Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4
Part 5
On ne m'a point déguisé la visite qu'on vous a faite. J'attendais . . . On m'en parla avant-hier, et comme le ton n'avait point changé, je ne voulais rien dire qu'on ne me prévint; mais on ne m'a pas dit un mot des cinq-cents louis, encore moins de tout ce qui a pu ressembler à l'humeur; on s'est contenté de me dire qu'on avait voulu vous voir pour vous engager à renoncer à des prétentions qui ne vous allaient nullement, et qu'il avait été impossible de vous vaincre. On m'a prié d'y travailler; et sans dureté, sans humeur, on m'a dit qu'il était de mon devoir de m'opposer à de certains rendez-vous dont on était sûrs . . . Je les savais ces entrevues, mon ami: et j'espère que vous étiez bien persuadé que je ne les ignorais pas; vous n'auriez pas voulu qu'Aline vous les proposât à mon insçu; assurément ils sont bien simples, et je serois loin de vous les interdire si vos propres intérêts ne m'y contraignaient; il faut faire encore plus, Valcour, il faut éviter de beaucoup sortir d'ici, jusqu'à ce que l'orage soit dissipé; je n'ai point de preuves certaines du courroux de l'homme que nous craignons, mais avec un tel caractère, avec autant de fourberies, le calme même ne doit pas nous en imposer; aucun de ses systêmes ne m'étonne, il ne m'a que trop appris jusqu'où l'abandon des principes peut conduire un cœur comme le sien. Cela me fait voir le cas qu'il faut faire de ses caresses; mais s'il ne les fait que par _faussetés_, . . . qu'il soit bien convaincu que je ne les reçois que par _politique_, et que je le traiterois comme il mérite de l'être, sans la contrainte où m'engagent les intérêts de mes enfans.
Je conçois toute la peine que vous avez eue à vous modérer, et pourtant vous y avez encore mis trop de chaleur; il me le déguise, et cela m'inquiète. Il est parti hier pour _Blamont_, en m'assurant que _Sophie_ n'y étoit plus, quoiqu'il soit très-certain qu'elle y est encore; il y a quelques jours que je reçus une lettre d'elle, partie de sa retraite, et qui me fut remise avec le plus grand mystère, je ne vous l'envoyai point, parce qu'elle ne contenoit que les particularités de son enlèvement, que vous saviez déjà; j'ai trouvé le moyen d'avoir une correspondance sûre à _Blamont_: on me fera passer les lettres de cette malheureuse fille, et l'on m'instruira exactement de tout ce qui la concernera. Dans ce moment-ci elle y est, et le président y va . . . il y va, et m'assure qu'elle n'y est pas, . . . et ses attentions pour moi ne diminuent point . . . . . Oh! mon ami, ces détours sont-ils constatés? Ses faussetés sont-elles manifestes? . . . Et nous ne frémirions pas! Oh ciel! tout est fait pour nous inspirer les plus vives craintes . . . . . Je veux savoir avant de fermer ma lettre si Dolbourg est du voyage . . . . .
On arrive . . . Non, il n'en est point, le président part seul et Dolbourg ne doit pas même bouger de Paris . . . À quel propos cette visite . . . Malheureuse Sophie, les titres que l'on te croit te garantiront ils des fureurs de ce débauché? Ne se repend-il pas de t'avoir respectée comme maîtresse de Dolbourg, et ces liens ont-ils brisés l'idée du crime. --(Heureusement imaginaire.) --Ne va-t-elle pas enflammer sa perfide imagination? . . . . .
Il faut que je vous parle de mon Aline, ma tête a besoin de se reposer sur la vertu, en venant d'être obligé de concevoir le crime . . . Elle vous embrasse; elle est un peu tourmentée . . . . . . Elle ne sait pourtant rien de votre scène, . . . mais elle apperçoit, comme sa mère, du louche dans tout ceci . . . Consolée de vous voir un instant toutes les semaines, il lui déplaît d'être obligée d'y renoncer; elle vous exhorte néanmoins au même courage qu'elle, et nous vous embrassons toutes les deux.
LETTRE XLVIII.
_Léonore à Madame de Blamont._
Rennes, ce 22 janvier.
Je croirais manquer à tout ce que je vous dois mon aimable maman, si je ne vous faisais part de l'heureux commencement de toutes nos démarches. Mon retour en Bretagne a surpris un grand nombre de gens, et en afflige quelques-uns. Une foule de petits cousins obscurs, qui emportait en détail la succession de la comtesse de _Kerneuil_, trouve très-mauvais que je vienne la déposséder, et ces malheureux campagnards s'en désespèrent d'autant plus amèrement qu'ils ne voient aucun jour à pouvoir soutenir encore leurs ridicules prétentions, rien ne m'amuse autant que le bouleversement de ces petites fortunes dissipées par ma présence, comme l'aquilon renverse ces plantes parasites qu'un jour voit naître et qu'un instant détruit. Vous allez me dire que je suis méchante, que j'ai un mauvais cœur, mais, ces reproches à part, vous m'avouerez pourtant qu'il y a des occasions où le mal qui arrive aux autres est quelquefois bien doux [1]. Ne peut- on pas mettre de ce nombre celui qui nous enrichit?
Le comte de Beaulé nous a envoyé une réponse d'Espagne, qui nous assure une prompte et sûre restitution d'une partie des lingots; et cela, joint au reste, va nous rendre, comme vous le voyez, une des plus riches maisons de Bretagne; mais ce ne sera point en province où nous consommerons cette brillante fortune, nous habiterons la capitale. Le centre des plaisirs est le lieu qui convient aux richesses; et dès qu'on peut satisfaire tous ses desirs, le séjour qu'il faut preférer est celui où l'on les renouvelle plus souvent. Ce projet d'ailleurs, nous rapproche de vous, en faut-il plus pour nous y décider? N'avez-vous pas entrepris ma conversion? Il faut bien que je vous en laisse la gloire . . . Quelle cure! et que je crains de vous y voir échouer, j'appellerai mon cœur au secours de mon esprit, . . . mais tous deux sont dites-vous si mauvais . . . je ne passe pourtant point condamnation sur le premier, et ma sensibilité est toujours bien active quand il est question de vous chérir [2].
Destinée aux rencontres singulières, j'ai trouvé pour directeurs du spectacle de Rennes, monsieur et madame de Bersac; ils m'ont vus dans une partie de ma gloire, et mon petit orgueil en était flatté; cette aventure m'a fait naître une idée sur cette petite _Sophie_ que vous me fîtes voir à Orléans . . . Elle est jolie, mes anciens amis s'offrent à la prendre et à la former si vous le trouvez bon; il me semble que cela lui vaudrait mieux qu'un couvent, et quand on possède une figure comme la sienne, n'est-il pas infiniment plus sage d'être utile aux hommes qu'inutile à Dieu? Si ce projet scandalise pourtant la farouche vertu de ma jolie maman, je lui offre une place chez moi dès que nous serons établis; quand on est jeune, il faut travailler, faire une pension à cela pour prier Dieu et médire au fond d'un couvent, c'est en vérité de l'argent mal employé. Je ne prétends pas refroidir votre compassion, mais si cette petite fille ne veut rien faire, en vérité je l'abandonnerais sans scrupule. Je vous l'ai dit, je ne connais rien de pire que de favoriser la fainéantise; c'est blesser les loix de la société, c'est les enfreindre toutes.
Vous vous déciderez et me donnerez vos ordres; quelqu'ils puissent être, ils m'honoreront, et je me ferai toujours une loi de les suivre. Sainville et moi, nous embrassons tous deux la tendre _Aline_, et nous vous offrons tous deux nos respects.
[Footnote 1. On dit que _Paul Veronèse_, obligé dans une vaste composition de faire reconnaître les deux sœurs, sous les costumes les plus distans, mit un tel art dans de certains traits de l'une et l'autre de ces personnages, qu'on les nommât au premier coup-d'œil. Est-il possible de ne pas reconnaître de même ici Léonore pour la fille de monsieur de Blamont? (_Note de l'éditeur._)]
[Footnote 2. Aline, Aline, auriez-vous écrit comme cela à votre mère? (_Note de l'éditeur._)]
LETTRE XLIX.
_Sophie à Madame de Blamont._
Du château de Blamont, ce 29 janvier.
Oh! madame, pourquoi faut-il que je ne sois destinée qu'à vous raconter des infamies; pourquoi faut-il que le ciel ne m'ait donné l'existence que pour être toujours victime du malheur . . . Et puis, comment oser parler quand celui qui me fait souffrir vous appartient d'aussi près? Vous avez bien voulu lire ma première lettre, une réponse de vous, que je conserve au fond de mon cœur, m'apprend que vous avez daigné pleurer sur mes maux; j'ose vous les confier encore, j'ose encore implorer votre protection, je suis menacée de plus grandes infortunes que celles que je viens de soutenir; oh! madame, daignez m'y soustraire. Je ne vous demande plus les mêmes bontés, je sais qu'elles vous sont impossibles; mais tâchez seulement, je vous conjure, de me faire arracher de ces lieux, j'irai vivre ignorée dans quelque coin de la terre, où l'on n'entendra jamais parler de moi, mes malheureuses mains fourniront à ma subsistance; je n'implore d'autres secours que la liberté de pouvoir travailler, on aura pitié de ma misère, on protégera ma jeunesse: tous les cœurs ne sont pas endurcis; je ne demande que le fruit de mon travail, je le mériterai par ma conduite et mon activité; mais passons aux détails madame, puisque vous me permettez de vous les faire [1].
Monsieur le président arriva ici en poste le 25 au soir; il était environ huit heures quand il entra dans la maison, on lui avait préparé du feu et à souper dans ses appartemens d'en haut, il y monta tout de suite; et dès qu'il eut fait, il m'envoya dire de venir lui parler . . . La feuille agitée par l'orage était moins tremblante que moi. Son laquais, en sortant, ferma soigneusement toutes les portes, il ne restait plus de communication de libre que celle de ma chambre à la sienne; à peine osais-je avancer . . . Il était sur une bergère, au fond de l'appartement, en face de la porte par laquelle j'entrais.
Approchez, me dit-il, je conçois vos craintes. Vous devez frémir de me voir après la sottise que vous avez faite . . . Vous êtes bien convaincue, j'espère, que je ne viens ici que pour vous la faire pleurer; mais avant tout écoutez-moi, et que la vérité guide vos réponses.
Quels motifs ont pu vous déterminer à aller chercher la maison de ma femme pour azyle? --Le hazard, monsieur, soyez-en bien sûr, est la seule cause de cet événement; je fuyais vers Bercueil; chassée par votre ami, j'allais implorer le secours de la femme qui m'avait élevée; madame de Blamont m'a trouvée dans le bois, et m'a conduite dans son château, sans que je susse que j'étais chez quelqu'un qui vous tint par de tels nœuds. --Mais vous lui avez raconté tout ce qui se passait chez mon ami et chez moi? --Ignorant à qui je parlais. --Vous ne le deviez dans aucun cas. --Après la manière cruelle dont on m'avait chassée, je m'étais cru permis de me plaindre. --Vous méritiez le traitement que vous avez reçu. --Non, monsieur. --Vous êtes une impudente et vous avez trahi mon ami. --Par quel serment faut-il vous protester le contraire? --Vous ne m'en imposerez pas, vous êtes une _catin_, . . . vous êtes pis, vous nous avez volé en partant. --Moi, monsieur! . . . Juste ciel! Et me jetant à ses pieds, oh monsieur! je suis une malheureuse; mais l'indigence n'exclue ni la franchise ni l'honnêteté . . . Croyez au serment que je vous fait de mon innocence sur tous les points dont vous m'accusez. --Ce n'est pas dans ce moment-ci . . . Non, ce n'est pas à l'instant où je viens vous punir sévèrement de vos fautes, que vous me ferez croire qu'elles n'existent pas. --Et alors il s'est levé et s'est promené quelque temps dans la chambre. --Je me suis levée aussi, et je me tenais en silence, n'osant lever les yeux sur mon juge et frémissant de ses arrêts . . . Alors, il s'est approché de moi, et m'obligeant à lever la tête, qu'il soulevait et contenait d'une de ses mains. --Ils vous ont tourné la cervelle; ils vous ont dit que vous étiez jolie, il est impossible de l'être moins; ils vous ont dit que vous ressembliez à Aline, il serait bien fâcheux pour elle qu'elle fut aussi laide que vous . . . Quelques traits si l'on veut . . . Ce qui fait, qu'en badinant, je vous appelais _ma fille_; mais j'espère que vous êtes bien persuadée que vous ne m'appartenez point. --Oh! oui, monsieur, je connais maintenant ma naissance. --Vous la connaissez? --Oui, monsieur. --Qu'elle est-elle? . . . Et ici madame, je n'ai pas cru faire une imprudence en avouant que je savais que je n'étais que la fille de _Claudine Dupuis_, _du pré-Saint-Gervais_. --Et qui a éclairci ce point, a-t-il demandé alors avec le plus grand étonnement? --Hélas! monsieur, je l'ignore, mais on l'a dit dans le château. --On vous en a imposé, personne ne sait mieux que moi qui vous êtes, vous fûtes nourrie quelque temps par cette femme, mais vous ne lui appartenez pas. Puis prenant ma gorge de l'une de ses mains, et fixant ma tête de l'autre pour m'examiner de près, il vous suffit de savoir que vous n'êtes pas ma fille . . . Et que, quand vous la seriez, je n'en aurais que plus de droit à vous punir rigoureusement, et à vous réduire dans la soumission où je veux que vous soyez vis-à-vis de moi . . . Déshabillez-vous . . . Il y travaillait déjà lui-même . . . Mais quand il a vu que je me reculais en baissant la tête et en ayant l'air de l'implorer, il s'est jeté comme un furieux sur moi, et m'ayant brutalement arraché tout ce qui me couvrait, il m'a fait éprouver le même traitement que j'avais essuyé de son ami lorsque je fus chassée de leur maison [2]. Ni larmes, ni prières n'ont été capables de l'attendrir; on eut dit qu'il s'enflammait au contraire en raison de mes efforts a le désarmer; et faisant succéder à ces cruels préliminaires des actions plus indécentes encore, il m'a soumis la moitié de la nuit, à tout ce qu'a pû lui suggérer l'égarement de sa tête et la perversité de son cœur.
Le lendemain, il m'a fait revenir à l'heure de son lever. --Tout ce que j'ai fait hier, m'a-t-il dit, n'est que le très-léger échantillon de ce que mon ami vous prépare; c'est lui que vous avez trahi, c'est donc à lui à se venger; je vous l'amènerai incessamment, apprêtez- vous à le recevoir, et tachez sur-tout de l'attendrir, comme vous l'essayâtes hier avec moi, par le moyen de ces deux grands yeux bleus, inondés d'un ruisseau de larmes, dont l'effet, comme vous voyez, n'a pourtant pas été très-sûr . . . Nous avons le malheur, nous autres gens de loi, d'être un peu blazés sur tous ces beaux secrets de femmes . . . Ne dirait-on pas que je vous ai pulvérisé . . . Voyons . . . Ses regards se sont rassasiés des vestiges de son intempérance, il les a contemplé long-temps avec une curiosité féroce . . . il les a renouvellées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ensuite il a appelé l'homme qui me garde ici, il lui a recommandé de me veiller avec plus de soin que jamais, et de m'ôter, surtout, les moyens de m'entretenir ou verbalement ou par lettres, avec qui que ce pût être. Il a ajouté qu'il reviendrait bientôt avec son ami, et il est remonté dans sa chaise.
Si j'ai fait quelqu'imprudence, daignez me le dire, madame, afin que je la répare de tout mon pouvoir; mais ne m'abandonnez pas je vous conjure, je n'ai que le Ciel et vous pour appui, qu'il me soit permis de les implorer tous deux . . . qu'il me soit permis d'attendre de tous deux un peu de repos après tant de malheurs! J'ose me jetter aux pieds de mademoiselle _Aline_, et lui présenter mon respect . . . Heureux instans où je pus l'appeler ma sœur, douce illusion, comme vous vous êtes évanouie . . . il y a donc des êtres dans le monde qui ne sont nés que pour l'infortune et la douleur! . . . Que deviendraient-ils si l'espoir consolant d'un Dieu juste ne venait adoucir leur tourment! Mais hélas! ma jeunesse m'effraye, ce qui ferait le charme d'une autre, fait le malheur de la triste _Sophie_. Combien d'années je puis encore souffrir sur la terre, heureux ceux qui sont près du cercueil . . . qui, après avoir langui sous les fers de la vie, voyent enfin le ciseau de la parque prêt à terminer tous leurs maux! Avec quelle tranquillité n'aperçoivent-ils pas l'instant qui va les réunir à l'être qui les a créé! Contens d'aller le glorifier en paix, . . . heureux de renaître au sein de sa puissance, comme ils doivent se dépouiller avec joie des lambeaux de leur humanité! Et pourquoi fallait-il que je visse le jour! À quoi servai- je au monde? Inconnue, méprisée, à charge à l'univers, . . . était-ce bien la peine de naître? Sont-ce des épreuves, ô mon Dieu! je vous les offre, et ne vous demande pour prix de ma soumission, que de détruire bientôt la malheureuse existence d'une créature qui n'aspire qu'à revoler vers vous pour vous servir et vous adorer.
Pardon, madame, devrais-je vous fatiguer de mes plaintes, hélas! ce sont peut-être les dernières qu'il me sera permis de vous adresser . . . Qui sait ce qu'on me prépare! qui sait ce que je vais devenir! Dieu puissant! faites que ce ne soit pas sur une croix de douleur que la malheureuse Sophie parvienne aux pieds de votre trône [3].
[Footnote 1. Nous prévenons nos lecteurs que la décence nous a contraints à élaguer beaucoup ces détails; peut-être reste-il encore des choses fortes, il est impossible d'affaiblir par trop la teinte des caractères.
(_Note de l'éditeur._)]
[Footnote 2. _Voyez_ tome I, page 112 et 113.]
[Footnote 3. Les deux lettres qu'on vient de lire étaient incluses dans la suivante.]
LETTRE L.
_Madame de Blamont à Valcour._
Paris, ce premier février.
Je vous envoye deux lettres bien différentes que je viens de recevoir à-la-fois et toutes deux m'affligent dans des sens bien contraires; l'une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les vôtres; la seconde . . . hélas! je n'en parle point, lisez-la. Eh bien! devons-nous douter de la réalité des maux qui s'accumulent sur nos têtes? . . . Comme il est fourbe cet homme, et comme il est cruel! . . . remarquez qu'il la croit sa fille, qu'il n'a pour le désabuser qu'un propos d'elle, dont rien ne peut lui garantir la vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit être naturellement . . . il la croit sa fille, et voilà comme il la traite, . . . et la foudre n'éclate pas sur un tel homme! . . . j'aurais voulu que vous eussiez vu le calme avec lequel il est revenu de cette belle expédition, comme l'habitude de feindre empêchait son front de vaciller, . . . pas un ton faux dans les inflexions de la voix, pas une réponse louche; . . . jamais le crime n'eut autant d'assurance; mêmes caresses, mêmes empressemens près de moi; il a voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la nuit, . . . et moi qui ne savais rien, . . . moi qui ignorais que ces mains criminelles; . . . hélas! je les ai laissées s'approcher de moi, . . . et maintenant j'en frémis d'horreur . . . Pourrais-je soutenir jusqu'au bout le personnage que je me suis imposé . . . Pourrais-je m'empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se tourneront sur les miens? mais que faire, . . . je n'ai pas même la force d'imaginer, . . . comment aurais-je celle d'agir!
Cependant il me paraît essentiel que vous alliez trouver le curé du _Pré-Saint-Gervais_, que vous sachiez d'abord de lui, si le président, sur le propos de _Sophie_, n'aura fait aucunes démarches, et que vous préveniez cet ecclésiastique de ce que nous le prions de dire, dans le cas où l'on viendra s'informer. Moi, je ne prescrirai rien à _Sophie_, qu'elle continue de répondre comme elle a fait, sans entrer dans aucuns détails, elle doit les ignorer tous, sa réponse au fond est indifférente, elle ne doit rien savoir, qu'elle dise ce qu'elle voudra; que décider à présent sur cette malheureuse? . . . Il est bien dur de l'abandonner, . . . bien périlleux de la servir; . . . n'ayant aucun besoin d'avouer jamais _Léonore_, si je continuais à réclamer _Sophie_; . . . mais le puis-je après son propos? . . . Oh, mon ami, conseillez-moi, j'en ai besoin, les sentimens du cœur nuisent aux raisonnemens de l'esprit, je le sens et ne sais que résoudre; j'imagine cent moyens pour sauver cette infortunée, et au travers de tout ce qui me passe par la tête pour exécuter ce dessein, peut-être s'y présentent-t-ils des choses dangéreuses . . . faire parler à _Dolbourg_, c'est lui témoigner une confiance dont il abusera certainement, le _comte_ est chargé d'une négociation si importante pour _Léonore_ que je n'ose lui proposer ces nouveaux soins, . . . que puis-je d'ailleurs pour _Sophie_ maintenant qui ne soit contre mon mari? J'attaque l'un en défendant l'autre . . . Je tiens à l'un, l'autre ne m'est rien . . . Il est donc des cas où la trame du crime est tellement ourdie, qu'il devient impossible de la rompre.
Mais que dites-vous du calme de _Léonore_ à dépouiller ces malheureux collatéraux, en vérité, je me repends plus que jamais du parti que nous avons pris, je sentais toujours quelque chose de louche au fond de ma conscience; je vous l'ai dit, en adoptant le projet de lui faire reclamer cette succession . . . Le comte l'a voulu, il n'est plus temps d'en revenir, . . . et pourquoi réduire ces infortunés à l'aumône? . . . Ne pourrait-elle pas se contenter du bien de son mari? ou au moins faire grace aux plus pauvres: et l'indifférence avec laquelle elle me parle de _Sophie_ . . . En faire une comédienne . . . ou une femme de chambre . . . Voilà comme la pitié parle au fond de ce cœur, . . . si ressemblant à celui de l'homme qui fait tous nos maux. Adieu, je n'ai pas assez de tête ce soir pour continuer de vous écrire, --conseillez-moi, . . . éclairez-moi, et pressez sur-tout les démarches que je vous demande.
LETTRE LI.
Valcour à Madame de Blamont.
Paris, ce quatre février [1].
Vous aviez raison, madame, de soupçonner le président de l'envie de s'éclaircir, comme s'il lui eût tardé de savoir si son crime était réel ou non, comme s'il eût craint de ne pas charger assez-tôt sa conscience de cette nouvelle horreur; la première chose qu'il a faite au retour de Blamont, a été de voler au Pré-Saint-Gervais; il a demandé _Claudine Dupuis_, elle était morte, il a été obligé d'avoir recours au curé; cet honnête homme se ressouvenant de nos opérations, nous a servis comme si nous eussions été là pour l'encourager. --Que désirez-vous de moi, lui a-t-il dit, monsieur, --savoir, a répondu le président, ce que devint _Claire de Blamont_ mis en nourrice ici en tel temps et chez telle femme. --elle est morte, et je vous en délivrai pour lors les extraits nécessaires. --Non, monsieur, elle ne mourut pas, j'avais des raisons pour soustraire cet enfant à ma femme, je m'accordai avec la nourrice pour feindre sa mort, et je l'enlevai de nuit. --Que voulez-vous, si cela est, et qui peut être mieux instruit que vous du sort de cette enfant? --Mais la nourrice peut m'avoir trompée; je lui ai dit que je destinais à cette petite fille le sort le plus heureux, désirant peut-être en faire jouir la sienne, elle a pu me la donner à la place, et garder celle que je venais enlever, ce qui ferait que je n'aurais alors que sa fille entre mes mains, au lieu de la mienne. --Ces choses-là ne se font point. --Qu'est devenue la fille de Claudine? Et le curé saisissant ici avec adresse l'occasion de la mort réelle d'_Elisabeth de Kerneuil_, a donné à la fille de Claudine . . . (_Sophie_) le sort de cette Elisabeth, et lui a dit qu'elle était morte; n'ayant au moyen de cela nullement parlé du troisième enfant contre lequel a été changé _Claire de Blamont_, il a laissé le président dans l'erreur, et absolument convaincu que la fille de _Claudine_ est morte, et que l'_individu_ qu'il a dans _Sophie_ est bien décidément sa fille.