Part 4
C’est là souvent une qualité naturelle; ce peut être aussi une vertu acquise. Cette fascination du mal que l’humanité subit a sa raison secrète; l’homme a cherché la force dans les éléments mauvais, parce qu’il ne la trouvait point ailleurs. On ne saurait assez le répéter, la faiblesse des gens de bien est une des causes du discrédit où les vertus sont tombées. Aucune flamme n’anime ces cœurs respectables, aucun souffle ne les emporte... C’est comme si la régularité de leur existence les avait écrasés dans un engrenage de machine. La plupart des honnêtes gens, il y a évidemment de nombreuses exceptions, ont peur de tout, même d’exprimer leur opinion; il est donc naturel que la platitude de leur conduite ait engendré le dédain du monde.
Être bon ne doit pas signifier être faible, le mot _dévoué_ ne doit pas être le synonyme de _dupe_; rien de ce qui affaiblit n’est salutaire. Le bien c’est la vie, or la vie ne peut ressembler à la mort. Certaines croyances devraient donner à l’homme un sentiment d’assurance et de calme qui le rendrait fier et libre vis-à-vis des autres et ferait de sa présence un honneur pour tous. Un peu de fierté est salutaire, non au point de vue des distinctions sociales, mais à celui de ce que chacun doit à ses sentiments et à ses idées. Il existe des êtres rares qui ne formulent jamais de pensées médiocres, dont aucune puérilité n’occupe l’esprit; tous ne peuvent planer comme eux à la façon des aigles, mais tous peuvent regarder vers les hauteurs et acquérir ce sentiment de dignité et de force paisible qui est aux autres vertus ce que le sel est aux aliments. Le jour où ceux qui croient à la réalité de forces supérieures et bienfaisantes comprendront que devenir fort est le premier de leurs devoirs et où ils mettront dans le bien cette part d’orgueil humain dont ils ne pourront jamais se débarrasser complètement en ce monde, ce jour-là le bien prendra du prestige aux yeux des hommes et leur admiration cessera de s’égarer sur d’indignes objets.
CHAPITRE III
L’AVARICE MORALE
Rien ne ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels les soi-disant chrétiens dirigent leur vue.
(TOLSTOÏ.)
Le siècle qui vient de finir a emporté, dans son dernier coup d’ailes, plus d’un élément de force et de bonheur. L’homme a désappris l’art d’être heureux: cœurs et esprits semblent dépouillés de la puissance de jouir. La gaieté, cette fille du soleil, dont les païens auraient dû faire une déesse, a déserté la terre, décolorant les vies par sa disparition. Les privilégiés de ce monde, eux-mêmes, ne la connaissent plus; ils cheminent lourdement, accablés sous un poids de tristesse, dont ils ne savent ou ne veulent pas analyser les causes; et la fièvre de mouvement qui les emporte ne suffit point à leur donner l’illusion du plaisir.
L’existence n’a guère conservé de prestige que pour les malheureux; malgré l’amertume journalière de leur vie de combat, ils ont le privilège de cette illusion du désir qui leur fait entrevoir le bonheur dans une réalisation d’existence hors de leur portée.
Les causes qui ont tari chez l’homme les sources de la joie sont complexes, mais on peut cependant les ramener toutes à une cause unique: le développement de l’avarice morale, produit logique du positivisme. L’égoïsme, érigé en droit, devait naturellement stériliser les sentiments qui ne rapportent pas un équivalent immédiat. La peur d’être dupe, la crainte de donner plus qu’on ne recevait, a, en outre, produit un courant de parcimonie prudente qui a eu pour effet l’appauvrissement et la vulgarisation de la vie intérieure.
Les peuples de race latine, chez lesquels le sens critique est beaucoup plus développé que chez les autres peuples, étaient tout particulièrement destinés à se laisser entraîner par ce courant stérilisant. L’école psychologique, qui a pour ancêtres directs Montaigne et La Rochefoucauld, a créé chez les moins lettrés des habitudes intellectuelles qui ont amené les esprits au désenchantement de toutes choses. Quand d’analyses en analyses, il a été prouvé à l’homme que le cœur de ses semblables ne renfermait que des passions égoïstes, que toute action apparemment généreuse avait pour mobile secret un intérêt ou une vanité, un phénomène de repliement s’est produit: le pessimisme intellectuel a réduit les cœurs à l’impuissance.
Le roman est responsable pour une large part de ce travail de dessèchement moral. L’aride sagesse qui, de l’Ecclésiaste à Schopenhauer, avait été longtemps le partage d’un cercle restreint de philosophes et de penseurs, a été mise par cette forme littéraire à la portée des esprits les moins préparés à la recevoir. Croyant faire œuvre de sincérité et de clairvoyance, les romanciers modernes ont disséqué et violé les plus secrètes intimités de l’âme, puis ils ont dit à l’homme: «Regarde-toi et tu comprendras qu’aucun être créé n’est digne de ton amour!» L’homme a appris la leçon; ces cœurs, qu’on mettait à nu devant lui, il en a sondé le vide, compté les défaillances, énuméré les lacunes; et, écœuré, attristé, il a fermé son propre cœur.
Mais est-ce bien la vérité tout entière que ces écrivains pessimistes ont montrée? Même dans l’analyse, l’esprit latin reste absolu, il n’a pas le don du relatif; malgré sa souplesse, il fait volontiers ses personnages tout d’une pièce, il les rend trop conséquents dans le mal ou le bien, il synthétise, il catégorise... Le génie anglo-saxon a beaucoup moins de parti pris; il montre l’homme plus qu’il ne l’analyse, et son respect de l’âme humaine lui interdit d’en découvrir les nudités. Mais s’il a plus de pudeur morale, si ses types restent plus élevés, s’il maintient le _sursum corda_ et ne tombe pas dans le pessimisme décourageant, il lui manque cette vaste et large compréhension du cœur de l’homme qui caractérise le génie slave. Ce dernier a tous les courages; dans l’âme d’une courtisane il osera montrer l’éclosion d’une fleur de blancheur et de pureté, et nous verrons l’assassin manifester d’exquises délicatesses de conscience. Aucune contradiction, aucune complexité ne l’effraie. Les natures les plus tendres et les plus dévouées sont capables, à certaines heures, de pensées dures et violentes; une vie d’abnégation n’empêche pas l’éclosion momentanée d’un criminel désir ou d’une honteuse défaillance. Certes, une tristesse profonde se dégage de cette vue impartiale des grandeurs et des faiblesses humaines, mais l’affirmation que nul être n’est indigne d’être aimé ne dessèche pas le cœur comme la méthode analytique des écrivains latins. La littérature slave ne crée pas le _Hero worship_ de la littérature anglaise, mais l’étincelle de vie qu’elle montre brillant dans chaque âme prouve la noblesse des origines de l’homme et empêche de se tarir les sources de l’amour.
Les influences littéraires directes étant les seules irrésistibles, les races latines ont profité largement des leçons de leurs écrivains et n’ont subi que très faiblement l’impulsion des littératures étrangères. Le pessimisme intellectuel de leurs lectures, joint au sens utilitaire que l’Amérique et l’Angleterre ont répandu sur le monde, a eu sur leur pensée un effet rapide d’appauvrissement. Elles ont été les premières à perdre la faculté de l’enthousiasme. Il ne s’agit point ici de cet enthousiasme populaire, qui consiste en acclamations ou en battements de mains,—l’expansion naturelle aux peuples du midi leur en conservera toujours l’apparence,—mais de cet enthousiasme silencieux de l’âme qui fait donner sans parcimonie son cœur, son temps, son intelligence à une personne ou à une idée. Les Allemands ont pour définir ce sentiment, lorsqu’il se rapporte aux individus, un verbe spécial: _schwärmen_, dont l’équivalent n’existe dans aucune autre langue. L’excès de ce sentiment ou son application injustifiée choque à bon droit le goût de la mesure et le sens du ridicule; mais il ne faudrait pas exagérer cette satisfaction d’amour-propre, car se sentir à l’abri de pareilles erreurs est moins un indice de jugement que de pauvreté morale. Lorsqu’on donne largement, sans compter, il arrive souvent de donner mal; toutefois la valeur iutrinsèque des dons n’est pas diminuée par le manque de discernement qui a présidé à leur distribution.
Aucun des grands faits de l’histoire ne se serait accompli, si toutes les impulsions avaient été calculées et si l’on avait mesuré le dévouement aux droits! Pas une des conquêtes dont la société actuelle profite n’aurait été faite, si l’on avait cru que les élans, les efforts, les sacrifices devaient rapporter un avantage positif et direct! Il n’y aurait eu de cette façon ni martyrs, ni héros.
Or, cette vue calculée, pratique et parcimonieuse des sentiments et des actes de la vie forme aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment, le fond de la pensée moderne. Si l’on ose montrer pour quelqu’un ou quelque chose un peu de sollicitude ou de zèle, vite on essaye de l’expliquer à soi-même et aux autres par l’aveu d’un but à poursuivre ou d’un intérêt particulier à sauvegarder. On ne sent plus la bassesse du motif personnel, on en arrive à voir le signe d’une diminution intellectuelle dans tout acte réellement désintéressé. L’enthousiasme est condamné comme une faiblesse de l’esprit; l’avarice de l’âme passe pour une supériorité.
L’admiration était destinée à périr des mêmes coups que l’enthousiasme. Parmi les courants qui ont déterminé dans l’âme humaine les incapacités qui la dépouillent, le développement de l’idée égalitaire a été le plus stérilisant. Aux époques qui ont précédé la nôtre, quelques personnes seulement aspiraient à occuper une situation à la cour ou à la ville; les autres se contentaient placidement d’être ce que le sort les avait faites. Aujourd’hui, chacun se croit les mêmes droits que son voisin. Se faire une position dans le monde est devenu l’objectif des plus chétifs personnages. Ce désir dévorant a eu pour conséquence logique l’habitude de la dépréciation. Les médiocrités se sont acharnées contre les supériorités; un ridicule amour-propre s’est éveillé dans les cœurs. Devant un succès d’argent, de vanité, d’intelligence on entend les êtres les plus insignifiants s’écrier avec ingénuité: «Pourquoi n’est-ce pas moi?» Ils ont perdu la vue nette de ce qui est possible, ils ne savent plus prendre la mesure de leurs capacités. Tout homme se croit apte à gouverner l’état, à diriger les entreprises où les millions se gagnent, à exercer sur ses contemporains l’ascendant de sa pensée. On ne voit presque plus de disciples aux pieds de leurs maîtres. Et, si parfois, devant une œuvre d’art, une découverte scientifique, un acte d’héroïsme, l’homme vibre d’émotion, c’est un élan passager que la crainte de se diminuer, par une reconnaissance trop vive de la supériorité d’autrui, étouffe promptement.
Les femmes, dans le cercle nécessairement plus restreint de leurs ambitions, sont également atteintes de cette folie de l’égalité. Combien s’imaginent posséder l’étoffe des premiers rôles! Chacune dans sa sphère aspire à la place en vue. La négation systématique de tout mérite dépassant le leur propre, est chez elle plus aiguë et plus persévérante que chez les hommes. Et l’admiration leur est devenue tout aussi étrangère, à moins qu’un sage opportunisme ne leur impose momentanément l’apparence d’un enthousiasme conventionnel. Cette soif de vaniteuse égalité, cette impatience de sentir quelqu’un au-dessus de soi est spéciale évidemment aux classes privilégiées et surtout à la catégorie mondaine. Mais aujourd’hui, il ne faut pas l’oublier, les courants se répandent largement, ils ne trouvent plus de limites devant eux et la plaie particulière devient vite la plaie générale.
Depuis la création du monde, tout est en germe dans les âmes, mais ces germes, suivant les époques, se développent en sens divers. Les faiblesses d’orgueil qui égarent l’homme moderne, agitaient déjà le premier homme, et il est certain que l’envie et la jalousie sont aussi vieilles que la terre où nous vivons; mais ces deux passions n’avaient pas réussi à tarir dans les cœurs la faculté admirative, n’étant dans leur bassesse qu’un involontaire hommage rendu à des mérites redoutés. La fureur d’égalité qui trouble aujourd’hui les cerveaux est seule parvenue à détruire un sentiment resté intégral à travers les étapes successives de la pensée humaine.
* * * * *
Rebelle à l’enthousiasme, devenu incapable d’admiration, l’homme s’est-il du moins concentré dans les affections exclusives, leur réserve-t-il les facultés qu’il ne répand plus ailleurs? Là, comme partout, la sève semble tarie. L’amour même, cette passion si personnelle qu’elle fait partie de notre égoïsme et absorbe jalousement l’un dans l’autre les deux êtres, qu’elle unit, a conservé son nom en perdant sa force. Lui aussi a subi une évolution. Lisez les romans de la fin du siècle: l’amour c’est le plaisir, c’est le flirt, c’est le vice,... c’est un goût de l’esprit ou des sens. C’est souvent un chatouillement de vanité. C’est quelquefois encore une affection raisonnable, saine, régulière, ce n’est plus l’amour! Héroïnes d’autrefois, pauvres égarées, touchantes figures d’amantes disparues, votre place a cessé d’être marquée dans le monde moderne. Retournez au pays des ombres, vos sœurs d’aujourd’hui ne vous comprendraient plus, votre langage leur paraîtrait suranné; elles ont inventé d’autres mots ayant d’autres sentiments à exprimer. Une femme du siècle passé écrivait à l’ami de son cœur: «Je vous aime, je souffre, je vous attends», et elle datait ces mots: «de tous les instants de ma vie». Dans le tourbillon où elles vivent, les femmes de notre époque auraient peine à trouver une heure par jour pour souffrir, attendre, aimer...
La vie est devenue sérieuse, dira-t-on, et le temps peut être employé plus avantageusement qu’en de tendres rêveries. Oui, certes, mais le tohu-bohu affairé de la journée moderne, que représente-t-il comme utilité véritable? Le régime de recueillement sentimental laissait du moins libre jeu aux puissances affectives. Dans cette activité agitée où les existences s’usent et les cerveaux se vident, le cœur a subi un rétrécissement qui l’a atrophié. La moralité n’y a pas gagné, au contraire! La corruption s’est étendue, s’est égalisée. Tout ce qui pouvait servir d’excuse à l’entraînement des passions a disparu; elles se sont abaissées jusqu’à n’être plus que des fantaisies ou des curiosités.
Les besoins du cœur et de l’imagination étant allés rejoindre ces vieilles lunes, dont on amuse l’esprit des enfants, une étonnante sécheresse préside désormais à tous les contrats d’amour. Les femmes ont une large part de responsabilité dans la formation de ce courant d’avarice morale. On dirait que le désir de paraître, de jouer un rôle personnel dans la grande foire aux vanités, a absorbé et tari leurs facultés amoureuses. Tous ces beaux mots, illusoires peut-être, mais attendrissants, qui faisaient battre le cœur de nos aïeules, ne représentent pour les oreilles des femmes de vingt à trente ans que de vieux airs démodés. Pour les jouer, il faudrait se mettre en travesti, comme l’on se poudre pour danser le menuet! Les hommes ont naturellement suivi les femmes sur ce terrain nouveau où ils se sentent plus à l’aise, moins inférieurs... Au contraire, c’est eux maintenant qui sont les sincères en amour. Le côté passionnel, le seul qui ait survécu au naufrage, étant chez l’homme plus impétueux et plus spontané.
Cette façon pratique et sèche de considérer les rapports réciproques des deux sexes, sauvegarde mieux, évidemment, la tranquillité apparente des situations mondaines. Il y a moins de mariages imprudents; il est plus facile d’éviter les devoirs et les responsabilités que l’honneur interdisait aux hommes de secouer. L’avarice morale en amour, ayant été tacitement reconnue comme la plus sûre gardienne des intérêts d’une société,—dont le but suprême est la tranquille jouissance du bien-être acquis,—elle a été acceptée comme un dogme par les deux parties contractantes. Venue de haut, cette doctrine a pénétré peu à peu toutes les couches sociales, et, aujourd’hui, l’ouvrière n’est guère plus sentimentale que la femme du monde.
Si ces calculs avaricieux n’avaient porté atteinte qu’à l’amour, l’inconvénient serait discutable. Il est sage, peut-être, de ne pas laisser ce sentiment, cause de beaucoup d’erreurs et d’infiniment de tristesses, prendre dans la vie une place trop prépondérante. L’homme a de quoi occuper autrement son cœur. Le champ des affections désintéressées et pures s’étend largement devant lui: rien ne le limite, ni ne le circonscrit. Dans ce domaine, du moins, la poussée est-elle restée vigoureuse?
Commençons par l’amitié: l’amitié des hommes entre eux. Hélas! c’est comme pour l’amour, on se sert encore du mot, mais la chose a disparu; il y a des camarades, des confrères, des collègues, mais des amis, des amis dans le sens vrai et large du vocable, en existe-t-il encore? Le paganisme, le judaïsme, le christianisme nous ont laissé de grands exemples d’amitié; et, à toutes les époques, même aux plus sombres, jusqu’aux deux tiers de ce siècle, on a vu des hommes groupés entre eux, unis par le lien puissant de ce sentiment viril et désintéressé. Mais la sève des cœurs, tarie par l’égoïsme utilitaire de la vie bourgeoise, n’a plus la vigueur de produire ces forts attachements. Tout ce qui ne rapporte pas un avantage immédiat, visible et tangible a été rayé de la vie. Les hommes entre eux que sont-ils aujourd’hui vis-à-vis les uns des autres? Des indifférents plus ou moins cordiaux ou polis. Lorsqu’ils sortent de l’indifférence, c’est pour devenir associés dans les mêmes intérêts, complices ou concurrents.
_Et, dès lors, l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David, et Jonathan l’aima comme son âme._ Rien de plus simple, de plus profond, de plus tendre que ces mots par lesquels l’Écriture définit l’attachement qui liait le fils de Saül au fils d’Isaïe. _Je suis dans la douleur à cause de toi, Jonathan, mon frère, tu faisais tout mon plaisir; ton amour pour moi était admirable, au-des-sus de l’amour des femmes[7]!_ Avec qui aujourd’hui échangeons-nous nos âmes? La question reste sans réponse. L’homme moderne se sent désespérément seul, et parmi les causes du socialisme il faut placer la réaction naturelle contre cet isolement douloureux. Autrefois, le lien commun des mêmes croyances empêchait l’être humain de trop sentir sa solitude. Croire en l’honneur, en la patrie, en Dieu, formait entre ceux qui priaient aux mêmes autels des attaches invisibles. Jointes aux sympathies particulières, elles créaient ces liens puissants qui font accomplir les actions héroïques et poursuivre jusqu’au sacrifice les objectifs que ces croyances imposent. Quand on avait souffert ou qu’on se sentait prêt à souffrir ensemble pour le même but, les cœurs ne pouvaient rester étrangers; quelque chose de fort et de doux s’établissait entre eux. La poursuite acharnée de l’intérêt particulier devait nécessairement tuer les sentiments que la préoccupation des intérêts généraux faisait naître et durer.
En disparaissant des habitudes morales, l’amitié a laissé un grand vide dans l’existence intérieure, l’homme s’est concentré de plus en plus dans le cercle restreint des êtres dont il partage la vie. Les affections familiales ont apparemment gagné de la force à ce rétrécissement de l’horizon. L’intérêt personnel primant tous les autres, le bien-être commun risque moins, qu’aux époques enthousiastes, d’être sacrifié à une cause ou à un principe. Mais, en réalité, ces affections ont souffert, elles aussi, du souffle desséchant qui a passé sur les cœurs. L’expansion de l’égoïsme devait amener la diminution des dévouements. Chacun a aujourd’hui conscience de ses droits, et ce sentiment du droit crée des exigences et rend rebelle au sacrifice. Le XIX^e siècle s’était fait de la famille, et en particulier de l’amour maternel, une conception plus élevée, plus tendre, plus intime, plus complète que les siècles précédents. Cette conception commence à s’affaiblir. La famille a suivi le courant général et se transforme peu à peu en école d’égoïsme collectif. Ce principe de mort qu’elle cultive s’est logiquement retourné contre elle-même; les affections filiales et fraternelles sont devenues parcimonieuses; et si l’on reste allié fortement dans la défense des intérêts communs, les amitiés de choix, entre membres d’un même foyer, rentrent de plus en plus dans la catégorie des cas rares.
Les principes de fraternité, de droit et de justice qui font l’honneur de notre temps, auraient dû, dans cette banqueroute des sentiments particuliers, éveiller au fond des âmes une chaude sympathie altruiste. Mais, dans cette fièvre de mouvement qui l’emporte, où l’homme trouverait-il le temps de s’occuper des autres? La poursuite de ce bien-être auquel tous veulent goûter, de ces satisfactions d’amour-propre auxquelles tous aspirent, absorbe chacune des minutes de sa vie et tous les efforts de sa pensée. On aurait scrupule de distraire quelques-unes des forces dont on dispose en faveur d’autres intérêts que les siens propres. Lorsque l’homme a suffisamment pensé à lui-même et aux agréments de son existence, s’il lui reste une parcelle de temps, d’argent, d’énergie, et s’il est bien certain qu’elle fasse partie de son superflu, il consent parfois à la consacrer à son prochain. Et c’est ce qu’il appelle la fraternité! Il y a, il est vrai, quelques exceptions lumineuses; il existe des âmes généreuses qui se répandent largement autour d’elles en amour, en sympathie, en pitié. Mais dans l’étude des manifestations morales d’une époque, on ne peut tenir compte que du courant général.
Certes, les hommes se rendent encore des services entre eux; l’instinct est plus fort que la volonté, et souvent il reste bon quand celle-ci s’est pervertie. Mais il n’en est pas moins vrai, qu’intellectuellement, tout acte où l’intérêt personnel ne joue pas le rôle prépondérant est considéré aujourd’hui comme une faiblesse, et l’on voit des gens s’estimer supérieurs, simplement parce qu’ils se sont désintéressés de tout. Jouir tranquillement de leur bien-être, éliminer de leur existence toutes les causes de trouble, mener une vie régulière et sûre, voilà leur unique idéal de vie, et ce suprême égoïsme leur paraît la suprême sagesse.
Dans ce desséchement général, un élément nouveau de sensibilité est venu cependant travailler les cœurs: la préoccupation du sort des classes pauvres, déshéritées, coupables... Le XIX^e siècle, et c’est une de ses grandeurs, a osé regarder en face toutes les misères et a essayé d’y porter remède; les hôpitaux, les prisons, les maisons d’aliénés ont été améliorés, assainis. Aux œuvres religieuses, se sont jointes les œuvres laïques; de nouvelles institutions philanthropiques surgissent chaque jour. La conscience humaine a été remuée, et maintenant, devant les revendications des déshérités de la vie, un certain malaise saisit les âmes, même celles qui étaient instinctivement le plus rebelles à la religion de la pitié.
Des pas immenses ont été faits dans cet ordre d’idées; cependant, aucun rapprochement réel n’a eu lieu entre la classe qui donne et celle qui reçoit. Au contraire, chaque jour le gouffre entre elles se creuse davantage. On en fait remonter la faute aux doctrines socialistes, au souffle de l’esprit du siècle, mais l’avarice morale qui préside à l’accomplissement des actes apparemment charitables, a, elle aussi, une large part de responsabilité dans la séparation grandissante des bienfaiteurs et des secourus.