Part 9
La mauvaise foi qui sert de base à la plupart des rapports sociaux et qui les dénature n’est autre chose que la suite logique de ces mensonges vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise foi que le code se charge de punir, mais de celle que les honnêtes gens pratiquent à l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En politique, en journalisme, en affaires, dans toutes les manifestations de la vie sociale, elle sert de base aux transactions, aux attaques et aux défenses. C’est une habitude dégradante, bien plus corruptrice que le jeu des passions. Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage de tous les partis, elle ne sert plus à aucun. Dans la vie privée, les mêmes inconvénients se retrouvent. Même dans la famille,—la moins faussée encore des organisations sociales, parce qu’elle s’appuie sur les lois naturelles,—que de mauvaise foi préside souvent aux rapports, aux délibérations, aux résolutions! Ces mensonges qu’elle voit vivre par ceux qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que préparer la jeunesse à l’existence artificielle et fausse. Qu’il s’agisse de carrière, de mariage, la préoccupation de frauder la vérité perce de quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne on se tromperait soi-même, et l’habitude est tellement enracinée que les plus sincères croient à peine en eux-mêmes et ont cessé entièrement de croire aux autres.
La disproportion qui existe entre les principes, soi-disant directeurs de la société, et leur application dans la vie vécue est le plus grave mensonge de notre époque. A quoi bon tant de principes pour ne pas les appliquer ou les appliquer si contradictoirement? Telle manifestation du péché mérite le mépris, telle autre l’admiration; le mal a cessé d’être le mal d’une façon absolue, c’est une question d’adresse ou de situation. Les formules prud’hommesques continuent cependant à s’étaler partout, et on enseigne en même temps le moyen de contourner leurs angles trop droits. On les contournera toujours, c’est dans la nature humaine; le mensonge est de manquer aux principes en les proclamant, ce qui trouble les idées. Troubler les idées, c’est la grande arme de notre époque, le meilleur moyen d’attaquer, le meilleur moyen de se défendre. Accusations ou éloges, mensonges! Tout se jette dans le tourbillon, et ce tourbillon finit par créer une atmosphère.
Cette mauvaise foi dans les rapports, dans les paroles prend toutes les formes. Ceux qui refusent de se servir de l’arme déloyale sont broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours quelque chose, si vous mentez suivant vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut se soustraire à cette obligation doit déployer dans l’existence une énergie double, des quantités triples, et cette lutte titanesque contre le mensonge en fait presque toujours un révolté.
Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit le mensonge installé à la place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices.
Maintenant tout s’effrite, les fondations et la bâtisse: poutres, ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle.
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Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations, plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux. Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité n’ont pas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques, ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et enrayer ses progrès.
Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge, c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en recueillent pas plus de considération, parce qu’au fond on ne croit à la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie.
Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu, mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à être supportées et respectées. Ce qui est mensonge dans les choses tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force bienfaisante.
Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds, il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse, à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi, dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de ressentir la beauté du vrai.
Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude de la sincérité personnelle aura donné à l’âme.
Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir, penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces. La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson; il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque pierre est une idée fausse. Les exemples sont inutiles, il suffit de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de passer au crible de la réalité.
Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves, attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de réalités vécues.
Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles, peut-être avec plus de force même, car l’habitude de la vérité augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle l’Écriture.
Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs, ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une certaine mesure, purifie le mal.
Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle des valeurs subira de radicales modifications. Le mépris tombera sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à l’_arrivage_ sera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches légères qu’un coup de marteau suffit à détruire.
Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être disjoints.
La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée, modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement. L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les relations sociales serait inutile et dangereuse.
Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice; apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles.
Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences, l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les relations ne se fonderont plus que sur des sympathies réelles. Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots qu’il prononce abondamment.
Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là, les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé au mensonge.
Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire, la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et ses origines divines. Le mensonge nous en dissimule la profondeur, la vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler. Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement, par un effort constant de volonté.
La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement dans l’ordre moral.
Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent, semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette lumière, nous devons nous prosterner la face contre terre pour ne pas être brûlés par elle.
Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes, par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de leur force.
Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine, acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies.
Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable; artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventer des genres nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive, la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur, et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés diminuerait.
En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des indiscrétions dangereuses.
Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations.
Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait. Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations, les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie individuelle...
Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le contact avec la vérité imposera aux hommes. Quelques existences vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut: l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques; c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent sans cesse vers elle et l’adorent.
Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité. Il faut y croire, même si nous la voyons poursuivie, écrasée, morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours. Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].»
CHAPITRE VII
LA BONTÉ
Soyez bons dans les profondeurs, et vous verrez que ceux qui vous entourent deviendront bons jusqu’aux mêmes profondeurs.
Maurice MAETERLINCK.
Maurice Maeterlinck a écrit dans le _Trésor des humbles_ un chapitre sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre. La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il, n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapports mystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.
Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les «certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales, aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a réunis dans un cercle commun d’existence.
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