Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4
Part 7
Oh ciel! qu'ai-je appris? . . . On me le cachait, . . . toi que j'aime, toi que je veux adorer sans cesse, . . . idole de mon cœur, . . . tu as couru des dangers, et je n'étais pas auprès de toi . . . Ton sang coule, . . . il a coulé pour moi, . . . à cause de moi, . . . et ce n'est pas moi qui te soigne? Je ne puis ni te veiller, ni te secourir; j'y veux voler, on m'en empêche; je n'aurai pourtant, ni repos, ni tranquillité, que je ne t'aie vu; mon honneur, . . . ma vie, tout ce que j'ai de plus cher, dût-il être compromis, il faut que je te voie; . . . il faut que mes yeux m'assurent que l'on ne me trompe point, et que tes jours sont en sûreté. Père barbare, . . . si je croyais que ce fût vous, l'amour étoufferait la voix de la nature; . . . mais où m'emporte mon funeste état! mes larmes coulent, et elles ne me soulagent point! mon cœur est dans une telle oppression, que tous mes sens sont anéantis . . . Quel est le motif de ce funeste accident? . . . Je veux le savoir ou mourir. Ah, combien je t'aime, Valcour! --comme tes maux réveillent ma flamme; ce fer fatal a pénétré mon cœur . . . Le sang qu'il en arrache se mêle aux larmes dont j'inonde ce que j'écris! . . . Comment es-tu? . . . quel est ton état? . . . je veux en être instruite à toutes les heures, . . . à toutes les heures on entrera chez toi de ma part, . . . excepté pendant le temps de ton repos, . . . de ce repos que je voudrais aller te procurer moi-même, au prix du mien et de ma vie . . . Et pourquoi n'irai-je pas? qu'ai-je à craindre? . . . qu'ai-je à redouter? . . . Je ne suis effrayée que de tes douleurs . . . Tout m'est égal sans toi; devoirs, respects, sentimens, décence, froides et vaines considérations, vous n'êtes rien auprès de mon amour . . . Qu'ils sont heureux ceux qui te soignent; . . . que ne donnerais-je pas pour partager leur sort? que dis-je? . . . Ah! si le bonheur ne m'était point ravi, qui que ce fût que moi seule, ne t'offrirait aucun service, je serai jalouse de tous ceux qu'on voudrait m'empêcher de te rendre . . . Pourras-tu me lire, pourras-tu comprendre le désordre de ces traits? . . . Le feu de cette tête égarée par le désespoir; . . . les expressions de ce cœur perdu d'amour, tout ce que j'éprouve enfin, sera-t-il entendu de toi? . . . Il y a des instans où mon ame m'abandonne pour aller s'unir à la tienne . . . des instans où je ne respire plus, où il ne reste de mon existence qu'une triste machine, dont tous les ressorts semblent habiter au fond de ton cœur. Ma mère veut me consoler; . . . elle veut sécher mes larmes . . . Hélas! quelle main en serait plus capable, si mon inquiétude était susceptible de s'adoucir . . . À peine l'entends-je, à peine la vois-je . . . elle qui est le plus tendre objet de ma vie . . . Ô ma chère ame! . . . ô doux espoir de mes malheureux jours! . . . Pourquoi ne sont-ils pas tombés sur moi, ces coups cruels qui ont déchiré mon amant! Je souffrirais bien moins de mes propres maux que des siens . . . Être éternel, . . . venge-le, . . . venge l'amour outragé, . . . n'importe aux dépens de qui. Ta délicatesse te déguise les véritables auteurs de ce crime; la mienne, absorbée par tes malheurs, ne me permet pas les mêmes illusions . . . Je le vois, ce tyran, je le vois armer les mains des scélérats qui t'outragèrent; eh! dirige-les vers moi ces fers cruels, . . . homme dénaturé, . . . perce le sein qui l'idolâtre; . . . entr'ouvre-le, te dis-je, si tu veux en bannir l'amour dont il est embrasé; . . . Cet amour violent qui m'anime, est l'unique principe de ma vie; il ne cessera jamais qu'avec elle: . . . et pourquoi ménagerais-tu mon sang quand tu as répandu celui de Valcour? . . . Ignores-tu que c'est le même? Ignores-tu que c'est ma vie qui circule dans ses veines? et qu'en les entr'ouvrant, c'est ma vie que tu fais exhaler! achève de l'arracher, tu le peux, mais n'espère pas de nous séparer, elles seront à jamais unies, ces ames, dont tu veux briser les liens: Dieu ne les a créées que pour être ensemble; il n'a donné pour existence à l'une, qu'une portion de celle de l'autre; il faut que ces moitiés se réunissent en dépit des monstres qui veulent les séparer ici . . . On entre, . . . on arrive de chez toi, . . . on me dit que tu vas bien, je ne le crois pas; . . . on m'abuse, . . . tout le monde s'entend pour me tromper; . . . si tu vas bien, pourquoi ne m'écris-tu point? Ton état peut avoir changé depuis qu'on t'a quitté, . . . Repartez, barbare, . . . repartez, . . . dites lui qu'il trace un seul mot de sa main pour son Aline; . . . qu'il dise qu'il va mieux . . . et qu'il l'aime . . . . . . Mais comme tout est froid à mes larmes, comme tous les cœurs sont insensibles à ce que je souffre; . . . il n'y a que ma mère qui m'entende, . . . il n'y a que son ame à qui la mienne ressemble . . . Cruelle que je suis! elle m'embrasse et je la repousse: . . . je lui demande Valcour, . . . je lui demande pourquoi elle ne veut pas me conduire à lui . . . si vous me le refusez, c'est qu'il n'existe plus: . . . et vous me le cachez: . . . vous craignez que je ne le suive; . . . ah! n'en doutez pas, . . . vos efforts seraient superflus; . . . il ne serait rien qui pût me retenir . . . Moi, . . . vivre sans Valcour? . . . exister dans un monde qu'il n'embellirait plus . . . Ah! que ferais-je sur la terre après lui? . . . Envoie-moi Déterville, je ne m'en rapporterai qu'à lui; . . . qu'il vienne, . . . qu'il retourne, qu'il te porte mes soupirs enflammés; . . . qu'il te voie, . . . qu'il me rassure, ou qu'il me donne la mort.
LETTRE LVI.
_Madame de Blamont à Valcour._
Paris, ce 28 Février.
Calmez-vous, Aline va mieux; le premier mouvement a été terrible; une lettre écrite, partie malgré moi, et qu'on n'a pas voulu me montrer, vous a convaincu sans doute de l'état affreux qu'a produit votre accident sur elle; elle a été vingt-quatre heures dans des spasmes qui nous ont inquietés; mais elle est maintenant aussi bien qu'elle peut être . . . Croyez-le quand c'est moi qui vous l'affirme; elle a voulu avoir près de vous des couriers perpétuels, . . . elle les a eu, . . . et enfin elle les a cru; vous avez su quel était son désir, et vous me connaissez assez pour être sûr que si ce désir eût pu être satisfait . . . il n'eût assurément pas trouvé d'obstacles de ma part. Mais que de dangers! vous ne doutez pas, j'espère, que nous ne soyons observés. Jugez des suites par ce que vous venez d'éprouver . . . Ô mon ami! . . . l'illusion ne nous est plus permise; . . . des propos; . . . des indiscrétions, . . . des informations secrettes, tout jette un jour affreux sur cette terrible aventure, . . . et telle est notre malheureuse position, . . . qu'il ne nous est permis, ni d'éclater, ni de nous plaindre . . . Deshonorerez-vous le père de votre Aline? . . . flétrirai-je le nom de mon époux?
On n'a pourtant pas eu l'audace d'exiger des plaisirs, après avoir donné de telles peines. Et en vérité l'on a bien fait . . . Je crois qu'il me serait impossible de dissimuler davantage.
Ô mon ami! je crains de nouveaux piéges . . . Je crains que l'on ne complotte contre votre liberté . . . Ne nous effrayez pourtant point encore; j'ai des amis sûrs, qui ne perdent pas de vue les démarches de mon mari, et qui m'avertiront de tout. Attendez de nouveaux éclaircissemens, et ne songez qu'à votre santé: . . . le scélérat, il ourdissait deux trames à-la-fois, et pendant qu'il cherchait à se débarrasser de l'amant de sa fille, il se défaisait d'une malheureuse également redoutable à l'exécution de ses perfides projets.
Comment espérer de franchir tant d'écueils! . . . Les plus grands dangers nous environnent, nous n'aurons jamais assez de forces pour nous en garantir, et malgré la justice de la providence, _le vice écrasera la vertu_. Quel avertissement! j'en reçois dans l'histoire des derniers événemens de cette malheureuse _Sophie_ . . . Écoutez- les, . . . et si vous le pouvez, calmez mes soupçons, dissipez mes craintes, essayez de me faire voir qu'elles sont chimériques; je ne demande qu'à être rassurée, mais quel louche! . . . Comment ne pas croire; . . . Oh mon ami! dans quel trouble je suis; . . . si ce que je soupçonne est vrai, . . . s'il était capable de ce comble d'horreur, ma sûreté, celle d'Aline, exigeraient qu'à l'instant nous nous séparassions de lui . . . Écoutez, enfin, écoutez et décidez vous-même.
Le président et Dolbourg partirent le vingt-un à six heures du matin pour Blamont, ils y arrivèrent à sept heures du soir; de ce moment Sophie changea de chambre, et il lui devint impossible de s'entretenir davantage par sa fenêtre avec l'homme intelligent dont je dispose dans le village. Cet homme qui a des raisons personnelles de m'être attaché, a mis dans l'instant tout en usage pour observer ce qui se passerait, et il y a employé tous ses amis; voici le résultat de ses manœuvres; je vous envoie la lettre même afin que vous soyez plus en état de juger, si toutefois le voile impénétrable que ces scélérats ont eu l'art de jetter sur leur conduite, peut vous en laisser le pouvoir.
LETTRE LVII.
_À Madame de Blamont._ [1]
Du château de Blamont, ce 26 février.
J'obéis à vos ordres, madame, et passe sans plus de préambule au journal que vous m'avez demandé.
Le vingt-un au soir, monsieur le président et son ami arrivèrent au château entre sept et huit heures; c'était alors où j'appercevais communément de la lumière dans la chambre de Sophie . . . Je n'en vis plus . . . Les appartemens d'en-haut, où vous savez que monsieur se tient de préférence, étaient très-éclairés, je prétai l'oreille, mais l'éloignement, la hauteur, malgré le calme qui régnait, m'empêchèrent d'entendre, et je ne distinguai rien. Je retournai trois fois sous la fenêtre de Sophie, et je n'y vis jamais de lumière, elle a sûrement changé de chambre dès ce premier soir.
Le vingt-deux au matin, je sus que nos voyageurs n'avaient avec eux qu'un laquais, le même qu'avait dernièrement amené monsieur le président. J'appris aussi que c'était le concierge qui leur préparait à manger, et que qui que ce soit n'entrait dans le château, pas même le jardinier, de qui je tiens ces détails, il avait à parler pour des affaires pressantes à monsieur, et ne put en obtenir audience. Je recommençai à six reprises différentes ce jour-là, mes signaux sous la fenêtre de votre protégée, sans que personne me répondit. Il y eut beaucoup de mouvement dans les chambres d'en-haut, . . . du feu constamment, et beaucoup de lumières le soir. À neuf heures les fenêtres s'ouvrirent, on tira les contrevents, les croisées se refermèrent ainsi que les volets, et l'obscurité devint telle, qu'il me fut impossible de savoir s'il y avait même de la lumière dans les appartemens; -- voyant ma présence inutile, je me retirai. J'engageai ce soir-là quatre de mes amis à aller s'établir chacun sur une des quatre routes qui aboutissent à Blamont, et leur fit promettre d'y rester jusqu'à l'avertissement qu'ils recevraient de moi pour revenir. Leur consigne était d'examiner, avec la plus scrupuleuse attention, toutes les voitures qui iraient et viendraient sur ces routes, et de me rendre le compte le plus exact des personnes qui seraient dedans.
Le vingt-trois au matin, les croisées de la chambre de Sophie s'ouvrirent, mais le concierge y parut seul, il laissa les fenêtres ouvertes jusqu'après le départ de ces messieurs, alors il les referma à demeure comme elles le sont, quand personne n'habite cette chambre. Il n'y eut ce soir-là, ni feu, ni apparence de lumière dans les petits appartemens de monsieur, où l'on s'était tenu la veille et le jour d'avant; mais ce qui me surprit beaucoup, ce fut de voir à plusieurs reprises différentes des lumières aller et venir par les _meurtrières_ [2], qui donnent près des souterrains, je m'y portai le plus près possible, au point de n'avoir plus entre elles et moi que le fossé; mais je n'entendis jamais rien; le silence fut tel dans le reste de la soirée, que je crus tout le monde parti; cependant en me retirant je fis veiller deux hommes autour du château, comme j'avais fait la veille; leur rapport fut que le silence avait été le même.
Le vingt-quatre la journée fut également calme, on ne se tint sûrement pas de tout le jour dans aucune pièce à feu, personne n'entra ni ne sortit absolument de la maison; je m'y présentai sous le prétexte de saluer monsieur le président, le concierge me dit que je me trompais, et qu'il n'était sûrement pas au château.
Le vingt-cinq, à deux heures du matin, un postillon amena trois chevaux au petit pas, on lui ouvrit fort vite et fort doucement, il attela de même la chaise qui avait amené ces messieurs, et tout le monde partit avant le jour; je les vis de derrière un arbre monter tous les deux en voiture, et ils n'y placèrent bien sûrement aucune femme avec eux. Je les fis suivre, ils furent menés très-doucement jusqu'au bout de l'avenue, ils ne partirent au galop que de-là. De ce moment j'envoyai ordre à mes quatre amis de revenir, et en attendant je continuai d'examiner le château, rien ne parut à aucune fenêtre. On n'avait pu cacher Sophie au jardinier, il savait qu'elle y était, il en était convenu vis-à-vis de moi, je fus le trouver, je lui demandai pourquoi nous ne revoyons plus cette jeune personne, et ce qu'il croyait qu'elle était devenue; d'abord il fit le mystérieux, ensuite il me dit qu'elle était partie le vingt-quatre au soir, dans une voiture avec une dame qui était venue la chercher de Paris, je n'osai lui dire que n'ayant pas quitté les environs du château depuis quatre jours, j'étais absolument certain du contraire; mais je l'assure à vous, madame, aucune voiture n'en est approchée du vingt- un au vingt-cinq. Il n'est absolument entré personne dans la maison durant cet intervalle, excepté le postillon que je viens de vous dire, et très-certainement personne n'en est sorti. Voyant que ce jardinier n'en voulait pas dire d'avantage, et qu'il cherchait même à détourner la conversation, je le quittais et fus questionner mes amis; sur trois des quatre routes indiquées ci-dessus, il n'a passé que des charettes et un cabriolet dans lequel étaient deux vieux prêtres. Sur l'autre, celle de Lorraine, il a passé le vingt-quatre au soir une voiture très-légère, à deux chevaux, sans équipage, conduite au pas par un postillon vêtu en paysan; cette voiture contenait une vieille femme, sous l'habit de villageoise, et une jeune fille en juste blanc, à-peu-près de l'âge et de la tournure de Sophie; mon ami pour pouvoir me donner des détails plus étendus sur le personnel de ces deux femmes a fait l'ivrogne et s'est laissé tomber presque sous les roues de leur voiture, elles ont fait un cri, le paysan a arrêté ses chevaux, et les deux voyageuses sont descendues pour voir s'il n'était pas arrivé quelqu'accident à cet ivrogne. Alors mon ami s'est relevé et a fait quelques singeries pour les faire parler, la vieille femme s'est mise à rire et a répondu à ses balivernes. La jeune a dit d'une prononciation exacte, et telle que doit être celle d'une fille de qualité: -- «Je suis bien aise mon cher monsieur que vous ne vous soyez pas fait de mal». Mais elle n'a jamais souri, elle n'a jamais pris la moindre part à la grosse gaieté de la vieille, qui au bout d'un instant, lui a dit brusquement: «allons, remontons, rien ne vous égaye, vous me feriez mourir avec votre tristesse»; et la jeune fille est remontée en soupirant.
Plus il paraissait de conformité entre cette voyageuse et Sophie, plus j'ai questionné mon ami, mille choses prouvent que c'est-elle, mille autres le démentent absolument, . . . s'il y fallait parier ma fortune, je la hazarderais pour vous convaincre que ce n'est pas elle; ou si c'est elle, c'est donc par les airs qu'elle est sortie du château; sans l'intime persuasion où je suis que ce n'est pas elle, je serais monté à cheval sur-le-champ et j'aurais poursuivi cette voiture, mais j'ose être si sûr de mon fait, qu'il ne m'est seulement pas venu dans l'esprit de faire cette démarche. Voilà mes opérations, madame, elles sont réglées sur vos ordres, j'en attendrai de nouveaux pour agir, soit intérieurement, soit extérieurement.
_Post-scriptum_ de Madame de Blamont.
Eh bien! Valcour, décidez maintenant . . . Portez si vous le pouvez un jugement certain sur cette affaire, Sophie a été au château de Blamont, elle n'en est point partie, et cependant on ne la voit plus, où est-elle? qu'en ont-ils fait; . . . est-il bien vrai qu'elle existe encore . . . Je m'arrête, ma malheureuse position m'interdit toutes conjectures! moins je voudrais supposer le mal, plus tout ce qui en légitime l'opinion vient s'offrir en foule à mon esprit, et mon cœur n'a pas plutôt détruit mes soupçons que ma raison les réalise . . . Il fallait suivre cette fille, il fallait vérifier qui elle était . . . Oh que ne peut-on agir soi-même dans des circonstances aussi délicates!
Au retour, malgré la contrainte, malgré les propos échapés, ne prouvant que trop la part qu'on avait à votre aventure, j'ai voulu questioner sur le reste; le voyage à Blamont, qu'on ne m'avait point caché, autorisait mes demandes . . . On m'a répondu que Sophie était partie, qu'on la mettrait dans un couvent en Alsace, où elle serait d'autant mieux que Dolbourg la recommanderait chaudement à la prieure dont il était parent; voilà donc mes incertitudes qui renaissent, la fille vue sur la route de Lorraine, peut très-bien être celle qui va en Alsace, d'un autre côté, on paraît sûr que ce n'est point elle; je n'ai nulle raison de douter de l'exactitude des soins de l'homme qui me sert . . . Ah, si c'était Sophie ne m'aurait-elle pas écrit . . . Au milieu de ce trouble, j'ai osé redoubler mes demandes . . . À qui avez-vous confié cette jeune personne, ais-je dit, au président? . . . à un homme sûr, m'a-t-il répondu, . . . nous désirions une femme, cela eut été plus honnête, mais il ne s'en est point présenté qui valussent l'homme fidèle entre les mains duquel nous l'avons placé; --Oh monsieur! pardonnez mes questions, . . . c'est un enfantillage de ma part; . . . c'est un rêve affreux que j'ai fait sur cette malheureuse, et dont vos réponses dissipent les funestes illusions; dans quelle voiture est-elle partie? . . . dans un phaëton très-léger, conduit par des chevaux d'emprunt. --Comment vêtue? --en lévite bleue . . . --Mais en vérité vos questions . . . --Pardon, je n'en fais plus l'infortunée de mon rêve était conduite par une femme, et elle était habillée de blanc.
Oh! mon ami! prononcez, pour moi je ne l'ose, . . . c'est la même voiture, les mêmes chevaux, il n'y a de différents que le conducteur et l'habit . . . Je voulais dissiper mon trouble par cette multitude de questions et je n'ai fait que l'augmenter. Si vous écrivez à Aline, ne lui dites rien de tout ceci . . . Nous le lui cachons, trop accablée de votre état, elle ne tiendrait pas à cette seconde révolution, il est inutile qu'elle la sache, elle n'a que trop de raisons de craindre son père, n'ajoutons pas aux motifs qu'elle a de le haïr . . . Elle sait en gros, _Sophie_ enlevée et conduite dans un couvent en Alsace, rien de nécessaire à ce qu'elle en apprenne davantage.
Le président a eu l'air touché de l'état de sa fille, il a fait semblant d'en ignorer la cause, et Dolbourg n'a point paru de la semaine. Adieu, au trouble dans lequel vous me voyez, vous jugez de l'impatience avec laquelle j'attends votre réponse [3].
[Footnote 1. Cette lettre était incluse dans la précédente, elle ne commence pas là, on en a retranché tout ce que l'on voit que madame de Blamont en a extrait dans la fin de sa lettre à Valcour.]
[Footnote 2. Embrazures de canon, fréquentes dans les châteaux-forts. Quelques-unes servaient pour la simple mousqueterie, et celles qu'on voit dans les anciennes forteresses, avant l'invention de l'artillerie, servaient ou pour les archers, ou pour observer l'ennemi.]
[Footnote 3. Cette réponse ne contenant que des dilemmes, ne décidant rien parce que le voile est trop épais pour qu'il soit possible de rien discerner, nous l'avons soustraite au lecteur, ainsi que le commencement de la suivante qui ne contenait non plus que des indécisions sur le sort de Sophie. Nous reprenons où madame de Blamont quitte ce sujet qui, quoiqu'épisodique, n'en est pas moins bien essentiel au fond de l'intérêt. --Qui ne frémira pour Aline, en ayant autant de raisons de trembler pour Sophie. Si ceci était un roman, nous ne pourrions nous empêcher de dire qu'il y a bien de l'art à suspendre ainsi la foudre sur la tête de l'héroïne, à allarmer sur son sort, en écrasant tout ce qui l'entoure. (Note de l'éditeur.)]
LETTRE LVIII.
_Madame de Blamont à Valcour._
Paris, ce 6 mars.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tout va le mieux du monde, en Bretagne, . . . avant trois mois mademoiselle de _Kerneuil_ sera rentrée dans les biens de sa prétendue mère, et pour completter le bonheur de tous deux, le roi d'Espagne a fait répondre que l'on pouvait compter sur deux millions. L'inquisiteur a protesté au roi même, que jamais les lingots trouvés dans les males de Sainville n'avaient été à une plus forte somme; quelque soit la fausseté de cette réponse, nous sommes trop heureux de tenir cela. Sainville m'a écrit deux ou trois lettres bien autrement _senties_ que celle de sa chère épouse, il s'est conduit de même vis-à-vis du comte de Beaulé qui ne cessera de le servir avec zele. Quant à la jeune femme, quoique toujours maniérée, toujours bien de l'esprit et un cœur bien froid, elle a fait là-bas une petite vilenie qui achevra de vous prouver son ame. Très-sûre d'avoir incessamment deux ou trois cent mille liv. de rente, sachant la rentrée d'une partie des lingots d'Espagne, elle met l'épée dans les reins à un malheureux collatéral, qui avait hérité de _six cents livres de rente_ à la mort de madame de _Kerneuil_, cet infortuné presque réduit à ce seul legs pour vivre, se trouve à la veille de mourir de faim s'il perd, or suivant le droit, il doit perdre, il ne s'agit pour l'en empêcher, que de la volonté de l'héritière légitime; . . . mais ma chère fille a formellement déclarée qu'elle ne ferait de grace à personne, et pas plus à celui-là qu'à un autre, d'où il résulte que ce malheureux homme qui vaut assurément mieux qu'elle, obligé de renoncer à un petit mariage que ce legs lui faisait faire, va se trouver contraint à reprendre la charrue ou à s'engager pour vivre. --Ce trait est infâme, il est bien assurément de la fille de monsieur le président de _Blamont_, mais je suis désolée qu'il soit de la mienne . . . Comment est-il possible d'être si dure, quand on a été aussi malheureuse? je croyais que l'infortune entr'ouvrait l'ame, qu'en retraçant à l'esprit les maux que l'on avait souffert, elle rendait le cœur plus sensible à ceux que l'on voyait endurer . . . Je me trompais, le malheur endurcit, à force de s'être blazé à ses propres douleurs, on s'est accoutumé à ne plus s'émouvoir de celles d'autrui, et devenu impassible aux traits qui nous attaquent, on l'est également à ceux qui percent les autres. Me voilà maintenant encore plus fachée d'avoir consenti à ce vilain arrangement, je ne vous exprimerai jamais assez combien il me déplait . . . Mais que serait devenue _Léonore_ sans cela? ayant de trop fortes raisons pour ne la point reconnaître, pouvait-elle être autre chose que mademoiselle de _Kerneuil_? et l'étant, il faut bien qu'elle hérite des biens de cette maison.