Alsace Lorraine Et France Rhenane Expose Des Droits Historiques

Chapter 3

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Quoi qu'il en soit de la théorie, il est certain que si un peuple, outre les droits historiques qu'il a sur une terre, en vertu d'une occupation antérieure indiscutée et en vertu de la configuration géographique de cette terre, est encore appelé par ses habitants, son droit de l'occuper est clair comme le soleil et que personne ne la lui peut disputer sans crime. Or, c'est ainsi que l'Alsace-Lorraine est à nous; toute cette étude va le démontrer.

Il n'en est pas de même, il est vrai, du moins au même degré, des provinces cisrhénanes inférieures. Mais cela tient à un siècle de germanisation intensive qui a nécessairement aveuglé les esprits. Cependant nous verrons qu'il reste là-bas bien des semences françaises, enfouies sous terre, toujours vivantes, simplement endormies par un long hiver et qui lèveront bientôt sous l'haleine printanière des vents de France; que la population de la Sarre et du Mont-Tonnerre n'éprouvera nullement à nous voir revenir la douleur que l'Alsace-Lorraine ressentit à nous voir partir; et qu'enfin, après un loyal essai de civilisation française, elle bénira bientôt son retour à la maison de famille de ses pères: ce n'est donc pas lui faire violence que d'escompter dès maintenant cette volonté future.

* * * * *

_Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!_

Comparé aux grands fleuves de l'Amérique méridionale le Rhin est fort modeste, mais c'est un des plus puissants et des plus riches cours d'eau de l'Europe. Sorti des glaciers éternels de la Suisse, il traverse le lac de Constance, tombe de vingt mètres de haut à Schaffhouse, longe la plaine d'Alsace, se fraye une trouée héroïque de Mayence à Coblentz entre le Taunus et le Hunsrück, mire dans ses eaux les tours crénelées des vieux burgs et voit mûrir les jolis vignobles de vins blancs sur les coteaux du Rheingau.

Très fiers de lui, les Allemands revendiquent le monopole de ses deux rives. Mais c'est un vol manifeste. Par le vœu des populations, par la voix des souvenirs, le vieux Rhin nous appelle. Si nos hommes d'État l'ont de tout temps revendiqué, c'est parce qu'il est à nous par sa rive gauche; c'est parce que, pendant des siècles, les chevaux des Gaulois et des Francs se sont abreuvés à ses flots et ont piaffé sur ses bords; c'est parce que Turenne et Condé, Napoléon et ses maréchaux l'ont franchi; c'est parce que nos barques pavoisées, fleuries, triomphales ont fendu bien souvent ses eaux vertes de Strasbourg à Cologne.

On se rappelle avec quelle verve éblouissante Musset a rappelé ces souvenirs aux Allemands trop portés à les oublier. Ce qui est moins connu c'est l'impression que ses vers firent sur l'esprit de Henri Heine: on y voit l'aveu de l'amour que nous garde le pays rhénan.

Le pangermaniste Becker venait de lancer dans son pays une poésie sur le _Rhin allemand_, pour lequel il revendiquait l'essence germanique, la _Deutschheit_ de Fichte. On chantait partout après lui:

Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides.

Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.

Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les cœurs s'abreuveront de son vin de feu;

Aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de son courant; aussi longtemps que les hautes cathédrales se reflèteront dans son miroir.

Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées.

Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses vagues.

Alfred de Musset, piqué au vif, fit à cette provocation la cinglante réponse que l'on sait:

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! Il a tenu dans notre verre. Un couplet qu'on s'en va chantant Efface-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang?

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! Son sein porte une plaie ouverte, Du jour où Condé triomphant A déchiré sa robe verte. Où le père a passé, passera bien l'enfant.

Dans les trois couplets suivants, le poète rappelait les exploits encore récents de Napoléon sur le Rhin et il finissait par cette superbe menace:

Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand! Que vos cathédrales gothiques S'y reflètent modestement; Mais craignez que vos airs bachiques Ne réveillent nos morts de leur repos sanglant!

Toute l'Allemagne avait chanté les vers de Becker: toute la France chanta ceux de Musset. Henri Heine goûta fort la réplique de notre poète et l'on sait qu'il était dur pour ses compatriotes. Trois ans plus tard, il retournait en Allemagne; au passage du Rhin, la vue du vieux fleuve lui inspira ces strophes:

Lorsque j'arrivai au pont du Rhin, tout près de la ligne du port, je vis couler à la lueur de la lune le grand fleuve.

«Salut, vénérable Rhin! Comment as-tu vécu depuis? J'ai pensé plus d'une fois à toi avec désir et avec regret!»

C'est ainsi que je parlai, et j'entendis dans les profondeurs du fleuve des sons étranges et gémissants: c'était comme la toux sèche d'un vieillard, comme une voix à la fois grognarde et plaintive.

«Sois le bienvenu, mon enfant! Cela me fait plaisir que tu ne m'aies pas oublié! Voilà treize ans que je ne t'ai pas vu. Pour moi, depuis ce temps, j'ai eu bien des désagréments!

«À Biberich, j'ai avalé des pierres; vraiment ce n'est pas trop friand. Mais pourtant les vers de Nicolas Becker me pèsent encore plus sur l'estomac!

«Il m'a chanté comme si j'étais encore une vierge pure, qui ne s'est pas laissé dérober la couronne virginale!

«Quand j'entends cette sotte chanson, je m'arracherais bien ma barbe blanche et vraiment je serais tenté de me noyer dans mes propres flots!

«Les Français le savent bien que je ne suis pas une vierge! Ils ont si souvent mêlé à mes flots leurs eaux victorieuses!

«Quelle sotte chanson! Et quel sot rimeur que ce Nicolas Becker avec son Rhin libre! Il m'a affiché de honteuse façon. Il m'a même, d'une certaine manière, compromis politiquement.

«Car quand un jour les Français reviendront, il me faudra rougir de honte devant eux, _moi qui, tant de fois, pour leur retour, ai prié le ciel avec des larmes!_

«Je les ai toujours tant aimés, ces gentils petits Français! Chantent-ils, dansent-ils encore comme autrefois? Portent-ils encore des pantalons blancs?

«Je serais heureux de les revoir! Mais j'ai peur de leur persiflage à cause de cette maudite chanson, j'ai peur de la raillerie et du blâme qu'ils m'infligeront.

«Alfred de Musset, ce méchant garnement, viendra peut-être à leur tête en tambour et me tambourinera aux oreilles toutes ses mauvaises plaisanteries!»

Telle fut la plainte du vieux fleuve, du père Rhénus. Il ne pouvait en prendre son parti. Je lui dis mainte parole consolante pour lui rendre le calme...

Ce vieux père Rhénus! Quand je vous disais qu'il nous aime! C'est un contemporain des Celtes et des Francs Saliens; il a vu passer le grand Biturige Ambigat, et Clovis, et Charlemagne à la barbe fleurie comme la sienne; il est même leur aîné. Mais comme il s'intéresse à leurs petits-enfants! Comme il s'attendrit à leur souvenir! Comme il prie pour leur retour! Vous voyez bien qu'il est de la famille. Allons, c'est entendu, vieux père, nous irons te consoler, te porter nous-mêmes de nos nouvelles et te tambouriner notre _Wacht am Rhein!_

* * * * *

_Le Rheingelüst, «le désir du Rhin»_.

Dans les vieilles légendes, il y a des gouffres qui attirent les voyageurs. Le Rhin a ce pouvoir mystérieux. Mais il n'apparaît pas comme un gouffre de mort; c'est la vie et la richesse qu'il charrie.

Les Allemands ont subi sa fascination à laquelle ils ont donné un nom: le Rheingelüst, le désir ou la convoitise du Rhin. Nous l'avons éprouvée, nous aussi, mais quelle différence entre leur sentiment et le nôtre!

Le Rhin recèle un trésor dans ses flots. Mal gardé par les Ondines, enlevé par un monstre, puis par le vieux dieu Wotan, son or a servi à forger l'anneau du Nibelung, anneau maudit qui chasse l'amour des cœurs qui le possèdent et qui en sont possédés.

Voilà bien l'image de la concupiscence, du _Rheingelüst_, des Allemands. Ils n'ont cherché qu'à s'enrichir en se répandant sur les bords du fleuve. Ils nous ont volé la part du trésor qui nous revenait, à nous les riverains des siècles passés. Ils en ont chassé l'amour, car jamais les reîtres n'ont su se faire aimer des Ondines.

Nous avons aimé le Rhin nous aussi, et c'était notre droit. D'ailleurs nous n'allons jamais nulle part sans être précédés par ce noble fourrier, le droit. Nos pères le mettaient en tête de leurs entreprises. Notre Charlemagne était «le droit empereur» et notre saint Louis «le roi droiturier». Avec le droit, c'est aussi l'amour qui nous attire au Rhin. Les âmes qu'il nourrit nous appellent comme les Ondines de la légende.

La rive gauche nous crie: «Je suis à vous; je vous ai été fiancée avant l'arrivée des barbares; je vous ai donné mon anneau d'or. Je l'ai vu, l'anneau béni, au doigt de Clovis, de Charlemagne, de Henri II, de Louis XIV et de Napoléon. On vous l'a brisé, on vous en a enlevé les morceaux en 1815 et en 1870; mais j'ai assez de _Rheingold_ pour en forger un nouveau, plus splendide que l'ancien. Il est déjà fait, je vous le garde et je le mettrai au doigt du premier petit soldat bleu qui passera le pont de Strasbourg.»

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! Et nous l'aurons encore. Et vos monstres et votre dieu Wotan ne nous voleront plus son anneau!

#IV#

#LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE#

_Période celtique._

Longtemps avant d'appartenir aux Gaulois, notre pays a été l'habitat des Ibères, puis des Ligures. Les Ibères remontent, semble-t-il, aux âges préhistoriques, à plus de trois mille ans avant Jésus-Christ. Les Ligures sont venus en Gaule vers l'an 1200 ou 1500. Mais aucune de ces deux races n'a péri; elles ont mêlé leur sang entre elles, puis à celui des Celtes qui les ont dominées environ sept à huit siècles avant notre ère. Il est parfaitement certain que nous sommes les descendants et les héritiers de ces trois peuples. Or, ils possédaient toute la rive gauche du Rhin, alors que la Germanie n'existait pas encore.

Quant à la race celtique elle-même, avant de passer le Rhin elle avait campé fort longtemps dans l'Europe centrale, en Allemagne. C'est de là qu'elle se répandit sur la plus grande partie de l'Occident.

«La puissance des Celtes, dit M. Bloch, arriva à son apogée dans le courant du IVe siècle avant Jésus-Christ. Leur domination s'étendait alors sur les Iles Britanniques, sur la moitié de l'Espagne, sur la France, moins le bassin du Rhône, sur le centre de l'Europe, c'est-à-dire sur l'Allemagne, moins le nord de ce pays et la Suisse, sur l'Italie septentrionale, sur les Alpes Orientales et sur toute la région du Moyen et du Bas Danube. Les villes de _Lugidunum_ (Liegnitz) dans la Sibérie, de _Noviodunum_ (Isakscha) en Roumanie, de _Carrodunum_ en Russie, sur le Bas-Dniester, marquaient à l'Est l'extrême frontière de cet empire colossal[1].»

Rien n'égale la grandeur de la race celtique dans l'antiquité. Comme une immense nébuleuse elle s'épanche partout hors de son noyau central. En dehors de la Germanie, où elle s'est d'abord formée, et de la Gaule, où elle s'est ensuite condensée, elle forme une Gaule cisalpine dans la vallée du Pô, une Gaule celtibérique dans la vallée de l'Ebre, une Gaule britannique, une Gaule balkanique, une Galatie ou Gallo-Grèce jusque dans l'Asie. Et que voilà bien un vieux titre dont nous pourrions nous prévaloir pour revendiquer notre part dans le partage de l'Anatolie, si nous n'en avions de plus récents! «Bien des grandes villes européennes, dit le savant Camille Jullian, de l'Institut, doivent leur origine aux Celtes: Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche, Coïmbre en Portugal, York en Angleterre, Milan en Italie ont des noms qui viennent du gaulois: ce sont des fondations d'hommes de notre pays et de notre race[2].»

Les Germains étaient alors humblement soumis aux Celtes. «Cette subordination, dit M. Bloch, se traduit d'une manière frappante dans leur langue. On a démêlé en effet dans la langue germanique certains emprunts faits au vocabulaire celtique. Ils se réduisent à un assez petit nombre de mots, mais qui ont tous rapport à la politique et à la guerre, les plus propres par conséquent à démontrer la suprématie du peuple qui les avait imposés[3].»

À cette époque, nos pères n'occupaient pas seulement la rive gauche, mais encore toute la rive droite du Rhin et les contrées adjacentes très loin à la ronde. Le Rhin fut donc pendant des siècles un fleuve entièrement celtique. «Le nom du Rhin, _Renos_, est un nom celtique que les Celtes ont transporté en Italie, en France, en Irlande. En Italie, ils l'ont donné à la petite rivière du _Reno_, voisine de la ville qu'ils ont appelée _Bononia_ (Bologne). En France, ils l'ont appliqué à un affluent de droite de la Loire, le Reins, _Renus_; en Irlande, il a pris un sens plus général et a désigné la mer[4].»

Les Celtes, vers le 1er siècle avant Jésus-Christ, abandonnèrent la rive droite qui devint germanique, mais ils restèrent sur la rive gauche. La population de cette rive s'est chargée au cours des siècles d'éléments étrangers, mais elle est restée au fond substantiellement la même, c'est-à-dire celtique.

[Note 1: _Histoire de France_ de E. LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 26, par M. BLOCH.]

[Note 2: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 12. Paris, Hachette.]

[Note 3: _Histoire de France_ de LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 24, par M. BLOCH.]

[Note 4: _Ibidem_, p. 23.]

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_Période gallo-romaine._

Lorsque César eut conquis la Gaule, celle-ci adopta rapidement la civilisation romaine. Elle ne fut jamais l'esclave de Rome, mais son associée. Ses fils eurent accès aux plus hautes dignités de l'Empire et deux d'entre eux, Tetricus et Avitus, ceignirent même la couronne impériale. Les empereurs résidèrent bientôt habituellement en Gaule, à Arles, à Vienne, à Lyon, à Lutèce, à Trèves. C'est de là que plusieurs d'entre eux gouvernèrent le monde.

La terre gallo-romaine, naturellement riche et couverte de monuments artistiques superbes, exerçait de plus en plus une attraction sur les Germains moins fortunés. Mais les légions romaines ou gallo-romaines, parmi lesquelles se distingua à l'origine la fameuse légion de l'_Alouette_, fondée par César, montaient la garde sur le Rhin. Sous les ordres de Drusus et de Germanicus, elles refoulèrent si bien les Barbares qu'ils ne purent jamais s'établir sur la rive occidentale.

Le Rhin resta donc toujours la limite de la Gaule romaine, comme de la Gaule celtique. Il en était ainsi au temps de Vercingétorix. César écrit: «_La Gaule s'étend du Rhin aux Pyrénées et des Alpes à l'Océan._» M. Gustave Hervé a écrit que «Jules César donnait, il y a deux mille ans, le Rhin comme limite _à vue de nez_ à la vieille Gaule». Ce mot étonne de la part d'un professeur français, qui doit savoir que César a parcouru pendant dix ans la Gaule dans tous les sens, des bords du Rhin à la Bretagne, qu'il a traité avec toutes ses tribus, qu'il en notait minutieusement les caractères et la politique. Son témoignage est donc absolument irréfragable. Il concorde d'ailleurs avec celui des historiens et géographes grecs et latins des premiers siècles, Strabon, Tacite, Ptolémée, Polybe, Plutarque, Cyprien, Josèphe et Pline, qui donnent tous le Rhin comme frontière orientale à la Gaule. Tacite nous dit: «_La Germanie est séparée de la Gaule par le Rhin._»

On comprend mieux une pareille critique de part des Allemands. Ils sont dans leur rôle en diminuant les droits et la grandeur de notre pays. Voici un exemple curieux de cet acharnement qu'ils mettent à nous dépouiller de nos gloires. Il a été raconté avec esprit par M. Maurice Barrès dans l'_Écho de Paris_.

César et Strabon disent formellement que le territoire des Médiomatriques, habitants de Metz, s'étendait jusqu'au Rhin. C'est d'ailleurs _à priori_ très vraisemblable. Un peuple gaulois, maître de Metz, pouvait facilement par le col de Saverne descendre jusqu'à Strasbourg et devait tenir à s'appuyer au grand fleuve, véhicule de richesse. Le nom de Médiomatriques contient le radical Matra ou Motra, où l'on reconnaît la Moter ou Moder, principale rivière de la Basse-Alsace. D'ailleurs, personne jusqu'ici n'avait contesté la véracité et l'authenticité du témoignage de Strabon et de César. Il est accepté sans objection par Ernest Desjardins dans sa _Géographie de la Gaule Romaine_.

Mais il a déplu aux savants allemands que le pays messin et alsacien ait été gaulois. Ils ont donc décrété que le texte de César était interpolé et celui de Strabon de seconde main, copié chez un auteur alexandrin, Timagène, qui vivait à Rome au temps d'Auguste et ne connaissait la Gaule que par ouï-dire. Ils se sont d'ailleurs bien gardés d'apporter une preuve sérieuse de ces deux assertions, dont la précision a un air scientifique destiné à en imposer aux admirateurs de la Kultur.

Néanmoins, comme tout ce que rêve un Allemand est vérité sacro-sainte, le géographe Kiepert, dans la dernière édition de son _Atlas antiquus_ (1914), a placé la limite des Médiomatriques aux Basses-Vosges. De la sorte, tout ce qui est au delà est baptisé germanique, germanique l'Alsace, germanique toute la rive gauche. Le tour est joué. Cela s'appelle en allemand de la science, mais en bon français c'est de la malhonnêteté.

Les auteurs du IVe et du Ve siècle nous montrent une vie gallo-romaine intense sur toute cette rive gauche du Rhin. Les villes ont des noms latins ou même de vieux noms celtiques; Aix-la-Chapelle c'est _Aquæ_; Cologne, _Colonia Agrippina_; Coblentz, _Confluentes_, le confluent de la Moselle et du Rhin; Mayence, _Moguntia_, la ville de Drusus; Worms, _Borbetomagus_; Spire, _Noviomagus_ des Gaulois, et _Colonia Nemeta_ des Romains; Trèves, _Colonia Augusta Trevirorum_; Metz, _Divodurum_; Strasbourg, _Argentoratum_. Les nombreux noms en _gau_, _spey_, _mag_, _wall_ ou _fall_ indiquent une origine celtique. Le _Druidenberg_, la montagne des Druides, nous révèle la présence d'un collège de prêtres gaulois. Les musées de Mayence, de Trèves, de Cologne, regorgent d'antiquités celtiques et gallo-romaines.

La plus grande, la plus riche des villes cisrhénanes était Trèves. Sa situation sur la Moselle, par où elle commandait le cours moyen du Rhin, lui donnait une extrême importance pour la défense de la Gaule. Aussi l'Empire en avait fait au IVe siècle la capitale militaire de la Gaule, le boulevard de l'Occident contre les invasions germaniques. Les légions s'élançaient de là sur tous les points menacés par les Barbares. «_C'était_, a dit éloquemment M. Maurice Barrès, _la proue latine que battaient les flots du Nord._» Le poète Ausone, qui a chanté en un poème lyrique les charmes de la Moselle, considère Trèves comme la première ville des Gaules. «C'est elle, dit-il, qui nourrit, habille et arme les peuples de l'Empire.»

Sa gigantesque Porte Noire, son palais impérial, ses thermes, ses arènes, ses mausolées témoignent encore de sa splendeur passée. «Trèves, nous dit M. Camille Jullian, est aujourd'hui encore par ses ruines une ville toute romaine: c'est la seule cité du Nord qui ressemble à Nîmes et à Arles: elle mérite le surnom qu'on a pu lui donner quelque-fois d'Arles du Nord... À voir toutes ces ruines encore superbes, on sent le suprême effort du monde romain à la porte de la barbarie. Pendant tout le IVe siècle la vie militaire de l'Occident et les espérances de la Gaule et de l'Italie ont tenu dans ces murs[1].»

[Note 1: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 297.]

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_Invasions et infiltrations germaniques._

La possession de la rive gauche du Rhin et même du reste de la Gaule a été âprement disputée à nos pères par les Germains. Mais ceux-ci n'ont jamais réussi à s'y installer en maîtres pendant cette période gallo-romaine.

Ils y venaient tantôt en dévastateurs, comme des trombes renversant tout sur leur passage, tantôt en paisibles immigrants qui s'établissaient dans le pays d'accord avec les indigènes.

Il faut bien distinguer entre ces dernières infiltrations pacifiques et les invasions à main armée. Les invasions ne créent aucun droit aux envahisseurs; au contraire, elles fournissent aux envahis un motif de résistance et de représailles. Quant aux infiltrations, nous verrons qu'elles se retournaient spontanément contre la Germanie et que la Gaule n'eut pas à s'en plaindre.

_Les invasions germaniques._--Déjà, au second siècle avant Jésus-Christ, les Cimbres et les Teutons avaient ravagé l'Occident et particulièrement la Gaule. Ils furent vaincus par Marius, les Cimbres à Verceil dans le Piémont en l'an 101, et les Teutons près d'Aix-en-Provence en l'an 102. Ils commirent beaucoup de dégâts, mais le Rhin resta gaulois après leur disparition.

En l'an 60 avant Jésus-Christ, deux peuples gaulois étaient en guerre. Les Séquanes (Franche-Comté), écrasés par les Éduens (Bourgogne), appellent à leur secours Arioviste, chef germain. Celui-ci accourt avec une cohue d'aventuriers, Suèves, Marcomans, Triboches, etc. Mais après avoir délivré les Séquanes, il s'installe dans leur pays et refuse de partir. César accourt à son tour, et refoule Arioviste et sa horde dans la Haute-Alsace (en 58). Cet événement fut l'origine de la conquête de la Gaule par les Romains.

Au temps d'Auguste, les Barbares recommencent à inquiéter le front romain. L'empereur résolut de réprimer leurs incursions et de conquérir la Germanie comme César avait conquis la Gaule. Il en chargea son fils adoptif Tibère et le frère de celui-ci, Drusus, qui poussèrent des pointes victorieuses au delà du Rhin. Drusus fit de Mayence une colonie et une citadelle importante, la vigie gallo-romaine du Rhin. Les Germains furent soumis. Une de leurs tribus, celle des Ubiens, montra même bientôt son loyalisme envers Rome, en élevant un autel à Auguste dans sa cité située sur l'emplacement de la future ville de Cologne.

Rome défendait bien la rive gauche du Rhin et faisait quelques conquêtes sur la rive droite, mais ne réussissait pas à soumettre l'immensité germanique, dont les tribus vaincues relevaient la tête sitôt après le passage des légions. La nation des Marcomans, fortement établie dans les monts de Bohême et commandée par son roi Marbod, bravait Tibère retenu par les révoltes de la Pannonie et de la Dalmatie.