Ames dormantes

Part 11

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En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère, l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme et la rend facilement grotesque. Sa force réside dans la douceur, et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées parce qu’elles étaient bonnes.

L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il, un _redeeming point_. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Son esprit était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?

Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose. Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient. L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité, et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où la dangereuse théorie du superhomme semble prendre pied même dans les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes racines.

Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être» qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité. L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte, mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus rayonnantes est contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain, dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale. L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre sa rivale.

L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu, Madame», dit-elle en l’embrassant.

Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieuse bonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.

L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai, un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur, les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances et infiltrent dans les âmes le doute universel sont les réels démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont préparé les armes dont les ennemis se servent.

La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté, toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin. Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres. Leur sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles...

Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible, il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale.

La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles. Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit: «La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouver la vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore? Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie qui doit être la revanche de son sexe?

CHAPITRE VIII

LE RESPECT DU REPENTIR

Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.

(LUC., 15-7.)

Dans une société plus équitablement et généreusement organisée que la nôtre le respect du repentir entrera forcément dans les coutumes morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits chercheurs de vérité, ennemis des vaines formules et sur lesquels les apparences pharisaïques n’exercent aucun prestige, devraient rendre à ce phénomène de la conscience, une fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui est dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables en cela aux esclaves des préjugés et des formes, ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur repentant.

Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre, et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.

On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien, d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements, et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les surfaces, même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être, qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit, presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance.

Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes, quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir? En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera peut-être à en saisir l’_irrationalisme_ et l’injustice profonde.

* * * * *

Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le salut éternel dépend, pour la part qui concerne l’homme, de ce fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la morale sociale.

Le _rara avis_ ne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble; ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir? La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée, il bénéficiait du doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire.

On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui, le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier, ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister, par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si peu de gloire déjà est réservée en ce monde.

Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions de Saül de Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes, moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles contiennent.

La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements. Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit.

Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisant manteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.

Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la prétention de conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés, concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés, ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir.

Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et senti de même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain. L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan. Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique.

Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux qui _n’ont plus jamais failli après leur adoption_ qu’il donne le plus grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis. L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice. «Et tes larmes, ô Madeleine, éternellement, sur tout amour de femme, comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront peut-être celles des lis.

Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la repentance, mais ces lueurs s’effacent vite.

Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements, les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul.

Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas! pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre, après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses lèvres.

Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y croire, pour ne pas l’accepter, pour ne pas s’incliner devant lui, l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus, une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.» Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues, ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.

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Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens, ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes, spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur conduite.

La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine, un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure irrémédiablement.

Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir. Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir en bien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages.