Ames dormantes

Part 7

Chapter 73,722 wordsPublic domain

La vraie sensibilité, au contraire, est une source constante de joie, elle produit un rayonnement continuel de l’âme. Plus l’homme aimera autour de lui, mieux il s’aimera lui-même, l’amour pour autrui étant l’unique moyen efficace de contribuer à sa propre satisfaction. Ceux qui, par crainte de la souffrance, stérilisent leur cœur, deviennent des âmes mortes; l’avarice morale les étreint et tarit en elles toutes les forces d’expansion et de lumière. Ils donnent le moins possible au prochain pour éviter les déceptions et l’ingratitude, mais cette précaution se retourne contre eux-mêmes. En étouffant leurs sentiments altruistes, ils augmentent leur égoïsme, ce qui les rend plus sensibles à ce qui les touche et par conséquent les fait souffrir davantage. Aimer les autres, c’est donc s’aimer soi-même et s’aimer réellement, car on n’est heureux qu’en aimant; seulement, il faut les aimer pour eux-mêmes et non pour soi, il faut les aimer en s’extériorisant pour leur être utile, sans cette exagération morbide qui change le dévouement en souffrance, en somme il faut les aimer comme nous-mêmes pour leur bien réel. Tout s’enchaîne admirablement dans cet ordre d’idées, car le but de l’amour pour soi et les autres est d’amener l’âme humaine à l’harmonie.

Cette même harmonie demande que la sensibilité soit dominée par la raison, la patience et le courage, sans quoi elle dégénère en sensiblerie et devient, plus même que la sentimentalité, une cause de chagrins perpétuels et inutiles pour ceux qui l’éprouvent et un tourment pour ceux qui en sont l’objet. Pour rester salutaire et bonne à soi et aux autres, elle doit se garer de nombre d’écueils et surtout de l’excès de personnalité d’où naît la susceptibilité, cette pierre d’achoppement de tant de vies. Ennemie de tout bonheur, de toute satisfaction et de toute paix, la susceptibilité devrait être considérée par les êtres intelligents comme une maladie douloureuse qu’il faudrait tâcher d’enrayer dès le premier symptôme. Si l’homme savait s’aimer il ne permettrait jamais à ce sentiment morbide de prendre racine en son âme.

La susceptibilité a une pernicieuse sœur jumelle qui est en même temps sa cause et son effet; il est rare que l’une aille sans l’autre. Parfois la susceptibilité n’est qu’une sensibilité exaspérée, mais d’ordinaire elle marche à pas égal avec la vanité, la plus perfide compagne que l’âme humaine puisse abriter. On ne devrait pas en souhaiter le contact à son pire ennemi, et, aberration singulière, l’homme presque toujours s’empresse de lui ouvrir toutes grandes les portes de son cœur, l’abreuve, l’alimente, la chérit. Si l’on noircissait d’encre le papier de plusieurs fabriques on n’arriverait pas à énumérer le mal dont elle a été cause depuis le commencement du monde. Et tout cela parce que l’être humain n’a jamais appris à savoir s’aimer et par conséquent, n’a pas compris quelle source de douleurs il pourrait s’épargner par une sage direction de lui-même.

On dira que la susceptibilité est une force de résistance, que la vanité est un levier puissant, que sans elles la grossièreté s’introduirait dans les mœurs, que tout progrès d’élégance et de culture s’arrêterait. Mais la dignité sentie et bien développée ne suffirait-elle pas à maintenir le respect, à servir de rempart contre les offenses, à les empêcher même? Et l’amour-propre ne pousse-t-il pas l’homme bien plus loin que la vanité sur la voie du perfectionnement, de l’achèvement, de la grandeur? On les confond l’un avec l’autre, et c’est une erreur profonde, car à les bien considérer ils s’excluent l’un l’autre; on élargit les mobiles et les aspirations de la vanité, on transforme et rapetisse celle de l’amour-propre. L’amour-propre c’est l’amour de soi. Or l’amour de soi vraiment senti ne peut faire désirer que le bon et le grand, la réalité et non l’apparence, la vraie gloire et non la fausse gloire, tandis que la vanité!... Qui oserait décrire et avouer toutes les petites et pauvres pensées, les mesquins désirs, les puériles satisfactions dont elle est cause? Ce qu’inspire l’amour-propre on ne le raconte pas toujours, mais on n’en rougit point; il peut induire à une action violente, jamais à une action basse; s’il a ses dangers, ses maladies, elles ne sont ni putrides, ni infectieuses.

Un des symptômes du vrai et sain amour-propre c’est de développer le désir de la gloire dans les âmes assez fortes pour le supporter. Cette gloire peut révêtir diverses formes; ce n’est pas toujours celle du guerrier, du poète, de l’homme d’état, du savant ou telle autre personnalité géniale à laquelle on est habitué à attacher ce nom, elle peut illuminer de ses rayons des manifestations plus modestes. Il y a la gloire intime et secrète du développement mental et moral. Emerson, par exemple, n’aurait jamais écrit les pages qui lui ont acquis la célébrité, qu’intérieurement, pour lui-même, il serait arrivé à la gloire par l’expansion de sa pensée et de son sentiment. Qu’elle soit destinée à rester invisible ou à revêtir une apparence éclatante, la gloire est le plus salutaire, le plus efficace, le plus noble amour que l’homme puisse concevoir et réchauffer dans son esprit et son cœur. Il faudrait que sa poursuite dominât toutes les autres dans les âmes profondes et les intelligences géniales.

Ce désir des hauteurs même invisibles ne peut être le partage que d’une élite, mais il reste aux personnalités plus modestes un vaste champ de travail à ensemencer et à labourer, lorsqu’elles auront appris quel est le vrai amour de soi. La récolte leur apportera des satisfactions inconnues, donnera une saveur toujours renouvelée à leur existence, leur épargnera bien des souffrances inutiles; elles auront, en outre, la joie suprême de voir leur fonds produire chaque jour davantage ce qu’il est capable de donner.

Tous ces bienfaits que la pratique du vrai amour de soi promet à l’homme, peuvent être obscurcis, gâtés, corrompus par le développement d’une seule tendance, comme une famille d’insectes presque invisibles suffit pour que les plus grands arbres soient rongés dans leur essence même. Cette tendance, il vaut mieux dire cette maladie, est le manque de simplicité, de sincérité, la pose vis-à-vis de soi et des autres. Dès qu’une préoccupation de ce genre pénètre l’esprit, elle diminue immédiatement tout ce qu’elle touche. Si la recherche de perfectionnement, de la mise en valeur des facultés doit amener à sa suite l’orgueil spirituel, mieux vaut y renoncer. L’homme dépourvu d’idéal ou d’aspirations élevées qui est, bêtement, simplement, dignement ce qu’il est vaudra toujours mieux que le poseur, même s’il a le bon goût de ne pas battre la grosse caisse, même s’il est à peu près sincère dans sa recherche du bien et du bon.

La simplicité, c’est la vérité. La pose, même si ses attitudes sont belles, n’est que mensonge. L’une peut se comparer à la source d’eau vive, à l’air pur des montagnes, à la saveur des fruits, à l’odeur des fleurs; l’autre c’est le masque, la fantasmagorie, les boissons frelatées, les parfums chimiques. Et il suffit d’une perle fausse dans le collier pour faire douter de celles qui sont vraies!

Heureusement, le véritable amour de soi, s’il est profondément senti, dissipe ces puériles velléités de comédie. Aussi longtemps qu’elles se manifestent sous une forme quelconque, l’homme n’a pas appris à s’aimer, ou, pour mieux dire, il s’aime faussement, il est son propre ennemi, l’artisan de ses souffrances, le destructeur de ses joies, la main qui entrave, le piège qui fait tomber, la griffe qui déchire. Au contraire par le développement de ses facultés physiques et mentales et par l’épanouissement de sa nature vraie il peut arriver à rendre sa vie digne d’être vécue. En substituant le désir d’être à celui de paraître, l’amour-propre à la vanité, la sensibilité à la sentimentalité, la volonté de cultiver son jardin à la vaine poursuite d’une égalité impossible, l’individu n’ajoutera pas aux implacables douleurs qui le guettent, telles que la maladie, la trahison et la mort, l’immense catégorie des amertumes stériles, des déboires cherchés, des découragements évitables, des désespoirs inutiles. L’homme doit arriver au point où tout honneur immérité lui pèsera comme une humiliation.

L’individualisme est violemment attaqué aujourd’hui; il est cause, en effet, des plus grands maux, mais parce que c’est un individualisme qui cherche à prendre aux autres et non à développer en soi. Il est nécessaire de distinguer: l’homme qui soigne son corps pour le rendre sain et beau ne nuit pas à autrui; il nuit à autrui s’il le couvre de vêtements somptueux obtenus par vice ou fraude, cause de ruine pour sa famille, objet d’envie pour le prochain. Même si une position exceptionnelle le lui permet, cet excès de magnificence est égoïste, car il diminue la possibilité de la charité. User de l’intelligence des autres sans les rétribuer de façon équitable est égalément égoïste, mais le développement de sa propre intelligence ne peut faire de tort à personne. Le désir d’obtenir les premières places, si on est réellement parmi les plus dignes comme intelligence et savoir, n’est pas nuisible à la collectivité; il devient nuisible lorsque ces premières places sont obtenues, non par mérite, mais par intrigue, astuce, charlatanisme, lorsqu’elles sont volées à qui elles reviendraient de droit.

Si chaque être humain se disait: mon unique but doit être de développer les forces et les dons de ma propre nature, il serait à la fois encouragé et limité dans ses ambitions; le sentiment qu’il ne peut aller au-delà le sauverait de l’envie et de la jalousie; dédaignant le faux il ne saurait aspirer à ce qui ne lui revient pas. L’on objectera que l’individu lancé dans la vie, étreint par la concurrence, devient incapable d’établir constamment une juste balance entre ses mérites et ceux d’autrui. Évidemment, mais quand par la culture de son jardin un esprit aurait acquis l’habitude de rester dans le vrai et de mépriser le faux, il lui en resterait quelque chose même à l’heure des luttes acharnées. Les habitudes de politesse du siècle dernier se retrouvaient sous le feu de l’ennemi, alors que pour commander la charge le capitaine de la Maison-Rouge saluait son escadron, disant: «Messieurs les gendarmes de la Maison du Roi, veuillez assurer vos chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.»

La société moderne marche d’ailleurs, il faut l’espérer, vers une distribution plus équitable du pain quotidien: l’évolution sociale qui se prépare, les lois plus justes qui en découleront, l’ouverture de champs d’activité fermés jusqu’ici, diminueront l’âpreté du combat. Mais pour que l’homme puisse comprendre ces conditions nouvelles de vie et y participer dignement, il faut qu’il ait appris à s’aimer. Le but de cet amour se résume en trois propositions principales: être sincèrement ce qu’on est; atteindre le plus haut développement possible; répandre la joie autour de soi pour la sentir en soi. Que l’objectif se limite simplement à l’existence terrestre ou comprenne les espérances immortelles, la voie à suivre est la même, car elle comprend la vérité, le perfectionnement, l’altruisme et doit avoir comme résultat l’harmonie finale de l’être.

Pour les vulgaires jouisseurs ou les simples spectateurs de la vie, tous les mots qui précèdent sont vides de sens, dépourvus de saveur et ils ne rendent qu’un son creux et vain. Mais les autres, ceux qui, sous une dénomination quelconque, ont des aspirations plus ou moins sincères et fortes vers les choses élevées, qui reconnaissent des lois morales, qui sentent la pitié et révèrent la justice, qui veulent leur bonheur et le bien d’autrui, savent-ils s’aimer beaucoup mieux, sont-ils disposés à apprendre le véritable amour et à le pratiquer?

Il y a des âmes scrupuleuses et égarées qui croient que cet amour leur est interdit; elles ne comprennent pas que ne pas s’aimer avec son propre cœur équivaut à ne pas penser avec sa propre pensée, à faire fi de la vie qui leur a été donnée, à supprimer les forces qu’elles ont reçues, à refuser de guider vers les hauteurs la conscience dont Dieu leur a conféré le soin. Estimer qu’elles n’ont pas le droit de s’aimer les empêche de se bien aimer, c’est-à-dire de s’aimer suivant le plan divin. Voilà pourquoi tant de chrétiens ne conçoivent pas l’amour de soi d’une façon plus juste, plus sage, plus normale que les disciples du hasard.

Puis vient la grande foule des âmes mortes, de celles qui ont permis à la maladie, à la souffrance, aux déceptions, aux soucis de diminuer en elles, presque jusqu’à l’extinction, l’intensité de la vie morale; elles ont perdu tout magnétisme, tout rayonnement, toute puissance communicative et s’étiolent dans une existence sans chaleur et sans lumière. Il ne leur reste que le regret des choses divines qu’elles ont négligées. Leur nom est multitude. Si elles se ranimaient, ce serait comme une immense armée surgissant tout à coup et partant en guerre pour une nouvelle croisade, bannières déployées. Et sur ces bannières ces mots seraient écrits: Apprends à t’aimer toi-même et tu auras vaincu une partie de la souffrance, apprends à t’aimer toi-même et tu aimeras les autres.

CHAPITRE V

L’ÉLÉGANCE MORALE

Attelez votre charrette à une étoile.

(EMERSON.)

Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore, en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et, si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le beau pour la recherche unique de l’utile.

Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable à la pureté de l’art; il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes, de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques: concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela artiste!»

Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire ou basse, mais il faut que les bornes de la plus vaste indulgence aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots, d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre certains actes indélicats ou lâches.

Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre, l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En l’étendant aux manifestations morales, on pourrait l’agrandir et le rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces visibles dont nous sommes épris.

Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse, fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries, mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez honnêtes gens subissent.

Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles du XVIII^e siècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des prescriptions du bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse, il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme, ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme autrefois.

Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La question se posait déjà au XVII^e siècle. Quelqu’un voyant M^{me} de Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner; à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses, les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes et s’inclinaient devant les stoïciens.

Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocres et les ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires, à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.

Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet du sens esthétique, apporterait à la société un vigoureux élément de vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans, dans les plaines d’Horeb.

Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront en les rajeunissant.

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En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de beauté auquel ils croient.

L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle. Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent, chez tous les adorateurs de la cause inconnue, la même tendance se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale. Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou, pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont ils se manifestent et s’accomplissent.