Amica America

Part 1

Chapter 13,871 wordsPublic domain

Au lecteur.

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La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.

AMICA

UN VOYAGE DE JEAN GIRAUDOUX ILLUSTRÉ PAR LES DESSINS DE MAXIME DETHOMAS. SE VEND CHEZ ÉMILE PAUL FRÈRES A PARIS.

AMERICA

AUTRES OUVRAGES DE JEAN GIRAUDOUX

PROVINCIALES chez Grasset. L’ÉCOLE DES INDIFFÉRENTS chez Grasset. SIMON LE PATHÉTIQUE chez Grasset. LECTURES POUR UNE OMBRE chez Émile-Paul frères.

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AMICA AMERICA

VOYAGE DE JEAN GIRAUDOUX, ILLUSTRÉ PAR LES DESSINS DE MAXIME DETHOMAS. SE VEND CHEZ ÉMILE-PAUL FRÈRES, SUR LA PLACE BEAUVAU, A PARIS.

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TABLE DES CHAPITRES

1 PROLOGUE 13 Discours dans le Massachusetts 39 Déjà l’on voit... 55 Repos au lac Asquam 69 Pour Groton et Middlesex 83 Film 111 ÉPILOGUE

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PROLOGUE

C’était le samedi matin. De chaque estuaire de France s’élançait vers l’Amérique, du milieu exact du fleuve, comme d’une couleuvre sa langue, un beau steamer et son sillage. Le phare blanc acceptait tous les rayons et tous les regards qu’il renvoie la nuit colorés. Notre navire tirait derrière lui la nappe étincelante de l’eau, habile et sans renverser un seul des objets en équilibre sur le fleuve, bouées, bateaux et mines. Le dirigeable de l’escorte au-dessus de nous, nous voyait enfin étendus sur nos chaises, face à lui, et même le visage ensoleillé; et il devait nous quitter, c’est la vie, au moment juste où il aurait pu nous comprendre. Le soleil était si éclatant au-dessus de la France, qu’à part une femme aux yeux protégés à la fois par des jumelles, des lunettes noires, des larmes, il fallut renoncer à la voir disparaître. Déjà chaque passager était doublé d’un de ces compagnons de traversée que la Compagnie dispose par avance dans le bateau, en nombre égal au nombre des voyageurs, et qu’après l’arrivée jamais l’on ne revoit. Le mien s’appelait Bordéras, et toujours, quel que fût le sujet de vos pensées, il parlait du sujet contraire:

--Que les couchers de soleil sont beaux sur la mer, était-il en train de me dire.

D’ailleurs, le coucher du soleil vint aussi. De grandes vagues plates se succédaient, pourpres; l’angle de l’une se recourbait soudain, une page était cornée pour nous dans un livre encore inconnu. Le mousse lavait les bouées; on pourrait les jeter aux noyés sans se salir les mains. A la place exacte où se croisaient le reflet du soleil et l’onde de la T.S.F., l’opérateur illuminé notait la hauteur de l’Alpe escaladée la veille par les Italiens. Puis les oiseaux de mer se couchaient dans la mer. La femme en pleurs s’attristait d’apprendre que, pour la première fois depuis son lancement, le bateau n’avait pas d’enfant à bord, et soudain s’en réjouissait. Le mousse quêtait par ordre les cigarettes allumées, les jetait par dessus le bastingage, et signalait aux marins le mégot du capitaine, qu’on pût suivre des yeux un long moment. Pour masquer toute lumière on avait retrouvé dans quelque chantier les ronds de tôle découpés jadis dans le navire pour faire les hublots, dans un autre navire sans doute, car les femmes de chambre les ajustaient difficilement, debout sur notre valise neuve. Au salon s’assemblaient des ombres hostiles, attirées par l’idée du bridge,--une dame, avec d’énormes yeux dont elle n’abaissait jamais les paupières, quelque espionne,--et l’Américain à l’index coupé jouait _Tannhaüser_ sur le piano qui semblait avoir perdu une note.

--Les chevaux pie portent malheur et non bonheur, disait Bordéras; et il m’en expliquait la cause.

Puis d’autres jours passaient. Le jour où nous étions au large des Açores, et l’on vit flotter des herbes, une table: au large de Terre-Neuve, il en vint une tortue. En face du Pôle même, et la dame aux yeux ouverts vit dans la même heure un poisson volant, un requin, un corsaire. Les dernières lettres reçues au départ, sur le quai de Bordeaux, se recouvraient peu à peu, par-dessus l’écriture anglaise adorée, des comptes au crayon du jeu de tonneau. Les kodaks, qui portaient au départ sur leur film entamé deux ou trois clichés de Carency, de Reims, photographiaient le canon de l’avant le matin, le canon de l’arrière le soir, et gardaient une plaque pour l’arrivée à New-York. En France, nos parents vivaient maintenant en retenant leur pensée, car ils ne pouvaient recevoir de nouvelles avant l’autre semaine que si nous étions morts. Sur notre grand bateau rouleur qui recevait les messages sans jamais y répondre, s’amassait comme autrefois, au temps sans télégrammes, une rouille, un secret. Seule, chaque soir, après avoir lu le communiqué, la dame se précipitait à son bureau et répondait par lettres. Quand une fumée s’élevait à l’horizon, deux rayons argentés bougeaient à la proue et à la poupe, c’étaient les canons qui tournaient sur leur pivot. Un grand charbonnier nous croisa, lent, usant son charbon avec avarice, usant le plus mauvais, fumant noir, un marin, un seul marin accoudé sur le pont et qui ne nous fit aucun signe. Les vents s’étaient calmés et les nuages s’entassaient par paquets à quelques mètres du cube d’eau dont ils étaient nés. Les vents se déchaînaient, et le commandant, pour faire le point, mettait son navire en travers de l’Atlantique. Bordéras me parlait des chats et de leur fidélité. Puis la nouvelle arriva que l’Amérique déclarait la guerre à l’Allemagne; on vit cinq passagers en complet de voyage descendre au galop dans leur cabine, tirant sur leur cravate, et remonter en uniforme: c’étaient les officiers de ma mission.

Or, il y avait à bord notre plus grand philosophe, qui allait à Washington, aidé de notre plus grand physicien, poser sur des mots choisis par Wilson les immenses colonnes d’air qui sont sur les mots français. S’il survenait un torpillage, le hasard voulait que nous montions sur le même canot. C’était à moi de le réchauffer, de lui donner ma part d’alcool. Si la barque coulait, c’est moi qui soutiendrais une minute encore sa tête au-dessus d’un gouffre. Nous coulions l’un avec l’autre. La première lueur aspirée par son âme libérée était mon âme, et j’en étais le premier aliment dans le stade où elle égalerait peut-être Dieu. Tous les après-midi, il sortait de sa cabine, sous un faux-nom,--le même toujours, sachant quelle médiocre continuité nous infligeons aux êtres,--mais me saluant chaque fois d’un nom différent, par je ne sais quelle flatterie. Etendu près de moi, il dilatait devant une mer entière la pensée conçue le matin par le hublot, il étalait et repassait de la main un papier roulé. Parfois, il prenait un crayon, il écrivait; et deux plans du monde par ce seul geste étaient pour moi fondus. Il cessait d’écrire, et le ciel ne s’appliquait plus contre la mer. Parfois, comme un poète s’amuse en plein soleil à regarder fixement les yeux d’un hibou captif, il regardait, sans le savoir peut-être, au fond de mes yeux. J’y laissais cette petite Idée nue qui les habite, mais d’ailleurs il ne voyait rien, et moi j’apercevais, dans les siens, sinon l’âme de sa pensée, du moins sa forme même, son spectre, matériel, fluide, presque aussi matériel qu’un regard,--mais après tout un philosophe est un homme. Parfois, à d’imperceptibles signes, je le sentais se loger et se complaire une minute, comme les archéologues s’étendent dans un tombeau grec pour voir la longueur des morts grecs, dans une pensée creusée par d’autres. Parfois, le soleil l’atteignait à la seconde exacte où deux pensées en lui se choquaient, il s’étonnait d’être pour la première fois, par ce choc, inondé de chaleur. Il se croyait seul, mais je surveillais, je concevais chaque mouvement et chaque glissade de sa pensée, je n’en éprouvais que le vertige physique, mais comme le roitelet caché sur la tête du plus grand des oiseaux, sans voler, sans penser, j’arrivais dans son monde même une ligne au-dessus de lui.

Etendu le premier, j’avais chaque jour à défendre contre Bordéras, sans qu’il le sût jamais, sa chaise longue et sa couverture. Une seule fois, Bordéras s’attardant, il fut obligé de tourner autour du navire, et commença l’après-midi par le paraphe qui la finissait d’ordinaire. Mon silence au début lui plaisait, puis l’inquiéta, et pour s’en libérer, il voulait m’adresser la parole. Tout un lundi, tout un mardi, je le vis chercher un prétexte... En vain... Avant de s’asseoir, il me regardait, il me visait; mais le cœur d’un homme, de haut, est un terrain d’atterrissage si étroit. Le jour où je me mis en uniforme, il lut tout haut le numéro de mon collet, et ce fut par les chiffres, puisque les mots se refusaient, qu’il put me saisir enfin; ainsi Pythagore parvint, avec sept chiffres en plus, à saisir le monde. Il me demanda si j’avais connu Clermont, adjudant dans ma brigade, son élève.

--J’avais connu Clermont. Nous étions amis. La semaine avant sa mort, je l’avais même rencontré, au repos, surveillant les exercices sur des champs labourés. Il m’avait crié au revoir, et était parti, suivant son commandant dans le même sillon, s’écartant de moi par la ligne la plus droite, posant ses pas minuscules avec précautions dans les larges empreintes du commandant, et tous les huit jours avant sa mort, jours de boue, il put rester propre, mais il ne laissa point de traces à lui.

Il voulut savoir si Clermont avait souffert, qui détestait le froid, qui se chargeait de diriger le poêle au Collège de France.

--Il gelait. Nous gelions. Pour que nous puissions entendre les balles, on nous confisquait nos cache-nez. Pour que nous n’ayons pas le tétanos, au cas où les balles nous traverseraient, on nous interdisait nos peaux de bique. Comme nous tous Clermont réclamait l’été, quand le général nous ferait combattre tout nus, sans doute invulnérables.

Et les combats d’aéroplanes, en avais-je vu?

--Quelquefois. Nous nous enfoncions dans la sape pour les voir plus distinctement. Au-dessus d’eux, en plein jour on apercevait des étoiles. En septembre, un avion français avait été abattu juste devant notre ligne. Clermont, les autres sergents de la compagnie, le lieutenant, nous avions fait le serment de ne plus nous baisser de l’après-midi. Nos mères auraient été tranquilles, ce jour-là, si elles avaient été au courant...

Il me questionna encore.

Mon langage le surprenait un peu. Il le trouvait, non, il ne le trouvait pas tout à fait sympathique. Il eût préféré, chez un soldat, plus de gestes. Il ne savait pas que nous, lieutenants, qui vivons avec nos hommes, chaque fois que nous leur parlons, nous devons penser que c’est la dernière phrase qu’ils entendent; malgré nous elle ressemble à la première que nous leur donnerons après leur mort; en sorte que notre voix est mate, notre pensée gonflée, et nous ne disons jamais rien, dans nos escouades, qui ne puisse être entendu et compris par une ombre.

Il n’était pas le premier à s’en étonner. Souvent nos colonels, guidés dans la tranchée par un chef de section inconnu, surpris de sa parole sans argot, de ses pensées sans haine, le ramenaient au camp d’instruction et l’y chargeaient de faire les conférences sur la discipline, sur les fusils lance-grenades; des ombres elles-mêmes eussent aimé, l’écoutant, se ranger par sections, appuyer leurs grenades, ombres qu’elles étaient, sur leur tromblon et rêver. Mon philosophe étendu sentait que mes paroles touchaient une part de son âme; il ne savait laquelle; il ramenait sa couverture sur lui, pour contenir le doux esprit qui la soulevait. Sans qu’il s’en doutât, il me suivit chaque après-midi, entre trois et quatre, dans ce domaine à demi souterrain qui est mon royaume; ne me parlant que des élèves tués, des poètes tués, et il parcourut avec moi ce monde d’amis pétrifiés, dispersés par les vents, embaumés, amincis, chacun de si loin grand sans raison ou minuscule, entre lesquels, ô femmes, je lui montrai que vous circulez toutes encore, avec votre vraie grandeur, avec votre corps vivant qu’on incline sur les grands blessés dans les gares,--on se hâte,--pour qu’ils reprennent dès qu’ils ouvriront les yeux notion de la taille moyenne des êtres et fassent juste l’effort, pas plus, qu’il faut pour vivre...

C’est ainsi que j’eus pendant une semaine, une heure par jour, sur un bateau de tôles chargé d’acier, un dialogue avec l’ombre de Bergson.

* * * * *

Puis la mer se peupla.

Tout ce qui s’était amassé en bloc au-dessus de nous, le temps, la semaine, s’effrita, et il tomba un soir sur le pont une nuée de petites nouvelles américaines. Les navires venant de France, sans lest, laissaient à peine une trace. Les bateaux de New-York, combles, traçaient un long sillon. Au-dessus de la corde qui sépare les premières des secondes, une jeune Française et un Américain se disaient adieu, et rentraient l’un au cœur de la richesse, l’autre au cœur de la pauvreté. Ceux qui savaient que Joffre allait bientôt venir, parfois se retournaient. Puis un jour, où, hélas, je ne pus être rasé,--car le capitaine de la _Sylvie_, coulée en Grèce, qui allait chercher le _Bacchus_ à Détroit, se faisait couper les cheveux, les favoris, la moustache, la mouche et la barbe,--comme une de ces dalles enchantées sur la terre, avec un gros anneau, par où l’on arrive aux antipodes, une énorme bouée rouge parut, fixée sur la mer plate, qu’on souleva, et ce fut l’Amérique. Le bateau poste déjà nous harcelait, et nous écrivions lentement, pour qu’il ne les emportât pas, les lettres qui devaient rester à bord et revenir en France. Sur le remorqueur, à la place où je l’avais laissé voilà dix ans, Jérôme Greene nous attendait, se levait quand un navire ne passait pas dans le voisinage, et je montrais son canot aux commissaires du port qui voulaient savoir où j’allais, en Amérique. Puis un nuage s’éleva, qui était Long-Island. L’Américain au doigt coupé me désignait du pouce l’échancrure du nuage où il se baignait, la voussure du nuage où un chanteur de Honolulu avait joué avec les pieds sur son piano... puis New-York apparut; de gigantesques cubes d’ombre rangés parmi des cubes de lumière plus gigantesques encore bornèrent l’horizon, les bâtiments vieux de plus de dix ans à côté de ceux de cinq ans, et, dominant, plus blancs que la lumière même, les édifices de l’année étincelaient. Bordéras tout joyeux me serrait les épaules, tendait la main vers eux:

--Vendôme! criait-il, Vendôme!

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DISCOURS DANS LE MASSACHUSETTS

La nuit tombait. Au milieu des acclamations, de vieux messieurs les yeux en pleurs ont retiré par la main chaque officier français du navire, impatients mais cependant sans le hâter, pour qu’il restât au centre de son cercle de lumière, car un projecteur accompagnait chacun de nous. Nous avons émergé de notre vieux et sombre continent éblouis, comme d’une tranchée,--le commandant un peu moins car il avait un projecteur vert,--et maintenant, clos dans nos Cercles où les hommes seuls pénètrent, nous vivons hors de toute atteinte féminine. Les attentions qu’en France les femmes imaginent, des hommes les ont pour nous, et les vieillards celles des petites filles. Ce n’est point la femme du banquier qui m’éveille, la femme de l’évêque qui me borde, c’est le banquier lui-même, c’est l’évêque. Si nous ouvrons notre porte un peu vite, un professeur à cheveux blancs, surpris à y clouer une cocarde, s’enfuit désolé par la fenêtre et par les toits. Ou bien ce sont les chirurgiens qui, chaque matin, nous offrent, comme un miroir à leur malade, des illustrés où nous voyons nos portraits, blâmant sévèrement ceux où nous sommes maigres. Ou bien c’est un vieux colonel qui nous envoie par amitié les photographies historiques de sa vie, et sur l’une d’elles, car il fut champion de nage, il est nu. Chacune de nos chambres est dédiée à une promotion de l’Université; j’habite par hasard la chambre 1888, et tous ceux qui passèrent leur examen cet été-là, où justement je naquis, ont le droit d’entrer me voir sans s’annoncer, amenant en fraude leurs amis qui échouèrent. Le soir, chaque soir, banquet. Du perron, un hôte s’avance vers chacun de nous, s’incline, et nous montons par couples à la salle des fêtes. Le commandant donne le bras au Président; pour notre capitaine qui a deux mètres, on a mandé par télégramme du Canada le membre le plus haut du Club (comme on compte ici par pieds et par pouces, on n’arrive pas à savoir quel est le plus grand des deux); et, pour le dernier officier, pour moi, le Bostonien réputé dans le cercle,--quel qu’il soit, on lui doit aujourd’hui ce triomphe,--pour aimer la France avec le plus de passion. C’est un colosse à front têtu, trapu: sous ma main son bras tremble. C’est un petit homme timide, bouleversé, qui doit prononcer un discours, que deux amis géants rattrapent comme il se dérobe, soulèvent, et m’apportent tout droit, pour ne pas troubler ses idées et ses mots, comme une bouteille de vieux whisky. C’est un avocat, un géographe, un professeur; il voit la France comme la perfection de son métier, comme un discours sans paroles, comme un pays étendu sur quatre couches de même épaisseur, comme un enfant portant son âme. C’est un orfèvre: la France est un gros diamant, et son œil étincelle.

Nous montons. Les jeunes gens s’écartent, même de moi, qui ai leur âge, et la jeunesse chez un Français leur paraît une qualité antique et stable, comme chez d’autres la beauté, la bonté. Sur chaque marche le magnésium éclate, l’air américain grésille ou flambe sous ces premiers éclats de la guerre d’Europe. Les pères, les oncles touchent notre sabre, notre médaille, tout ce qui est de métal dans ces gens d’une autre planète, la main de fer du commandant, puis sa seconde main qui est de chair; et leurs yeux se mouillent. Du premier, les vétérans en costume nous jettent des iris bleus;--on croit là-bas que l’iris est notre fleur nationale, et les morts de l’Indépendance seuls nous ont offert ce matin au cimetière, sur leurs tombes, de vraies fleurs de lys; les morts savent tout... Un iris atteint mon guide au visage. Il frémit comme le héraut du prince de Galles, du roi d’Angleterre quand l’effleurent trois vraies plumes d’autruche, une vraie licorne; il me serre la main, il me dit:--Je voudrais... je voudrais que les avions allemands bombardent enfin nos villes!

Voici le hall. Les tribunes sont bondées et toute la ville veut nous voir dîner, au centre, sur notre estrade. Seuls nous avons des coupes, car l’Etat est abstentionniste, et l’on amoncelle à nos trois places ce pain et ce vin dont se nourrissent les Français. Chaque fois que nous portons un verre à nos lèvres, selon qu’il est blanc ou rouge, nous sourient,--chez nous c’est un usage, mais chez eux c’est l’instinct,--tous les blonds ou tous les bruns. Chacune des immenses baies, car c’est la salle des concerts, porte l’écusson d’un musicien allemand. Dans la baie Schubert, la plus lointaine, s’est réfugié l’orchestre, qui ne jouera ce soir que des morceaux à solos de flûtes, car les flûtistes de l’univers entier sont Français. Dans la baie Mozart, juste en face, à la distance type d’où les millionnaires écoutent et voient le monde, les banquiers et leurs familles; ceux qui ont un nom ou un ancêtre français, et qui agitent les mains vers nous, qui rient plus fort, comme si nous devions reconnaître leur parenté aux ongles, aux dents; ceux qui s’appellent Schmidt, Mayer, Meyer, que leurs filles mariées plaisantent et qui tirent des cartes de visite où ils ont fait graver pour ce jour-là leur surnom seulement, Teddy, Billy. Dans la baie Schumann, un visage étincelant de jeune femme, qui se trompe d’ailleurs, qui, au lieu de regarder, écoute, qu’on appelle de la salle, qui n’entend rien. En bas, réunies, voilà les familles des étudiants tués en France, oncles, tantes, cousines les plus éloignées en deuil,--les parents, orgueilleux, en toilette. Voilà ce vétéran de l’Oklahoma qui s’est rendu à pied à toutes les guerres, à la guerre de Sécession, à celle d’Espagne, du Mexique, arrivé du matin à la guerre allemande. Voilà les étudiants de l’Equateur à Harvard, ceints de l’écharpe bleue qui flotte, les jours de fête, à peine de biais, sur l’Equateur lui-même. Voilà l’auteur célèbre de _Jours paresseux en Patagonie_, qui s’agite, enjambe des bancs, les renverse avec leurs dames. Voilà tous les enfants riches mal élevés--les autres sont couchés--qui regardent sans dire une parole, tout droits, sages, tendres. Voilà,--de quelle baie, de quel désespoir allemand s’échappe-t-il?--un oiseau qui traverse la salle sans hésiter, d’un maître à un maître connu, et il effleure mon voisin qui en profite pour me dire:

--Je voudrais de petites Américaines crucifiées, de petits corps éteints dans des robes toutes fraîches. Leurs pères pacifistes les secouent, et enfin comprennent!

De tous côtés, écrites, orales, arrivent les questions, car chacun des plis, des numéros, des lisérés de nos vareuses est une énigme. On étudie notre uniforme, à nous sortis de la guerre, comme on étudia à Paris le visage du premier soldat sorti de la bataille. Jamais feuille cornée dans un livre n’intrigua plus que mon col rabattu, le seul de la mission: ai-je reçu une balle au cou? Ai-je servi en Egypte? Est-ce de la fantaisie? Suis-je un fantaisiste? Qu’ai-je sur moi qui soit allé à la guerre? Mon briquet? Tous lèvent la tête, éteignent leur cigare, et s’en allument un nouveau à cette balle allemande qui passe, apprivoisée. Voilà les délégués de la ville qui adopta Péronne; ils ont des cartes de Péronne, des plans, des photographies; mais ils voudraient savoir d’un Français même si leur filleule--tout d’ailleurs serait racheté par ses souffrances--était une ville aimée en France, ou détestée, ou seulement indifférente. Je les rassure; bien que du Centre, j’adorais Péronne; je croyais même que Jeanne Hachette y était née; je le leur révèle;--ils s’en vont heureux. Voilà les cent visages un peu tristes de ceux qui ont juré de ramener pour le dimanche un officier français à leurs femmes et à leurs enfants qui préparent déjà leurs meubles anciens et leur coq de bruyère apprivoisé,--mais déjà ils n’espèrent plus. Voilà, qui me sourit, le pasteur d’Amérique qui parle le mieux de la Mort. S’il parle de la Mort, ses paroles deviennent on ne sait quels papillons vivants, qui se posent sur les auditeurs mortels, non sur leur corps mais sur leur âme. On sent l’âme onduler, fléchir. Il va parler tout à l’heure, et vous aurez son discours. Il me fait des signes, qui se posent sur mes prunelles...

Le dîner s’achève. On distribue les éphémérides de la guerre que tous les membres du Club ont réclamés. Désormais ils sauront enfin à toute heure ce que les Français, tous ensemble, ont fait voilà juste un an, voilà deux ans. Mais déjà cela ne leur suffit plus: ils veulent apprendre ce qu’a fait chaque Français à chaque heure, ils interrogent chacun de nous, à brûle-pourpoint, comparant les réponses. Que faisions-nous le 3 avril, le 15 juin? Parfois, sans qu’ils s’en doutent, ils atteignent un de ces jours sensibles que l’on tait, ils enfoncent dans notre cœur même, comme le douanier sa pointe dans la caisse où se cache un homme. Parfois un jour qui n’a pour anniversaire, dans ces trois années mêmes, que des jours de repos et de paix, et ils passent un peu désappointés le bras à travers toute ma guerre. Mais aujourd’hui ils tombent bien, et j’avoue tout, et j’ai des raisons aussi de m’en souvenir:

--Voilà un an? insiste l’orfèvre.