Ames dormantes

Part 5

Chapter 53,604 wordsPublic domain

L’homme d’aujourd’hui ne parvient plus, comme celui d’autrefois, à fermer ses oreilles aux cris de la souffrance, mais c’est plutôt une question de principe que de sentiment. Certaines idées de justice ont pénétré les consciences, sans réchauffer les cœurs. Il est difficile de généraliser sur ce point, tant les mobiles de la charité sont individuels, secrets, intimes..., cependant une chose est certaine: le don matériel, si large qu’il soit, n’éveillera jamais aucune reconnaissance, s’il n’est accompagné d’un don moral, d’une parcelle d’amour[8]. Les déshérités du bonheur sentent cette lacune avec une intuition merveilleuse.

La charité n’apparaissait pas aux consciences de nos pères comme un devoir social; elle n’était pratiquée que par une rare élite. Le temps présent est en progrès, et il faut l’en louer. Mais cette charité de jadis, accomplie seulement par les âmes bonnes ou pieuses, avait une chaleur qui fait défaut à la sèche philanthropie actuelle: les uns y mettaient un peu d’amour humain, les autres un peu d’amour divin, ce qui enlevait à l’aumône donnée une partie de son humiliation et engendrait une parcelle d’attendrissement reconnaissant dans les cœurs de ceux qui la recevaient. Aujourd’hui, les dons sont plus nombreux, plus abondants, mais on exerce la bienfaisance comme on paie les impôts et subit le service militaire obligatoire. Sous cette charité, on devine la crainte et on ne sent plus l’amour.

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A mesure que ces vides se creusaient dans le cœur de l’homme, l’amour désordonné de soi, cause et effet en même temps, s’y développait dans des proportions effrayantes. La satisfaction des besoins individuels ayant été reconnue par l’école économique libérale comme l’unique moteur de l’activité humaine, la société, égarée par cette apparente sagesse, se crut autorisée à considérer l’égoïsme comme un droit et presque comme un devoir: la science ne l’appelait-elle pas un élément indispensable de l’économie politique, une des forces nécessaires à la conservation de l’espèce? La doctrine de l’altruisme, proclamée par les sociologues anglais, comme un contrepoids destiné à maintenir l’équilibre social, ne trouva pas la même complicité dans les instincts de l’homme. L’altruisme fut accepté en théorie, mais il n’exerça qu’une faible influence sur les habitudes de vie intérieure.

La liberté est-elle responsable des excès de l’individualisme? Toute une école l’affirme, et il est certain que dans l’ordre économique, la formule du _laissons faire_ et du _laissons passer_ a amené le désarroi et le déclassement dont notre société souffre. Mais, dans l’ordre moral, les consciences, formées par le christianisme, auraient dû, semble-t-il, opposer un frein aux doctrines du libéralisme personnel. Elles ne l’ont tenté que faiblement; et, spectacle illogique et douloureux, on a vu la généralité des croyants s’approprier la théorie du droit de l’égoïsme et tomber, comme les incrédules, dans la stérilité où jette la recherche unique et exclusive de soi. Tolstoï, «le grand sonneur de cloches», a eu le courage d’écrire: «Rien ne ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels les soi-disant chrétiens dirigent leur vie.» Le jugement est peut-être excessif, mais il ne manque ni de vérité, ni de justesse. L’esprit de l’Évangile a déserté les cœurs. Les plus stricts observateurs de la morale sociale et des pratiques religieuses ont une façon, aujourd’hui, d’envisager les devoirs et les obligations de l’existence qui ressemble étrangement à celle du matérialiste honnête homme.

Or, c’est surtout par l’esprit des choses, que le croyant doit se distinguer de l’incrédule. Quelles que puissent être les défaillances de sa foi, les entraînements de ses passions, l’empire des forces troublantes qui cherchent à l’aveugler, il faut que sa pensée demeure intacte. Croire en Christ, comprendre sa doctrine et commettre des fautes, des erreurs, des crimes même, cela s’explique. Mais considérer l’égoïsme comme un droit ne s’explique pas, car admettre un seul instant qu’on est autorisé à fermer son cœur à autrui, c’est prouver qu’on n’a rien compris au christianisme, c’est en être séparé par d’infranchissables barrières. Lorsque l’homme tue, vole, s’avilit dans les désordres, sa conscience, à moins qu’elle ne soit complètement oblitérée, l’avertit qu’il transgresse une loi. Et ce même homme se meut à l’aise dans le plus féroce égoïsme, oubliant que ces commandements devant lesquels il tremble se résument en deux seuls, dont le second est: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.»

Aujourd’hui, pour défendre ses erreurs ou ses omissions, l’être humain ne peut plus plaider l’ignorance. Il a appris à mesurer ses facultés et ses forces; il connaît ses obligations politiques et sociales; il sait qu’il faut respecter, non seulement le texte, mais l’esprit des lois qui régissent le pays où il habite. Pourquoi ayant appris à se rendre compte de tout, n’est-il aveuglé que sur un seul point? Et sur ce point cependant, il y a accord entre la lettre et l’esprit, et les mots qui les rendent ont une précision et une clarté qui empêchent l’équivoque de naître. Ces mots ne sont pas nouveaux. Depuis presque deux mille ans, ils sont répétés par des générations qui ne les ont qu’imparfaitement compris et plus imparfaitement pratiqués.

L’école économique libérale a voulu démontrer que l’application absolue de la loi de l’amour aurait pour conséquence la ruine de la société, la destruction de la famille, l’annihilation des forces individuelles, comme si l’instinct de la conservation n’était pas assez fort chez l’homme pour servir de digue efficace à l’excès des sentiments altruistes. D’ailleurs, ce n’est point l’anéantissement de l’individu que l’Évangile demande. Il n’est pas dit: «Cesse de t’aimer», c’est-à-dire cesse de sauvegarder tes affections, tes biens, tes intérêts, mais: «Élargis le cadre de tes sentiments, fais-y entrer le prochain, aie pour lui les sollicitudes que tu as pour toi-même[9].» Il y a dans les Écritures un équilibre divin; tout ordre qui, exécuté avec excès, pourrait devenir une cause de dangers sociaux, est contre-balancé par un autre commandement. Ce qui dans le sermon sur la montagne semble conduire au quiétisme, est corrigé par la parabole des talents. Tout ce qui, dans le devoir du renoncement, paraît restreindre l’initiative personnelle, a pour contrepoids l’ordre que le Christ donne à ses disciples: «Soyez le sel de la terre.»

Mais ce prochain qu’il nous faut aimer, qui est-il? Est-ce le mandarin de Pékin, le sauvage du cœur de l’Afrique, l’inconnu de la maison voisine que l’on ne rencontre jamais? Abstraitement, oui. En réalité, le prochain est représenté par les êtres que la vie met sur notre route. Certes, l’homme ne doit pas se désintéresser des intérêts généraux de l’humanité, mais, à moins d’une situation particulière ou d’une vocation spéciale, il ne peut y travailler que dans la proportion du grain de sable qui concourt à former la montagne. Ses devoirs directs sont plus restreints et plus précis. En dehors de la famille, de ceux dont il partage les peines et les joies et qui ne peuvent souffrir sans qu’il en ressente le contrecoup, il y a le grand cercle des êtres avec lesquels il est en contact fréquent, mais dont les intérêts cependant ne sont pas les siens. Le point est là: le prochain, c’est l’individu qui se trouve mêlé à notre vie, sans que nous soyons liés par des intérêts communs. Lui rendre service, soulager ses misères matérielles et morales ne suffit pas, on nous ordonne de l’aimer! Or, l’aimons-nous? La vérité essentielle du christianisme a été, hélas! si peu comprise, que les plus honnêtes gens n’ont aucun scrupule de ne pas aimer. On aurait honte de refuser un morceau de pain, mais journellement on refuse son cœur.

A quelque degré de civilisation qu’ils parviennent, il y aura toujours entre les hommes des rancunes, des jalousies, des violences. Les meilleurs et les plus sincères ne pourront jamais éviter complètement les emportements du sang et de l’esprit. Ils portent en eux des principes inguérissables de colère, mais on peut commettre des duretés, ressentir des haines, et pourtant garder son âme vivante, c’est-à-dire capable de repentir et d’amour. Le mal irréparable, ce ne sont pas les actes d’égoïsme, _c’est la tranquillité de conscience avec laquelle on les accomplit_; là est le profond illogisme des âmes chrétiennes et leur crime envers le Maître qu’elles prétendent servir.

Autour d’elles, il est vrai, le courant est puissant: tout conspire à étouffer chez l’homme les élans généreux. Ceux qui l’aiment sont les plus acharnés à cette œuvre de stérilisation; on lui fait honte des efforts qu’il tente pour obéir à la loi d’amour; on le ridiculise affectueusement; on lui rappelle ses intérêts bien entendus; on décourage ses bonnes intentions: «Dupe, pauvre dupe!» disent les regards, sinon les voix. Plus on aime, et moins on supporte de voir l’être aimé se donner, se sacrifier à quelqu’un ou à quelque chose.

L’un des préjugés les plus communément admis est que les hommes comprennent et pratiquent l’altruisme moins que les femmes. Celles-ci se montrent, en effet, plus capables de certains dévouements: leurs mains soignent un malade avec une dextérité et une persévérance que les mains masculines ignorent, et, lorsque leurs sentiments intimes sont touchés, elles ont plus de spontanéité que l’homme dans le don de leur personne ou de leur temps. Mais en réalité les femmes sont les grandes prêtresses de l’égoïsme. Prenons les meilleures, celles qui s’oublient elles-mêmes pour ne penser qu’à leurs maris et à leurs enfants. Que leur enseignent-elles d’ordinaire? Se réjouissent-elles de voir leurs fils, leurs filles, prêts à se consacrer à une cause généreuse, à une affection désintéressée? La plupart des mères stériliseraient volontiers, si elles pouvaient, le cœur de leurs enfants, afin que rien d’eux ne soit perdu. Ce sont elles qui leur apprennent l’avarice morale, leur enseignant à ne pas se dépenser inutilement, à garder pour eux les dons qu’ils ont reçus. Leurs paroles, leurs caresses, leurs actes que disent-ils? Certes pas: «Aime ton prochain comme toi-même», mais plutôt: «La vie est une lutte et je veux que tu sois parmi les victorieux. Aimer c’est souffrir et je ne veux pas que tu souffres[10]!»

Ce même langage, les femmes le tiennent à leurs maris. Au nom des intérêts de la famille, que de fois ne les poussent-elles pas à l’ingratitude, à l’injustice, au mépris des droits du prochain? L’homme obéirait parfois à un mouvement généreux; un sentiment d’équité lui indique la nécessité d’un sacrifice, d’une réparation, d’un pardon à accorder. Qu’elle soit mère, sœur, épouse, la femme l’arrête presque toujours. Est-ce que son cerveau ne pourrait concevoir l’altruisme hors du cercle toujours plus restreint de ses affections personnelles? D’admirables exemples démentent cette imputation d’infériorité morale. Ce qui manque aux femmes croyantes, aux femmes honnêtes qui veulent pratiquer la morale, c’est la logique et la bonne foi; leur intelligence et leur conscience ne sont pas suffisamment en exercice. Si elles apprenaient à mieux raisonner, à se rendre compte des obligations que certaines croyances imposent, ainsi que des responsabilités qui en découlent, elles désireraient pour ceux qu’elles aiment les biens essentiels, un amour mal entendu cesserait de les pousser à la «médiocrisation» des âmes qui leur sont confiées. La maternité donne aux femmes une part considérable d’influence sur les générations futures, aussi les erreurs de jugement qu’elles commettent ont-elles une portée considérable. Pour redonner la vie aux formules mortes, pour faire refleurir dans les cœurs desséchés l’amour naturel et l’amour charité on ne peut se passer de leur coopération. Dans cette œuvre toute intime, la femme a une part d’action à exercer plus importante encore que celle de l’homme.

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Il n’y a pas eu de génération moins gaie que la nôtre. L’intérêt matériel érigé en culte et l’avarice morale en dignité ont enveloppé toutes les vies d’un morne ennui; l’âpre recherche du plaisir personnel a appauvri les imaginations et leur a ravi la possibilité des jouissances exquises et ardentes. Certes, l’incertitude de l’avenir et les menaces qu’il contient pour ceux qui n’en attendent pas l’ère heureuse, ont contribué largement à cette croissante tristesse du siècle qui vient de finir, mais le desséchement de l’âme y a plus de part encore que la crainte. Les détraquements de nerfs dont la génération actuelle souffre,—résultat du mouvement fiévreux où l’homme s’agite afin d’arriver à ne plus sentir le vide de son cœur,—pourraient avoir, en s’accentuant, de désastreuses conséquences pour la santé intellectuelle de la race humaine. Il est temps de s’arrêter sur cette voie du dépouillement intérieur, où la société moderne a cru orgueilleusement trouver la sécurité et le bien-être.

Mais comment feront les âmes égoïstes, dont les courants intellectuels de ces dernières années ont tari la sève, pour apprendre à vivre et à aimer?

La tâche de réchauffer le cœur de l’humanité et de lui redonner la puissance de sentir la joie incombe à ceux qui ont le privilège de croire à une bonté suprême et à une immortalité bienheureuse. Ils n’ont pas le droit d’être tristes ceux-là! Mais eux aussi, pour ne pas être tristes, ont besoin d’aimer. Les chrétiens devraient apprendre l’amour. Qu’ils appliquent à leurs croyances les méthodes de logique qu’ils appliquent aux autres études et ils éprouveront le besoin de se mettre enfin d’accord avec eux-mêmes. Sur ce point spécial de l’amour, ils se trouveront dans le dilemme suivant: ou renoncer à la religion dont ils repoussent le commandement essentiel, ou l’accepter et sentir plus de remords d’y manquer que de toute autre faute commise.

Au contact de l’amour chrétien, les affections naturelles reprendraient force et vie. Après les âmes croyantes, les âmes fières seraient les premières à répudier l’égoïsme, ne fût-ce que par haine de la vulgarité. N’est-il pas plus noble de donner que de recevoir? Ce qui est vrai dans l’ordre matériel l’est également dans l’ordre moral. Le don continuel, sans marchandage, sans parcimonie, y a-t-il rien de plus grand? Ce qui est mesquin, c’est prétendre en recevoir l’équivalent. L’humiliation ne sera jamais pour celui qui donne, s’il donne avec désintéressement; on n’est pas trompé quand on n’a rien attendu! L’orgueil qui a poussé l’homme à fermer son cœur est donc faux dans son essence même; au lieu de grandir il rapetisse, au lieu d’épargner les souffrances, il tarit la source des joies. Ce serait être dupe que de continuer à suivre ses décevants conseils.

De tous côtés, en ce moment, des appels d’une redoutable éloquence s’adressent au cœur de l’homme. La misère refuse de se taire et crie sa souffrance; la grande masse des déclassés, grossissant chaque jour, exhale les gémissements angoissés des malheureux qui ne tiennent à rien et n’appartiennent à personne; la solitude morale dans laquelle tant d’êtres, apparemment heureux, se débattent, arrache de leurs yeux des larmes silencieuses et amères. L’homme restera-t-il insensible à toutes ces douleurs auxquelles il participe, à toutes ces voix qui montent vers lui, qui en appellent à sa pitié, à son amour?

Jamais l’occasion d’une plus éclatante revanche sur l’égoïsme ne s’est présentée pour le cœur humain. Saura-t-il la saisir et comme Lazare sortir du tombeau? Le principe de renaissance, que tous les mythes anciens ont admis, empêche l’espérance de mourir. Il faut croire à cette étincelle immortelle et attendre l’heure prochaine où les hommes, tout en conservant leur individualité, se seront faits une âme collective dans laquelle on entendra battre le cœur de l’humanité.

CHAPITRE IV

LE FAUX AMOUR DE SOI

L’essentiel pour le bonheur de la vie, c’est ce qu’on a en soi-même.

(SCHOPENHAUER.)

Les adversaires de l’altruisme ont prétendu et prétendent que son application dans la vie vécue serait destructive de tout progrès civilisateur, et que la pratique du renoncement personnel priverait la société humaine des conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme. Ce que les ordres religieux ont accompli pendant des siècles prouve que la théorie est contestable. Celle du renoncement absolu à son propre moi n’est pas moins fausse, dès qu’on l’envisage dans ses conséquences ultimes. La haine de soi-même aurait des effets tout aussi fâcheux que l’égoïsme; elle serait, en outre, parfaitement contraire à ce que la nature impose, à ce que la science et la philosophie enseignent et même à l’esprit chrétien, car quel suprême modèle d’amour le Christ donne-t-il à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» L’amour de soi est donc la forme la plus élevée de l’amour. Bien entendu, sa puissance effective ne doit pas être limitée au seul _Ego_,—ce qui produirait un rétrécissement infécond,—elle doit s’étendre largement de façon à développer à l’infini les possibilités de la personnalité humaine.

Les défenseurs de la théorie du moi haïssable, plus boudhistes que chrétiens et que Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte, soutiennent que tout le mal senti, pensé et accompli en ce monde provient de l’amour que l’homme ressent pour lui-même; séduit par Maïa, il cède à la volonté de vivre. Sans discuter la portée philosophique de leur théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement pratiquée sur cette terre, on est forcé d’avouer, en constatant les maux, les injustices, les ruines dont l’individualisme est responsable, que leur façon de penser peut paraître juste. Mais cette impression disparaît si l’on analyse impartialement les causes réelles de cet état de choses; ce n’est point l’amour de soi-même qui le produit, mais bien plutôt une fausse idée de ce qu’il est bon de chercher, d’acquérir ou de conserver pour atteindre la félicité et la plénitude vitale.

L’équilibre humain ne peut exister en dehors de cette formule: l’homme doit s’aimer en aimant les autres; si le mal semble sortir de cet amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer, n’a pas appris à s’aimer, s’aime mal, s’aime faussement.

Le faux amour de soi est la raison du moi haïssable: pour qu’il devienne aimable, il est nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer véritablement et à aimer les autres de la même façon qu’il s’aime lui-même.

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L’éducation de l’être humain se divise en trois parts: celle qu’il reçoit de ses parents, celle que lui enseigne la vie,—connue sous le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne à lui-même. Il n’a de contrôle que sur cette dernière, et c’est la seule dont il soit responsable pour ce qui concerne son propre développement. Comme éducateur et comme membre de la société il a vis-à-vis d’autrui: enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds comptes à rendre, mais il est absolument innocent des idées erronées que ses parents ont pu lui apprendre, des choses essentielles qu’ils ont oublié de lui enseigner; il est également irresponsable des empreintes dont son milieu et son époque marquent son esprit. Dans cette question si importante et essentielle, d’où dépend l’orientation de son existence entière, sa volonté n’entre que pour une troisième part, mais c’est sur cette part seulement, c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se donne à lui-même, que ses efforts peuvent tendre et converger.

S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du bien à quelqu’un c’est souhaiter sa perfection physique et morale, c’est désirer qu’il soit aussi beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses que possible. Ces trois conditions peuvent satisfaire complètement esthétique et éthique et avoir pour conséquence le bonheur ou, du moins, cette harmonie des forces qui enlève à la souffrance ses pointes les plus aiguës et son venin le plus mortel. Les affections intelligentes, sincères et désintéressées ont presque toutes cet objectif, même si dans la pratique elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer suffisamment à l’atteinte de ce résultat.

Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces désirs pour autrui, l’homme ne les éprouve pas pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on, chaque individu ne demanderait pas mieux que de résumer en sa personne un état général de perfection. Peut-être théoriquement; en réalité, il essaye de se détériorer de toutes les façons possibles, même au point de vue de la beauté corporelle, bien que notre époque commence à revenir quelque peu, par les soins d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions esthétiques de l’antiquité. Mais combien la majorité y est rebelle encore! Les uns, par l’exagération de la théorie du mouvement et du plein air détruisent l’harmonie de la forme et de la couleur; d’autres, par négligence ou recherche inintelligente, gâtent ce que la nature avait fait; ils ne développent aucune de ses intentions, et, esclaves de petites mauvaises habitudes, détériorent leurs visages, et leurs personnes par des gestes recherchés ou maladroits, des poses de tête ridicules, des intensités voulues du regard, des grimaces de la bouche et des yeux. Que de mains bien faites, même modelées délicatement, se transforment en objets désagréables à la vue, parce qu’elles sont mal tenues, honteusement négligées; le temps manque, prétend-on, pour ces soins, mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages inutiles, en agitations sans causes, parce qu’on mettra un heure à nouer une cravate, à déplacer une garniture, à discuter de puériles questions; toutes choses, sans influence sur le sort ou la beauté intrinsèque des individus. C’est mal s’aimer que de négliger le réel pour le factice. L’exemple peut paraître enfantin, mais il s’étend du petit au grand. La mauvaise tenue habituelle, les gestes grotesques, le manque de soins hygiéniques, la recherche inintelligente ont gâté plus de corps que les vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de vue physique serait travailler au développement, à la conservation ou au redressement de ce que la nature a mis de bon ou de défectueux dans une personne humaine.

M^{me} de Girardin, si passée de mode aujourd’hui, a brillamment développé la théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire à rendre une femme jolie, avec un peu d’habileté et de persévérance. L’affirmation ressemble à une boutade, mais elle contient cependant une parcelle de vérité. Tout le monde, en effet, presque, pourrait devenir passable d’aspect par une bonne hygiène, des soins persévérants et une conception intelligente de la beauté. Mais pour atteindre ce résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on ne s’aime pas, on aime sa paresse, ses idées fausses, ses aises et ses commodités, ce qui est une chose fort différente. L’époque actuelle est en progrès sur les précédentes et nous verrons sans doute dans l’avenir l’établissement d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique et rationnel. Peut-être même l’idée est-elle déjà formulée en Amérique. Les maîtres de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme jadis, à leurs élèves l’art de s’évanouir avec grâce, mais celui des beaux mouvements harmonieux et tranquilles. La grimace sous toutes ses formes sera bannie de la physionomie humaine; le faux amour de soi l’a enseignée aux hommes, le vrai doit la faire disparaître.