Part 8
A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives, les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent. Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer la recherche de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens, répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?
La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais d’ivoire, des filles de rois sont parmi tes biens-aimées, la reine est à ta droite, parée d’or d’Ophir...»
Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.
A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée. Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande. Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie, religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses peuvent éclore et vivre.
L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance de celui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer.
L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs. Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des idées morales, observateur des formes et des obligations que la société impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et de grandeur leurs actes et leurs pensées.
L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent. Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles manquent parce qu’on n’y aspire pas.
Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel, toutes les splendeurs du firmament et de la terre doivent avoir leur équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien pour qu’il devienne le beau.
Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit, qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui le conduiront aux hautes cîmes.
S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes, devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelques raffinés intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et proclamer le culte du beau en morale.
CHAPITRE VI
LE CULTE DE LA VÉRITÉ
The world is upheld by the veracity of good men.
(EMERSON.)
Tandis que toute la création se tournait d’instinct vers la lumière, l’homme, seul, semblait la fuir; il refusait de regarder les hauteurs où elle rayonne, s’obstinant aveuglément à la croire contraire à sa paix et à son bonheur. Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition de la vérité nue. Le phénomène s’est renouvelé à travers les âges, et les consciences l’ont accepté sans révolte, respirant à l’aise les miasmes du factice et de l’artificiel.
La recherche de la vérité scientifique, à laquelle notre époque s’est passionnément acharnée, a précisé enfin, par le contraste, les mensonges sur lesquels s’établit, en grande partie, l’existence sociale et personnelle. Mais le sentiment de ces mensonges n’avait pas jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher à la terre ses secrets, au ciel ses mystères et l’on se contentait de l’artificiel dans la vie vécue, on le voulait, on le recherchait, on l’imposait même socialement et moralement. De là une mentalité factice, faussée, que l’ignorance ne justifiait plus et que l’exagération de la pensée moderne marquait d’une empreinte presque morbide.
Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir trouvé des disciples et les effets d’une œuvre secrète, élaborée dans quelques âmes par des forces supérieures, commencent à se manifester. Le vrai leur est apparu comme une puissance suprême digne de tous les sacrifices et vers laquelle la vie humaine devrait s’orienter. Mais ce mouvement ne doit pas se circonscrire à de rares esprits, il faut montrer à l’homme ce qu’il y a de puéril, d’absurde, de dangereux, de criminel dans les mensonges où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre part, que la vérité est une amie, qu’à côté d’humiliations profondes elle donne des consolations supérieures, et que ce n’est point elle qui barre la route du bonheur. Il faut lui dire surtout que l’heure est grave, qu’un monde nouveau fait tressaillir les entrailles de la terre, et que, pour se préparer à y vivre, l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses pas. Or, impossible de les affermir sur le sol mouvant du mensonge, impossible aussi de discerner la route où le pied ne bronchera pas, si l’horizon est obscurci.
* * * * *
Un seul mot exerce sur la créature humaine un invincible prestige, et tous les autres ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce mot magique vers lequel toutes les facultés et toutes les forces se sont tendues depuis des milliers de générations restera éternellement l’objectif de l’humanité. Le goût du bonheur, que de mystérieuses origines lui ont transmis, est si puissant chez l’homme que, même agonisant, il le sent encore. Qu’il le place dans l’existence terrestre ou l’espérance d’un au-delà radieux, peu importe! la recherche reste identique: l’être humain, altruistement ou égoïstement, aspire et aspirera toujours à la réalisation de la félicité et à la disparition de la douleur. Le stoïcisme de ceux qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en attendent aucune compensation, est un triomphe de la volonté sur l’instinct. Et encore, ce stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse placée entre le cœur de l’homme et les souffrances qui le guettent. Or, l’aspiration à la non-souffrance équivaut presque dans ce monde du relatif où l’homme s’agite à une aspiration vers le bonheur.
L’expérience des siècles vécus a appris aux habitants de ce monde que s’il y a des moments heureux il n’y a pas de vie heureuse. Cette science acquise n’a point ralenti leur poursuite; et, aujourd’hui, la loi du progrès, avec ses promesses d’un éternel devenir, permet de croire réellement à une amélioration future d’existence. Les applications merveilleuses des découvertes scientifiques, le développement du sentiment de la solidarité humaine font entrevoir un avenir où la souffrance matérielle sera allégée et où chaque être pourra prétendre à sa part de lumière et de chaleur. Ces espérances s’étendent aussi aux conditions psychologiques des individus: l’élargissement des horizons intellectuels, la compréhension plus juste des valeurs, la délivrance de ce poids mortel de solitude que la grande solidarité humaine fera disparaître, mettront l’homme en mesure, non d’échapper à la douleur, condition essentielle de tout perfectionnement, mais de la dominer et de savourer, dans les périodes de répit, la joie de vivre.
La société a devant elle une œuvre immense à accomplir, une œuvre de reconstitution, dont on ne peut saisir encore toutes les conséquences et qui améliorera sans doute la destinée générale matériellement et législativement. Mais à côté du travail collectif, le travail individuel est nécessaire; la société ne peut l’accomplir pour l’homme. Elle lui dira: «Tu te plaignais, tu voulais une autre organisation, d’autres lois, une distribution plus équitable des biens, je t’ai donné tout cela. Va maintenant, cesse de te plaindre et sois heureux.» Mais l’homme ne saura jouir de cette vie nouvelle, s’il ne s’est pas renouvelé lui aussi intérieurement. A ces perfectionnements matériels d’existence, des perfectionnements moraux doivent correspondre, et ceux-là, l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur de sa conscience. L’esprit public, bon ou mauvais, facilitera ou entravera sa tâche, le travail n’en restera pas moins uniquement personnel. Il faut un acte de volonté pour que l’homme s’engage sur la route du bonheur relatif que l’avenir lui promet. C’est une première initiative; elle restera stérile si une seconde ne la suit pas immédiatement: la résolution de déblayer le chemin de l’obstacle qui en barre l’entrée.
Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses formes, hideuses ou séduisantes qu’elles soient. C’est l’ennemi irréconciliable, celui qui a changé en tragédie la vie terrestre. La plus grande partie des difficultés qui embarrassent l’homme, des compromis où sa conscience se déprave, des tristesses où son existence s’épuise, ont pour raison déterminante l’oubli du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux. Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices qu’ils imposent finissent par faire perdre à l’esprit humain la notion de la justice divine. On le sait, on le voit, on le déplore, et presque personne n’a le courage de soulever d’un coup d’épaule la charge de plomb qui l’écrase. «La gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen dans toutes ses pièces; mais il semble voir dans ce mensonge une sorte de fatalité inéluctable à laquelle la société condamne l’homme. Heureusement la société semble vouloir se transformer, et il faut qu’une élite la précède dans la répudiation du mensonge et le culte de la vérité.
En disant mensonge, il s’agit du mensonge vécu, plus encore que du mensonge parlé. Le mensonge vécu est toujours un mal, certains mensonges parlés peuvent parfois être un devoir. Lorsque pour sauver une situation, éviter un malheur ou un désagrément grave, la bouche prononce un non au lieu d’un oui, l’être intime n’en est point contaminé; certes, si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché quelconque de soi ou d’autrui est presque toujours la base de cette déviation indispensable de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y soumettre n’est pas nécessairement pour cela une âme de mensonge. Il y en a qui éprouvent à devoir dissimuler et tromper une si âcre souffrance, une humiliation si intense qu’elles expient leur mensonge au moment même où elles le prononcent.
Les mensonges conventionnels ou de politesse qui font affirmer des regrets ou une estime qu’on n’éprouve point dans le refus d’un dîner ou la fin d’une lettre, ne sont que de mauvaises habitudes sociales. Ils n’altèrent pas d’une façon sensible la sincérité d’une nature et, d’ailleurs, ne trompent personne. Ils deviennent pernicieux lorsqu’en les exagérant inutilement on essaye de leur donner une apparence de vérité. Il y a encore le mensonge que la charité impose. C’est la carte forcée. Devant certaines questions une réponse complètement franche serait souvent cruelle, elle affligerait inutilement; les consciences les plus droites, tout en essayant de rester le plus vraies possible, sont obligées de gazer, de mitiger, d’adoucir la forme et même la substance de leur pensée.
Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne, il est surtout une vulgarité, mais il rentre cependant dans la fausseté vécue, et est l’indice d’un éloignement volontaire de la vie vraie. Aucune considération supérieure ne l’imposant, il est inexcusable et nuisible à qui le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert à nous excuser d’une maladresse commise, d’un devoir négligé est plus grave encore; il révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles la conscience ne s’insurge plus et une absence totale du sentiment de nos responsabilités.
Les catégories du mensonge parlé sont infinies; elles vont du mensonge de devoir au mensonge criminel, du mensonge de charité au mensonge de calomnie, elles ont rempli le monde de larmes, de hontes, de ruines, mais le mensonge vécu a peut-être fait plus de mal encore. Il a faussé les pensées et les sentiments, vicié l’atmosphère et il aurait bouleversé même les lois naturelles, si la nature n’avait pas une indomptable force de résistance. Il a pris toutes les formes, et les plus redoutables ont été souvent les plus insignifiantes, apparemment.
La préoccupation de paraître, sans se soucier d’être réellement, a été le mensonge caractéristique de notre époque, et de ce premier mensonge tous les autres ont découlé, comme tombent une à une les perles d’un collier lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui que les courants bons ou mauvais se répandent largement et ne se limitent plus à certaines castes, ce goût de paraître s’est généralisé avec une effrayante rapidité. Le snobisme, ce terme ridicule, expression de la mentalité de toute une catégorie d’esprits, indique ce qu’il y a de factice dans les manifestations du goût et les aspirations individuelles. Cette maladie vulgaire, insignifiante en soi, a causé dans la conscience humaine des ravages dont on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue. Elle a passé comme une faulx sur un champ, nivelant toute l’herbe au ras du sol, détruisant les originalités vraies, coupant plus sûrement que la baguette de Tarquin les pavots à tête trop élevée.
Les moralistes modernes attribuent une partie considérable des erreurs du temps présent à son amour excessif de la richesse. La course à la fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs et les imaginations, la plutocratie a écrasé l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de jouir a déplacé dans l’esprit humain l’échelle des valeurs, mais si une balance pouvait s’établir entre les différentes causes qui ont détourné l’homme moderne de sa vraie voie, le goût de paraître la ferait pencher. Désirer être riche, désirer une situation importante, désirer les jouissances matérielles, c’est désirer une réalité; ce désir peut être accompagné des plus malsaines pensées, il n’en reste pas moins une aspiration vers des faits réels, et la conception de la vérité n’est pas altérée dans l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit pas la vie sur une base de fausseté. Mais que devient la mentalité de ceux que l’apparence rassasie, que le chatoiement des mots et des choses satisfait, et qui acceptent, sans discussion intérieure, sottises et préjugés, pourvu que le reflet en tombe de haut?
Si cette maladie du snobisme ne s’était pas si étrangement répandue, s’attaquant même aux âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en relever l’existence, tellement elle est médiocre, faite pour les médiocres et peu intéressante en soi. Malheureusement elle a pénétré dans les milieux qui auraient dû lui opposer le plus de résistance, abaissant les caractères, oblitérant le jugement, aboutissant à une recherche agitée de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté intellectuelle et morale que d’artificiels enthousiasmes remplissent seuls. Les esprits éclairés et indépendants—il en existe encore—ont commencé par hausser les épaules devant les ridicules symptômes, sans s’apercevoir que le microbe qui les déterminait appartenait à une espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont ouverts, la contagion s’était répandue; quittant les cercles exclusivement mondains, elle s’était attaquée à l’art, à la littérature, à la science, au patriotisme, à la religion même. Elle avait poussé les hommes aux imitations serviles, aux compromis bas, aux lâchetés et aux reniements; on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont elle est responsable, et l’on comprend enfin que le simple quolibet ne suffit pas à la combattre.
Une autre force mensongère, contraire à la vérité, en antagonisme direct avec elle, est l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis à l’établissement et au développement de certaines organisations, mais son rôle historique n’en reste pas moins contestable au point de vue du bien général. D’ailleurs les générations actuelles ne sont pas appelées à revivre les siècles passés; elles doivent vivre leur époque, se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses progrès. Or l’intolérance, quelque nom qu’elle prenne, de quelque parti qu’elle sorte, est absolument contraire à l’essence de l’esprit moderne. Il est impossible aujourd’hui de plaider l’ignorance pour l’excuser: tout se connaît, tout se discute; on ne peut plus être inconscient des fautes et des faiblesses de son parti, ni ignorer ce que le parti adverse renferme de bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance prend donc actuellement un caractère de mauvaise foi, d’aveuglement impénitent qui la déconsidère.
L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sont en opposition directe avec cette tendance, même lorsqu’elle revêt une forme patriotique ou religieuse. Tout se transforme: patrie et religion, et telles que ces forces sont comprises aujourd’hui par les cœurs généreux, elles répudient toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les autres pays ne peut aimer le sien propre: son patriotisme n’est qu’orgueil et égoïsme. L’homme qui hait les autres hommes, au nom de Dieu, n’a aucune conception des principes essentiels du christianisme. Il est moins chrétien que l’athée, il montre que l’esprit de l’Évangile lui est absolument étranger. Les habitudes intellectuelles de notre époque ont façonné nos yeux à la perception de la vérité; quand nous l’avons aperçue, l’intolérance devient impossible, elle tombe de nous comme un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui la pratiquent encore appartiennent à la catégorie des aveugles volontaires qui ferment leurs yeux pour vivre en paix leur mensonge et ne pas être éblouis par la lumière.
Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y en a d’utiles, de nécessaires, de respectables même, étant donné l’ordre social actuel, mais eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs d’absurdes et de cruels, fondés sur le néant. Et on leur sacrifie gens et choses, tout en admettant parfaitement leur inconsistance. «Oui, je sais, ce sont des préjugés, mais j’aime mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on commet les plus perfides et basses actions, la conscience à l’aise. Chérir et caresser le préjugé représente une mentalité élégante aux yeux de beaucoup de personnes, et, moins il a de base, plus on le trouve habile et digne d’imitation. Seize quartiers de noblesse excusent certaines étroitesses de jugement; mais avoir les étroitesses sans les quartiers, c’est le triomphe du factice et du faux. Les femmes excellent en ces jeux. Les plus sincères ont des moments de révolte, mais ils ne durent pas; elles préfèrent ces mensonges acceptés et vécus à une recherche de la vérité qui les déclasserait, les exposerait à leur tour aux préjugés des autres femmes.
Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance et des préjugés, les plus honnêtes gens se laissent glisser jusqu’à une oblitération complète de la conscience. Ils sont tellement imprégnés de mensonge qu’ils ne peuvent plus respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent au fond d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux, et ils refusent de s’éclairer, car une fois éclairés, ils risqueraient de devoir prendre une décision contraire à leurs intérêts personnels, à leurs préjugés mesquins, à leur absurde désir de paraître sans être. Par égoïsme, ils en arrivent à se rendre complices des plus odieuses machinations, à refuser le droit de justice, à admettre des points de vue d’une inqualifiable cruauté.