Ames dormantes

Part 6

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Les mêmes arguments s’appliquent à la voix, cet instrument d’une influence si considérable sur le cœur et les nerfs. Une belle voix (il s’agit de la voix qui parle et non de la voix qui chante) est une rareté, mais que d’organes passables gâtés par des modulations ridicules, des affectations, des recherches, et que le désir d’attirer l’attention rend suraigus. Il y a des voix discordantes qu’un peu d’attention parviendrait à modifier, à rendre moins pénibles aux oreilles d’autrui. Mais cette modification nécessiterait des efforts persévérants, et, en général, et on ne s’aime point assez pour avoir la force de s’y astreindre ou l’on s’aime sottement, suivant des conceptions artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement l’être humain se donne de mal pour gâter ses organes, qu’il y a dans son esprit quelque chose d’irrémédiablement faussé qui l’empêche de discerner la vraie beauté et de sentir le vrai amour.

L’homme si peu intelligent pour l’amélioration de son extérieur ne l’est pas davantage en ce qui concerne sa santé. Il passe sa vie à gâter ce que la nature a fait en lui de sain et de fort. Il s’aime si mal que pour une satisfaction de paresse ou de gourmandise, il détériore ou perd les facultés qui lui assureraient la continuité de ces jouissances matérielles auxquelles il met tant de prix. Et cela dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un peu de jugement, de réflexion et de vraie affection pour lui-même il ferait de sa maturité et de sa vieillesse autre chose que des périodes de malaises et de privations. Même dans la jeunesse, que d’êtres faibles, incomplets, maladifs par leur propre faute, parce qu’ils ne se sont pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré à eux-mêmes d’idiotes témérités ou de pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse, et pire encore souvent.

Sur ce point également l’époque actuelle est en progrès sur les précédentes. On commence à se préoccuper sérieusement de l’hygiène des enfants; les parents essayent de développer ou de réparer l’œuvre de la nature. Mais que de pays où l’on est rebelle encore aux tentatives de ce genre! Et puis, dans combien de cas, dès que l’autorité paternelle et maternelle cesse de s’exercer, dès que l’individu est remis à sa propre direction, le manque d’amour se manifeste immédiatement, la négligence reprend le dessus.

Si l’être humain est à ce degré indifférent à sa beauté et à sa santé—les deux points les plus précieux à l’homme naturel, puisqu’ils intéressent directement sa vanité et ses jouissances, et que du second surtout dépend la continuité de la vie,—quelles proportions cette insouciance de ses vrais intérêts assume-t-elle dans les questions intellectuelles et morales?

On peut affirmer qu’elle atteint des proportions incommensurables. Si dans l’ordre physique l’individu se néglige, dans l’ordre moral on pourrait presque dire qu’il se hait, tellement il travaille à se rendre malheureux et à obscurcir ses rares joies. L’éducation qu’il reçoit de la famille, de la vie et de lui-même, tout contribue à fausser son jugement, à développer les instincts qui peuvent le faire souffrir, à lui farcir la tête de théories gênantes, d’axiomes que la réalité dément, d’interprétations erronées des préceptes divins.

Cette force irrésistible qui pousse aujourd’hui les populations de l’Europe vers les pays sauvages et libres, n’est pas seulement un fait économique, un besoin d’expansion provoqué par une production industrielle dépassant la demande ou par une surabondance de bouches à nourrir, elle correspond aussi à une nécessité morale. C’est une réaction logique contre le factice grandissant de l’existence civilisée, un désir impérieux de retourner à la vie normale et naturelle, l’aspiration inconsciente vers une mentalité nouvelle qui révélera peut-être à l’homme le secret du véritable amour dont il doit s’aimer.

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L’un des premiers torts que l’homme commet contre lui-même est de développer en son âme le sentiment et le besoin de l’égalité[11]. Les aspirations vers la liberté peuvent être infinies, celles vers la fraternité également, mais la poursuite de l’égalité est forcément limitée à l’espérance d’une justice divine et au désir d’une justice humaine qui ne fera aucune différence entre le grand et le petit. Bien que la législation de la plupart des pays de l’Europe proclame l’égalité de tous devant la loi, chacun sait combien la pratique s’écarte de cette formule. Il se peut que dans une société, constituée sur des bases plus larges et plus altruistes, le principe finisse par triompher; il est désirable qu’il s’étende au-delà des tribunaux, mais l’égalité, quoi qu’on fasse, ne pourra jamais s’établir qu’au point de vue législatif. Ailleurs c’est impossible: l’égalité n’est pas dans la nature, elle ne le sera jamais. Elle n’existe pas non plus dans l’esprit des choses, ni dans les phénomènes réflexes qu’une individualité produit sur une autre.

Deux brins d’herbe ne sont pas pareils, un enfant le sait, et pourtant dès qu’il a l’âge de penser et de réfléchir cet enfant est envahi par le besoin d’égalité; il ne regarde pas en bas, mais en haut; il sent qu’il a le droit d’avoir ce que possède l’autre, celui qui est au-dessus de lui. Le sentiment ne se formule pas d’une façon aussi précise, mais il est au fond de toutes les vaines poursuites et de toutes les souffrances vaniteuses et amères qui enlaidissent la plupart des vies.

Cette passion d’égalité est vraiment la maladie dominante de notre époque. Elle détruit bien des joies; elle tue souvent la faculté d’aimer et toujours celle d’admirer; elle est une des causes déterminantes de l’avarice morale. Tous les efforts de l’homme devraient tendre à l’empêcher de croître chez ceux dont l’éducation lui est confiée et à l’étouffer en sa propre âme, car aucune tendance n’est plus fallacieuse, plus puérile, plus illogique. Elle tue les originalités et les valeurs, elle médiocrise, rapetisse et trompe toujours comme résultat final. Elle est la cause de la désolante uniformité des êtres, des habitudes, des manifestations parlées. Rien ne ressort en saillie. L’ignorant ne veut plus reconnaître aucune différence entre lui et le savant; il s’irrite de la position différente que l’autre occupe dans l’estime publique et le dénigre pour le ramener à sa propre mesquine situation. L’employé de banque ne voit aucune différence de valeur entre lui et son patron, et compare avec amertume la différence de leur traitement; il se ronge ainsi le tempérament et alimente en son cœur une source intarissable de mécontentements stériles qui tuent en lui toute faculté de jouissance. La femme laide refuse d’admettre que la femme belle doive attirer une attention et des hommages qu’elle-même n’obtiendra jamais; de là une pénible et inutile tension de tout son être pour arriver aux mêmes effets. La bourgeoise n’admet plus que sa maison soit inférieure comme allure à celle de la grande dame dont les tapisseries de haute lice ont été rapportées du siège d’Arras par un ancêtre connétable. Le moindre débutant en politique se croit capable de gouverner l’état et s’irrite contre les grands conducteurs d’hommes qui lui barrent le chemin.

S’il en est ainsi pour les biens visibles et intellectuels, les biens invisibles excitent les mêmes dénigrements, les mêmes convoitises, la même fureur d’égalité. Il faut posséder déjà une supériorité d’âme pour supporter d’entendre vanter la grandeur morale de quelqu’un; il en faut une plus considérable encore pour que cette constatation procure une joie. Les meilleurs eux-mêmes essayent de rapetisser ou de nier tout ce qui les dépasse, tout ce dont ils se sentent incapables, tout ce qui constitue une inégalité entre eux et ce prochain qui ose les dominer par sa générosité, son dévouement, son esprit de justice et de vérité. Enfin, de la plupart des cœurs, dans n’importe quelle situation sociale ou morale, s’élève la même question puérile: «Pourquoi lui et pas moi?» Il y a presque vingt siècles que Paul de Tarse y a répondu par d’autres questions: «O homme, toi plutôt qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait ainsi? Le potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire avec la même masse un vase d’honneur et un vase d’usage vil?»

Les Romains du temps de Néron se révoltaient déjà contre l’inégalité voulue par Dieu, et cette rébellion, instinctive paraît-il à l’âme humaine, n’a fait que croître depuis lors. Cimentée, développée par l’éducation sociale et politique, elle a atteint aujourd’hui l’état aigu et constitue l’une des causes principales des multiples souffrances qui obscurcissent sur terre la vie humaine. Lorsque l’homme aura appris à s’aimer réellement, il devra lutter contre cette tendance de vouloir grimper au sommet de l’arbre si l’agilité des membres et la longueur du souffle lui font défaut; il devra apprendre à discerner le divin dans les moindres créations de Dieu et se contenter d’être parmi ces moindres; il devra comprendre l’absurdité de toute poursuite vers une égalité que la nature n’a absolument pas voulue, puisqu’aucune de ses œuvres visibles n’en porte l’empreinte.

Mais, dira-t-on, cette convoitise qui pousse l’homme à vouloir égaler son prochain plus élevé que lui, est la base de tout progrès; y renoncer serait faire croupir l’insecte dans la vase où il est né. L’objection est fausse. L’homme qui aura appris à s’aimer voudra donner toute sa valeur, il comprendra que c’est son premier devoir vis-à-vis de lui-même. Seulement il essayera d’être et non de paraître; d’être et non de copier; d’être, sans qu’il soit nécessaire pour cela de faire dégringoler autrui du faîte atteint. La lutte pour la vie, cette concurrence inévitable qui jette les individus pêle-mêle sur les mêmes routes, les forçant à jouer des coudes pour arriver au but, perdrait ainsi de son âpreté et une certaine justice distributive s’établirait. Les honneurs à décerner risqueraient d’échoir en partage aux plus dignes; le charlatanisme ne pourrait concourir aux prix; la lice ne serait ouverte qu’aux valeurs réelles petites ou grandes.

L’homme qui s’aime doit être ambitieux, il doit se vouloir grand, non au point de vue du paraître, mais de l’être. Il doit se vouloir beau, sain, intelligent et sage. Il désirera la sanction de l’opinion publique, oui, certes, mais pas au-delà de ce qu’il sent mériter. D’ailleurs, elle n’aura pour lui qu’une importance secondaire, il aspirera surtout à être. C’est encore le plus sûr. Même en ce monde d’injustices, il y a une sorte de justice finale. Et puis ceux qui croient à l’immortalité, comment veulent-ils y arriver? Déformés, détériorés, rapetissés? ayant gaspillé les talents qu’ils avaient reçus en dépôt ou les ayant enfouis sous terre? Le premier devoir de l’individu vis-à-vis de lui-même est de donner toute sa mesure. Ne pas la donner, c’est être son propre ennemi.

Si l’être humain se mettait à ce point de vue résolument, pratiquement, une révolution morale s’accomplirait. Quelle saveur prendrait la vie, quel grand souffle la traverserait! l’ennui déprimant en serait à jamais banni; il n’y aurait plus d’existences vides et veules. Chacun saurait pourquoi il doit vivre: pour se bien aimer et aimer les autres de la même façon.

Une autre objection se présente. L’ambition de donner toute sa valeur, d’atteindre la plus haute possibilité de perfection ne jettera-t-elle pas l’homme dans de douloureux découragements lorsqu’il verra que ses efforts sont vains, qu’il constatera des rechutes successives? Oui, certes, mais la recherche du paraître, la course à la fortune et au succès ne lui procurent-elles pas les mêmes déboires, les mêmes dépressions? Et elles sont bien plus aiguës, plus irritantes, car il peut s’en prendre aux autres, en accuser les autres..., ce qui empêche et paralyse l’effort, tandis que de devoir s’en prendre à soi-même s’accuser soi-même peut faire sur la volonté l’effet d’un vigoureux et efficace coup de fouet.

Si l’homme s’aimait réellement, il apprendrait d’abord à devenir son maître pour savoir se guider dans le chemin du bonheur ou plutôt de l’harmonie, seule capable de remplacer la félicité passagère ou absente dans cette vie terrestre. En voyant le peu de contrôle que la plupart des êtres ont sur eux-mêmes, sur leurs tendances fâcheuses, leurs goûts nuisibles, leurs habitudes antiesthétiques, on se demande quelle résistance ils sauraient opposer aux grandes passions si elles venaient à les toucher ou à certaines tentations redoutables qui parfois se dressent devant les consciences pour les attaquer et les vaincre.

Heureusement ou malheureusement les grandes passions sont rares et les grandes tentations également, infiniment plus rares qu’on ne le croit et ne le dit. Chacun est d’une façon ou de l’autre sollicité au mal, au désordre, à la rébellion, au péché sous quelqu’une de ses formes, mais que de gens se rengorgent dans une austère respectabilité qui n’ont jamais rencontré sur leur route l’or s’offrant à eux, s’imposant à eux, s’acharnant après eux!

Tous les hommes ont eu des velléités de fortune, mais ceux auxquels la fortune est venue d’elle-même tendre la main, offrir ses plus alléchantes faveurs contre une concession d’apparence minime ou considérable sont peu nombreux. La rencontre de Méphistophélès et de Faust ne se renouvelle pas chaque jour. De même pour les passions de l’orgueil et de la chair: les Moïse, les David sont assez rares. Tout le monde s’imagine avoir aimé, être capable d’aimer; rien de moins commun pourtant qu’un fort amour, un de ces amours qui entrent dans le sang, allument le cerveau et amollissent mortellement le cœur. Rien de moins commun, mais chaque homme cependant peut être appelé à rencontrer les dieux sur sa route. Comment les fuir ou les terrasser, s’ils sont des mauvais dieux, des dieux qui entraînent à la honte, à la misère, au désespoir lorsqu’on n’a pas appris à être son propre maître? Devenir roi de soi-même est donc le premier acte de l’amour.

Après avoir chargé sa machine de ce combustible indispensable qui est la maîtrise de soi, il s’agit de savoir dans quelle direction on compte la lancer. La plupart des gens s’aiment si peu qu’ils ne se demandent jamais ce qu’ils aspirent à être. Ils pensent à améliorer ou à conserver leur situation financière et sociale, rarement à la forme que prendra leur _moi_. C’est là une étrange indifférence, que la plupart des honnêtes gens partagent. On demande à un jeune garçon: «Que veux-tu devenir?» Il répondra: «Marin, soldat, prêtre, littérateur.» Il ne dira jamais: «Un fort, un patient, un sincère, un héroïque, un sage.» Il ne le dira pas, parce que la plupart du temps il n’y a pas pensé. Chacun s’occupe de l’étiquette à mettre sur sa personne extérieure et rarement de la personne intérieure. Et pourtant tout l’avenir terrestre et éternel dépend du développement de cette personne intérieure. Tout est en nous; c’est vrai dans toutes les branches: vie sentimentale, vie intellectuelle, vie artistique et même vie sociale.

L’homme est appelé par Dieu à la perfection, mais la mystérieuse tragédie qui a fait de son âme le terrain où des forces contraires se livrent une bataille acharnée, rend sans doute impossible, du moins sur cette planète, l’achèvement de l’œuvre parfaite. Tout en tendant vers le soleil, il doit donc, non pas circonscrire ses aspirations, mais diriger ses efforts, employer ses forces au développement des facultés et des dispositions qui lui sont propres. Comme dans l’ordre intellectuel, il se sent porté à devenir musicien, soldat, physiologiste ou mathématicien, de même dans l’ordre moral, il peut et doit choisir sa personnalité, une personnalité qu’il aimera, non avec cette puérile et injustifiée admiration de soi-même, partage des sots, mais avec cet attachement lucide de l’auteur pour l’œuvre même incomplète qui lui a coûté un travail persévérant, courageusement accompli.

Si la créature humaine s’aimait comme elle doit s’aimer, elle donnerait à son propre jugement sur elle-même une valeur extrême et n’en attribuerait qu’une fort mince à l’opinion d’autrui, car elle seule connaît et le fond de son cœur, et les secrets mobiles de ses actions, et la puissance de ses efforts. Évidemment l’homme n’est pas un être solitaire, il a besoin de la critique et de l’approbation des autres hommes; seulement d’ordinaire il y attache une importance exagérée, nuisible à son indépendance morale et à sa dignité. Et s’il ne s’agissait que de l’opinion de l’élite! Mais il est tout aussi sensible aux jugements du vulgaire, incapable de toute appréciation équitable et intelligente.

On pourrait craindre qu’en apprenant à donner à son jugement une valeur supérieure, l’être humain ne devienne d’une insupportable suffisance. Mais c’est le résultat contraire qui sera atteint. En s’aimant assez pour vouloir se parer de toutes les beautés, il se sentira toujours inférieur à son idéal et sera ainsi maintenu dans un état constant d’humilité salutaire. C’est l’habitude de regarder aux autres et de donner de l’importance à leurs flatteries qui le rend si facilement satisfait de ses propres mérites. Même au point de vue physique, l’aspiration à la beauté vraie tue la vanité: qu’une jolie femme se compare à la Psyché de Naples, elle deviendra modeste; qu’elle établisse un parallèle avec ses amies médiocres ou laides, elle se rengorgera vaniteusement. Et il en est de même dans tous les ordres d’idées et d’ambitions. L’âme morte n’est pas celle qui cherche en elle-même la source des richesses et des joies, mais bien celle qui, ne pouvant vivre sur son propre fond, quête chez les autres l’appui qui lui manque, pose les bases de sa conscience dans la conscience des autres, se contente de cette chose peu stable et peu sincère souvent, qui s’appelle l’approbation des autres.

Il est curieux de constater à quel degré l’homme manque d’indépendance morale. A notre époque, le phénomène est curieux; les individus réclament la liberté sous toutes ses formes, ils en ont soif, ils veulent s’en enivrer; les plus petites entraves les irritent, les affolent, mais de la seule vraie liberté ils n’ont cure, la liberté intérieure ne les séduit point, ils en ont peur comme de la solitude. Tout le monde s’associe, se groupe, se syndique, chacun veut faire partie d’un groupe de loups qui hurle, on cherche l’esclavage. La convoitise, la lâcheté et la vanité sont souvent à la base de ce besoin de joug, mais ce qui le détermine surtout, c’est le manque d’amour que l’homme a pour lui-même et, par conséquent, le manque d’estime.

Jamais les individus ne se sont moins estimés eux-mêmes qu’à notre époque. Le snobisme régnant en est la preuve; vouloir à tout prix être le reflet de quelqu’un ou de quelque chose, tirer son rayonnement d’autrui, mettre son ambition à se frotter à plus haut que soi, est encore plus absurde que répugnant. Ah! oui, être digne, devenir digne de se mêler à ce qu’il y a de plus élevé en ce monde pour faire partie de l’élite intellectuelle et morale, le sentiment est compréhensible et juste, mais se réduire à l’état parasitaire, vouloir à tout prix fréquenter ce qui est grand sans y avoir aucun droit, est-ce là un but digne de l’être humain, fait à l’image de Dieu, de l’homme qui ressent pour lui-même un vrai amour?

Chaque maître doit avoir ses disciples (hélas! ils n’en ont plus guère de notre temps!) qui se nourrissent de ses enseignements, qui sont les porte-étendards de ses paroles, mais, si ces disciples suivent le maître, simplement parce qu’ils s’imaginent qu’un reflet de sa gloire tombera sur eux et non par dévouement, respect, admiration réelle, ils ne méritent plus le nom de disciples, ils sont des snobs, des profiteurs, des arrivistes, des gens qui se mutilent eux-mêmes, qui stérilisent volontairement leur cerveau et par conséquent ne s’aiment point.

La grande catégorie des ignorants, non de ceux auxquels rien n’est offert, mais des ignorants volontaires qui, par sottise, incurie ou paresse se refusent à tout effort pour s’approprier les connaissances qui leur sont présentées de tous côtés, rentre également dans le cycle des ennemis d’eux-mêmes. Aujourd’hui la culture, sinon la science, est aussi indispensable à l’individu d’une certaine classe que l’éducation elle-même. Pour obtenir une place au soleil, qui ne soit pas un vol, il faut savoir. C’est vrai pour les hommes et pour les femmes. Et combien s’y refusent obstinément, parmi ces dernières surtout! Elles sacrifient cette nourriture nécessaire, avec tous ses avantages matériels et moraux, aux plus puériles et sottes occupations et préoccupations, à des poursuites dont il ne restera rien et qui, même innocentes, laissent néanmoins d’humiliants souvenirs.

Le grand développement intellectuel n’est pas à la portée de tous, il n’est pas dans les goûts de tous. Il y a différentes missions à remplir, c’est pourquoi il est si indispensable de choisir sa route avec réflexion et discernement. Les uns aspirent à la place du grand lis blanc, d’autres se contentent d’être une modeste fleur des champs ou une utile plante potagère; d’autres encore rêvent aux chênes puissants, aux cèdres fiers, aux aloès à la floraison unique et splendide, aux plantes compliquées des serres. Toutes ces œuvres de la nature ont leur utilité et leur raison d’être, mais dans chaque espèce il en est de splendides, de médiocres et de rabougries. Si l’on s’aime, il faut essayer d’être parmi les belles plantes. Or, la plante humaine demande une culture intellectuelle considérable; toutes les joies de la vieillesse et de l’âge mûr y sont attachées. Le pessimiste Schopenhauer admet qu’une fois les passions amorties, on peut connaître le bonheur sous les cheveux blancs, si l’on a le goût des choses de l’esprit et que l’intelligence soit restée ouverte. Mais ce goût ne naît pas au déclin de la vie, il faut l’avoir connu et cultivé dès sa jeunesse. J’ai connu quelques belles et heureuses vieillesses, mais toutes, en effet, étaient amoureuses de l’idée, de la méditation, du livre... _In Angulo cum libello._

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La sensibilité étant durant toute la vie active de l’homme la cause principale de ses joies et de ses douleurs, il serait utile de se demander dans quelle voie il doit la diriger pour son propre bonheur et le développement normal de ses facultés affectives.

La sensibilité n’est pas la sentimentalité; celle-ci sous toutes ses formes, même la forme naturelle, est une source d’erreurs, de pernicieuses illusions et d’inutiles souffrances. Tout ce qui tend à l’accroître, à l’aiguiser devrait, par conséquent être banni, de l’éducation que nous recevons des autres et de celle que nous nous donnons à nous-mêmes. Elle représente, du reste, bien plus une habitude de l’esprit qu’un besoin du cœur, et en général se développe au détriment des affections vraies et se perd en phrases vides, en aspirations vagues. On rêvera à l’ami absent, mais on oubliera d’agir pour lui. Les personnes sentimentales sont presque toujours les moins altruistes et ne contribuent que faiblement à la félicité de leur entourage, car elles deviennent facilement le centre de leur sentimentalisme, se posent vis-à-vis d’elles-mêmes en êtres à part, méconnus du vulgaire, magnifiant en sérieuses épreuves les petits déboires de la vie, se forgeant une série d’imaginaires souffrances. En résumé, être sentimental vis-à-vis des autres c’est les aimer plus artificiellement que réellement. Être sentimental vis-à-vis de soi-même c’est ne pas s’aimer du tout, puisque c’est développer en soi des causes factices et inutiles de douleur.