Âmes d'automne

Part 4

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Dès le dernier baigneur embarqué et dûment reconduit dans son wagon, vite, adieu aux pauvres petites toilettes ridicules et voyantes dont ces trois mois d'été elle erra et vira, par sa mère affublée; vite dans les malles, entre deux lits de camphre, les jerseys de soie et coton rebrodés d'ancres et les bas de fil d'Écosse bigarrés; vite au fond des serviettes le complet de serge à col marin, la robe de satinette rouge à fleurs noires et la toilette en toile de Jouy, à dessins mauves sur fond écru, et si Louis XVI!... Gardons tout cela pour l'année prochaine, pour la nouvelle plage, où celle qui reste ira, lasse et désemparée, repêcher au mari...

La pêche au mari! Voilà dix ans, hélas! qu'on la promène et qu'on l'exhibe sur toute la côte normande, tous les étés avec un nouveau stock d'extravagants costumes laborieusement confectionnés par elle, chapeaux anglais et dessous _Jesurum_; trousseau de dix mille francs et des grandes espérances, l'héritage d'une tante pour le moins millionnaire, un peu lente à mourir! et, depuis dix ans, celle qui reste, il y a cinq ans encore jolie d'une joliesse émoustillante et parisienne de grisette affinée aujourd'hui fanée, surmenée et sûrie, est déjà la demoiselle implacable et montée en graine, refuge unique des collégiens et des bacheliers encore un peu timides, celle qu'on ne désire plus, celle qu'on n'épouse pas, la valseuse enragée et presque automatique des sauteries enfantines et des mourantes soirées d'arrière-saison.

Celle qui reste est sans dot. Le père, un brave homme enterré dans une quelconque administration, ignoré de ses chefs et annihilé par sa femme, a beau se vicier le sang dans des heures de veille supplémentaires, il n'arrondira pas le maigre apport d'Hermine. Hermine gardera sa chambre virginale aux blancs rideaux de mousseline, et ses pieds de vieille fille solitaire jauniront dans un lit aux draps froids.

Elle est celle qui reste!

Et cela en dépit des longues promenades entre papa et maman, les dimanches d'hiver, dans les Champs-Élysées, au milieu des frôlées de badauds venus admirer là les cargaisons de vierges, et des autres familles exhibant là leurs filles, fourrées de chinchilla.

Elle est celle qui reste.

Et cela en dépit des bals de société, des bals d'arrondissement et de l'Hôtel de Ville, de ceux du Grand-Hôtel et du Continental, et des soirées intimes dans Clichy-Batignolles, en de vagues cinquièmes au-dessus de l'entresol, où des messieurs mariés vous font mal en dansant, tant ils vous serrent la taille, et où les mères, désireuses d'un placement, permettent aux genoux de flirter sous les tables.

Oh! ces soirées d'hiver, les longues heures d'attente aux stations d'omnibus, en toilette de bal, dans le froid et le noir, et les retours à pied par les places désertes, les pieds dans la boue et le front sous la pluie, faute de trois francs pour prendre un fiacre, et l'on est parfois sans bonne à la maison. Donc le ménage à faire le lendemain dès six heures... oh! ces soirées d'hiver.

Mais c'est le monde, le monde où l'on rencontre de bons partis, des célibataires égrillards et mûrs avec biens au soleil, ou bien des veufs dans les affaires, le monde et ses splendeurs et ses hasards rêvés, qui font loucher les mères!

Celle qui reste, certes, a eu des partis, mais ils étaient chauves, ventrus ou couperosés, et maintenant on la trouve à son tour... trop jaune, trop anguleuse... _trop salon des refusés_.

«Si tu crois, moi, que j'aimais ton père quand je l'ai épousé!» Voilà pourtant de quelles réflexions cette fille a été bercée par sa mère.

Et à l'heure qu'il est, par cet automne moite et doux, aux ciels brumeux, aux mers de perle, dans ce casino lamentable et vide à la terrasse encombrée de cabines, qu'on vient de monter là en prévision des bourrasques d'hiver, elle est dans son vieux waterproof jeté sur une robe de l'année dernière, elle est la demoiselle épave, elle est celle dont on ne veut plus, celle dont on dit (et le monde atroce et malveillant sait lire entre les lignes): «Elle a de si beaux cheveux et elle aime tant sa mère» et pourtant celle qui reste a des sens, des nerfs, des chairs et peut-être... un cœur... Pauvre fille, pauvre enfant!

2 octobre 1890.

XV

L'AME-SŒUR

Pour Anatole France.

C'est en cette mélancolique et charmante époque de l'année qu'elle est dans toute la plénitude de ses moyens, la délicate apitoyée qui semble avoir pris à tâche la reconstitution des vieux rêves et la guérison des jeunes cœurs.

La chute encore lente des premières feuilles, la langueur attendrie des ciels plus clairs et la morsure des premiers froids, autant d'atouts dans son jeu.

Comme une tristesse d'adieu flotte et plane dans l'air, la nature devient complice; complices, les grands bois dépouillés; complices, les horizons plus vastes; l'automne, la saison par excellence des pauvres cœurs meurtris, des illusions perdues et des sentimentales détresses, voilà le terrain sûr où l'Ame-Sœur opère!

As-tu souffert? as-tu pleuré? As-tu langui sans espérance? As-tu, triste et proscrit, erré? Alors tu connais ma souffrance!

L'Ame-Sœur connaît, et de longue date, le pouvoir de la romance dans ces journées déjà plus courtes d'octobre où la nuit tombe vite, certes, elle en connaît tout le pouvoir sur les pauvres âmes des célibataires, à l'heure confortable où l'on allume les lampes.

Ah! si vous saviez comme on pleure De vivre seul et sans foyer Quelquefois devant ma demeure. Vous passeriez!

Il y a aussi le _Vase brisé_, le fameux _Vase brisé, où meurt une verveine et qui d'un éventail fut fêlé_. Oh! l'Ame-Sœur a de l'étude et du répertoire; elle connaît également et sur le bout du doigt le sonnet de Baudelaire: _Sois sage, ô ma douleur_, et la _Mort des pauvres_, c'est la _mort qui console, hélas! et qui fait vivre_; elle sait aussi les merveilleux cris d'agonie de Verlaine, dans _Sagesse_:

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance!

et en pratique l'application en cataplasmes émollients sur les abcès du cœur. Pour la médication des âmes, à elle le pompon: c'est son métier.

Elle est la consolatrice, l'amie maternelle et sororale aussi, la jeune femme grave aux yeux toujours noyés d'une infinie pitié, au front pur, l'immatérielle penchée avec des attitudes de Piéta sur les blessés d'amour et les vaincus de la vie celle dont un poète ingrat a pu dire:

Vous m'avez pris saignant encore, Le cœur meurtri d'un autre amour. Vous avez cru voir une aurore Dans l'adieu d'un dernier beau jour.

Votre erreur, enfant, m'était chère, Ce rêve avait tant de douceur! Vous aviez les soins d'une mère Et la réserve d'une sœur!

«Laissez venir à moi ceux qui souffrent», telle pourrait être sa devise! Ceux qui souffrent, elle les cherche, les épie, les poursuit avec une passion de charité effrayante; car, dans cet amour de souffrants, dans cette tendresse apitoyée, n'y aurait-il pas un sadisme délicat et pervers d'affinée éprise de tortures et de larmes!

Veuve et libre, d'une fortune indépendante, elle semble s'être consacrée à la cure des amoureux trahis, des veufs inconsolables et des abandonnés de toute sorte, et cela par dilettantisme, pour l'amour de l'art. Car si elle les prend toujours jeunes et d'une tournure charmante, les dettes ou rentes de ses victimes élues, voilà qui importe peu à l'Ame-Sœur.

Les tristesses, les sanglots, les regrets, les détresses de cœur, voilà l'atmosphère où se complaît sa sensualité cruelle et fine, le terrain où fleurit sa bonté de femme apitoyée, bénie par ses victimes.

Ce qu'elle adore, c'est leur faire revivre leurs angoisses d'amour, leurs tortures du passé.

Elle sèche les yeux, mais en buvant des larmes; Cléopâtre buvait bien des perles: elle boit les plaies et le sang du souvenir qu'elle s'ingénie, compatissante et férocement bonne, à faire encore saigner!

Au besoin, dévote et superstitieuse, elle emmène le convalescent, dont elle s'est faite la garde, en de pieux pèlerinages; au Mont-Saint-Michel ou à Notre-Dame-de-Fourvières implorer de l'Archange ou de la Mère de Dieu la guérison et l'oubli de son mal.

Il y a trois jours, je la rencontrais, à Rouen, dans le cimetière de Bon-Secours, câlinement appuyée au bras d'un superbe garçon en grand deuil, les yeux encore brûlés de larmes; un misérable affolé d'amour, que sa maîtresse a trahi il n'y a pas trois mois, et que l'Ame-Sœur s'efforce aujourd'hui d'arracher au suicide. Maternelle et pitoyable, pour guérir son malade elle se serait même départie de sa réserve habituelle; car ils étaient inscrits, à l'hôtel Albion, tous deux sous le même nom, et pour sauver cet endolori de la chair, l'Ame-Sœur aurait, cette fois, consenti, résignée, aux derniers abandons!

O les belles nuits d'amour, transports désespérés, reconnaissantes étreintes et baisers salés de larmes, qui doivent suivre ces mornes journées de tristesse et de regrets savamment avivés, passées ensemble à rêver du passé, sous de fins ciels d'automne, devant de moroses et calmes horizons!

9 octobre 1890.

Pour Rachilde.

XVI

L'ARAIGNÉE DE CIMETIÈRE

La servante au grand cœur, dont vous étiez jalouse, Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres, Souvent mélancolique à l'entour de leurs marbres, Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats...

BAUDELAIRE.

Oh! elle la connaît dans les coins, celle-là; elle sait par A plus B le cœur humain, ses tristesses d'au delà et ses défaillances stupides; elle a par expérience sondé les reins et les viscères et a, d'un œil expert, d'une main plus experte encore, approfondi les effets de la douleur.

Ce n'est pas pour rien qu'on la rencontre dans les cimetières, le teint reposé, plutôt pâle, mais d'une chair blanche et grasse, ses fins cheveux de blonde enténébrés de crêpe noir,--le noir, cette valeur.

C'est la pensive et souriante jeune femme qu'on croise autour des tombes, l'intéressante jeune veuve ou la plus touchante et combien poétique fiancée, dont la jolie silhouette idéalise les allées funèbres, les désertes allées encombrées de feuilles mortes et bordées de tombeaux des Père-Lachaise et des cimetières Montmartre; élégie du Regret au parfum d'asphodèle, fleur de tristesse éclose sous l'errance à pas lents des distraits visiteurs.

Avec quelle grâce elle s'accoude, à demi affaissée, aux ornements des grillages, et combien harmonieuse! la retombée de son voile sur sa robe de deuil, entre les chrysanthèmes et les roses d'automne qui tremblent au vent du soir! et quel divin sourire..... un sourire irréel d'âme élue, détachée et, sous ses cils humides toujours emperlés d'eau, quel au-delà dans le regard!

C'est elle, dont la main pieuse remplace les lambeaux qui pourrissent aux grilles, renouvelle les couronnes d'immortelles et les myosotis de porcelaine bleue sur la tombe voisine de celle qui vous attire, courbé et les yeux las, pauvre veuf de la veille ou fiancé meurtri d'une perte cruelle, jeune père douloureux de la mort d'un enfant ou fils saignant de ce malheur atroce, irréparable hélas! fils pleurant votre mère.

Sache que la douleur est la noblesse unique.

L'araignée du cimetière, elle, ne l'ignore pas.

Elle sait aussi l'étrange et l'énervant pouvoir de la volupté des larmes, les brusques réveils de rut qu'excite la douleur..., quelle cantharide elle est pour les nerfs exacerbés des mâles, et c'est là qu'elle attend, qu'elle épie et vous guette!

O le danger des chagrins partagés, des mêmes larmes versées sur deux tombes pareilles, ô débuts attendris et trempés de tristesse de la liaison Chambige, ô pitié maternelle de Mme Grille, glissant dans l'adultère _devant les choses vagues et blondes qui frissonnaient à l'horizon d'Alger_, ô livre périlleux et feuilleté ensemble par Paolo et Francesca.

Et ce jour-là nous ne lûmes pas plus loin.

Au besoin, jardinant près de vous autour de sa chère tombe, elle vous prêtera, complaisante, son sécateur, son éponge, quitte à vous emprunter votre petit arrosoir. Et avec quel effleurement de main douce et frôleuse, quel sourire noyé, quel navrant regard!

O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue, Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau...

Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres Et sur qui dès longtemps descendent les frimats. O blafardes saisons, reines de nos climats,

Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres, Si ce n'est, par un soir de lune, deux à deux, D'endormir la douleur sur un lit hasardeux!

Endormir la douleur sur un lit hasardeux; tout est là. Le «Psitt, psitt, viens-tu chez moi, il y a un bon feu» de la pierreuse du boulevard extérieur, l'araignée de cimetière l'a remplacé par le «Nous causerons de nos morts en prenant une tasse de thé sous la lampe...» L'allée des tombes, c'est son trottoir à elle; c'est là qu'elle ébauche et ses opérations de bourse et ses liaisons durables: Telle qu'elle est, elle est la défunte à plusieurs; elle la leur rappelle à chacun, et au besoin entretient discrètement dans leur âme un regret qu'elle console. Comme les maisons de Deuil, elle a sa clientèle, ce sont les rentes de la Douleur. O la minute exquise où l'être douloureux, solitaire et meurtri, trouve une épaule amie où appuyer sa tête, un cœur pour le comprendre, un regard qui plonge dans le sien, s'apitoie, et parfois un sourire qui, penché sur ses larmes, les boive dans un baiser!

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse, Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

3 novembre 1890.

XVII

RÉCURRENCE

Pour dire ta langueur et ta grâce fanée Et ton nom chuchoteur et doux comme un amour Déjà lointain, automne, oiseaux bleus sans retour Évanouis, automne, ô couchant de l'année,

J'évoquerai dans l'ombre, à la chute du jour, Sur un vieux banc verdi d'allée abandonnée, Une belle un peu lasse, et tout enrubannée De frais satin jonquille et de nœuds de velours.

Saint-Cloud, sa fête agonisante sous les hautes futaies de son parc: quelle fantaisie l'avait ramené là par cette déjà fraîche soirée d'automne! Quel cruel besoin de revivre le passé et de meurtrir ses plaies aux épines du souvenir!

Machinalement, après avoir erré dolent et grave entre les rangs des boutiques de gaufres et des baraques de tir, maintenant espacées, derniers banquistes attardés sous les ombrages de ce parc d'octobre, il était venu s'échouer, comme naguère, à la terrasse du Pavillon Bleu.

Comme naguère! Il n'était pas déjà si loin, le temps où, le pouls fiévreux et le cœur en joie, il venait l'attendre deux fois par semaine dans cette allée du bord de l'eau, devant le grandiose et mouvant paysage de ce parc impérial, des coteaux du haut Sèvres avec, là-bas, dans les bois de Meudon, les quarante-huit fenêtres de la fondation Galliera.

Oh! les heures passées devant le paysage, les coudes au parapet du pont, à regarder venir les bateaux de Suresnes.

Comme elle en descendait gentiment! Cette façon d'avancer le bout du pied, souple et menu, sous l'ombre de la robe, n'appartenait vraiment qu'à elle. Puis, cette taille, cette allure onduleuse et cependant hautaine, cet abandon de toute elle-même quand elle prenait son bras et qui faisait retourner les gens sur leur passage, comme à la fois surpris et envieux.

Oh! les lentes promenades, prolongées à dessein, à l'entour du château, sur les pelouses, déjà encombrées de feuilles mortes, du parc réservé. Et là, dans le silence des quinconces, l'échange presque pieux de baisers appuyés longuement, baisers qu'ils auraient voulu éternels à cause du voisinage des ruines!

Et dans ces inoubliables minutes, ses yeux à elle, ses grands yeux bleus frangés de noir où il y avait comme une âme!

«Monsieur dîne seul ce soir!»

Machinalement, il s'est assis à la terrasse du restaurant, et le garçon qui les a servis si souvent, lui aussi se rappelle: «Monsieur dîne seul ce soir?» Et voilà qu'avec un triste sourire il se prend à commander le menu qu'elle aimait, des marennes vertes, des œufs brouillés aux truffes, une caille rôtie, des écrevisses et une glace frutti, un de ces menus artificiels et irritants de Parisienne anémiée ayant l'horreur du substantiel et des viandes. Des écrevisses! et voilà qu'il évoque les jolis gestes effarouchés de ses doigts en les décortiquant. Aux tables voisines, sous la lueur adoucie des hautes lampes encapuchonnées de clairs abat-jour, des couples dînent en tête à tête, souriants ou boudeurs, et aux physionomies de chacun, d'intimes soucis de ménage s'imposent ou se devinent. Au pied de la terrasse, dans le noir de l'allée piqué par les lampions de la fête, des figures de badauds se détachent, éclairées follement, vaguement, presque grotesques, attirées là par l'orchestre des tziganes, et dans cette atmosphère de musique, d'éclairage savant, de femmes maquillées, et de dîners nocturnes en plein air, il a l'involontaire hantise d'une fête japonaise; les valses des tziganes aidant et ses nerfs s'aiguisant à la fin, voilà qu'il s'attendrit sur lui-même. «Lâché! il est lâché. Comme il fait déjà tard dans sa vie! Qui va-t-il aimer, maintenant!» Puis, sous l'influence de la digestion d'un filet de madère, dont il a corsé son menu, et d'un clos-vougeot d'année 57 recommandé par le maître d'hôtel, voilà qu'il se ranime, se prend à regarder les femmes et, après un coup d'œil à la glace d'en face, conscient de son torse large et de son teint clair, presque fat, il se met à friser sa moustache et à se chuchoter à lui-même: «Elle ne se serait pas embêtée ce soir.»

9 octobre 1891.

XVIII

L'EXOTIQUE

Elle a aimé les âniers de la rue du Caire, les cowboys du colonel Cody, les tziganes du restaurant roumain et les turcos de la Nouba; pendant toute la durée de la foire Eiffel on n'a vu qu'elle à travers le Champ-de-Mars et l'Esplanade des Invalides. Depuis les Aïssaouas, mangeurs de scorpions, jusqu'aux Druses, chasseurs de serpents, elle a fait halte dans tous les concerts tunisiens, dans tous les campongs et sous toutes les tentes.

D'ailleurs, elles ont été légion, celles qu'a détraquées le bazar exotique de la tour Eiffel pendant l'Exposition. Buffalo-Bill ne s'est-il pas assis à la table d'authentiques comtesses? Pour un torero La Moulue, cette étoile du chahut, n'a-t-elle pas quitté tout un mois l'Elysée, et dans la loge de la divette à la mode, comme dans la _turne_ avec _table_ et _cuvette_ de la pierreuse de la rue des Abbesses, le portrait de Boumboum, marchand de dattes à l'Esplanade, n'a-t-il pas trôné et triomphé, près de cent jours durant, à la place de celui de ce pauvre général, entre un grelot de la veste brodée de Valentin Martin et un bracelet de bois durci d'un fellah...

L'exotomanie fut leur crise aiguë comme leur maladie chronique. Entre un opéra de Wagner et un roman éthopée de Peladan, toute hystérique eut une attaque de _buffalite_ jusqu'à l'ouverture des fameuses Plazas.

Valentin Martin, Mazantini, Cara Ancha, c'en était trop pour des cœurs d'amoureuses exotiques.

Il nous faut du nouveau, N'en fût-il plus au monde. Nous voulons de l'amour, Il nous faut de l'amour.

La _buffalite_ avait fait son temps; nous entrâmes dans l'ère de _tauromachite_ aiguë.

Ces dames avaient conduit à Lesbos les brunes gitanas de Séville, elles revinrent à Cythère, pieusement converties à l'ancien culte trahi par les arènes de la rue Pergolèse.

Ce fut le triomphe et des banderillas et des quadrillas. En quoi ces messieurs à performances accusées par des collants de satin rose ou bleu mourant, aux glabres faces de garçons de bain coupables ou de vieux séminaristes, purent-ils bien séduire l'esthétique en enfance des habituées des Acacias?

_Chi lo sa?_

Elles n'en jouèrent pas moins, tout l'été quatre-vingt-neuf, la _Carmen_ de Bizet, qui pour Frascuello, qui pour Cara Ancha. A cette course au clocher de la sensation (au clocher, plutôt à la Tour Eiffel) qui arriva bon premier? Le boléro du picador, le sombrero du cowboy du West-End, ou le turban en corde de poil de chameau de l'ânier fellah.

Les petits âniers de la rue du Caire!... Vous vous rappelez, n'est-ce pas, ces petites figurines qu'on eût cru découpées dans un tableau de Gérôme, les mains, les pieds et la tête en terre cuite, le corps drapé d'une longue robe de toile bleue, sveltes et souples avec des attaches fines et des profils de sphinx, les lèvres écrasées et la face éclairée par des yeux d'émail blanc.

Les fellahs et leurs petits ânes couleur de cendre, à la croupe de peluche où la tondeuse avait tracé, gris sur gris, en creux et en relief d'étranges arabesques; les fellahs et leurs lentes mélopées, leurs _aha haah_ monotones et stridents, eux accroupis en rond sur des nattes tressées, leurs mains encrassées de henné rythmant leurs chansons de rêve et d'ensommeillement!

En dépit du succès des vestes espagnoles, elle en est restée au turban des Kabyles, au fez de la Nouba. Reconnaissance de l'estomac!

Il faut le croire car elle ne quitte plus le village nègre du Champ-de-Mars, où les derboukas et les tambourins d'une perpétuelle foire ronflent, pareils à des essaims d'abeilles, dans les clairs crépuscules de cet octobre bleu.

Toute de blanc vêtue dans de souples lainages, mais combien vieille et avachie déjà avec sa face à bajoues et ses gros yeux de brune impétueuse soulignés au crayon, noircis, gouachés de kohl, elle rôde le long des jours à l'entour des barrières des banquistes, halète comme une chienne avec des yeux luisants autour de leurs passe-passe, fantasias, jongleries, et, les joues bleues sous la poudre de riz, des joues de brune habituées au rasoir, elle fait cent fois par jour le tour de leur enceinte, et puis vient tout à coup s'écraser palpitante, contre la palissade, pour offrir à l'un d'eux un cigare, un londrès, un puro.

Réduite aux Soudanais, aux équivoques et grotesques flirts en petit nègre: «cinquante centimes, serai zenti», avec la fripouille des rues du Caire et la vermine cosmopolite du désert..., pauvre insatiable, comme il fait soir d'automne aussi dans cette âme-là!

12 octobre 1891.

XIX

CHAMBRES D'OCTOBRE

I

Il flotte une musique éteinte en de certaines Chambres, une musique aux tristesses lointaines Qui s'appareille à la couleur des meubles vieux, Musique d'ariette en dentelle et fumée, Ariette d'antan qu'on aurait exhumée, Informulée encore et qu'on cherche des yeux.

GEORGES RODENBACH.

Eh bien, j'habite cette chambre, une chambre de l'autre siècle, où flotte comme une tristesse de jadis dans les plis à larges cassures d'un vieux lampas jonquille, ramagé d'argent mat. Mes deux fenêtres à guillotine donnent sur un ancien parc délabré par l'automne, un vieux parc qui s'en va et descend en terrasses vers de hautes futaies déjà tout éclaircies, et, à l'horizon noyé de pluie, des bois, des bois et encore des bois, toujours des bois, étalent à perte de vue leurs ors rouillés et leurs ocres malades sous un ciel gris et balayé de nuées.

Eh bien! cette chambre possède un indicible charme et, tapi le long des journées à l'angle d'une haute cheminée de marbre rose, une de ces monumentales cheminées du temps passé où l'on se rôtit les jambes sans jamais pouvoir se réchauffer le dos, je songe qu'il est doux, à cette époque de l'année, de se retremper, loin de Paris bruyant de sa vie ardente et triste, factice et monotone, dans un coin engourdissant de nature, un peu défeuillé comme soi-même, mais dans le bon refuge des évocations d'autrefois.

Ce que je l'aime et l'apprécie, le château où l'on rêve, au milieu des grands arbres jaunis de son parc!