Ames dormantes

Part 12

Chapter 123,581 wordsPublic domain

Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets seraient favorables à son entourage et dont la société entière bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial.

Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie, oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée, égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse la direction des intérêts d’autrui. Si l’on se donnait la peine d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant indignes et incapables d’en porter le poids.

C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite; il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts! Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche mal ou insuffisamment, peu importe, l’étiquette reste convenable. Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités, croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de cultivateurs incapables et paresseux.

Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences, une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait plus souvent _the right man in the right place_. Ceux qui croient et espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à modifier leur méthode d’appréciation.

Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droit à une part de soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large, plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises solides.

D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les âmes équitables, le pas sera vite franchi.

Le sentiment de défense sociale qui a poussé et pousse encore tant d’esprits honnêtes à fermer rigidement les portes à tous ceux qui d’une façon connue, se sont écartés momentanément de la voie droite, devrait leur conseiller, au contraire, la provocation et la culture du repentir sous toutes ses formes. Et non seulement pour les erreurs et les fautes que la loi ne punit point, mais plus encore peut-être pour la catégorie des criminels, des ennemis positifs de l’ordre et de la sécurité. Ce repentir, il faudrait le faciliter de toutes façons, presque lui offrir des primes, avec discernement bien entendu, et en prenant des précautions contre l’hypocrisie et les récidives possibles. On serait dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe! D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours par quelque côté, dès qu’on tente une amélioration ou qu’on pousse au progrès, même en faveur des honnêtes gens?

La redoutable question des prisonniers libérés n’a point encore dans les préoccupations publiques la place qu’elle mérite d’occuper, bien qu’elle ait ému en tous pays quelques consciences d’élite. Ces êtres qu’on rend à la société parce que leurs délits ne méritaient pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs, il faut faire place à d’autres, que vont-ils devenir? Se répandront-ils en semence corruptrice? Augmenteront-ils l’armée du crime pour retomber de nouveau sous la sentence du châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié leurs fautes et en avoir compris l’horreur, des citoyens utiles et honnêtes? Il faudrait rendre cette troisième alternative possible. L’est-elle en nos pays d’Europe? Le prisonnier libéré et repentant reste partout un paria; il peut mener pendant vingt ans une existence impeccable, le jour où son passé est connu, l’estime publique se retire de lui, les portes se ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle uniquement de l’acte coupable pour expié et réparé qu’il ait pu être. Les exemples à citer seraient innombrables.

Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément en laissant ignorer leur personnalité juridique sont, du reste, parmi les exceptions heureuses. D’autres sombrent dès leurs premiers pas. Le retour à la vie libre, que signifie-t-il pour eux? Repoussés de tous les milieux respectables, sollicités par leurs anciens compagnons, ils voudraient être honnêtes qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes surtout se voient presque toujours forcées de retomber dans le vice, sinon dans le crime. Des associations se sont formées dans plusieurs pays pour recueillir et aider ces malheureuses, mais elles disposent de trop faibles moyens pour venir efficacement en aide à l’immense armée que les prisons reversent de temps autre sur la société et qu’il vaudrait mieux garder enfermée si aucun travail honorable n’est préparé pour ces mains dont on a détaché les chaînes.

Cette question est si importante et si grave pour la moralité et la sécurité générales, qu’hommes d’état et sociologues devraient la faire entrer au premier rang de leurs préoccupations et de leurs études. Mais aucune mesure légale ou administrative ne peut avoir son plein effet, si elle ne trouve un appui dans l’opinion publique, si la réforme qu’elle veut accomplir ne correspond pas à un travail de la pensée humaine. Lorsque tous les membres de la société, chefs d’usines, commerçants, employeurs d’hommes en tout genre, auront compris qu’ils n’ont pas le droit de refuser du travail à l’individu, qui, condamné à l’expiation d’une faute, a purgé sa peine et essaye de reprendre sa place dans le _consortium_ humain, l’œuvre de l’état et de la philanthropie sera singulièrement facilitée. Mais si la pensée que le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer le nombre des malfaiteurs, en offrant la chance aux prisonniers libérés de redevenir honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des esprits, les efforts tentés resteront en grande partie stériles.

Parmi les œuvres difficiles de civilisation et de justice tentées par l’époque présente, aucune n’est plus ardue et plus malaisée à accomplir, car elle se heurte à d’instinctives et apparemment légitimes répugnances. Il faut un haut degré d’altruisme et de discipline morale pour ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de crainte ou d’angoisse au contact d’un criminel sortant de prison, même si ses notes sont bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse après lui une impression de lèpre morale qu’on ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup seront à jamais incapables de dominer quelle que soit leur ardeur de charité, leur force de sympathie et leur largeur de vues. Mais tous ne sont pas appelés à labourer le même champ; un certain nombre d’ouvriers est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là. Toutefois pour trouver, rallier, grouper ces ouvriers, il est nécessaire qu’une atmosphère se soit créée autour d’eux, favorable au travail auquel on les convie. S’ils ne sont pas imités par tous, ils doivent sentir du moins que l’opinion publique les encourage et les approuve.

Or, comment cette opinion favorable à la rentrée des criminels dans la société pourra-t-elle se former, si la mentalité humaine ne se modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre pas les âmes, si l’estime se détourne des pécheurs repentants, dont les fautes n’ont pas été un péril pour la sécurité du prochain, ni pour sa bourse ni pour sa vie. Avant d’arriver à ce que la justice et la défense sociale demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du coupable qui a humainement expié sa peine, l’élite morale de la société doit atteindre cette équité et cette sérénité d’appréciation qui fera juger les individus sur l’ensemble de leur vie et de leur caractère, et non sur un acte isolé commis peut-être dans une heure d’égarement ou d’entraînement irrésistible. Elle doit également avoir appris que les natures supérieures et généreuses sont seules capables d’un repentir sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables ressources. Ceux qui ont commis le mal sont souvent plus capables d’accomplir le bien que les natures trop pondérées, stérilisées souvent par le sentiment de leur propre justice, cette tare des existences correctes. Accueillir le repentir, l’encourager, le glorifier même, c’est recruter pour l’armée du bien des soldats courageux, ardents, aguerris par l’expérience et capables souvent de prodigieux efforts, le désir de réparer étant l’un des plus puissants leviers des cœurs.

Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la fournaise dont doit sortir le bien comme la pourriture qui s’infiltre dans le terrain sert à l’éclosion plus splendide de la fleur? La question se pose et ne saurait être résolue dans l’état encore inférieur de notre développement mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi se troubler? Si le bien est le produit du mal, point n’est nécessaire d’y participer soi-même directement ou indirectement; sa vue, sa constatation, les douleurs dont il est cause suffisent à faire germer le désir de la réparation dans les âmes, à en créer le besoin, à en déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes peuvent puiser à cette source.

La préface de M. Étienne Lamy à l’_Histoire des Missions catholiques au_ XIX^e _siècle_ commence par ces mots: «La plus grande misère de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des événements, ni les déceptions du cœur, ni la mort; c’est le malheur d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.» A cette ignorance troublante de sa destinée, l’homme doit ajouter une autre cause d’angoisse: le problème du mal tel qu’il se présente aux esprits trop chercheurs pour se contenter de la vague explication que les théologiens en donnent. Ce mal pour lequel un Dieu a dû mourir et qui en même temps est l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes créés et qui, en même temps, par les expiations volontaires qu’il provoque, ramène dans l’âme cette harmonie perdue, quelle redoutable et angoissante énigme! Énigme insoluble pour l’esprit et que la conscience interrogée ne peut résoudre elle non plus.

Les générations futures arriveront peut-être à connaître par quelle mystérieuse tragédie un incommensurable abîme s’est creusé entre les aspirations de l’homme et la réalité de sa vie, entre ses désirs et ses capacités. Ceux qui vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et s’ils arrivent à des certitudes morales, elles seront strictement personnelles. Ils ne peuvent donc penser, sentir, agir qu’en aveugles, des aveugles dont les yeux cependant perçoivent encore des lueurs. La plus vive et la plus claire est le besoin qui les tourmente de ramener à l’harmonie leurs pensées et leurs sentiments, de créer en leurs âmes un refuge où ils puissent s’abriter, d’étouffer ou, du moins, d’adoucir les notes discordantes qui montent des bas-fonds moraux où les cœurs que le mal détériore, avilit, envenime, exhalent leurs plaintes désespérées.

Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse, ces cris de révolte, pour en diminuer le nombre et la force, un seul moyen existe: changer ces voix fausses et acerbes en voix justes et douces, capables de se joindre à la grande symphonie des âmes sereines; tendre les mains et les bras pour les aider dans leurs premiers efforts; ouvrir les cœurs tout grands pour la récompense de ces efforts.

Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant lesquelles il faut s’incliner, le système suivi a été fautif; ceux mêmes qui consacrent leur temps et leurs forces au rachat des existences perdues, ne comprennent pas qu’ils suivent un faux courant d’idées en exigeant de ceux qu’ils recueillent moralement ou matériellement des attitudes humbles et pénitentes. Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts à toutes les obéissances et à tous les renoncements, n’osant prendre aucune initiative, les malheureux doivent accepter l’ombre, le silence, la décoloration sous toutes ses formes.

C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement ne saurait être assez admiré, commettent presque toujours l’irréparable erreur d’établir entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable barrière. Elles sont les anges purificateurs, et un abîme les sépare des pécheurs repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais franchir et qui les condamne nécessairement à une vie d’expiation, de tristesse, de renoncement. Pour eux désormais, grisaille, toujours grisaille! Cette idée est à la base de toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est pas de plus dure, de plus injuste, de plus fausse, de plus contraire à cet esprit chrétien dont ces œuvres prétendent s’inspirer.

«Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu.» La boutade s’applique merveilleusement à ce double phénomène moral: le repentir déconsidérant plus que le vice; le juste n’acceptant le repentir qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le juste aurait enfermé Madeleine au couvent, envoyé Pierre aux Trappistes et employé les énergies de Paul dans quelques tristes fonctions de gardien de prison.

Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la compréhension du vrai repentir et des profondeurs dont il sort, avant qu’il ne se rende compte qu’il faut le traiter par la lumière et non par les ténèbres, avant qu’il ne sente la supériorité de la repentance sur la simple justice, il devra vaincre beaucoup de répugnances, bouleverser toute une partie de sa mentalité, descendre dans les abîmes de sa propre conscience et les examiner au microscope de la vérité. Il n’y a pas un être humain, même parmi les altruistes et les équitables, qui soit prêt aujourd’hui à traiter le repentir comme l’enseigne l’Évangile et comme l’enseignera cette justice nouvelle qui, pour prononcer ses verdicts, s’attachera à l’esprit et non à la lettre des choses.

Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir et ce qu’il représentait pour Dieu. Les uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la vertu et après l’innocence. D’autres, comme Moore, lui ont donné la première place dans la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant parviennent seules à racheter l’âme de la Péri, à lui ouvrir les portes du ciel.

There fell a light more lovely far Than ever came from sun or star, Upon that tear that, warm and meek, Dew’d that repentant sinner’s cheek.

Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître un rayon ou un simple météore, mais la Péri savait qu’elle provenait du sourire des anges. Les hommes ne deviendront-ils jamais curieux ou désireux de provoquer ce sourire?

CHAPITRE IX

LA NÉCESSITÉ DE L’EFFORT

Le suprême bien des fils de la terre est seulement la personnalité.

(GŒTHE.)

La nature est un effort continuel; l’effort est la condition essentielle de la vie. Les plantes, les moindres insectes, les animaux supérieurs, l’homme lui-même sont, qu’il s’agisse de croître ou de mourir, dans un état incessant de travail physique. Le phénomène se vérifie-t-il au même degré pour le développement intellectuel et moral? Oui, de façon complète, en ce qui concerne l’œuvre de la nature; très imparfaitement pour la part d’effort qui dépend de la volonté individuelle. Le cerveau et le caractère de l’enfant se transforment en cerveau et en caractère d’homme, et dans les organismes normaux cette évolution s’accomplit toujours. Mais c’est la simple préparation du terrain; il reste à l’ensemencer, à l’arroser, à le cultiver de toutes façons pour qu’il produise froment et plantes; à ce point commence le rôle actif de l’être humain.

Tant que dure la période éducative, le jeune homme subit les règles auxquelles l’assujettissent parents et professeurs; il les seconde avec plus ou moins de zèle et de bonne volonté, quelquefois refusant d’acquérir l’instruction qui lui est offerte, se rebellant contre les principes moraux qu’on essaye de lui inculquer; mais c’est l’exception: en général, jusqu’à l’âge de vingt ans et même plus, il suit la voie battue et soumet sa mentalité aux exercices qu’imposent les lois scolaires de son époque. La force de l’usage est si puissante qu’elle étouffe presque toujours les velléités de révolte. Il ne retrouve le sentiment de son libre arbitre que plus tard, lorsque délivré des contacts qui le tenaient prisonnier, il commence sa vraie vie et prend seul la direction de sa destinée.

C’est le moment où, suivant les conditions de fortune où il se trouve, l’homme est jeté, soit dans la lutte pour l’existence, soit dans la recherche du plaisir. Quelle part ces deux tourbillons qui l’emportent laissent-ils chez lui à l’effort intellectuel et moral, au progrès voulu, poursuivi, désiré de l’esprit et de l’âme?

* * * * *

Au point de vue scientifique, l’effort cérébral n’a jamais été aussi intense qu’à l’époque actuelle; les merveilleuses découvertes du siècle qui vient de finir en sont l’indéniable preuve. Le cercle des connaissances s’est étendu, l’application de nouvelles forces à tous les rouages de l’existence a rendu indispensable l’élargissement des programmes scolaires, mais cependant la culture générale de l’élite intellectuelle est moins complète, moins fine, moins profonde. La tendance est de limiter strictement études et lectures à ce qui peut servir à la profession ou à la carrière de chacun; le reste est négligé. Ces hommes distingués dans leur partie, célèbres même parfois, sont d’une ignorance enfantine sous d’autres rapports; ils font des découvertes qui transforment le monde et ne suivent pas le mouvement général des idées.

Cette limitation à un sujet unique est peut-être indispensable aux chercheurs des secrets de la vie; la science veut être aimée seule, elle n’admet pas de rivales, elle demande même que les forces de ses fervents soient appliquées à une branche spéciale et non à l’arbre entier. Mais la catégorie des personnalités scientifiques est fort restreinte; la plupart des professions libérales et des carrières de l’état n’exigent point semblable absorption mentale, et une culture plus large ne pourrait que les avantager. Cependant dans cette classe aussi on se limite de plus en plus à l’indispensable, on ne veut pas sortir de l’étroit rayon visuel de l’occupation immédiate et de l’intérêt égoïste. Le désir du progrès intelligent ne tourmente que faiblement la majorité des hommes, même ceux qui ont fait de bonnes études. Sauf exception, ils n’éprouvent aucun désir de savoir pour savoir; ils parcourent quelques journaux, tout au plus quelques revues, et cet exercice suffit amplement à satisfaire les besoins de leur esprit.

L’excuse de cette indifférence et de cette paresse mentale réside en partie dans les lancinantes préoccupations économiques qui attristent la plupart des vies; toutes les énergies sont absorbées par la lutte pour le pain quotidien sous toutes ses formes. Mais l’explication ne sert point à la classe nombreuse des personnes nées dans l’aisance, ni à celle des oisifs riches, dans lesquelles devrait se recruter l’élite intellectuelle du monde, non celle qui produit mais celle qui absorbe, goûte et juge.

Quand on n’a pas à penser avec angoisse au lendemain, quand l’avenir de ceux dont on est responsable semble à peu près assuré, l’esprit reste plus libre, plus clair, plus apte à recevoir le bon grain, à le faire germer et fleurir. Ne rien semer, ne rien planter dans ces conditions-là est inexplicable et même légèrement honteux. Engourdis par le bien-être, ceux qu’on appelle les heureux de ce monde ne sentent que faiblement la vie intellectuelle. Ce qui flatte le toucher et le regard: train de maison, mobilier, toilettes personnelles, tout doit être recherché, parfait, exquis; des découvertes récentes se rapportant au confort et à l’élégance, aucune n’est ignorée! On les applique avec promptitude, car il serait humiliant de ne pas être au courant de ce qui a été inventé pour le teint, les cheveux, le service de table, la décoration des appartements... Mais nulle curiosité, nul amour-propre ne poussent la généralité des individus à s’approprier les manifestations de l’esprit. Le désir de progrès et de perfectionnement qui les agite pour leur vie matérielle ne s’étend pas au développement de leur intelligence.

A cet égard, l’indifférence est étonnante; non seulement, la plupart des gens ne sentent pas la honte de l’ignorance, mais leur jardin intérieur ne les occupe nullement. Aussi, lorsque l’âge des passions est passé, s’étiolent-ils dans un ennui morne, dont ils finissent par mourir. Pour la distraction et le relèvement de leur esprit, des trésors de connaissances s’étendent en vain devant eux; ils sont impuissants à les saisir, à les absorber, à s’en enrichir l’intelligence et l’âme. Le fonds de culture leur manque, l’habitude du travail cérébral leur fait défaut; ils ne peuvent plus assimiler ni méditer; ils ne savent même plus jouir, car comme dit Schopenhauer: «Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres reflétées dans la conscience d’un benêt.»