Ames dormantes

Part 1

Chapter 13,657 wordsPublic domain

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.

Ames dormantes

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

ROMANS

Expiation (sans nom d’auteur). Marthe de Thiennes (Sous le pseudonyme de FORSAN). Les Incertitudes de Livia. Id. Dans la Vieille rue. Id. La Duchesse Ghislaine. Id. Kyrie Eleison. Id.

AUTRES OUVRAGES

Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses amis, avec une Introduction par Dora Melegari.

Lettres intimes de Joseph Massini, avec une Introduction par Dora Melegari.

EN PRÉPARATION

Faiseurs de joie et Faiseurs de peine

DORA MELEGARI

AMES DORMANTES

PARIS LIBRAIRIE FISCHBACHER SOCIÉTÉ ANONYME 33, RUE DE SEINE, 33

1903

Tous droits réservés

_Aux_

_AMES CROYANTES_

PRÉFACE

_Habent sua fata libelli._

Il y a dix ans que l’idée de ce livre est née dans mon esprit.

A mesure que j’y travaillais, la conviction que la plus grande partie des maux dont souffre l’humanité est due à l’inertie des honnêtes gens, s’est affermie en moi, chaque jour davantage.

Ceux qui portent le nom de chrétiens, ceux qui se rattachent d’une façon quelconque à une croyance spiritualiste, ceux qui, en dehors de tout dogme, admettent la nécessité d’une morale individuelle et sociale ne sont-ils pas, en effet, les vrais coupables de l’état d’anarchie où se débat avec angoisse la conscience moderne?

Dépourvus de confiance en eux-mêmes, manquant de foi dans la puissance du bien, ils ont laissé les courants malfaisants prendre partout le dessus, sans essayer de réagir contre eux par des courants plus intenses. Et aujourd’hui, devant la masse compacte des forces pernicieuses coalisées contre la vérité et la justice, l’épouvante paralyse leur volonté; le plus grand nombre préfère détourner la tête, fermer les yeux et ne pas voir.

On dirait qu’attaquer le mal, s’en défendre, lui opposer le bien est devenu impossible à la partie respectable de la société. La loi pourvoit à peu près à la sécurité matérielle des individus: en dehors d’elle, il n’y a qu’à laisser faire, même si on est victime de ce laisser faire. En quelques pays et en certains milieux, des cris d’alarme ont été poussés contre cet effrayant symptôme de léthargie, et de généreuses initiatives ont surgi; dans d’autres, il se manifeste avec une évidence croissante, sans provoquer un mouvement quelconque de réaction. De quelle cause procède cette anémie des volontés bonnes? Il n’y en a qu’une: la source où elles s’alimentent est desséchée; les âmes, engourdies presque jusqu’à la mort, ne peuvent communiquer à la volonté des principes vivifiants.

Tout semble avoir progressé sur la terre, sauf l’âme. Serait-elle seule restée stationnaire? Depuis l’avènement du christianisme, n’aurait-elle pas avancé? On dirait qu’oubliant les promesses reçues, les horizons sans limites indiquées, les puissances dont elle était dépositaire, elle s’est peu à peu anéantie elle-même; aussi, au terme du siècle qui vient de finir, la voit-on, vis-à-vis du monde physique et intellectuel, dans une position d’infériorité qui fournit de redoutables arguments aux négateurs de son existence.

Entre les sciences physiques et les sciences psychiques un accord commence à s’établir; celles-ci profitent déjà des découvertes de celles-là et les psychologues appliquent à l’étude de l’âme quelques-unes des méthodes expérimentales. Afin d’accélérer l’heure qui apportera à l’humanité l’harmonie intellectuelle et morale, tous ceux qui croient posséder l’étincelle qui ne meurt pas devraient se recueillir dans une méditation silencieuse, appeler leur âme endormie jusqu’à ce qu’elle se réveille, et, une fois qu’elle serait réveillée, la laisser rayonner autour d’eux, de façon à prouver au monde que cet élément de vie, nié par tant d’esprits, représente une réalité supérieure.

Quelle que soit la forme religieuse à laquelle on appartienne, la philosophie à laquelle on se rattache, toutes les âmes vivantes peuvent se grouper et agir dans une communion invisible et silencieuse. Mais, pour vouloir ressusciter, il faut savoir qu’on a été mort; pour saisir la vérité, il faut comprendre qu’on a été dans l’erreur; pour prendre la route qui conduit à la joie, il faut se rendre compte que celle du découragement menait au tombeau. C’est ce qu’il est nécessaire de dire aux justes, aux bons, aux purs qui ne savent pas l’être efficacement pour leur bonheur et celui d’autrui.

J’adresse ces pages uniquement à ceux qui admettent en nous l’existence d’un principe immortel, car pour essayer d’en démontrer la réalité aux intelligences qui le nient, il faudrait une culture théologique, philosophique et scientifique dont je suis dépourvue.

Ces réflexions très simples n’ont d’autre mérite que leur sincérité, et je tiens à ajouter que je ne prétends nullement appartenir à cette élite de justes, de bons et de purs auxquels j’expose le cas de conscience.

DORA MELEGARI.

Rome, 31 décembre 1900.

AMES DORMANTES

CHAPITRE I

LE SOMMEIL DES AMES

Tout avance et se développe, une seule chose diminue, c’est l’âme.

(MICHELET.)

Tout dénigrement systématique d’une époque est injuste: le XIX^e siècle a remporté des victoires dans le domaine de la science, de la liberté et de la justice dont il est impossible de ne pas tenir compte; il a, en outre, développé dans la conscience humaine un sentiment que les générations précédentes ne connaissaient qu’à l’état d’exception: la pitié pour la souffrance? Pourquoi donc, après tant de conquêtes, a-t-il légué à son successeur de si troublantes incertitudes et alourdi la plupart des cœurs sous un pessimisme morne?

Ce ne sont pas ses négations audacieuses, ses doctrines perverses, sa corruption généralisée qui ont amené la société moderne à la crise qu’elle traverse aujourd’hui. Le mal autrefois se présentait sous des formes bien plus brutales et violentes, les préjugés étouffaient dans les consciences toute notion de justice et de droit, les préoccupations humanitaires n’existaient pour ainsi dire pas. Le siècle qui vient de tomber dans l’éternité était évidemment en progrès sur les autres, et pourtant il a laissé derrière lui une atmosphère si chargée que les poitrines se soulèvent avec angoisse, cherchant en vain un peu d’air respirable.

«La stérilité que je trouve en moi et chez les autres me _poursuit_ comme une odeur de cadavre.» Ces mots détachés d’une lettre intime expriment bien cet état d’impuissance et d’infécondité où l’individu s’agite jusqu’à la névrose pour se donner l’illusion de la vie. Plus de grandes passions et rarement de grandes idées! Jamais, cependant, elles n’auraient dû naître, se développer, fleurir comme maintenant au soleil de la liberté, du progrès, de la mentalité élargie.

Tout est devenu point d’interrogation dans les consciences; c’est le trait caractéristique de l’époque actuelle. Les plus sincères ont perdu le sentiment précis et la vue nette du bien. L’anarchie morale règne partout, décompose tout, et elle a tellement pénétré les meilleurs esprits qu’ils ont perdu la force de la combativité et de la résistance. Une sorte d’anémie a affadi les cœurs; ce n’est pas l’immoralité, ce n’est pas le positivisme qui écrase le monde sous une chape de plomb, c’est la diminution de l’âme individuelle.

L’expansion des doctrines matérialistes, les théories utilitaires, les excès d’une civilisation ultra avancée ont pu contribuer au malaise de la conscience moderne, mais ils auraient été impuissants à la troubler complètement si les forces invisibles qui émanent des âmes croyantes s’étaient opposées à ce courant délétère, si elles avaient refusé de laisser corrompre leurs eaux pures par le torrent empoisonné de la négation et de l’égoïsme.

Mais ces âmes pendant longtemps n’ont élevé aucune digue efficace, essayé d’aucun barrage; même pour se mettre au niveau de l’opinion dominante, elles ont abjuré leurs dieux, établi des limites aux élans nobles qui auraient pu les entraîner loin des routes médiocres. Elles ont, comme les âmes incrédules, vulgarisé leur pensée jusqu’au plus mesquin utilitarisme, subissant le prestige des renommées bruyantes, des succès rapides, au point de ne plus pouvoir discerner, ni juger de quels éléments ils se composent.

«Tout a progressé, disait Michelet, sauf l’âme.» En effet, dans ce grand développement des facultés humaines, elle seule n’a pas avancé. On dirait un oiseau qui, après s’être rogné les ailes, reste accroché par les pattes aux barreaux de sa cage, étouffant toutes ses aspirations d’air libre et de haut vol. Or, il existe une loi inéluctable: ce qui ne s’accroît pas décroît, il faut fatalement marcher en avant ou reculer. Rien en ce monde ne peut longtemps piétiner sur place; c’est ce que l’âme a voulu faire. Les représentants des religions et des philosophies ont eu peur de lui dire: «Marche de l’avant, développe-toi, agrandis-toi.» On a tracé autour d’elle un cercle magique, on l’a écrasée sous le sentiment de la souffrance obligatoire, de la médiocrité inévitable, de l’impossibilité du parfait et de l’heureux, et elle s’est résignée à demeurer immobile et triste.

De grandes âmes ont traversé l’histoire païenne; celles que le christianisme avait formées ont répandu leurs parfums et leurs forces; elles furent la lumière des époques disparues. La nôtre demande des âmes en marche, suivant pas à pas les progrès de la science et de la raison et les dépassant par des intuitions et des espérances supérieures aux puissances actuelles de l’une et de l’autre. Mais sur quoi peut compter l’heure présente? Les âmes de jadis, ces âmes héroïques et pures nées des premières promesses, celles des apôtres, des pères, des saints ont depuis longtemps cessé de fleurir; les âmes des siècles suivants, moins ardentes, ont reculé puisqu’elles ne progressaient pas; celles de notre temps, déjà nées plus faibles, voyant que toutes les autres facultés humaines les dépassaient, se sont—de peur d’être submergées dans le grand courant des connaissances nouvelles—piteusement refugiées dans une étroite prison intérieure d’où elles refusent de sortir et de se manifester. C’est une lumière qui a cessé de rayonner sur le monde.

La plupart des âmes, surtout dans la dernière moitié du XIX^e siècle, se sont lourdement endormies dans un sommeil sans rêves qui leur a fait perdre le courage du combat et l’ambition de la victoire. Quelques-unes vibrent encore, d’autres sont en formation; des phares brillent d’ici et de là, mais leur clarté est souvent bien faible et timide. Dans chaque pays, dans chaque ville, on peut les compter; leur nombre est infinitésimal, comparé aux centaines de millions d’êtres qui prétendent posséder une âme et croire à une immortalité.

Ces renégats, inconscients de leur apostasie, vivent dans un bien-être morne s’ils sont riches, dans l’écrasement s’ils sont pauvres, dans le découragement s’ils appartiennent à la catégorie des êtres qui réfléchissent, sans se rendre compte que, si leur bien-être est dépourvu de joie, leur écrasement de consolation, leur découragement d’espérance, c’est parce qu’ils ne pensent pas à leur âme, qu’ils ne font rien pour la secouer de son engourdissement et la réveiller du sommeil cataleptique où elle est tombée.

Au lieu d’écouter sa voix quand elle essayait de parler, ils l’ont étouffée sous les raisonnements médiocres, les points de vue pratiques, les misérables calculs de l’égoïsme qu’ils confondent avec la sagesse. Parfois, il est vrai, épouvantés par les incertitudes de l’heure présente et les menaces de l’avenir, ils voudraient trouver moyen de réagir contre la marée montante, ils tentent de vagues efforts et retombent promptement dans l’inertie.

L’explication du fait décourageant est bien simple: les soi-disant croyants ont cherché des énergies en dehors de l’âme; leurs inspirations sont sorties de leur cerveau, de leur cœur peut-être, elles n’ont pas jailli de ce sanctuaire mystérieux où s’élabore la vie spirituelle et qui a reçu les promesses de l’immortalité.

M’adressant uniquement à ceux qui croient à l’existence de l’âme comme à un fait indiscutable et admettent le parallélisme psychophysique, je ne tenterai pas la démonstration du phénomène âme, cette partie profonde de nous-mêmes, distincte du cœur et de l’intelligence, de la conscience et de la volonté, qui peut seule entrer en communication avec les forces supérieures. «De tous les corps ensemble, dit Pascal, on ne saurait faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on ne saurait tirer un mouvement de vraie bonté. Cela est impossible et d’un autre ordre.» L’âme est distincte évidemment des autres facultés intellectuelles et morales de l’homme, et pourtant elle les comprend toutes; elles doivent passer à travers ce crible, comme le sang à travers le cœur, pour se purifier et acquérir des principes de vie; c’est de l’âme que procèdent toute lumière et toute puissance; elle seule a le secret de la paix, de l’harmonie, du bonheur.

Un amour, une amitié où l’on fait entrer l’âme ne peut jamais mourir complètement; elle communique aux sentiments une force subtile qui est comme une parcelle d’éternité. Il en est de même pour tout effort auquel l’âme participe; ce qu’elle accomplit réussit presque toujours et ne s’efface jamais, du moins la trace en reste. Ce succès que l’homme recherche avec un acharnement et une avidité souvent répugnantes, il ne sait pas que le plus sûr moyen de l’atteindre serait de le poursuivre avec son âme. Mais cette puissance énorme qu’il porte en lui, à qui il devrait remettre la direction et la responsabilité de sa vie, qui pourrait transfigurer ses faiblesses en forces et ses tristesses en joie, il ne l’interroge pas, il ne l’appelle pas à son aide; il l’a laissée s’endormir, ne pense pas à la réveiller, et si elle esquisse un léger mouvement, vite il étouffe, sous des raisonnements faux, médiocres, égoïstes et durs, la voix qu’elle allait peut-être faire entendre. L’âme, alors, épouvantée de cette aridité, se rendort ou s’enfuit; on dirait même parfois qu’elle meurt. Pour sauver le monde il faut le rappeler avec cris, avec prières, avec supplications.

* * * * *

Il y a peu d’années seulement un pareil langage aurait paru absurde et inutile. Tout appel d’ordre moral tombait dans le vide; nul ne le comprenait et ne daignait y répondre. Pendant une période de temps assez longue, rien n’a semblé remuer dans l’âme humaine. Le déterminisme décrétait par la voix de Taine que la vertu et le vice étaient des produits comme le sucre et le vitriol; les doctrines matérialistes et positivistes régnaient sans conteste sur les intelligences; le grand troupeau des ignorants et des indifférents les acceptaient, yeux fermés, sans essayer même de se rendre compte quelle part de vérité elles pouvaient contenir; simplement parce qu’elles étaient moins gênantes et que de se déclarer fils du hasard paraissait flatteur à cette vanité de la négation qui, depuis Voltaire, a travaillé tant d’esprits.

Dans le camp opposé tout était silence; presqu’aucune manifestation spiritualiste n’était signalée. Les tièdes subissaient sans le réaliser le mouvement de la conscience générale et ne réagissaient pas contre l’engourdissement envahisseur, épouvantés peut-être à l’idée d’engager une lutte où leurs principes pouvaient sombrer. Les ardents, les forts, très diminués de nombre, se taisaient, eux aussi, découragés.

Cette torpeur, il est juste de le dire, n’était pas aussi accentuée partout. En certains pays, les pulsations de la vie morale n’ont jamais cessé complètement. Sans avoir à craindre de diminuer sa position littéraire ou son autorité intellectuelle, un écrivain à la mode pouvait se risquer à attribuer aux actions humaines des mobiles qui ne fussent pas uniquement ceux de l’intérêt personnel, visible et tangible. Mais ces manifestations ne se répercutaient que faiblement. Dans d’autres pays, au contraire, la scission semblait complète entre la vie moderne, ses objectifs et ses victoires et les principes spiritualistes et chrétiens.

Mais Dieu ne pouvait laisser périr l’âme du monde. C’est du pays d’où aucun grand mot n’était parti encore que la première étincelle a jailli. Une voix venue du Nord a jeté une parole de pitié qui a commencé à remuer les consciences; la souffrance a pris forme et vie; elle a crié sa plainte et les cœurs ont vibré. Une sorte de religion nouvelle a surgi qui, laissant de côté les dogmes, s’est rattachée au christianisme primitif et a pris la douleur pour drapeau. Sa base était le soulagement des déshérités par le dépouillement spontané de ceux qui possèdent; pour détruire chez les malheureux le levain de l’amertume, il fallait non seulement alléger leur croix, mais que les privilégiés la relèvent et la partagent volontairement.

Très probablement le Tolstoïsme ne dépassera pas les limites du pays où il est né et, en tant qu’application, restera à l’état d’essai. On ne peut renoncer aux conquêtes de la civilisation,—le but est, au contraire, d’en faire jouir un nombre croissant d’individus,—mais il est certain que ce mot de sacrifice lancé à travers le monde par le grand romancier russe a été un facteur efficace du mouvement spiritualiste qui se manifeste depuis quelques années, imposant le devoir de la valeur morale, proclamant à nouveau les lettres de noblesse de l’âme humaine, admettant l’espérance d’un avenir où le douloureux contraste entre les aspirations de l’homme et son existence quotidienne cessera d’exister.

Ce réveil,—dû aussi en partie à de simples forces de réaction,—remonte en outre à des causes multiples et simultanées que la critique morale a recherchées déjà et dont je ne ferai pas ici l’énumération. Les récentes découvertes scientifiques ont contribué à faciliter ce courant. Aujourd’hui que le matérialisme ne peut plus être reconnu comme la seule explication rationnelle de l’univers et que le déterminisme et le positivisme ont été battus en brèche par les mêmes coups, l’antagonisme, entre la science et la religion a cessé de paraître absolument irréductible. Non seulement le doute a pénétré dans les rangs de ceux qui définissaient hautainement toutes les manifestations de la vie, comme propriété de la matière, mais cette débâcle de tant d’explications abusives a rendu la liberté à une foule d’esprits. Par respect pour des affirmations dont souvent elle ignorait la genèse, la grande masse des individus, ce docile troupeau dont j’ai parlé déjà, n’osait plus admettre la possibilité d’un monde moral, dépendant de forces supérieures et invisibles, et dont l’existence s’affirmait en dehors des faits apparents.

Maintenant que la pensée humaine a commencé à secouer dans le domaine moral, la tyrannie d’une science incomplète, on voit les regards se tourner de nouveau vers ce ciel que la présomption de l’homme avait déclaré vide. Les croyances spiritualistes renaissent. Le néo-boudhisme, le spiritisme, la théosophie et autres tentatives de cultes nouveaux ne sont que la manifestation du besoin religieux qui travaille les âmes.

Dans le pays où le scepticisme semblait le plus définitivement établi et d’où il rayonnait sur la conscience générale, ce renouveau à trouvé des voix éloquentes pour l’annoncer au monde. Le caractère particulier de ce mouvement fut de ne pas se présenter sous une forme religieuse précise, ou au nom d’une école philosophique spéciale. Sorti du sein de la libre-pensée, il a été à ses débuts absolument spontané et individuel, se bornant à rappeler à l’homme qu’il était fait pour sentir de grandes choses et pour les vivre.

Malheureusement le petit groupe d’écrivains et de penseurs qui ont mené la campagne, soutenus par la sympathie de quelques consciences dispersées, représentent une quantité infinitésimale comparée aux foules innombrables qui considèrent encore l’opportunisme habile comme la suprême sagesse, et qui ont pour complices secrets chacune des faiblesses de l’homme et tous ses vices. Car la décadence actuelle a comme caractère spécial l’étendue. Le mal a envahi toutes les classes; il ne s’agit plus, comme à la fin du siècle dernier, de gratter les premières couches du sol pour trouver un terrain ferme et fécond sur lequel bâtir et planter. Les germes de mort ont pénétré partout, il n’y a plus de parties saines. Croire que l’avènement du quatrième état suffirait à «tout purifier» est une utopie que les faits démentiront. La société est probablement à la veille d’une transformation, mais qu’on l’espère ou qu’on la craigne, quelle que soit sa forme ou sa durée, elle n’apportera ni justice, ni paix, ni fraternité, si elle n’est précédée ou suivie d’une révolution morale.

Or cette révolution est d’autant plus difficile à provoquer que l’époque actuelle se donne volontiers—par les formules qu’elle emploie—l’apparence hypocrite des éléments moraux qui font le plus défaut à l’homme intérieur: vérité, justice, altruisme. Ces mots qui résonnent encore si creux dans les cœurs sont dans toutes les bouches. Aujourd’hui, cependant, on devrait connaître les devoirs qu’ils imposent. Les préjugés sont détruits, ceux même qui y restent attachés par tempérament, vanité ou intérêt, ne se trompent plus sur la valeur de cette fausse monnaie; en se réfugiant derrière ces barrières de bois pourri, ils savent parfaitement qu’elles manquent de bases et que le mensonge seul en soutient les pieux vermoulus. Mais rien ne lie l’homme comme le mensonge, n’entrave sa liberté, n’en fait un plus misérable esclave. Tant qu’il se mentira à lui-même, qu’il se croira un juste quand il n’est qu’un bourgeois égoïste et médiocre, il ne pourra se réformer, il sera incapable de discerner la beauté, d’aspirer au bonheur vrai et de réveiller son âme.

Un examen de conscience rigoureux et sincère s’impose à la société moderne. Qu’a-t-elle fait de la loi morale, comment l’interprète-t-elle et de quelle façon l’applique-t-elle? Y a-t-il connexité entre les principes dont elle se targue et les actes qu’elle accomplit, entre les grands mots dont les hommes se servent et les mesquines pensées qui guident leur vie? Sur quelles forces ces tentatives de relèvement peuvent-elles compter pour combattre l’armée redoutable et si nombreuse encore des matérialistes et des sceptiques? La réponse à la dernière de ces questions est la plus urgente puisqu’elle doit fixer la topographie morale de l’époque actuelle et démontrer quelles sont les causes de la situation présente.

* * * * *

De tout temps les soi-disant honnêtes gens ont été en partie responsables du mal qui enlaidit le monde; l’affaiblissement de la loi morale a toujours eu pour raison l’insuffisance de ceux qui professaient les principes dont elle découle.

Plus nombreux, en somme, que leurs adversaires et mieux armés, ils n’ont jamais su défendre leur drapeau. La mollesse et la lâcheté, compagnes trop fréquentes des qualités d’ordre et de modération qui caractérisent les réguliers de la vie, ont certainement circonscrit leur action. On l’a vu dans les révolutions politiques. Si les partisans de l’ordre ne s’étaient pas esquivés ou endormis que d’audacieux coups de main auraient été évités! Mais ceux qu’on appelle les braves gens se dérobent presque toujours. L’honnêteté amènerait-elle fatalement la diminution des facultés agissantes? Le repos de la conscience produirait-il l’apathie? Non, mille fois non! Dans la pensée divine les disciples de la vérité devaient être la lumière du monde, le sel de la terre...