Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

Part 6

Chapter 63,206 wordsPublic domain

Il est certain que si les mêmes choses pouvaient sans inconvénient se soutenir en justice, à l'esclandre près que vous voulez éviter, vous n'auriez pas d'autres moyens de sauver _Sophie_ que de la réclamer encore pour votre fille; _Léonore_ n'ayant aucun intérêt à vous désavouer, ne le ferait sûrement point, et peut-être réussiriez-vous; mais il faut un procès et vous n'en voulez pas, et je suis bien loin de vous conseiller d'en avoir; tout vous engage donc à écouter un peu moins dans ce moment-ci votre cœur que vos intérêts. Je vous conseillais presque le contraire cet automne, mais il y a eu depuis quelques changemens dans les circonstances; il ne faut pas voir les choses trop en noir; n'est-il pas plus simple d'imaginer que les deux amis après quelques nouvelles débauches éloigneront cette fille de vous et la placeront dans quelque couvent de province; n'est-il pas, dis-je, plus simple de croire cela, que de soupçonner une atrocité sans fruit comme sans vraisemblance. Il est des crimes gratuits trop affreux pour être supposés, et que ne peut admettre l'excès même de la perversité humaine, celui que vous pourriez craindre serait dans ce cas-là, ne l'imaginez donc point . . . Pour être plus sûr de son fait, le président a proposé au curé l'exhumation du prétendu corps de _Claire_, lui assurant qu'on ne devait trouver dans le cercueil aucune trace de cadavre d'enfant . . . Le curé qui savait à quoi s'en tenir, lui a dit que cette recherche était inutile, que dès qu'il avait ordonné la fraude, il devait être sûr qu'elle avait été exécutée, qu'il était déjà assez mal à lui d'avoir ainsi abusé des cérémonies de l'église, sans joindre à cette indécence, celle de l'exhumation proposée; d'ailleurs, a-t-il ajouté, je ne le puis sans la permission de l'archevêque; conviendrez-vous de cette fraude à ses yeux? croyez-moi, laissons tout cela dans l'oubli, monsieur, l'enfant que vous avez retiré est entre vos mains, ne doutez point que ce ne soit votre fille; . . . mais encore une fois, a repris le président, envieux de se procurer toutes les preuves qui pouvaient le mieux constater son crime: --qu'est devenue la fille de _Claudine Dupuis_, et le curé lui ayant répété qu'elle était morte, a achevé de l'en convaincre, en lui remettant l'extrait mortuaire d'_Elisabeth de Kerneuil_, enterrée sous le nom faux de la fille de _Claudine_, par une supercherie de cette nourrice, que vous sûtes lors de mes recherches; Je le répète, voilà donc le président plus sûr que jamais que _Sophie_ est sa fille, et que tout ce qui a pu être dit ultérieurement n'est que du verbiage de valets, qui ne doit pas avoir un plus grand degré de réalité que ce qu'on lui prouve. Un honnête homme se rappelant ici les indignités dont un moment de fureur lui aurait fait accabler cette malheureuse, --se voyant convaincu qu'elle est sa fille, en serait mort de regret et de douleur; --le président parfaitement tranquille dans le mal . . . Le président qui ne désirait des informations que pour jouir de la certitude d'avoir commis ce crime . . . Le président, dis-je, est parti comblé, laissant éclater sur ses traits cette joie maligne qu'imprime chez les scélérats, la conviction de leur atrocité. J'ai rendu mille graces au curé de nous avoir aussi bien servi, et nous sommes convenus tous deux, qu'il l'avait fait sans compromettre son devoir, puisqu'il n'en a imposé sur rien, qu'il n'a fait que cacher un secret confié, et profiter des fraudes qu'on lui avait fait à lui-même.

Voilà les faits, madame, je n'ose prendre sur moi de vous renouveller le conseil d'abandonner _Sophie_ à la providence, mon cœur souffrirait trop à vous y engager. Mais quelque soit l'intérêt qu'elle vous inspire, daignez réfléchir que vous avez deux filles et un époux à ménager; à l'éclaircissement juridique, il faut que le curé parle, dès ce moment vous ne sauvez pas _Sophie_, et _Léonore_ vous est rendue, quelqu'adroite que soit cette jeune personne, vous l'exposez pourtant aux noirceurs d'un père atroce, capable de sacrifier jusqu'à _Sainville_, dès qu'il ne verra plus dans lui qu'un obstacle aux infamies qu'il concevra trop infailliblement sur cette nouvelle fille immolée déjà dès le berceau, dans sa perfide imagination. Si vous plaidez et que vous perdiez, ce qui sera certain, vous sacrifiez _Aline_ à _Dolbourg_ . . . plus aucun moyen dès-lors de pouvoir la tirer de ses mains, puisque Sophie n'est plus sa belle-sœur, et que vous gagniez ou que vous perdiez, voilà du train, Paris entier s'occupant de vous et tout cela pour une fille qui ne vous est rien, et envers laquelle vous avez déjà fait tout ce que pouvait vous dicter le sentiment le plus étendu de la pitié . . .Il est de malheureux cas, madame, et vous allez voir que ma comparaison met tout au pis, puisqu'elle suppose des atrocités impossibles, . . . mais dussent-elles être; . . . il est de malheureux cas, où le berger prudent sacrifie une brebis égarée, plutôt que de risquer le sort entier du troupeau, en voulant protéger cette fugitive. Le président employe la feinte avec vous, usez des mêmes armes. Vous devez tout faire pour le ménager, sa présence et ses soins vous répugnent . . . Je le conçois, mais vous y refuser serait dangéreux; suivez votre premier plan, plus vous l'aurez près de vous, mieux vous démêlerez ses démarches, et mieux vous serez à même d'y parer; si vous l'éloignez il n'en sera que plus faux, ses manœuvres seront les mêmes et vous les découvrirez moins. Pendant cela travaillez fermement à ce que le sort d'_Aline_ se décide dans une assemblée de parens. Là, vous direz toutes les raisons qui doivent mettre obstacle à l'établissement que votre époux désire, et là, si votre cœur conserve toujours les mêmes bontés pour moi, vous oserez me nommer, et faire valoir les sentimens d'_Aline_: ma retenue et ma délicatesse s'opposent à ce que j'appuye davantage sur ce dernier article; oh! combien ma cause y sera bien servie, quand c'est vous qui daignerez la défendre.

Au reste, je me soumets à vos conseils, je vais m'isoler absolument, puisque vous le jugez nécessaire, ce sacrifice coûtera bien peu à celui qui ne respire que pour le tendre objet qu'il ne doit plus ni voir ni rencontrer nulle part; je me priverai du bonheur d'aller prier près d'elle, le Dieu qui peut mettre fin à nos maux, il m'était cependant si doux de m'édifier à ses côtés, lorsque dans la ferveur de ses invocations, je voyais quelquefois ses belles joues se colorer du feu d'une sainte ardeur, que je les voyais s'inonder des larmes de la piété et de la componction, je me disais avec tant de joie: comment le Dieu qui l'anime à-présent, n'accomplirait-il pas ses désirs; il est en elle, il y descend, elle l'implore, il l'exaucera, et m'imaginant alors en me prosternant vers elle, adorer le Dieu même en son plus divin sanctuaire, je lui adressais comme à ce Dieu tous les sentimens d'une ame enflâmée . . . Eh bien! je me priverai de ces délices, mais l'hommage sera toujours égal, . . . toujours présente à mon imagination, je l'adorerai dans le silence du repos et de la solitude, elle et ce Dieu confondus dans mon ame, ne feront plus qu'un seul et même objet où tous les sentimens du plus violent amour iront s'offrir à chaque instant.

[Footnote 1. Il faut se rappeler ici la lettre XXIV du premier volume.]

LETTRE LII.

_Le président de Blamont à Dolbourg._

Paris, ce 6 février.

Ou es-tu donc Dolbourg? en verité, je crois que tu deviens sage: si cela est, je ne dis mot, rien ne me touche comme une conversion, et j'y crois si peu que j'en désire toujours, sans avoir encore été assez heureux pour en rencontrer. Il est pourtant certain qu'il en faut venir là . . . On recule tant qu'on peut, ces maudites passions nous troublent, . . . nous aveuglent; dans la jeunesse elles sont violentes, à notre âge elles sont dépravées, plus nous vieillissons, plus elles nous maîtrisent; les goûts sont formés, les habitudes sont faites, à force d'outrage on a réussi à mettre son ame en repos, on est parvenu à comprendre que ces réminiscences fâcheuses qui la bourrellent quelquefois, s'éteignent à mesure que l'on les nourrit et que la façon la plus sûre de les anéantir est de leur donner de l'aliment, au lieu de s'arrêter alors, on redouble, l'excès de la veille allumant les désirs, ne sert qu'à faire inventer de nouveaux projets pour le lendemain; et l'on arrive ainsi sur le bord de la tombe sans s'être occupé de la chûte un seul jour. Une fois là, que devient-on? Tous les préjugés renaissent, et l'on expire en désespéré.

Voilà pourtant quel sera ta fin, je te vois d'ici entouré de prêtres, te prouvant que le diable est là qui t'attend, et toi frémir, pâlir, faire des signes de croix, abjurer tes goûts, tes amis, puis partir comme un imbécile. Et pourquoi seras-tu comme cela, . . . C'est que tu ne t'es point fait de principes, je te l'ai dit, c'est que n'écoutant que tes passions sans raisonner leur cause, tu n'as jamais eu assez de philosophie pour les soumettre à des systêmes qui pussent les identifier dans toi; tu a sauté par-dessus tous les préjugés sans essayer d'en détruire aucun; tu les as tous laissé derrière toi, et tous reparaîtront pour te désoler, quand il n'y aura plus moyen de les combattre.

Infiniment plus sage, j'ai étayé mes écarts par des raisonnemens, je ne m'en suis pas tenu à douter, j'ai vaincu, j'ai déraciné, j'ai détruit dans mon cœur tout ce qui pouvait gêner mes plaisirs, . . . Faudra-t-il les quitter? Je serai fâché de les perdre sans me repentir de les avoir aimé, en m'endormant en paix dans le sein de la nature, --j'ai accompli sa volonté, me dirai-je, j'ai suivi ses inspirations, ce que j'ai fait lui plaisait, sans doute, puisqu'elle en éveillait en moi le désir, . . . et qu'elle frayeur m'inspirerait donc la fin de mon existence? dois-je craindre d'être puni pour avoir cédé mollement sous le joug si flatteur des lois qui m'entraînaient! . . . mourons tranquille, tout finit avec moi, . . . tout s'éteint quand mes yeux se ferment, et les momens qui doivent suivre l'apparition que j'ai faite ici bas, seront semblables à ceux où mon existence était nulle, je ne dois pas plus frémir pour ce qui suit, que je ne devais trembler pour ce qui précédait: rien n'est à moi, rien n'est de moi, toujours guidé par une force aveugle, que m'importe ce qu'elle m'a fait suivre.

Ne doute pas, mon ami, que ma fin ne soit tranquille avec de tels sentimens, je te le répète, il ne s'agit pas d'éloigner, il faut vaincre, il faut subjuguer, annéantir; un seul préjugé en arrière suffit à notre désolation, et c'est à tous, mon ami, à ceux mêmes qui paraissent le plus respectables aux yeux des hommes, qu'il faut déclarer guerre ouverte.

Quoi qu'il en soit, à mon retour de Blamont, je n'ai rien eu de plus pressé que de vérifier le propos de cette petite créature, flatté de lui appartenir de tant de manières, j'aurais été désespéré, je l'avoue, de ne pas voir un de ces deux liens prêter des charmes à l'autre. Je ne te craignais plus, tes prétentions étaient évanouies; je n'étais donc arrêté que par un titre . . . Eh bien! connais moi Dolbourg, je ne frémissais pour mes plaisirs que de la crainte de les voir nuls; mais tout est reconnu, j'ai bien certainement l'honneur d'avoir mis Sophie au monde, et ce qui doit te rendre le souvenir des plaisirs que tu as goûté avec elle, bien autrement délicieux, elle est bien sûrement légitime, bien sûrement la sœur de celle que l'on te destine [1], heureux époux de toute ma famille; je t'aurais fait goûter le plaisir des Dieux [2], il ne te reste plus que ma femme. Tu ne saurais croire l'envie que j'aurais de te voir flétrir les palmes de la vertu conjugale dont cette fière épouse est si orgueilleuse . . . Veux-tu que je hazarde la proposition? . . . Tu joueras vingt- quatre heures l'amant passionné, et si on ne se rend pas, . . . ce qui est vraisemblable, j'arriverai à ton secours . . . Ah! laisse-moi rire de l'idée, je t'en prie, il me semble que c'est une des plus folles que j'aye conçue depuis long-temps; oui, je voudrais te voir l'amant de ma femme; en attendant prépare-toi au voyage projetté, mille raisons toutes meilleures les unes que les autres, font qu'il devient indispensable de prendre au plus tôt un parti sur _Sophie_; nous nous consulterons en route sur la manière d'y procéder, car pour le _plan admis_, je n'imagine pas qu'il faille s'en départir. Cette madame de _Blamont_ est dangéreuse, il faut s'en méfier quoiqu'elle ne dise pas grand chose sur cet objet-ci, à-présent je ne suis pas sa dupe . . . La friponne est comme l'araignée, elle ne travaille jamais si bien que dans le silence . . . Il faut la prévenir, lui ôter tout moyen de pouvoir réclamer cette fille, de publier par-tout qu'ayant été ta maîtresse, il est impossible que sa sœur devienne ta femme; tu sens la nécessité de couper court à toutes ces calomnies, une infinité de bigots se cabreraient à ce projet incestueux; on ne voit dans le monde que des gens qui font mal, et qui blament à tout instant le mal des autres, comme s'ils croyaient couvrir par ce pédantisme, les égaremens dans lesquels ils se plongent. Je t'attends donc chez moi, le 21 au matin, sans faute, je t'indique ce rendez- vous d'avance pour que tu t'en souviennes mieux. Rien de ce que tu sais ne périclitera pendant notre voyage, je ferai comme les grands généraux, tout en attaquant l'ennemi d'un côté, je saurai l'affoiblir de l'autre; et peut-être en revenant de conclure une bonne opération, en trouverons-nous une meilleure de faite; qu'aucun plaisir sur-tout ne te fasse négliger nos affaires essentielles, entraîné par l'histoire du moment, je crains toujours que tu ne manques, quand il s'agit de travailler; César, infiniment plus aimable mais beaucoup moins volage que toi, quittait tout pour une bataille. Adieu.

[Footnote 1. Il faut se rappeller ici que le président faisait croire d'abord à Dolbourg que cette Sophie était la fille de sa maîtresse, il faut se souvenir aussi que cette maîtresse était sœur d'une autre dulcinée, avec laquelle vivait Dolbourg, qu'ayant eu dans le même temps chacun une fille de ces maîtresses, ils s'étaient promis de se prostituer mutuellement ces deux enfans, quand elles auroient atteint l'âge nubile.]

[Footnote 2. Allusion aux insestes multipliés des divinités du paganisme.]

LETTRE LIII.

_Déterville à Valcour._

Ce 13 février.

J'ai été deux fois chez toi ce matin, sans te trouver, mon cher Valcour. Je prends donc le parti de laisser une lettre à ta porte, en recommandant qu'elle te soit remise avec le plus grand empressement aussitôt que tu rentreras . . . Prends des précautions . . . Tiens- toi sur tes gardes . . . Évite d'être seul d'ici à quelque temps; le président te tend des embuches, on n'a pu encore me dire de quelle sorte sont les dangers que tu dois redouter; mais ils sont incontestablement funestes sitôt qu'un tel monstre s'en mêle; réfléchis à tous les motifs qui le guident, . . . à son caractère, . . . à ses richesses, . . . à l'impunité où ces vils frippons croyent vivre, et frémis; je vais tout employer pour te découvrir ce qu'il trame, en attendant tu dois à toi et à tes amis de prendre tes sûretés. Quand tu voudras de moi pour ton second, fais-moi dire un mot et j'accourerai . . .

Eh bien! ces scélérats séviront contre les plus légers délits, ils déshonoreront, ils flétriront, ils assassineront pour des misères les meilleurs citoyens de l'état, tandis qu'eux, qui en sont la lie, eux qui ne le servirent jamais, eux enfin qui le troublèrent ou le trahirent toujours à l'abri du glaive que leurs méprisables mains soutiennent, se rendent dignes d'en être à tout instant frappés . . .

Ô comme je suis tenté d'aller vivre avec des ours! quand je réfléchis à cette multitude d'abus dangéreux, et à cette foule d'inconséquences intolérables, et dont, avec quelques opéra comiques et des chansons, on n'a pas même l'air de se douter.

LETTRE LIV.

_Valcour à Madame de Blamont._

De mon lit, ce 23 Février.

Quelle plus douce consolation pour moi, madame, que l'intérêt que vous me témoignez! Je n'ai plus ni douleur, ni inquiétude, depuis que je sais que vos larmes et celles de ma chère Aline ont daigné couler sur mes maux. J'ai voulu vous écrire moi-même pour vous prouver que je suis aussi bien qu'on peut l'être avec deux coups d'épée, ni l'un ni l'autre ne sont dangereux; l'un perce le haut de l'épaule gauche, c'est celui dont je souffre le plus; l'autre est dans les chairs du bras droit, . . . je le sens à peine . . . C'est cette même main qui vous écrit: . . . c'est elle qui va vous raconter l'événement . . . Vous pardonnerez le style et les traits; la tête qui dirige l'un, est un peu malade, et la main qui trace les autres [1] est encore bien faible.

Hier soir revenant de souper chez la comtesse _des Barres_, où j'allais pour

prendre congé, voulant d'après votre conseil, rompre avec tous mes amis . . . J'étais à pied . . . le tems était clair, je tournais la rue de Bussi pour entrer dans la rue Mazarine: il était environ minuit . . . Quatre hommes, l'épée à la main, traversant la rue, tombent sur moi avec une telle vitesse, que j'ai reçu le premier coup avant que d'avoir eu le temps de me défendre: j'ai paré les autres en m'appuyant contre une maison . . . Pendant ce temps mon domestique, l'un des plus braves garçons que j'aie connu, a sauté sur l'un de ces gens, et lui a donné un vigoureux coup de genoux dans le ventre, qui l'a étendu au milieu du ruisseau: il en allait saisir un autre, quand j'ai reçu ma seconde blessure. Voyant qu'il était prouvé que je n'avais affaire qu'à des assassins, je n'ai plus songé qu'à battre en retraite, toujours en parant de mon mieux, quoique mon bras se fût engourdi par l'effet du sang que j'en perdais . . . Alors j'ai appellé à moi, et comme j'ai vu que la garde accourait, et que mes meurtriers fuyaient, j'ai remis tranquillement mon épée . . . Mon laquais est accouru; il a bandé, comme il a pu, mes plaies de nos mouchoirs, et, peu loin de ma porte, je me suis retiré heureusement sans aucun esclandre. Mon brave second est un peu blessé; . . . et dans mon petit ménage de garçon, sans les soins de Déterville, je me serais peut-être trouvé mal-à-l'aise; mais ce tendre et cher ami, accouru avec deux de ses gens qui me servent, ne me quitte pas lui- même d'une minute. Si j'avais suivi ses conseils, peut-être ce malheur ne me serait-il pas arrivé . . . Il me gronde, . . . il me soigne, . . . il me console, . . . il me parle de vous, quel malheur ne s'oublierait pas ainsi? Je ne jouirais peut-être pas si bien de ces douceurs, sans l'accident qui m'est arrivé, tant d'amitié me le rend bien cher. Nous faisons l'un et l'autre mille combinaisons sur cet événement; il y veut une origine que je n'admets point . . . J'ai tant de peine à croire ce qui répugne à mon cœur . . . Je suis si loin de supposer ce que je ne me permettrais pas; . . . une méprise; . . . un projet de coquin, tout ce qui s'éloigne en un mot de l'horreur que mon ami suppose, est ce qui me paraît le plus vraisemblable . . . Sa tendresse pour moi l'aveugle; . . . ne l'imitez pas, madame, je vous en supplie, . . . votre ame sensible aurait trop à souffrir d'une supposition que toutes les vraisemblances démentent.

[Footnote 1. Les répétitions, les négligences de cette lettre, prouvent l'état de Valcour, et doivent convaincre le lecteur qu'on ne lui en impose pas, quand on lui garantit la véracité de cette correspondance.]

LETTRE LV.

_Aline à Valcour._

Paris, ce 24 Février.