot rouge aller, moi seul savais par quelle faiblesse de ses avirons, saccadé et sans but, et dans les grands domaines, pour la fureur des propriétaires, les fermiers user avec leur Ford les chemins neufs. On voyait, au milieu d’un fourré, de granuleux pommiers sauvages en fleurs et c’était la trace d’une des premières fermes d’émigrants, et les quakers qui n’ont jamais souri laissent ces squelettes parfumés... On croyait tout voir... Mais le directeur soudain nous montra Harry, étendu au-dessus de nous, qui avait trouvé, dédaignant celui d’Emerson, le vrai trône de la vallée, qui, bientôt, orienté dans sa vraie ligne, ne bougea plus, qu’il fallut rejoindre... Pauvre Emerson qui ne vit jamais, au ras du ciel, autour d’un clocher pointu, ce bosquet vers lequel volait un oiseau, puis allait un bicycliste, puis s’enfuyait un chien, puis courait un piéton, et qui ignora peut-être toujours qu’en Nouvelle-Angleterre, le soir, humains et animaux, s’unissent sous un bois d’érables et s’étendent, mais alternés, pour le sommeil.
[Vignette]
FILM
Un matin...
Je mens. Ce n’était pas un matin. Mais laissez-moi essayer à vide toutes ces phrases qui soudain, au cinématographe, apparaissent sur l’écran, d’or en Europe, d’argent en Amérique, pour vous annoncer ce que l’on redoutait le plus, ou aussi, c’est si bien la vie, ce qu’on n’osait plus espérer. Laissez-moi contrôler mon cœur, s’il répond, s’il est un cœur naïf... Un matin... Toi qui es près de moi, pose ta main sur ma poitrine, et prononce ce mot sans m’avertir, et je vais penser à la nuit pour que le coup soit plus sensible... Que tu parles brusquement, amie, quelle secousse! quel mauvais boy d’ascenseur tu ferais!
Une nuit...
Seul être qu’on approche en le fuyant, qu’on voit en fermant les yeux! Nuit de New-Jersey où les feuilles des palmiers claquent de chaque dent sous la fraîcheur, où l’étang est de plomb, et sur lui les cygnes glissent tout hors de l’eau, on voit leurs pattes; où le mari rentré du club avant la fin de l’opéra, contemplant la photo de sa femme Ivy, découvre sur les lèvres la trace de deux lèvres et ne sait ce qu’il doit souhaiter, savoir son meilleur ami amoureux d’elle ou apprendre que c’est elle-même, égoïste, qui s’embrasse. Nuit d’été, que l’opérateur poursuit en plein midi et avec une plaque bleue, de sorte qu’on voit animé tout ce qui dort à pareille heure, les canards d’Inde sur les bassins, la tête d’un facteur, et des petites filles en pyjama qu’un bandit vole de leur berceau à minuit juste et qui clignent des yeux à cause du soleil.
Soudain...
Mot qu’ils emploient toujours à contre-sens, pour dire "alors"! Soudain, lentement, la femme imprudente vient, honnête, chez l’Oriental; il la marque au fer rouge de la première lettre du mot Japon (moi je peux l’épouser, j’ai la même initiale...) Soudain, peu à peu, le professeur français de troisième classique, égaré dans la ville des cow-boys, raconte les aventures qui lui arrivèrent en Europe: ce brigand qui l’avait étendu sur un lit, qui coupait les pieds de ses victimes quand ils dépassaient à travers les barreaux de cuivre, quand les jambes étaient trop courtes qui les allongeait par des supplices--lui avait eu juste la taille;--ce cheval indomptable qu’il changea en agneau, qui avait peur de son ombre, qu’il monta simplement un jour de pluie, les autres jockeys étaient pâles de fureur, inondés... Soudain, à pas de loup, doucement, l’enfant qui a trouvé une boîte de tisons veut allumer des taches de soleil sur la vérandah et met le feu à la maison.
Un soir...
Mais cela c’est mon histoire.
Ecoutez...
* * * * *
Un soir, rentrant de l’exercice, j’appris par le portier du Harvard-Club que Clyton m’avait demandé quatre fois et qu’il attendait dans ma chambre. Mais c’était mercredi, le jour où venait le courrier de France, et je ne me hâtai point. J’avais depuis trois mois l’habitude d’ouvrir aussitôt mes lettres et de les lire debout, appuyé au bureau du caissier. Je l’aurais désobligé en les emportant intactes. Il me souriait en silence, et derrière le pupitre d’en face la téléphoniste évitait de parler haut, comme pour me laisser téléphoner dans un pays lointain. La dernière lettre lue, il demandait si tout allait bien en France. Tout allait bien. Les mercredis sans courrier, il me consolait et me donnait les nouvelles de Niagara Falls, sa patrie, où tout est à peu près parfait.
Aujourd’hui je mentais. Tout n’allait pas très bien. Jacques s’était tué en avion. Les messages de morts qu’on reçoit en France à chaque heure m’arrivaient tous ensemble dans cette seule journée. Amis chargés pour moi, quelques instants à peine après leur mort, dans le transatlantique, mais qui n’étaient plus que des ombres, après un si long voyage, en débarquant. Malgré ma pitié, ma peine, je ne parvenais pas à veiller un cadavre étendu; un mois, tout un mois maintenant qu’ils étaient morts; ils me touchaient, mais déjà impalpables; leurs yeux à nouveau étaient ouverts, leurs bouches souriaient. Spectres venus pour moi seul dans ce continent nouveau, je les sentais souffrir de ce bruit, de cette électricité, pénibles déjà à des émigrés vivants, d’entendre la téléphoniste appeler en chuchotant Boskiewitch, être débordant de santé, de la part de J. K. Smith, qui certes un jour mourra, mais qui n’est point mort. Je montais chez moi; les lettres ouvertes ne tenaient plus dans ma grande enveloppe, je déchirais le haut des enveloppes, je jetais les morceaux déchirés, je les regardais sur le plancher; je pensais à la terre qui reste d’une tombe fermée, je les ramassais... Huit jours, j’avais huit jours jusqu’au prochain passage. Huit jours pour rayer une adresse, dans mon carnet, de la liste justement qui servira à établir mes lettres de faire-part; huit jours pour imaginer qu’une veuve n’était plus folle; que les enfants avaient remplacé la phrase pour un père vivant, dans la prière du soir, par la phrase pour un père mort; qu’une mère recommençait à manger un peu, à boire un peu de lait, à ne plus résister à ceux qui parlaient de phoscao, de biscottes...
Aujourd’hui Jacques était mort. Avec Gonzalve, qui ne le quittait pas et que nous commencions, lui aussi, à aimer. L’avion qu’il conduisait s’était abattu près de Meaux, et ainsi mon ami si cher avait tué avec lui le seul moyen de le retrouver un peu, un ami à peine moins cher, son seul reflet. Il était mort aussitôt. Gonzalve avait vécu huit heures. Les amis de Jacques étaient arrivés en foule de Paris, de Dammartin, de Melun. Gonzalve put les recevoir, leur parler, leur dire que Jacques n’avait pas commis de faute: L’avion s’était abattu de lui-même, et comme pour certains la vie se brise sans qu’ils aient eu un premier léger tort envers elle, une première maladresse, fait un petit mensonge, conçu une petite haine. Toute sa famille était trop loin, à Pau, à Nice, quelqu’un à Venise; il écrivit à sa mère, à son père, signa avec son sang,--fit recharger son stylo,--à une amie, mais il ne vit que les amis de Jacques, leur transmit les derniers mots de Jacques, qui furent ainsi, à huit heures d’intervalle ses derniers mots. Il était calme, calme. On se consolait presque de donner cette parcelle sereine à l’éternité. Mais on pensa tout à coup, un inconnu qui se trouvait là pensa à lui dire qu’il mourait pour la France. Il se mit alors à pleurer. Il ne chercha plus d’excuse à sa chute. L’idée de cet honneur en lui détruisit soudain toute volonté, toute énergie, et ce qui apaisait les autres mourants n’en fit plus qu’un enfant ébloui, que des sanglots secouaient, meurtrissant sa dernière heure même. Il se cachait le visage de ses mains, il appelait désespérément la seule présence qui, désormais, ne lui était plus refusée: Jacques! Jacques! Puis un général arriva. Il l’entendit d’avance saluer le corps du mort qu’on avait étendu dans la première chambre pour que le blessé fût plus tranquille. Il se souleva pour le recevoir. C’était un vieux général d’aviation, habitué à ces visites, muet, qui n’avait pas vu sa jambe coupée, qui lui promit que dans quinze jours il serait remis; qui enfin ému, se pencha sur lui, affectueux, regarda longuement ce qu’un vieux général comprend mal, des yeux débordants de larmes, une bouche qui riait, un masque pur et lisse tenu au visage par d’effroyables rides. Alors Gonzalve mourut, et le général se retournait atterré, appelant un prêtre, ne sachant à qui passer cette âme demeurée dans ses mains malhabiles...
Mais pourquoi ce début à une histoire de petite fille?
* * * * *
Clyton était étendu sur mon lit, endormi. Il avait les cheveux blonds de Jacques, sa taille. Pendant un mois je rencontrai ainsi, mais de moins en moins ressemblantes, les images encore libres de mon ami, puis, un jour, une image à peine reconnaissable, sur un enfant, et ce fut tout. Je secouai Clyton pour chasser de lui cette ombre. Il ne bougea pas, saisit ma main au vol, en regarda distraitement les lignes, et soudain effaré, respectueux et bégayant comme s’il venait de voir en une seconde toute ma vie, et quelle vie, il se dressa.
--Ecoutez-moi!
Souvent, sorti en civil, j’avais surpris Clyton, en civil aussi, qui me suivait de loin. Souvent j’avais reçu des lettres sans signature, écrites par une femme, et me priant de passer à midi dans un rond-point sans arbres, inondé de soleil. Je sus que Clyton les mettait à la poste. On m’apprit aussi qu’il parlait de moi à tout propos, prétendant que j’avais la grâce, que j’étais devin, et que sur dix paroles que je lançais au hasard, cinq atteignaient leur objet, blessaient la matière même du monde. Un jour, dans son auto, j’avais prononcé par hasard et brutalement le mot pinson. Au premier arrêt, nous trouvions un pinson mort sur le capot. Le lendemain matin, pour me moquer de lui, loin de la mer, j’avais prononcé, mais avec des précautions, le mot mouette. Au déjeuner, dans la cour de l’hôtellerie, une mouette apprivoisée se promenait, mais avec une aile tordue.
--Ma sœur Mae veut vous voir, lieutenant. Il s’agit peut-être de sa vie. Vous me suivez?
--Votre cousine Barbara?
--Ma sœur Mae!
J’eusse certes préféré Barbara que j’avais connue la semaine passée chez les Thackeray, dans les jardins florentins ornés d’autels chinois qui descendent au Charles River, et où des moutons paissent, protégés contre les grosses mouches par des chiens loups. Le soir tombait. Les deux petits frères Thackeray, dont Teddy a les yeux bleus, Bill les yeux noirs, jouaient avec leur fox vairon qu’ils se sont partagés en longueur selon la couleur de leurs yeux et dont ils tiraient la queue indivise. Dans sa minuscule et ronde culotte de cheval, Perscilla, leur cadette, qu’on avait pour la première fois de sa vie photographiée officiellement le matin, se sentait quelque chose en moins, quelque chose en plus, et n’était point sûre que l’on ne souffrît pas un peu jusqu’au moment où le cliché enfin est révélé. Nous étions assis sur la terrasse fermée par de hauts fusains où l’on découpe des fenêtres diverses avec des cadres en bois d’or pour voir la plaine, et nous regardions le soleil tout rond par la fenêtre ovale; au milieu des lilas, des lilas blancs qui sont à Teddy, des violets qui sont à Billy; au-dessous d’ormes centenaires qui n’avaient pas ombragé de Français depuis Chateaubriand, et oubliant qu’alors ils étaient jeunes trouvaient ce nouvel hôte bien petit, bien facile à couvrir. Par la fenêtre en forme de cœur un rayon éclairait Barbara d’une lumière de même forme, mais qui semblait émaner d’elle seule. Ses paupières, son cœur, battaient à intervalles longs mais réguliers. On m’avait prévenu qu’elle inspire, plus violemment et plus subtilement que jamais femme inspira l’amour, le désir,--mais exigeant, insoutenable, immédiat--du mariage. Chacune de ses trois sœurs s’est mariée en un jour avec un jeune homme la veille inconnu. On éprouve près d’elle je ne sais quel tourment et quelle sécurité, comme si l’on avait à son côté une femme créée de la veille; on touche cette main neuve, on délie ces cheveux épais et on les livre, pour la première fois, à la brise; on caresse et fend du doigt ces lèvres qui jamais encore ne se sont ouvertes; on veut partir sans passé dans un avenir neuf; on se voit, avec Barbara, sous tous les espaces clos, dans la salle à manger avec les cristaux, dans la chambre avec un rayon, dans l’auto par la tempête, sous la tente, où, pour ne pas la réveiller, au lieu d’embrasser son visage, on cherche sa main à la lampe électrique. On traverse des marais en la portant dans ses bras. Derrière elle, on la pousse--elle rit, se raidissant--jusqu’au haut des arènes; elle détourne son ombrelle vers les gradins de sorte qu’on embrasse un visage étincelant de soleil. On entend le pasteur, le jour du mariage,--demain,--vous dire:--Réfléchissez, imprudent jeune homme, vous avez encore une seconde; pensez aux autres femmes, aux brunes, à leur fidélité, et à leur délire; à leurs yeux dans les théâtres, à leurs belles joues qu’on appelle sanglantes... On répond:--Je veux Barbara! je veux Barbara!...
Mais les enfants autour de nous devenaient insupportables. Perscilla courait vers la maison, en rapportait des mots italiens tout neufs, courait encore, revenant avec des mots français--et l’on devinait qu’elle avait parlé à sa bonne italienne, à l’institutrice française. Puis l’ombre tomba, et Teddy vint s’asseoir entre nous, nous séparant, tout triste, car, sans qu’il le sache encore, il l’apprendra toujours assez tôt, ce n’est pas le jour, malgré ses yeux bleus, c’est la nuit qui lui appartient.
Mae Clyton était plus belle même, disait-on, que Barbara.
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