Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4
Part 9
Pardonnerez-vous, mon ami, ce petit moment de raison à votre Aline? Je crains que vous ne me trouviez sombre . . . Cette teinte lugubre éclate malgré moi; elle noircit tout ce que je pense et tout ce que j'imagine; je crois l'éclaircir un instant, lorsque je vous parle, et sur les traits que ma main trace, le chagrin coule malgré moi; des larmes viennent effacer mes lignes à mesure que je les écris; . . . Qui les fait donc couler? . . . pourquoi s'échappent-elles? ma Mère m'aime, . . . mon amant m'adore, je touche au moment de le voir, et cependant je pleure; . . . un voile épais semble étendu sur l'avenir; mes tristes yeux ne peuvent le percer; si mes doigts l'entr'ouvrent un instant, tous les attributs de la mort s'offrent à moi derrière lui . . . Ô mon ami! . . . si vous la perdiez jamais cette Aline qui vous est si chère! quoique bien jeune encore, si le ciel en voulait disposer! . . . auriez-vous le courage de supporter cette perte? . . . Trouveriez-vous dans votre ame assez de force pour n'en pas être anéanti? . . . J'exigerai de vous, quand nous allons nous voir, . . . que vous me juriez, . . . à tout événement . . . d'endurer ce malheur avec résignation; eh! Valcour! qui peut répondre d'un moment de vie; . . . frêles créatures, . . . nous n'avons qu'un clin-d'œil à respirer ici; le jour qui nous voit naître, touche à celui qui nous éteint; et cette suite d'instans rapides que rien ne fixe, que rien n'arrête, se précipite dans l'abyme de l'éternité comme les flots du torrent impétueux dans les plaines immenses de l'Océan. S'ils sont si courts, ces instans où nous respirons, s'ils sont si faciles à détruire, ils peuvent l'être à tout moment; et pourquoi placer alors son amour dans des créatures si fragiles . . . Oui, mon ami, je voudrais que, pénétré de ces raisons, vous devinssiez plutôt l'amant de cette ame qui doit me survivre, que de ces périssables attraits qu'un souffle à l'instant peut flétrir. Je vous ai bien souvent grondé de mettre trop de prix à ces destructibles beautés, je vous en gronde encore.
Ô Valcour! n'aime de moi que ce qui ne peut te fuir; ne chéris que cette ame où la tienne doit s'unir un jour . . . Crois-moi, renonce à tout le reste avant que les hommes ou la mort ne t'y contraignent . . . Sens bien la différence extrême des deux objets que j'offre à ton amour; . . . si tu étais quinze ans sans me voir, je te défierais de me peindre, et les mouvemens de mon ame, les pensées qu'elle t'exprime ne sortiront jamais de ton souvenir: préfère donc ce que tu peux conserver sans cesse, à ce qui fuit rapidement. Songe qu'en m'aimant ainsi, tu me regretteras bien moins si tu me perds. Qu'importe que ce qui doit finir disparaisse, quand nous avons la certitude délicieuse que ce qui ne doit point éprouver d'altération, ne saurait nous échapper jamais. Qu'aimeras-tu de moi, je t'en prie, quand cette masse réduite en poussière, n'offrira plus dans le fond du cercueil, que quelques débris d'ossemens? À supposer même que ces attraits défigurés pussent se réaliser à tes sens, ils n'y reparaîtraient que pour ton désespoir, tandis que les expressions de cette ame que je veux que tu préfères, ne viendront _flotter_ sur la tienne que pour l'épanouir et la vivifier.
Il y a mieux, c'est qu'il me semble que je t'aimerais davantage, si tu consentais à ne m'aimer qu'ainsi; j'épurerais si bien les sentimens de l'ame qui ferait ton bonheur, que le culte qu'elle te rendrait alors, serait absolument semblable à celui qu'elle offre à son Dieu . . . Plus de séparation, . . . plus rien qui puisse nous troubler, nous diviser ou nous éteindre, et notre amour entier dans l'être qui ne s'anéantit jamais, durerait autant que ce Dieu.
Je te laisse; . . . j'ai beau quitter et reprendre la plume, . . . toujours imbibée malgré moi du fiel de la mélancolie, au-lieu de fortifier ton esprit, elle l'allarme; je ne réussis pas à te consoler, et je ne m'afflige que davantage.
LETTRE LXIV.
_Le président de Blamont à Dolbourg._
Paris, ce 29 Mars.
Il faut que je te voie, . . . le croiras-tu? Cette Augustine, . . . elle tremble au moment d'agir . . . Ne dirait-on pas qu'on exige d'elle des choses extraordinaires? . . . Je lui croyais de l'esprit, . . . elle n'en a pas, . . . c'est une imbécile . . . On a bien raison de dire, que quand il s'agit de grandes choses, il ne faut se confier qu'à de grandes têtes: elle voudrait que je vinsse à Vertfeuille, . . . elle agirait, dit-elle, en ma présence, avec plus de courage . . . La sotte créature! tu sens, comme moi la nécessité de remettre ce faible esprit. Il faut que tu me donnes à souper avec elle, dans ta petite maison du fauxbourg, pas plus tard que demain au soir, puisqu'on part le jour d'après, et là nous triompherons, j'espère, de ses sots scrupules. J'ai quelquefois vu la tête étroite d'une femme, avoir besoin d'être allumée par le tempérament, pour l'exécution de ces sortes de choses. Il est inoui ce qu'on obtient d'elles dans ces momens d'ivresse, leur ame plus près de l'etat de méchanceté pour lequel les a créés la nature, accepte alors plus facilement toutes les horreurs qu'on peut avoir besoin de leur proposer. Je conçois bien que ni toi, ni moi n'irons nous charger de cette besogne de crocheteurs: nos principes en volupté, nos âges, notre manière d'être, en un mot, tout cela ne s'arrange pas avec les exigéances outrées d'une fille de dix-huit ans à laquelle il faut tourner la tête . . . Mais j'ai un valet-de-chambre unique pour ces sortes de joutes . . . Il agira sur le physique sans se douter de rien, et nous, . . . la recevant de sa main toute embrâsée, nous travaillerons alors le moral avec fruit.
Il n'y a rien de pis que ces sortes d'occilliations; voilà pourtant à quoi il faut s'attendre, toutes les fois qu'on emploie le sexe en pareil cas. Naturellement timide, l'esprit chez lui n'est jamais que le résultat des syncopes du cœur? Il y a bien longtemps que je dis que les femmes ne sont bonnes qu'au lit, et encore, . . . hors de-là il ne faut y compter pour rien. --Fausses ou faibles, perfides ou nonchalantes, si malheureusement on les charge d'un projet, . . . elles le font avorter par mollesse, ou le trahissent par méchanceté; et c'est sûrement d'elles que _Machiavel_ a dit, ou qu'il ne fallait jamais les avoir pour complices, ou qu'il était urgent de s'en défaire aussi-tôt qu'elles avaient agi [1]. Je suis désolé que nous n'ayons pas chargé de la besogne ce vieux coquin d'aumônier qui m'a servi pendant trois ans . . . Entreprenant, . . . fourbe, . . . adroit, . . . hippocrite, . . . il aurait mis dans l'opération autant de vigueur que de fausseté. Je n'ai jamais rien vu de sûrs, comme les principes de ce drôle-là. Je dois à lui seul plus d'aventures qu'il n'en faudrait à moi _juge_, . . . pour envoyer trente coquins à l'échafaud: tu le sais, mon cher, grande différence chez nous, entre ce que nous sommes obligés de défendre, et ce que nous nous amusons à faire. Cette équité dont nous nous parons, n'est plus au feu de nos bouillans transports, que comme la cire aux brûlans rayons du soleil; mais il n'en faut pas moins blâmer ce que nous adoptons, punir ce que nous chérissons; ce n'est qu'en affichant avec scrupule cette rigidité de mœurs pour autrui, que nous parvenons à couvrir avec art, toute la dépravation des nôtres. Dans le fait il ne s'agit que d'en imposer, dès que nous ne le pouvons par nos vertus, que ce soit au moins par nos rigueurs.
Je suis désespéré qu'on ait manqué ce Valcour . . . des coquins, bien adroits pourtant, capables de mille autres gentillesses, . . . que je faisais absoudre aux conditions de celle-là . . . Les imbéciles! . . . quoi qu'il en soit, nous en voilà débarassé, il aura eu une peur effroyable, et n'osera sûrement plus reparaître avant que tout ceci ne soit décidé. Je ne te verrai point ce soir; . . . c'est le jour destiné aux adieux de l'hymen, et tu sens bien pourquoi je veux qu'ils soient tendres . . . Quand on se quitte, . . . _pour un certain temps_, . . . c'est une plaisante idée que celle-là! j'ai été ravi de la concevoir. --On est quelquefois bien aise de tâter jusqu'où peut aller son ame; tu n'imaginerais pas comme je suis content de la mienne, je n'y sens plus, . . . sur tout ceci, . . . qu'une sorte d'émotion qui pourrait bien n'être pas sans plaisir . . . La drôle de chose que l'analyse du cœur humain; je suis parfaitement sûr à présent, qu'on en fait tout ce qu'on veut; facile à recevoir les impressions de la tête, il n'adopte bientôt plus que ses mouvemens, et l'on se gangrenne ainsi voluptueusement d'un bout à l'autre, sans que rien s'oppose à la circulation du venin.
Pressons-nous, . . . je te le dis, . . . tous les retards pourraient nous devenir funestes: je me méfie de la présidente, et malgré les clauses signées, je gagerais qu'elle agit sous main avec son adorable protecteur, . . . ce charmant comte, . . . Il prétendait m'étourdir l'autre jour. Rien ne m'amuse comme ces êtres débonnaires qui croient en imposer à des scélérats de profession, comme nous. À les entendre, l'ascendant de la vertu nous écrase; mais si cette vertu est une chimère, si nous ne la voyons jamais que comme telle, le choc alors n'est plus très-dangéreux.
Adieu, tendre et délicat époux! il me semble te voir déjà dans les bras de l'hymen, ravissant des baisers, . . . peut-être inondés de larmes, les premiers jours, mais qui, bientôt séchés par l'ardeur de ta flamme, perdront sous le délire des tiens, toute l'âcreté de la résistance.
Mais point de jalousie, je t'en conjure, il faut renoncer à cette extravagance, qui nous empêchait autrefois de mêler nos plaisirs comme nos maîtresses. Souviens-toi qu'une des clauses du contrat est, que je _prête_ sans _céder_ . . . Tu me dois bien au moins cela pour les soins que je mets depuis si long-temps à l'accomplissement de tes désirs. Tu n'imagines pas, mon ami, l'envie que j'ai de posséder cette chère Aline: je lui crois des détails d'un piquant; . . . qu'elle doit être délicieuse à _saisir_ dans les pleurs . . . Sophie était bien, mais Aline, . . . et puis nous n'irons jamais aussi loin avec celle-ci qu'avec l'autre . . . Il est une sorte de ménagement qu'on doit à la vertu, . . . au sang . . . Cependant ne jurons de rien, car les effets de l'égarement dans des têtes comme les nôtres, sont, tu le sais, _incalculables_.
[Footnote 1. Le président arrange ici pour les femmes seulement, une opinion abominable, avancée dans _le prince de Machiavel, généralement pour tous les complices.]
_Fin de la septième partie._
ALINE ET VALCOUR,
_OU_
LE ROMAN
PHILOSOPHIQUE.
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TOME IV ________________________________________
HUITIÈME PARTIE.
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes, Cum dare conantur priùs oras pocula circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore, Ut puerum aetas improvida ludificetur Labrorum tenus; interea perpotet amarum Absinthi laticem deceptaque non capiatur, Sed potius tali tacta recreata valescat.
Luc. Lib. 4.
ALINE ET VALCOUR,
_OU_
LE ROMAN
PHILOSOPHIQUE.
_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France._
ORNE DE SEIZE GRAVURES.
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À PARIS, Chez la veuve GIROUARD, Libraire, maison Égalité, Galerie de Bois, N°. 196.
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1795.
ALINE ET VALCOUR. ________________________________________
LETTRE LXV.
_Valcour à Déterville._
Dijon, ce 20 avril.
J'arrive ici pour en partir demain; peut-être me serais-je rendu tout de suite en Savoye, si ma santé me l'eût permis; mais j'ai besoin de quelques jours de repos.
Oh mon cher Déterville! quelle funeste séparation! . . . L'horreur qui l'accompagna, mes blessures mal guéries, . . . l'affreuse agitation de mon ame, . . . d'horribles pressentimens, fruits des détails de ces cruels adieux . . . Tout, . . . tout, mon ami, me met hors d'état de poursuivre; et il faut, avant d'aller plus loin, que je dépose un moment dans ton cœur, le chagrin dévorant qui tourmente le mien.
Écoute les circonstances lugubres de cette dernière entrevue; et dit, si tu n'y vois pas comme moi, _l'arrêt du Ciel écrit en traits de sang_.
Après t'avoir embrassé le 8 au soir, pour mieux déguiser encore mon départ de Paris, je résolus d'en sortir dans l'habillement de chasseur, qui m'était enjoint pour le rendez-vous. Ce fut donc en cet état que je voyageai, seul, et à pied, jusqu'à Orléans, tandis que mon laquais, escortant mes malles, allait m'attendre à Montargis; peu au fait de la route qu'il fallait suivre pour gagner d'Orléans le village indiqué, m'imaginant néanmoins avoir plus de temps qu'il n'en fallait pour m'y trouver à l'heure prescrite, je partis de la ville le quinze, à environ sept heures du matin . . . Mais quelle fut ma surprise, lorsqu'après avoir marché dans la forêt jusqu'à près de midi, . . . m'informant d'un bucheron si j'étais loin de Vertfeuille, on me répondit qu'on ne connaissait point d'endroit de ce nom . . . Oh ciel! me dis-je, elles vont m'attendre . . . Ne me voyant point, leur inquiétude sera terrible; et me voilà moi-même absorbé de toute celle que leurs ames sensibles vont daigner prendre pour moi . . . Que devenir dans cette fatale circonstance? Point de maison à plus de trois lieues où je pus prendre le plus faible renseignement, . . . au centre d'une forêt, dans un pays que je ne connaissais point: . . . un moment je voulus retourner à la ville, . . . l'instant d'après, cette idée s'évanouissait par l'espoir de rencontrer quelqu'un de plus instruit. Dans cette cruelle alternative, je priai le paysan que je venais d'interroger de me conduire à la plus proche maison. --Je m'en garderais bien, me répondit-il . . . Vous êtes braconier n'est- ce pas? Et la maison où vous voulez que je vous mène, est remplie de gardes, qui ne vous ferait aucune grace; je ne serai point l'auteur de votre perte . . . Éloignez-vous plus-tôt, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Je vis alors que ce déguisement, qui n'avait nul danger dans les environs de Vertfeuille, en avait quelqu'un dans une position différente, et sur-tout avec l'impossibilité de se nommer. Je pris donc congé de mon homme et fis encore quatre lieues, m'orientant comme je le pouvais, sans rencontrer personne, lorsque tout-à-coup le temps s'obscurcit. N'appercevant rien aux environs, et voyageant toujours au hazard dans les routes écartées de ce bois, je n'eus d'autre parti à prendre pour découvrir d'un peu loin, que de gravir un arbre, et d'observer de son sommet s'il ne se présentait nul azyle, . . . Je n'en vis point . . . Cependant mes forces s'épuisaient, . . . l'agitation cruelle de mon ame m'empêchait d'éprouver la faim, mais j'étais anéanti de fatigue. Je sentis bien qu'il me devenait impossible d'aller plus loin, et ne voulant point coucher sur la route, je m'enfonçai dans l'épaisseur du bois; . . . à peine y suis-je, que la nuit la plus sombre étend ses voiles sur toutes les parties de la forêt; peu-à-peu la voûte de l'atmosphère se couvre de nuages qui augmente l'effroi de l'obscurité; quoique la saison fût peu avancée, des éclairs sillonnans la nue, m'annoncent un orage affreux, les vents sifflent, . . . leurs prodigieux efforts brisent les arbres autour de moi; . . . le feu céleste éclate de toutes parts, . . . vingt fois il tombe à mes côtés, . . . vingt fois je me crois assez heureux pour toucher à ma dernière heure, quand tout-à-coup le son d'une infinité de cloches lugubres vient prêter à cette scène douloureuse toute l'horreur dont elle est susceptible. De noires chimères achèvent d'égarer ma raison; . . . ce déchaînement de toute la nature, . . . ce silence épouvantable qui n'est troublé que par le mugissement des airs, par les éclats de la foudre, et par ce bruit majestueux de l'airain, tristement élancé vers le ciel, me fait craindre que je ne sois pas le seul que menace en ce jour la colère de Dieu . . . Infortuné, m'écriai-je, . . . elle est morte; et ces sinistres devoirs, dont les accents plaintifs viennent frapper mon oreille, n'ont pour objet que mon Aline . . . Mille phantômes semblent alors voltiger près de moi; . . . je crois distinguer parmi eux l'ombre chérie que j'idolâtre, et lorsque je veux me précipiter vers elle, un torrent de flamme l'enveloppe et la fait disparaître à mes yeux . . . Je me roule à terre, je désire que ce sol inondé que je presse, s'entrouve pour me recevoir; et ma raison m'abandonnant tout-à-fait, je demeure le reste de la nuit dans cette attitude de la douleur et du désespoir.
Les vents se calment enfin, l'étoile brille, . . . le ciel s'éclaircit, . . . et mon ame, qui vient d'être le jouet des élémens mutinés, comme les chênes qui m'environnent, ose se r'ouvrir à l'espérance, comme leurs rameaux courbés sous l'aquilon impétueux, se redéveloppent avec majesté dans les airs.
Je me remets en route, avec le seul projet de retourner à la ville . . . J'y fus rendu le seize, à six heures du matin; et m'étant un peu reposé, j'en repartis à huit, précédé d'un guide, qui se chargea de me conduire en moins de cinq heures au village du _Haut-Chêne_.
J'y arrivai en effet sans accident; et ne voulant pas que cet homme fût témoin de ce que j'allais y faire, je le congédiai sitôt qu'il m'eut montré le hameau. Oh monsieur! me dit la mère de _Colette_, dès qu'elle me vit entrer chez elle, avec quelle impatience ces dames vous ont attendu hier. Vous leur avez donné bien de l'inquiétude: elles ne sont sorties qu'à la nuit tout en pleurs; et je suis bien sûre qu'elles n'auront pas été retirées avant l'orage . . . Pars, pars, _Colette_, ajouta-t-elle, en s'adressant à sa fille; va tôt les avertir mon enfant; tu sais comme elles nous l'ont recommandé, quitte tes sabots pour aller plus vîte; . . . et vous, brave homme, reposez- vous pendant ce temps; . . . hélas! continuait cette bonne femme, en m'offrant tout ce qu'elle avait chez elle, nous sommes bien pauvres, monsieur: et nous ne vous présenterons pas grand chose, mais ce sera de bon cœur; ah! sans les charités de madame et de mademoiselle, il y aurait peut-être bien long-tems que nous ne serions plus de ce monde, ni mon enfant, ni moi, mais ce sont de si bonnes ames monsieur; il y en a qui attendent que les malheureux viennent les trouver pour les secourir; mais celles-ci les cherchent: elles ne vivraient point si elles ne les soulageaient pas . . . Aussi il faut voir comme nous les aimons, si elles avaient besoin de notre sang nous le verserions tout-à-l'heure goutte à goutte, et nous croirions encore n'avoir rien fait. Mon cœur s'épanouissait en écoutant de tels récits, . . . de douces larmes remplissaient mes yeux . . . Est-il une félicité plus vive que celle d'entendre louer ce qu'on aime!
Enfin _Colette_ revint essouflée; elle avait fait ses quatre lieues toujours en courant, et n'avait pas mis deux heures à les faire. Elles me suivent, dit cette pauvre enfant tout en sueur, . . . elles me suivent, monsieur; allez, je leur ai bien fait du plaisir . . . Ma mère, ajouta-t-elle, en se jetant au col de la vieille, ça les a rendu si aises, que madame a dit qu'elle allait me donner les dix moutons qu'il me faut pour épouser _Colas_, je l'épouserai ma mère, je l'épouserai, n'est-ce pas? . . . Et ne pouvant tenir à l'innocente joie de cette petite fille, . . . oui, oui, vous l'épouserez mon enfant, lui dis-je; voilà dix louis, c'est tout ce que j'ai maintenant, recevez-les pour le bouquet de nôces, il est juste que je partage la reconnaissance d'un service qui m'est bien plus précieux encore, qu'aux amis que vous m'annoncez; . . . à peine avais-je dit, que ces dames entrèrent . . . Madame de Blamont se jeta la première dans mes bras et mon Aline en larmes lui succéda bien promptement. Après avoir pressé sur mon cœur ces personnes si chères, après les avoir accablé l'une et l'autre de ces délicieuses caresses, que l'ame prodigue et que l'esprit ne peint point, la conversation devint plus réglée; . . . nous nous assîmes . . . . . . Cette respectable mère me donna les conseils les plus sages et les meilleurs, . . . elle me fit part de ses espérances, de ses projets pour les réaliser; elle me dit tout ce qu'elle avait fait . . . les lueurs qu'elle apercevait encore, . . . les moyens à prendre pour réussir; . . . en un mot, à l'en croire, je dois regarder mon bonheur comme sûr cet automne; . . . elle m'ordonna de revenir à cette époque . . . Notre commerce de lettres s'arrangea, nous le réglâmes sur la carte même, en raison des différentes villes où je devais passer; . . . toutes deux me firent promettre d'être exact dans mes réponses . . . Je voulus un instant parler à madame de Blamont, de mes craintes sur l'intérêt qu'elle voulait bien prendre à moi, cela ne pouvait-il pas la plonger dans de nouveaux malheurs . . . Que n'y avait-il pas à redouter d'un époux furieux, toujours tellement déchaîné contre mes sentimens pour sa fille? Et je lui peignis de la plus vive manière combien j'étais sensible à tous les maux qu'elle éprouvait pour moi . . . Elle tourna vers les miens ses beaux yeux mouillés de larmes; . . . eh qu'importe mon ami! me dit-elle, qu'importe d'être un peu plus, un peu moins malheureuse, je la serais tout de même sans vous, j'ai du moins pour consolation de l'être en vous servant; . . . une de ses mains pressa la mienne à ces mots, et ma bouche s'imprimant sur cette main chérie, y grava les baisers de l'amitié et de la reconnaissance la plus vive . . . Mon ami, me dit Aline, en m'attirant vers elle, vous me promettez de m'écrire, . . . vous me jurez bien d'être exact? --Oh ciel! pouvez-vous en douter? . . . Eh bien! continua cette fille adorée, en me remettant un porte-feuille superbe; . . . tenez, je veux que ceci ne soit destiné que pour mes lettres; . . . je vous defends de l'employer à d'autre usage . . . Je saisis ce meuble précieux; . . . je le baise, . . . je le dévore; . . . un ressort part, et le portrait de mon Aline vient enivrer à-la-fois et mon ame et mes yeux; au bas de ce portrait chéri, son sang, . . . le sang de la divinité que j'idolâtre avait tracé deux lignes, qui s'imprimèrent aussi-tôt dans mon ame; c'est d'après elle c'est d'après ce sanctuaire où règne à jamais son image, que je vais les offrir à tes yeux, PENSEZ TOUJOURS À MOI, ET QUE CETTE IDÉE SOIT LA BASE DE TOUTES VOS ACTIONS; les voilà ces lignes chéries, les voilà Déterville: puisse me réduire en poudre la main de l'éternel, au moment où ce qu'elles contiennent ne fera pas la loi de ma vie.
Le sang dont je me suis servi pour écrire ces mots est pris de-là, me dit Aline, en pressant ma main sur son cœur, ce sont les expressions de ce cœur qui vous adore, gravées par le sang qui l'agite . . . Que tout cela vous soit cher, mon ami, et n'oubliez pas une malheureuse fille qui vous fait serment aux pieds de sa mère de ne jamais vivre que pour vous, . . . elle s'y met en disant ces mots; . . . et cette mère respectable, aussi émue que ceux qui l'entouraient, . . . prît la main de sa fille, la mit dans la mienne, . . . et me dit: . . . oui, Valcour, . . . elle est à vous, je prends le ciel à témoin que mon consentement ne se donnera jamais à d'autre; je me jette aussi- tôt dans les bras de ces deux chères amies, et mon silence ici plus éloquent que mes paroles, les convainc que mon ame enflammée se réunit à la leur pour y rester en dépôt jusqu'au dernier jour de ma vie.