Âmes d'automne

Part 3

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Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que je venais de croiser dans ce décor à la fois grandiose et mélancolique qu'est le parc de Saint-Cloud à l'arrière-saison. C'était dans la partie comprise entre la grille de Sèvres et la cascade, tout en pelouses et en longues allées de marronniers et de platanes tout feuillagés d'or pâle à cette époque.

Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées brasillantes, à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible derrière le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons jaunes, atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée d'or; et c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice ensoleillement de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans l'éphémère embrasement du ciel d'automne à l'agonie, empourpré de flamme et de sang.

Oui, c'était bien mon ami Jacques avec sa démarche lasse, ses yeux lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant ennui d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des boudoirs. Il n'était pas seul, il marchait auprès d'une longue et svelte femme drapée de la nuque aux talons dans un souple et miroitant manteau de velours ras, d'un ton à la fois chaud et sombre. Ce qu'il semblait peser, ce somptueux vêtement tout chargé aux épaules de lourdes passementeries, de dragonnes et de glands, avec, autour des reins, de longues cordelières qui s'accrochaient aux poches, puis retombaient entrelacées et traînaient jusqu'aux pieds, comme des nœuds de serpents: il sentait à la fois, ce manteau, la femme de théâtre et l'aventurière, me rappelait, à m'en faire crier, les prestigieuses pelisses de Sarah Bernhardt dans _Fédora_ et l'_Étrangère_, et valait au moins trois mille francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand air, et depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse de S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée depuis trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme, tout le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure profonde des paupières bleuies, et les muscles apparents du cou, et le maquillage outrageant de la face aux lèvres carminées, aux minces sourcils peints.

Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de main de maître: ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose par le soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues couleur de chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie avec cette luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais bien là le dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami Jacques de Livran.

Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance et les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert myrte, attelé de deux alezans.

A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter sur sa promenade, lui donnant à penser que j'avais reconnu la femme dont il était ce jour-là le cavalier, et, le complimentant ironiquement sur sa dernière conquête, je hasardai même, je crois, le nom de Malvina Brach; à quoi Jacques, avec un grand sérieux: «Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de l'année où nous sommes, au lendemain de la Toussaint et de la Fête des Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes visites aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on se trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les filles, que faire? Oui, dis-le-moi, que faire si ce n'est que de revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque amour mort, dont l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse griserie d'autrefois, ce qui est d'un subtil égoïsme, ou bien alors embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse résignée de quelque pauvre jolie femme, qui a doublé le cap et qui se sent vieillir: cela est de la charité pure, mon cher ami, et de la plus belle, une charité qui n'engage à rien, car, pour peu que tu saches choisir, ta reconnaissante partenaire, qui a de bonnes raisons pour se méfier d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, quelque envie qu'elle ait de défaillir.

Tu goûteras, auprès de l'intellectuelle et de l'affinée qu'est toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures joies de l'amour platonique, et puis n'en est-ce pas une autre joie, et des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme la perpétuelle crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son sourire le ravissement inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait plus. Songe à cela: être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée du tombeau! être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un ragoût de sensations extrêmement délicates, et du quinze octobre au premier décembre, je t'assure que, pour une âme un peu distinguée, les vieilles chéries ont leur raison d'être en amour.»

Samedi, 12 novembre 1892.

XI

ILES DE POISSY

(_Coins de Seine._)

Dans le calme et la fraîcheur des berges ombragées de Villènes, dans un coin de nature trempé d'ombre et de soleil, au bord de l'eau, elle vient maintenant, retirée du monde et de la galanterie, passer bourgeoisement ses étés dans cette île aménagée comme un parc; la générosité des cours et des clubs a fait à cette quinquagénaire _entr'ouverte_ cette vieillesse heureuse.

De l'eau, du vent et des feuilles... elle a réalisé enfin ce rêve d'une jeunesse laborieuse: figurante d'abord, acteuse ensuite, courtisane toujours; et elle, qui fut pendant trente ans et plus la chair à plaisir la plus haut cotée de Paris, la femme qu'il fallait avoir eue ou tout au moins avoir montrée, exhibée, affichée un jour ou un soir, soit à Longchamp, soit dans l'avant-scène d'un théâtre à flonflons, vit aujourd'hui rangée, respectée dans son île, propriétaire et châtelaine. Propriétaire de ces hautes frondaisons dormantes, de ces peupliers éternellement inquiets sous les ciels clairs des pays d'eaux, maîtresse souveraine de ces vastes pelouses de folle avoine ondulant comme des vagues, avec à l'horizon le frisson argenté des saules et des roseaux.

Après le lit sur rue, elle a l'île sur Seine.

Mais elle a mieux encore... Elle a trop longtemps prêté et sa bouche et sa chair aux caprices et fantaisies d'autrui, elle a trop longtemps joué la répugnante comédie de l'amour dans les payantes alcôves, trop longtemps subi les baisers de nausée, et trop longtemps avalé les corvées érotiques et leur navrant ennui.

Maintenant qu'elle est riche et que de ses écrins, de ses bibelots enfin liquidés, de ses draps de lit tordus et lessivés à l'Hôtel des Ventes, elle a fait le sûr et bon placement chez le notaire, elle veut être aimée et non par qui la désire, mais par qui elle aime et désire à son tour. Trop longtemps humiliée sur le marché par les acheteurs d'amour, c'est sa revanche sur les mâles qui autrefois la ravalèrent au rôle de machine à tout prendre et à tout subir: ancienne fille de joie, elle aura des hommes de joie, des donneurs de sensations qui la serviront à son tour: jeune, elle prostitua à de vieux hommes usés la santé de ses jeunes chairs; vieille, elle entretiendra à l'heure, à la nuit, à l'année, au mois, à la semaine (elle en a les moyens) des muscles et des torses de vigoureux jeunes gens pour la connaître (au sens biblique) et l'assouvir.

Et tous les étés, dès la fin mai, vient s'installer avec elle, dans l'île, quelque frais et beau gars, au torse large, aux cheveux drus, au mufle court; tantôt svelte et découplé, mais plus souvent bâti en force, le cou dans les épaules, la mâchoire lourde et la nuque violente, tous de poil châtain clair et tirant sur le roux, de ceux qu'Héliogabale, grand prêtre du soleil, distinguait dans le Cirque et, après un coup d'œil, attachait à sa suite, hommes de cour.

On en voit parfois deux ou trois différents par été; mais chaque saison en amène un nouveau sûrement, et d'une année à l'autre, ce n'est jamais le même.

Ces messieurs, nus dans des tricots rayés, biceps et durs mollets brunis, gantés de hâle, pêchent le long des jours ou canotent ou se baignent: trop beaux pour travailler, des yoles de bois de tek vernissé et ciré, de luxueux joujoux les emportent en tous sens et, prestes, les ramènent sur l'étain en fusion du fleuve ensoleillé moiré par-ci par-là par l'ombre des grands arbres: leurs jerseys sont de soie aux couleurs de la dame, leurs yoles portent son nom entrelacé de parlantes devises: _Petit poisson deviendra grand_ ou _Crescit in piscem_; un crédit leur est ouvert dans tous les bouchons, rendez-vous de pêcheurs et cabarets du voisinage: ce sont les rois de l'île, les princes époux des poissonneuses berges, les seigneurs insulaires des amoureux étés de la quinquagénaire, qui leur permet parfois d'inviter des amis.

Et les dimanches de fêtes et de régates, tout le long de la Seine, d'Argenteuil à Bougival, de Triel à Meulan, de Conflans à Andrésy, l'équipe apparaît souvent au grand complet, tous les poitrails à l'air moulés dans d'éclatants maillots chiffrés de soie violette.

Étendue à l'avant du bateau sous la toile écrue d'une ombrelle, la dame, elle, juponnée de serge blanche, en veston bleu d'aspirant de marine et casquette galonnée de yachtman, dirige les rames et commande la manœuvre... encore jolie, ma foi, vue des rives lointaines et sous son voile et sous son fard.

La musculeuse équipe obtient souvent le prix, et le lendemain des noms imprimés dans les feuilles nous apprennent quel est l'heureux mortel qui règne cet été dans l'île de Sainte-Périne!

Couchers de soleil et soirs d'actrices, derniers rayons, suprêmes flammes, baisers d'un demi-siècle et lointains crépuscules, fritures de Seine et amours suburbaines, fantaisies impériales de cocotte vieillie, embourgeoisée, rancie, mais demeurée très femme, poissons d'eau douce, fredons de guinguette, âmes d'automne, soirs de banlieue et boue de Paris.

XII

FLEURS DE BERGE.--BILLANCOURT

(_Coins de Seine._)

Pour M. Edmond de Goncourt.

Le bord de l'eau, entre Billancourt et Boulogne. Un chemin détrempé, défoncé par les pluies, les récentes neiges et la roue pesante des tombereaux; comme un remblai de boue dominant l'eau morte et figée de la Seine, où de temps à autre le passage d'un bateau-mouche, vide de passagers en cette froide saison, met de grandes rides vite effacées, des petites vaguettes vite changées en lents remous.

Sur l'horizon couleur de suie, le viaduc du Point-du-Jour, ses arcades blanchâtres s'étageant au-dessus du fleuve de plomb et, dans l'air gris, la fumée des usines de Javel, et, déjà fumée elle-même, tant elle apparaît irréelle et brumeuse dans cette nature frissonnante, la lointaine ossature de la tour Eiffel.

Devant la berge, de l'autre côté de l'eau, les oseraies et les taillis roussâtres de l'île de Robinson maintenant silencieuse jusqu'au retour d'avril, et, le long du chemin de halage, une débandade, un effondrement consterné de baraquements et de guinguettes, restaurants et bals champêtres aux volets clos, à l'abandon: petits casinos de banlieue mornes et morts jusqu'à la fin de l'hiver et comme enfouis, submergés, engloutis dans ce remblai de boue, devant ce désolé paysage seulement animé par de rares camions.

Oh! ces palissades éventrées autour d'un terre-plain d'ancien bal, ces excavations de carrières apparues derrière un ancien bosquet pour noces! la détresse de ces tables et de ces bancs de jardin entassés pêle-mêle avec des bois de lit et de pauvres commodes dans le noir humide des hangars; ces pépiements de poules et ces brusques fuites de lapins surpris dans l'entre-bâillement d'une porte, celle d'un pauvre petit restaurant où une grosse femme en cheveux vend du petit noir à des charretiers crottés jusqu'à l'échine! Elle demeure là, cette vague cabaretière, peut-être un peu pierreuse le soir sur les fortifs, dans cet étroit chalet de bois et de toile, avec sa basse-cour, à la chaleur étouffante d'un poêle; et les œufs frais qu'elle sert aux maraudeurs sont peut-être pondus dans la tiédeur équivoque de son lit.

Oh! la tristesse de ce paysage phtisique, malingreux, comme à jamais souillé jusque dans son ciel d'ineffaçables boues, ces portants de gymnase, maintenant sans trapèzes, dressant dans l'air muet leurs profils de potence, et le côté assassin et sinistre de ces berges souligné par le voisinage affreux des fortifications.

Comment m'étais-je égaré dans ces parages? Le cœur noyé de spleen, je ne m'en trouvais pas moins assis là, dans ce morne crépuscule d'hiver, au fond de je ne sais quel restaurant moins délabré par hasard que les autres, devant ce qu'ils appellent un champoreau; et, tout en rêvassant, j'essayais malgré moi de surprendre l'entretien de deux êtres attablés dans la salle: un homme trapu au teint de brique et aux yeux clairs, la moustache et les cheveux couleur chanvre, dont j'avais vite fait un marinier, et une femme grelottante dans une mince robe de soie noire: sur les épaules une confection de jais, autour du cou un boa de fourrure, la pâleur exsangue et comme suppliciée de son pauvre visage éclairée par les coquelicots de soie d'un prétentieux chapeau. Elle était gantée de peau de Suède et chaussée de snowboots; j'avais vite reconnu en elle la fille de maison, et avec sa mine poitrinaire, ses petites épaules pointues et la fièvre allumée de ses yeux gris, je la dédiais mentalement à M. de Goncourt cette _fille Élisa_, mâtinée de _Germinie Lacerteux_, venue, ce matin de sortie, de quelque lointain couvent de la place du Trône voir le petit homme de son cœur. Pauvre fille, elle s'attardait là avec lui dans ce caboulot isolé de banlieue, désespérée d'amour et déjà condamnée, car elle toussait à fendre l'âme, la malheureuse, et c'est une véritable agonie, une agonie de passion et de misère, qu'elle étalait là devant le sourire matois de cet homme, l'air d'un ruffian d'une toile italienne avec ses cheveux d'or pâle, mais d'un ruffian naïf et bon aux yeux de caresse de chien couchant.

Ils se parlaient accoudés l'un vis-à-vis de l'autre, la tête très rapprochée, très affairés, et les mots de départ et de bateau-lavoir et de santé revenaient à chaque instant dans leur conversation, coupée par de longues doléances de la fille au désespoir de changer de maison. Et, reconstituant tout un petit drame banal et touchant, d'après ce misérable couple, j'en résumais les probables péripéties dans les couplets d'argot de cette triste chanson:

I

J'fis connaissance au mois d'décembre Auprès d'Billancourt, D'un marinier rouquin comm' l'ambre, Un vrai brin d'amour. C'gars moelleux m'dit: «C'est pas d'la bêche, T'as rien des nichons. Vrai, j't'offrirai bien, quoiqu'en dêche, Une frit' de goujons.»

Et sur l'air lamentablement populaire et naïf de _Ma Gigolette_:

Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme; Dans l'jour, en bateau Y m'prom'nait; la nuit, fou d' ma peau, Y m'caressait fallait voir comme; C'était un gars, c'était un homme.

II

C'était trop beau: l'ciel est canaille Quand on est heureux, Ça dur' jamais: faut que j'm'en aille Ma poitrin' sonn' creux.

Mon médecin m'dit que j'm'décolle, Et qu'à c'beau train-là Dans deux mois j'déviss' ma boussole Si j'ne m'arrêt' pas.

(_Refrain_)

Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme, etc.

Mercredi, 21 décembre 1892.

A Paul Bourget.

XIII

CELLE QUI S'EN VA

_Fins de septembre, mélancoliques et douces comme un amour lointain et fané sans retour!_

Sur les ciels verdissants d'automne, ces ciels de turquoise malade, striés de jaune et de pourpre, qui sentent déjà le froid, le vent et l'hiver, sa fine silhouette de voyageuse évoque des regrets d'intérieur, de tendres exils à deux dans des climats plus chauds, parmi les orangers de quelque invraisemblable Bordhighere, loin de Paris, de ses boues et de ses rumeurs factices, de ses succès surfaits, de ses scandales d'un jour! Oh! les rêves de _sweet home_ et de _sweet heart_ qu'éveillent dans notre âme ses yeux changeants, comme la mer sous la pluie, ses yeux gris et verts, limpides entre leurs longs cils noirs.

Et, en effet, qu'elle soit brune ou rousse, qu'elle ait la nuque duvetée et savoureuse des blondes, où du soleil semble être pris aux fils ténus d'un réseau d'or, ou qu'elle soit casquée d'ombre et de nuit par de lisses et bleus cheveux noirs, celle qui s'en va a toujours ses inoubliables yeux couleur de vague sous l'orage, des yeux qui semblent avoir pris aux embruns, aux horizons de mer et aux grèves lointaines, leur profondeur et leur grisaille fugitive, cette nuance de perle illusoire, attirante, la nuance même de l'infini.

Celle qui s'en va!

C'est hier qu'elle vous est apparue sur l'estacade de la jetée du Havre, engoncée dans sa pelisse à la vieille femme de drap gris ardoise, son délicat profil ennuagé de tulle gris, déjà lointaine et irréelle dans son costume de voyage, avec, à l'horizon, la mer remueuse et striée d'écume et les côtes estompées et violettes du Calvados, Trouville, Villerville et Honfleur.

Vous l'avez retrouvée sur le grand quai, accoudée au balcon de fer de l'hôtel de l'Amirauté, déjà coiffée pour le départ, son nécessaire de voyage en cuir noir auprès d'elle et guettant dans une jolie pose attentive l'arrivée du bateau de Trouville, de Southampton ou de Rouen-Honfleur, dressée sur les pointes de ses bottines fauves, les talons en l'air, déjà partie, ailleurs, envolée... elle part.

La veille, vous aviez dîné auprès d'elle dans le hall du Continental et là, devant les grandes baies donnant sur le port, tout entier au va-et-vient des bâtiments entrant et sortant au rauque son de trompe des sirènes, sur l'eau trempée de lune et mouillée de feux rouges et bleus, multicolores, des phares à réflecteurs, à peine aviez-vous fait attention à la grave et pensive jeune femme assise non loin de vous et mangeant en silence au milieu des _perruchage_ exaspérés de misses Arabella et des respectables old-men de la table d'hôte... quand voici que deux mots échangés à voix basse avec l'homme déjà âgé qui l'accompagne vous ont appris que cette blanche et discrète inconnue arrivait de Londres, qu'elle avait fait le voyage exprès pour aller admirer, à l'_Aynew's-Gallery_, _dans Old-Bund-Street_, les dernières compositions de Burnes Jones: _The legend of the Briar Rose_.

«_Tout autour, une haie pousse et semble--vue de loin, une petite forêt.--Les épines, les lierres, les chèvrefeuilles, les guis,--et les vignes avec leurs grappes rouge sang;--toutes les plantes grimpantes, muraille de verdure,--emmêlées inextricablement, la bardane, la fougère et la ronce,--et, brillant au-dessus d'elles, apparaissant à peine--tout là-haut, le faîte du palais. Par terre, sous l'enchevêtrement des églantines, dorment cinq guerriers dont les armures: celtique, gothique, sarrasine, etc., révèlent les nationalités différentes. Ce sont les braves qui ont essayé, avant le temps fixé par les fées, de percer le rempart magique. Leurs casques gisent sur le sol avec leurs épées et leurs arcs détendus. Les branches ont soulevé, à mesure qu'elles croissaient, les boucliers qui se balancent maintenant dans la verdure comme des nacelles sur les flots. Les fauvettes y font leurs nids. Rien ne semble ici bien redoutable. Le prince Charmant n'est assailli que par des feuilles de roses qui pleuvent sur son armure polie et s'y réfléchissent ainsi que dans un miroir noir._»

Et, stupide et charmé, vous n'avez pas eu assez d'yeux pour la regarder, pas assez d'oreilles pour l'entendre. Ainsi cette svelte et cette élégante aux mille bibelots fantaisistes et coûteux est une intelligente; cette inconnue a lu Tennyson, et le voyage de Londres que font nos fin-de-siècle pour leur commande annuelle de complets chez Poole, elle le fait, elle, quand il lui plaît, pour le royal plaisir d'aller admirer quatre tableaux de Burne Jones, chez M. Agnew, ce Georges Petit des expositions esthétiques.

Et vous commencez à l'aimer, et d'un fol et profond amour, cette rêveuse et divine inconnue, qui a le cerveau de son hautain profil et l'âme exquise de ses yeux, ces yeux parlants et graves; toute la nuit vous la passez à combiner des plans pour l'aborder, lui parler, la connaître...

Le lendemain elle est partie, partie, envolée sans retour, et le registre de l'hôtel consulté ne donne même pas un nom, auquel un faible espoir puisse, hélas! s'accrocher... Le premier nom banal, et vous avez conscience que la femme d'hier n'est pas la première venue. Ce doit être au contraire... Et des noms de grandes dames artistes se pressent sur vos lèvres... Mais laquelle? Voilà! Où la reverrez-vous jamais, si tant est-il que vous deviez la revoir? Au printemps, à l'Exposition de Moscou ou cet été à Bayreuth, car cette fervente de Burne Jones doit être une fanatique de Wagner. Vous tiendriez le pari qu'elle aime aussi Moreau et Puvis de Chavannes, et que quelque portrait d'elle doit exister à Londres, peint par Crane ou Whistler!

Mais en attendant le printemps et Moscou, où la retrouver?... La dame aux yeux gris perle a pris le bateau de Rouen le matin... La seule ressource qui vous reste est de l'évoquer en rêve, debout à l'avant du steamer, le vent du large dans le voile de gaze argentée, des goélands voletant autour d'elle, tandis que du bout de sa lorgnette elle découvre les bois de Villerville et le phare d'Honfleur.

Elle a pris le bateau de Rouen, elle rentre donc à Paris, la charmeuse et divine!

Celle qui s'en va... si elle était restée, l'aimeriez-vous de même?

Va-t'en, si tu veux que je t'aime; Que le lointain soit ton baptême,

a dit un poète moderne, amoureux inconscient de celle qui s'en va.

27 septembre 1890.

XIV

CELLE QUI RESTE

Jusqu'au 30 septembre jeu des petits chevaux.

Bains de mer, froids et chauds.

Tous les soirs, soirée dansante. Mme Paul tiendra le piano.

Elle a inauguré le Casino, ouvert le premier bal, valsé la première contredanse; elle clôturera la saison, présidera à la fermeture, bostonnera, découragée et lasse, mais le sourire aux lèvres, la dernière et suprême valse; elle est celle qui reste.

«L'automne est si beau; après les pluies d'août, c'est plaisir de ne pas rentrer étouffer dans Paris; aussi nous prolongeons jusqu'à la fin octobre!»

Celle qui reste connaît, et de longue date, hélas! l'antienne et la musique, depuis bientôt dix ans, qu'à chaque fin de saison sa mère les sert à leurs connaissances de plage. Elle sait aussi, mieux que personne, hélas! lire entre chaque note! «Nous prolongeons jusqu'en octobre!» traduction; «petit logement de pêcheurs dans une rue noire et puante de l'ancien port, location débattue, laissée à trois cents francs pour quatre mois entiers, fin juin à fin octobre, et dont, stricte et rapace, sa famille gênée ne perdra pas un jour; la vie est de moitié moins chère dans ce trou de côte, les étrangers partis; économie, ladrerie et regrattage.»