Âmes d'automne

Part 2

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Elle a froid, mortellement froid, les lèvres presque bleues sous le manchon parfumé qu'elle appuie sur sa bouche, sans une goutte de sang sous la peau et le dessous des yeux meurtri de cernures violâtres; elle se sent d'heure en heure agoniser et défaillir. En vain sa femme de chambre, assise au bord de sa chaise longue, a-t-elle pris entre ses mains ses pauvres pieds gelés, comme crispés d'angoisse dans leurs mailles de soie mauve; en vain elle les frictionne et tâche d'y ramener le sang par d'incessantes tapotes: une aiguë sensation d'onglée la travaille au point d'emplir ses yeux de larmes et de la faire encore pâlir.

Et ce qu'elle s'ennuie, sans goût à rien, sans appétit! et quand la pluie vient à fouetter les vitres... Ah! c'est alors que sa névrose augmente et que ce froid terrible et sibérien la fait claquer des dents et souffler dans ses doigts, elle, cette banquière quatre fois millionnaire, tout comme un ramoneur d'élégie savoyarde; et à cela nul remède. La Faculté n'y peut plus rien. Elle a tout usé, tout tenté; les anesthésiants, les poisons consolateurs et meurtriers sont aujourd'hui sans effet sur son système nerveux, distendu et trop lâche; la morphine l'écœure et l'éther l'épouvante, l'éther adoré autrefois. L'intelligence, naguère encore si vivace en elle, ne la soutient même plus: elle a lu sans intérêt, sur épreuves communiquées, le futur roman de Bourget et les discours inédits de Barrès. Pour essayer de la distraire, un duc esthète lui a amené toute une journée le poète lord Douglas, et avant-hier encore, installé devant l'Erard de son boudoir, Fragson lui détaillait les dernières créations de Mlle Guilbert. Monsieur a bien songé un instant à Réjane et sa belle-sœur à Péladan, mais à quoi bon! Et pourtant une chose la soulagerait, la guérirait peut-être, une chose dont elle a une envie folle et qu'elle ne se décidera jamais à demander, oh! cela jamais: faire monter dans sa chambre l'aide-jardinier ou un des garçons d'écurie, faire asseoir l'homme là, devant elle, déboutonner son gilet, entr'ouvrir sa chemise et alors plonger, blottir dans l'entre-bâillement de la grosse toile, dans la chaleur et le velu de ce poitrail de rustre, ses pauvres mains transies et ses pieds grelottants, les ranimer à cette tiédeur humaine, dans cette vivante moiteur.

Samedi, 22 octobre 1893.

VI

RAFFINÉE

Pour Ioris Karl Huysmans.

Miss Ada Smithson a trente ans et elle en paraît vingt, les femmes lui en donnent vingt-cinq. Elle a eu la chance de perdre son père avant de mal tourner, et son amant, le gros banquier Schefern, avant le krack des cuivres; ce qui fait qu'au lieu d'être en fuite sur les rives du Bosphore ou plus loin, Schefern repose en paix au Père-Lachaise, dans la chapelle de marbre blanc que lui a élevée sa maîtresse; et miss Smithson ayant converti à temps les titres de son protecteur, jouit aujourd'hui de trois cent mille francs de rente, ne voit plus une fille galante, et dans son bel hôtel de l'avenue Henri-Martin ne reçoit absolument, comme financier, que le petit de Brady, qui la renseigne sur le cours de la Bourse, deux ou trois clubmen, parce qu'elle va encore quelquefois aux courses, et, pour son plaisir, pas mal de littérateurs. Miss Ada Smithson aime la littérature, son père l'a très mal élevée.

Miss Ada Smithson a la maison la mieux tenue, les voitures les plus correctement attelées et la table la mieux servie de tout le seizième arrondissement, Auteuil, Trocadéro, Passy; elle donne tous les jeudis, à partir de novembre, des dîners fort suivis. Les soirées s'y prolongent très tard, car on n'y dit jamais de vers et l'on y fait peu de musique; les hommes de lettres n'y parlent jamais littérature, et les clubmen le moins souvent possible de leur cercle; mais des artistes de l'Opéra et parfois même de café-concert y viennent danser un pas en costume: quelques fragments de ballet ou de pantomime burlesque. Miss Ada Smithson adore la plastique et la chorégraphie; elle eût raffolé du métier de danseuse, ou du moins se plaît à le dire; mais comme c'est avant tout une femme d'une tenue exquise, elle porte invariablement de longues robes traînantes, décolletées (miss Ada Smithson a les plus belles épaules du monde): c'est une parfaite maîtresse de maison.

On n'a jamais connu à miss Ada que trois amants. Miss Ada Smithson a donc eu de la chance et, depuis la mort du gros Schefern, miss Ada n'a distingué personne; miss Ada ne reçoit pas de femmes, elle n'a donc ni liaison suspecte ni mystère dans sa vie. Miss Smithson n'a pas de vices, je suis un de ses amis.

L'autre jour, miss Smithson a eu la fantaisie d'aller passer la journée à Saint-Cloud; elle m'a prié de l'y conduire, et comme je n'avais rien de mieux à faire que de lui obéir, nous nous sommes trouvés vers les cinq heures du soir sur la route de Boulogne, à pied: sa victoria, derrière nous, suivait.

Le soir tombe vite en cette saison, et c'est l'heure où les ouvriers rentrent du travail: ouvriers puisatiers, terrassiers aux cottes emplâtrées de boue, charpentiers alertes et désinvoltes, zingueurs, plâtriers et maçons, il en défilait ce soir-là, à la lisière du bois crépusculaire, une véritable procession. Tout à coup, deux grands flandrins largement pantalonnés de velours sombre, ceinturonnés de bleu sous la veste de toile, avec un air de ressemblance, s'arrêtaient brusquement en regardant miss Ada; elle, son charmant visage d'Irlandaise animé sous son grand feutre enrubanné de vert pâle, souriait d'un air d'intelligence. Oh! ce sourire à petites dents étincelantes, ce sourire de perles dans cette pâleur rose avivée par l'éclat du boa de plumes noires! Les deux charpentiers continuaient maintenant de descendre vers Boulogne tout en chuchotant; le plus grand des deux avait presque ébauché un salut.

Je fus indiscret: «Vous les connaissez? lui demandai-je.--Sans doute, faisait-elle de sa voix la plus douce, ce sont les deux frères; ils habitaient jadis Grenelle, ils demeurent maintenant à Boulogne; je les ai beaucoup connus.--Autrefois? dans votre enfance?--Non pas, au moment de l'Exposition, il y a sept ans, n'est-ce pas? C'est une aventure imprévue et tout à fait charmante.» Et, d'un ton délibéré: «Figurez-vous qu'un soir d'automne comme aujourd'hui, sortant de l'Exposition, je me vis arrêter sur le seuil par une pluie, mais par une pluie battante. La chaussée, une mer de boue liquide, et impossible de rejoindre ma voiture. Je me dépitais, les jupes retroussées, sans oser me hasarder dans ce gâchis. Un ouvrier qui se trouvait là, battant la semelle sous un parapluie, au milieu d'autres héleurs de fiacres, voyait mon embarras. «--Un franc, la jolie dame, et je vous porte à gué jusqu'à votre guimbarde; ah! je suis solide, vous pouvez prendre mon bras.» Je suis très crâne, j'acceptai. Me voilà donc pendue au cou de ce colosse (modèle des deux autres), et portée avec précaution, serrée avec une douceur, quand tout à coup, au beau milieu du marais de boue de l'avenue, mon porteur s'arrête. «--Embrassez-moi, ma petite dame, ou je vous lâche!» Et il l'eût fait comme il le disait, car ses yeux dardaient d'ardents regards de convoitise et je sentais son corps tout raide contre le mien, d'une étrange raideur de désir. Je l'embrassais à contre-cœur et j'avais tort, car, en le regardant, je vis qu'il était beau et jeune et beaucoup plus sain que M. Schefern. Arrivée à ma voiture, j'ouvrais mon porte-monnaie: «Merci, faisait mon charpentier galant, je suis payé, madame.»--Et?--Et j'ai revu ce garçon, il me plaisait, il était jeune, plein de santé, il avait de la vigueur et de la naïveté, ça me changeait, en somme.--Et c'est un des deux hommes rencontrés ce soir?--Non, Baptistin est mort, il est tombé, il y a un an, d'un échafaudage, on l'a relevé le crâne ouvert, j'ai payé les frais de l'enterrement.--Mais les deux de ce soir?--Les deux frères Berthier? je les connais aussi, mais ils ne sont pas à comparer avec l'autre.--Mais alors pourquoi? hasardai-je, car j'avais compris le dessous des réticences.--Pourquoi? parce qu'ils font un métier périlleux, qu'ils risquent tous les jours leur vie et peuvent tomber, à chaque minute, de quelque échafaudage et mourir sur le coup, comme Baptistin. Aimer quelqu'un avec la pensée qu'il aura peut-être cessé de vivre demain, être le dernier baiser, la dernière sensation de vie d'un éternel et probable condamné à mort, ça ne vous a jamais tenté, vous, l'homme aux vers compliqués et ami des parfums!» A quoi, un peu interloqué: «Il y a aussi les couvreurs» lui objectai-je.

Samedi, 29 octobre 1892.

VII

_FRÈRE ET SŒUR_

Pour Henri Bauër:

A vous cette âme d'automne, mon cher ami, puisque vous voulez bien leur trouver quelque charme.

J. L.

Comme un lointain étang baigné de clair de lune, Le passé m'apparaît dans l'ombre de l'oubli. Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli, S'y corrompt lentement dans l'eau saumâtre et brune.

Les croyances d'antan s'effritent une à une, Tandis qu'à l'horizon suavement pâli, Un vague appel de cor, un murmure affaibli Fait vibrer le silence endormi sur la dune.

O pâle vision, étang crépusculaire, Dors en paix! pleure en vain, olifant légendaire, O nostalgique écho des étés révolus!

Un trou saignant au front, les espérances fées, De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées, Au son charmeur du cor ne s'éveilleront plus.

Et les belles mains appuyées aux touches de l'orgue prolongent un lamentable et faible et morne accord, qui émeut comme un appel et s'éteint comme un sanglot.

Elle s'est tournée un peu vers lui et leurs yeux se rencontrent, chargés d'une indicible tristesse; leurs yeux de nuance semblable et au regard pareil, car ils sont frère et sœur, et la tendresse qui les unit est si profonde, qu'une seule et même âme semble palpiter dans ces deux corps issus de la même mère, mais de pères différents.

Ils sont seuls dans le grand hall en rotonde de l'historique château Louis XIV, où vingt-quatre fenêtres ouvrent d'un côté sur le Versailles en miniature du parc, ce parc fabuleux que, de l'autre côté du cintre, vingt-quatre croisées en haute glace reflètent; entre chaque ouverture, un hautain fût de marbre érige un buste de l'époque, prétentieusement coiffé de la perruque à marteaux; au-dessus, quarante-huit fenêtres en _loggia_ découpent ou répercutent le ciel brumeux de novembre, tandis que du plafond en coupole, ouaté de nuées d'aurore et d'iris, une gigantesque lanterne dorée descend, mordue par le bec d'un grand aigle planant, les ailes éployées, au centre d'une gloire d'or.

En bas, sur des luisances de dalles, d'épais tapis de Perse, et, mêlés çà et là à d'authentiques et somptueux meubles de l'époque, des fragiles et coûteux bibelots de ce temps.

O la détresse et l'aspect d'abandon de ce quasi royal domaine, dont un Bourbon fut l'hôte et dont les princes du sang étaient les tributaires, au milieu de ces bois trempés de pluie, sous ce ciel lavé et mou; oh la tristesse de ce château d'antan, où la mélancolie de larges fossés pleins d'eau s'aggrave encore de la rouille des feuilles et de l'adieu flottant de la saison!

O splendeurs disparues que les modernes millions essaient en vain de faire renaître, héroïque passé d'une demeure classée et demeurée célèbre dans les fastes de l'Art avec ses toits élevés par Mansart, ses hautes et profondes pièces aux volets décorés par la main d'un Mignard, aux plafonds animés par Poussin et Lebrun, tandis qu'au-dessus du chambranle des portes sourient des nudités, déesses ou favorites, peintes par Largillière.

Et dans le vaste parc dessiné par Le Nôtre, les parterres symétriques, ornés en leur milieu de grands vases de marbre, s'étendent à l'infini entre des rangées d'ifs et de pins bien taillés, cônes de bronze vert: çà et là s'arrondit la cuvette d'un bassin où quelque jet d'eau fuse d'entre les mains verdies d'une nymphe ou d'un triton; et ce sont, dans des lointains de rêve, des charmilles, des terrasses et des lents escaliers, qu'embruine une petite pluie, décor grandiose que délabre l'automne, et pourtant presque neuf, où s'évoquent et s'imposent les pompeux personnages à cuirasses et cothurnes de la _Princesse d'Élide_ ou de l'_Ile enchantée_ de notre Poquelin.

Et devant le morne paysage aulique, paysage de théâtre et de convention, avec ses files d'obligatoires statues le long des boulingrins, paysage comme peint, où le sable humide des allées et le feutre des pelouses sont les seules notes de nature, le frère au front creusé, sérieux, adolescent, trop nourri de Baudelaire, malade des Hartman et des Schopenhauer; la sœur, frêle jeune fille au sourire souffrant, énervée de musique, d'ébranlantes auditions de Schumann et Wagner, passionnée de Berlioz, de Saint-Saëns et de Franck; tous les deux, atteints de l'incurable ennui des enfants nés trop riches, s'attardent, frissonnants et les yeux visionnaires, aux dangereuses et morbides langueurs des accords mariés des musiques charmeuses et des vers savants.

Au loin, très loin, dans la grisaille mouillée du crépuscule, au fin fond du parc, un monumental Louis XIV équestre se silhouette en or, lauré comme un César; et des fagotteurs harassés sous leur charge, passent, rapetissés, presque au ras des gazons.

Mercredi, 2 novembre 1892.

VIII

_L'AVEU_

Pour Octave Uzanne.

«Les âmes d'automne! les fantaisies coupables, inconscientes, les convoitises maladives, les fleurs d'ennui, en somme! oui, je connais tout cela.» Et la jolie madame B..., qui me fait l'honneur de me suivre assidûment à travers mes écrits, s'arrêtait au beau milieu de l'allée, très occupée en apparence à dessiner je ne sais quel anagramme avec le bout de son en-cas, puis à brûle-pourpoint, avec un brusque sursaut de tout le buste: «Avez-vous lu _Hœrès_, le livre du fils Daudet?» Et sur mon signe d'assentiment: «Très curieux, n'est-ce pas? poursuivait-elle, ce problème de l'hérédité, et pourtant si cela était! Si nous avions en nous un être double, que dis-je? triple, quadruple, multiplié à l'infini; si nous vivions inconsciemment, indépendamment de notre volonté, la vie successive d'ascendants divers, tour à tour criminels, héroïques, dévoués et lâches, selon qu'aurait sonné à l'horloge de nos nerfs le réveil de tel ou tel ancêtre! Alors, plus de responsabilité!» Et comme je gardais le silence: «Un peu bien effrayante, hein! ne trouvez-vous pas la théorie du jeune Léon Daudet? Mais combien consolante aussi; consolante non, mais rassurante pour les consciences malades, pour vos _âmes d'automne_, qu'elle absout ou du moins qu'elle excuse, puisque la tare a été déposée en elles par des fautes antérieures, et que leurs faiblesses, en somme, à elles ne sont qu'un résultat d'actes accomplis!»

Je regardais de coin mon interlocutrice.

Où voulait-elle en venir? Droite et comme cuirassée d'élégance austère dans son pardessus sac, la pâleur de sa petite tête fière bien en valeur entre le pardessus et la rouille de ses cheveux en câble, effleurés d'une minuscule capote de jais bleu, elle évoquait dans toute son allure, jusque dans la façon de laisser traîner le gros drap de sa robe, elle évoquait, elle imposait, dirai-je, l'idée d'une impeccable et hautaine petite personne absolument sûre d'elle-même, et dont aucun essai galant n'a tenté de violer le _noli me tangere_.

Pendant que je la regardais ainsi, d'équivoques racontars, de douteuses histoires me revenaient en mémoire, jadis chuchotés sur elle, auxquels, par ce temps de calomnie et d'infamies faciles, je n'avais jamais voulu ajouter foi: des boulevardiers montés en partie à Montmartre l'auraient, un soir, rencontrée dans une des tables d'hôte les plus mal famées de la rue des Martyrs; d'autres l'auraient croisée dans des guinches des Halles ou des brasseries de femmes de l'École militaire; mais comment croire cela de cette correcte et fière jeune femme à l'hôtel somptueux, aux dîners cités, à l'entourage choisi de peintres, d'hommes du monde artistes et de raffinés poètes?

«Si cela était pourtant, si nous avions en nous un être double, que dis-je? triple, quadruple, multiplié à l'infini; si nous vivions inconsciemment, indépendamment de notre volonté, la vie successive d'ascendants divers, tour à tour criminels, héroïques, dévoués ou lâches, selon qu'aurait sonné à l'horloge de nos nerfs le réveil de tel ou tel ancêtre!»

L'heure des aveux avait sonné pour elle, il faut le croire, car tout à coup, d'une voix tremblée, un peu rauque et avec, entre ses cils longs et bruns, une inquiétante fièvre du regard: «Ainsi, moi qui vous parle, déclarait-elle, il y a des jours où je ne me reconnais plus, j'ai honte de voir clair en moi-même et j'ai peur des fantaisies qui me passent par la tête. Par ces temps fades et mous comme celui d'aujourd'hui, par exemple; par la moiteur étouffante des rues sales, sous ces ciels bas, en colle de pâte, il me monte, je ne peux pas dire du cœur, des chaleurs et au front des bouffées qui me grisent à la fois de dégoût et de volupté triste. De quel épouvantable ascendant inconnu ai-je hérité du sang qui fermente alors en moi? Mais à ces heures-là j'ai vraiment une âme de pierreuse. Ce qui m'attire et me fait haleter, ce n'est même pas le rêve monstrueux de Pasiphaé qui ne manque pas de grandeur; non, mais c'est le coin de trottoir et luisant sous la pluie, le trottoir humide où la lueur du réverbère se reflète et tremblote en flaque; c'est la rue suspecte où la pierreuse bat son quart, et l'arrière-boutique du marchand de vin où le souteneur fait sa manille en attendant que madame _rapplique_, car je connais l'argot. Ce qui hante ma pensée et la déprave et la corrompt, c'est la porte treillagée du couloir de garni, où je ne suis pas encore entrée, mais où je sens qu'un jour, où la tentation sera trop forte, je m'engouffrerai à jamais perdue. Oh! les paysages de banlieue, les longues avenues défeuillées avec çà et là les volets peints en rouge d'une guinguette et les trapèzes d'un gymnase, où des hommes à visage de bestiaires font des poids; oh! la station du Point-du-Jour et son public d'habitués mûrs pour la guillotine; oh! la fête de Montmartre et ses baraques à quinquets presque éteints sous l'averse, comme tout cela hante mon souvenir.

Et une preuve que cela est bien dans mon sang et non pas dans mon cerveau, et que mon mal est bien physique, c'est que ces jours-là j'ai les mêmes goûts ignobles et bas en nourriture, j'ai envie de vin bleu au litre dans de gros verres, je guigne goulûment la charcuterie que les blousards promènent dans des petites voitures, et je me suis déjà surprise achetant des écrevisses au panier... Pourquoi cette lie dans mes veines de fille d'honnêtes gens et de femme bien élevée, et de qui puis-je tenir ce goût crapuleux de populace?»

Je la regardai: sa bouche ciselée, d'un rose humide et pâle, avait un douloureux sourire, et ses yeux tristes ardaient étrangement; il y brillait un regard non déjà vu, une lueur courte et bleue comme une flamme de punch.

Samedi, 5 novembre 1892.

IX

AME DE BOUE

Pour Jean de Tinan.

D'automne ou de boue, plutôt de boue, car où n'a-t-elle pas roulé depuis les grandes halles vitrées où l'on vend de la femme à vingt francs, et parfois vingt-cinq louis de la chair à cent sous, Folies-Bergère et Casino de Paris, jusqu'aux coulisses à l'air vicié des grands et petits théâtres, de la loge aux aquarelles signées de noms fameux de la pensionnaire de M. Claretie au box-étouffoir de la diva de beuglant, elle a tout vu, tout hanté et tout approfondi.

La crapuleuse et superbe coureuse de garnis et de bouges que fut autrefois Messaline à tous les carrefours de Suburre, elle l'a été dans Paris moderne où son buggy est aussi connu dans les larges avenues solitaires du quartier des Gobelins que dans les ruelles empuanties de la Villette. Son masque appartient à la caricature, ce fin profil aux arêtes sèches, ces yeux vicieux de collégien qui a lu trop tôt Virgile et Théocrite, ces hanches et ce buste plat n'appartiennent pas plus à Forain qu'à Lunel; ils sont du domaine public, publics comme ses faits et gestes et ses mots à l'emporte-pièce d'une insolence ennuyée et féroce, dont s'est pendant dix ans nourrie la chronique du boulevard. Tour à tour entreteneuse et entretenue, elle a dissipé des fortunes, fondu des millions dans le creuset de son ennui, affiché des actrices, des clowns et des princesses et, comme autrefois la Pauline Borghèse dans l'atelier de Canova, elle a posé nue et au naturel dans des romans cruels de Rachilde et de Mendès.

Si ça l'amusait au moins, mais non. C'est par veulerie, par ennui que cette âme éreintée s'est perdue, cet incurable et désespérant ennui qui est la vraie plaie secrète de sa vie et qui lui a fait crier et claironner à travers le monde des vices qu'elle n'a même pas, d'élégantes anomalies qu'il fut convenu d'afficher quelque temps dans le beau monde où l'on s'amuse, vices de pose et de parade qui l'ont faite célèbre aux Acacias comme à Montmartre, sur les plages de sport et dans les villes d'eaux où on joue, et qui de scandale en scandale, de conseil judiciaire en divorce et de maison de santé en police correctionnelle, où elle faillit s'asseoir en pleine neuvième chambre, l'ont conduite où elle en est, aujourd'hui au détraquement, à la morphine, aux lésions cérébrales qui font qu'on mêle de la cruauté à l'amour et du sadisme amoureux au macabre.

Oh! le mauvais vin de l'émotion forte, celui dont la griserie atrophie la volonté et prépare les déprimés et les maniaques, malheur à qui vit des nerfs des autres bien plus que des siens propres et dont les sens ne s'éveillent qu'aux violentes commotions de cerveau.

Et elle en est là.

Après avoir glissé jusqu'au sadisme et tenté de relever la fadeur écœurante des jouissances quotidiennes par la saveur salée d'une goutte de sang, elle en est au macabre; et quand l'amie qu'elle entretient (car elle en est aujourd'hui aux amitiés platoniques) sent la bourse de ce misérable se fermer aux appels d'emprunt, que fait la douce Hippolyte pour attendrir et ramener à elle une affection d'autant plus généreuse qu'elle est plus enflammée?

Vite un mot aux pompes funèbres et une commande de billets de faire-part; et le billet annonçant la mort de l'amie moins aimée est immédiatement porté au logis d'_Ame de boue_ qui le déplie, tressaille, enfile sa veste de loutre et court, se précipite à l'hôtel de la morte, déjà tout tendu de drap lamé d'argent, avec, devant la porte, croquemorts et corbillard.

_Ame de boue_, éperdue, grimpe les deux étages, force les portes, et, dans la chambre de l'aimée, transformée en chapelle ardente, trouve Hippolyte couchée dans son cercueil, en robe de soie blanche, des cierges tout autour des bouquets funèbres, gerbes de lilas blancs, couronnes de violettes et de mauves orchidées enténébrées de crêpes; tout le décor, en somme, d'une somptueuse mort.

La morte elle-même est savamment maquillée, déjà décomposée sous son blanc de théâtre par d'adroites touches de fard; les mains ont des raideurs de cadavre, et des odeurs de phénol flottent, éparses, dans la chambre; le médecin des morts vient de sortir, et l'on n'attendait plus, pour fermer la bière, que l'arrivée de madame. Alors _Ame de boue_ s'anime, tombe à genoux, sanglote, mouille de baisers, de larmes et de sueur les joues gouachées et les mains de la morte, délaie le maquillage, chiffonne le linceul, et Hippolyte, s'éveillant doucement, s'accoude dans sa bière et sourit au retour d'_Ame de boue_ reconquise: petite scène de théâtre, de théâtre d'outre-tombe, qui se renouvelle trois fois par mois et qui, bien que truquée et machinée d'avance, ravit _Ame de boue_ d'une enfantine joie.

Elle sent alors son cœur.

Mercredi, 9 novembre 1892.

X

CRÉPUSCULE DE FEMME

Pour Maurice Barrès.