Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

Part 3

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Le président est toujours le même; ma mère ne sait à quoi attribuer cet extraordinaire empressement; il y passe une partie des nuits, et je vous réponds que sa chère femme n'en est pas plus contente; elle aimerait bien mieux la plus profonde indifférence, que ces émotions presque toujours désordonnées, fruit du dérèglement de la tête, bien plus que des sentimens du cœur, et qui la replaçant toujours dans une sorte d'infériorité et d'humiliation, ne lui laisse plus que le triste rôle de la colombe, sous la serre aigue du vautour. Mais elle a besoin d'art et de politique, si elle pouvait l'enchaîner et le vaincre à force de complaisance, pour le bonheur de sa chère Aline, il n'y aurait rien, dit-elle, qu'elle n'entreprît avec délices.

Augustine est réconciliée, elle s'est jettée aux pieds de la présidente: elle lui a demandé pardon de son inconduite; elle l'a supplié de n'y plus penser; et vous jugez si l'ame tendre et douce de ma mère a pu résister à cette scène? elle a embrassé cette fille avec tendresse, elle l'a relevée, et lui a rendu toute sa confiance et sa protection . . . Le président était presque attendri il est d'ailleurs d'une retenue singulière vis-à-vis de cette fille; il ne paraît assurément pas qu'il ait jamais pu se rien passer entr'eux.

Mais pour Sophie, ma mère est très-embarrassée: elle ne sait absolument sur quel ton en parler au président: la dernière fois qu'il a été question d'elle entr'eux à Vertfeuille, vous savez que mon père soutint qu'elle n'était pas sa fille; dans ce temps-là ma mère était loin d'imaginer, que sans le vouloir, il dit aussi-bien la vérité. Maintenant qu'elle est sûre que cette Sophie ne lui appartient point, ne vaut-il pas autant ne rien dire, et laisser soupçonner qu'elle a cru ce que son mari lui disait. L'intérêt qu'elle prend d'ailleurs à cette infortunée, ne peut plus être le même que quand elle la croyait à elle, et elle a celui de deux véritables enfans à ménager, qu'elle ne sacrifiera pas, dit-elle, à celui d'un être qui ne lui tient plus que par les sentimens de la pitié: elle aime donc mieux ne rien dire, et laisser sur le tout son mari dans l'erreur: elle lui cachera toujours le sort de cette fille: elle en prendra le même soin; n'aura-t-elle pas rempli tous ses devoirs?

[Footnote 1. Il y avait une réponse de Valcour à la lettre précédente, mais que nous avons supprimée, par l'envie de ne rien offrir au public qui ne fasse qu'allonger le fil sans le démêler, et qu'à retarder le dénouement, sans y ajouter plus d'intérêt. (Note de l'éditeur).]

LETTRE XLIV.

_Le président de Blamont à Dolbourg._

Paris, ce 10 janvier 1779 [1].

Sophie est à nous, . . . l'affaire s'est faite le plus lestement possible; l'abesse a eu beau réclamer madame de Blamont, il y avait une lettre de cachet, il a fallu céder . . . C'est pourtant, lorsque j'y réfléchis, une chose bien commode que ces ordres-là; que de passions différentes ils servent! l'amour, la haine, la vengeance, l'ambition, la cruauté, la jalousie, l'avarice, la tyrannie, l'adultère, le libertinage, l'inceste . . . On flatte tout avec ces lettres charmantes; avec elles on se débarrasse d'un mari qui gêne, d'un rival qu'on redoute, d'une maîtresse dont on ne veut plus, d'un parent incommode . . . Oh! je ne finirai pas si je te détaillais tous les différens services qu'on retire de cette charmante institution. Je suis encore à comprendre comment il est possible que mes confrères s'en plaignent. Je suis confondu qu'ils osent dire qu'elle est contre les loix de l'état, comme si l'état devait avoir rien de plus sacré que le bonheur de ses chefs, et comme s'il pouvait exister rien de plus doux pour eux, que cette manière _aziatique_ d'envoyer le _cordon_. Je sais bien que ceux qui blâment ce délicieux usage; ceux qui le traitent _d'abus tyranniques_, prétendent, pour étayer leur opinion, que la puissance du souverain s'affaiblit en se divisant, se resserre en croyant s'étendre par le despotisme, et se dégrade en protégeant des crimes . . . Que cette arme dangéreuse pour une fois ou deux par siècle qu'elle frappe à propos, cinq cent fois dans le même siècle, ébranle le tronc en écharpant les branches? Mais tout cela sont les sophismes de ceux qui en souffrent ou qui en ont souffert. De tous les temps le faible s'est plaint . . . C'est son lot --comme le notre est de ne pas l'entendre . . . Je le demande, . . . que serait une autorité dont les rayons bienfaisant ne s'étendraient pas un peu sur les soutiens du trône; il n'y a que les tyrans qui portent seuls leur glaive, les rois justes et bons en partagent le poids; et serait-ce bien la peine de le soutenir sans en frapper de temps en temps.

N'était-il pas indécent que ta maîtresse . . . que ma fille [2], parce qu'il lui a plu d'échapper de nos mains, ou de se mettre dans le cas de s'en faire chasser, allât se mettre aux frais de ma femme? Est-ce donc à elle à payer ces sortes de choses? Moi, j'aime les convenances; il est inoui comme j'y tiens. Oui, je veux que l'honnêteté règne jusqu'au sein même du désordre. Quand on va savoir cela, . . . je vais être boudé . . . Dieu sait; . . . mes empressemens surprendront . . . N'est-il pas affreux, dira-t-on, de chercher des plaisirs avec celle qu'on accable de chagrins? Elle ne conçoit pas la liaison de tout cela, la chère dame; elle n'entend pas d'abord, que l'ébranlement causé par le chagrin sur la masse des nerfs, détermine sur-le-champ à la volupté dans les femmes, les atômes du fluide électrique, et qu'un individu de ce sexe n'est jamais plus voluptueux que quand il est _saisi_ dans les pleurs. N'y eût-il d'abord que cela, un vieux mari comme moi serait très- excusable, d'employer auprès de sa tendre épouse, tous les ressorts qui peuvent lui rendre ce qu'il ne doit plus attendre de sa vigueur . . . Voilà donc déjà pour le physique; mais la petite méchanceté de donner du chagrin, a bien une autre jouissance morale . . . qui, je le sens, n'est pas entendu de ton lourd esprit, . . . dis, . . . avoue-le, . . . comprends-tu, que de dire à une femme intérieurement tout, en la soumettant à ses feux. «Si tu savais que le plaisir que je cherche avec toi, n'est nourri que du charme piquant de te tromper; . . . que ton erreur; . . . que ta bonhomie; . . . que la manière enfin dont je te rends ma dupe; compose tout le sel que je trouve aux voluptés dont je m'enivre, . . . et que ces voluptés seraient nulles pour moi, sans l'aiguillon de la perfidie.» --Hein, Dolbourg, tu n'entends pas plus cela que du grec? Semblable à l'âne, qui broute l'herbe fine d'une prairie verte, sans distinguer _le simple précieux_, du _jonc sauvage_, tu dévores indifféremment tout ce que ta bouche rencontre sans examen et sans analyse; sans te faire de principes sur rien, et sans jamais jouir de tes principes, ne suis-je donc pas plus heureux que toi, en rafinant tout comme je fais, en ne me composant jamais de jouissances _physiques_, qu'elles ne soient accompagnées d'un petit désordre _moral_. Quelque variété que je puisse mettre dans mes amours avec la présidente, quelque jolie qu'elle soit, sans doute encore; quelque _bizarres_ que puissent être mes plaisirs, . . . que deviendraient-ils pourtant, je te le demande, si je n'avais, pour les enflammer, les idées nées des perfides _desseins_ que tu me connais --(car il faut bien revenir à ces maudits _desseins_, dès que le projet de Lyon n'a pas eu de succès); aussi, depuis que ces _desseins_ sont pris, . . . depuis qu'ils sont sûrs, . . . ce sont des sensations d'une violence! . . . Ce qui me divertit, c'est que la bonne dame met tout cela sur le compte de ses attraits . . . elle devait pourtant bien sentir qu'ils ne peuvent plus entrer pour rien dans les motifs de mon ivresse . . . Il est impossible qu'elle ne voie pas que j'ai quelqu'autre chose dans la tête; quelquefois même je ne suis pas maître de mes propos . . . Dans ces instans où l'on déraisonne, et où celui qui déraisonne le plus, est presque toujours celui qui a le plus d'esprit . . . il m'en échappe de très-expressifs, et qu'elle devrait entendre . . . Quand il y avait jadis un peu plus de bonne foi de ma part . . . il y avait bien moins d'enthousiasme; elle devrait s'en ressouvenir; d'où peut donc naître ce nouveau délire? . . . de l'indécence de l'acte? Il y a long-temps que j'emploie les _singularités_; elle doit le savoir: et voyant que ce n'est pas tout cela qui m'embrâse, elle devrait se demander ce que c'est, . . . s'étonner, . . . frémir même: . . . c'est une drôle de chose que la sécurité des femmes. --Toi qui es un peu _naturaliste_, . . . dis-moi, n'y a-t-il pas une sorte d'animal féroce qui ne rugit jamais, autant près de sa fémelle, que quand il est prêt à la _dévorer_? Tout-à-l'heure la sécurité des femmes m'étonnait: c'est leur orgueil maintenant que je n'entends pas. Trop heureuse d'avoir, . . . trop contente de _resaisir_, ce qui leur échapait, c'est toujours, selon elles, à leur art, à leur magie, que se doit l'effet du miracle; et les innocentes, trompées au culte du sacrificateur, se placent sur l'autel en _déesses_, quand elles ne doivent être que _victimes_.

Quoi qu'il en soit, Sophie arrachée par ordre du roi, au couvent des Ursulines d'Orléans, est exilée au château de Blamont, où mon concierge l'a reçue au fond d'un appartement sûr et bien clos, dans lequel il me répond d'elle sur sa vie. On dit que la chère petite personne a prodigieusement pleurée; qu'elle n'aille pourtant pas perdre toutes ses larmes; le tour qu'elle nous a jouée mérite que nous lui en fassions encore verser quelqu'unes; mais comme elle est bien là, et que nous avons beaucoup de choses à soigner ici, je me contenterai d'y aller faire un tour, pour la disposer à nous recevoir ce printems. Jusques-là trop d'objets nous occupent pour quitter Paris tous les deux.

Au reste, rien n'a pris comme la réhabilitation de la demoiselle Augustine j'étais-là, je laissais de temps-en-temps mes paupières se mouiller, afin de me faire supposer un cœur . . . et on avait la simplicité d'y croire. Encore une fois, mon ami, comme elles sont bonnes les femmes! Voilà donc cette fille souverainement instalée, quelque sûrs que nous devions en être, tu comprends bien pourtant que dès que la voilà, l'ame du projet, il ne faut pas trop la perdre de vue. M'avoueras-tu que je suis bon phisionomiste? à peine l'eus-je envisagée _de tout sens_ à Vertfeuille, que je te dis: --c'est là ce qu'il nous faut; voilà le sujet que le sort met en nos mains pour exécuter ses caprices, et tu vois comme après avoir rempli nos premières vues avec docilité, elle coopère avec intelligence à l'accomplissement des secondes. Il nous fallait, en vérité, un peu de tout cela, pour nous dédommager de la perte réelle que nous avons fait de Léonore . . . ah, que cette charmante petite femme était digne de nous, mon ami; ce comte de Beaulé, qui m'entrave dans tout depuis quelque temps, commence à m'impatienter. Si cet homme-là n'était pas en crédit, quelques-uns de mes amis et moi, nous lui aurions bientôt fait un bon procès-criminel; je sais qu'il soupe quelquefois avec _des filles_, le cher comte . . . En voilà plus qu'il n'est nécessaire dans ce siècle-ci, pour le mener tout droit à l'échafaud. Il n'est question que d'inventer, . . . de supposer, . . . de soudoyer quelques _complaignantes_, quelqu'_espions_, quelqu'_exempts de police_, et voilà un homme roué. Depuis trente ans nous avons vu plus d'une de ces scènes; j'aimerais presque mieux être accusé aujourd'hui [3] d'une conspiration contre le gouvernement, que d'irrégularités envers des _Catins_; et en vérité cette manière de mener les choses est respectable; . . . elle honore bien la patrie. Si quand on a envie de perdre un homme il fallait attendre qu'il devint criminel d'état, on n'aurait jamais fini, plutôt qu'il y a très-peu de mortels qui ne soupe avec _des prostituées_. On a donc fort bien fait d'arranger-là les pièges. Cette espèce d'inquisition établie, sur les procédés du citoyen qui s'enferme avec une _fille_; cette obligation où l'on met ces créatures de rendre un compte exact de l'acte luxurieux de cet homme, est assurément une de nos plus belles institutions françaises. Elle immortalise à jamais l'illustre Archonte [4] qui la mit en usage à Paris. Et voilà de ces loix douces, et néanmoins prudentes, qu'il ne faut jamais laisser tomber en désuétude; on ne saurait trop encourager les délations des prêtresses de Vénus, il est extrêmement utile au gouvernement et à la société, de savoir comment un homme se conduit dans de tels cas; il y a mille inductions, toutes plus sûres les unes que les autres, à tirer de-là sur son caractère, il résulte, j'en conviens, une collection d'impuretés qui peut devenir chatouilleuse aux oreilles du juge; ce n'est pas servir les mœurs, disent les ennemis de ce systême, que d'espioner et de recueillir les actions libertines de _Pierre_, pour aiguillonner l'intempérance de _Jacques_; mais ce sont des chaînes au citoyen? ce sont des moyens de l'asservir, de le perdre, quand on en a envie, et voilà l'essentiel.

Adieu; la présidente m'épuise; on ne servit jamais sa femme avec tant d'assiduité. Je te charge du soin de mes plaisirs pendant que je me sacrifie pour les tiens. Songes, sur-tout, que j'ai besoin d'être servi à mêts piquants dans les repas que tu me prépares; avertis les enfans de l'amour qu'ils ont à réveiller des sensations éteintes dans les saints désordres de l'hymen.

[Footnote 1. Il y avait encore ici deux lettres de Valcour, mais aucune variation dans les événemens, nous avons donc passé tout de suite à celle qui en développe; et quelqu'affreuse que soit cette lettre, sans doute, elle nous a paru trop essentielle à la catastrophe, trop utile aux teintes du caractère pour pouvoir être supprimée. Il y a beaucoup de lecteurs qui feront bien de ne la point lire, et les femmes sur-tout. (Note de l'éditeur.)]

[Footnote 2. Il ne faut pas oublier qu'il croit toujours être père de cette Sophie.]

[Footnote 3. Non --pas aujourd'hui, heureusement pour l'humanité. Des loix plus sages vont régir la France; et les atrocités décrites par ce scélérat, n'existent plus.]

[Footnote 4. Magistrat grec; et c'est du sieur Sartine dont il est question, qui n'était pourtant point grec. Voyez la note de la page 7: elle est relative à ceci.]

LETTRE XLV.

_Madame de Blamont à Valcour._

Paris, ce 12 janvier.

Je me flattais du plaisir de dîner aujourd'hui chez notre cher comte, et de vous y voir, ainsi que Déterville, mais je ne sortirai pas de chez moi . . . Ce que j'apprends m'anéantit; je n'ai pas une faculté de mon ame qui ne soit brisée, pas un sentiment qui ne soit compromis . . . Le fourbe, . . . j'étais la dupe de ses caresses! . . . j'espérais le ramener à force d'art, l'attendrir à force de soins; et quand je le croyais enchaîné, quand je le supposais _à moi_, je ne m'assouplissais que davantage sous le joug impérieux du perfide . . . Il n'y a donc plus rien de sacré; il n'y a donc plus ni loix, ni vertus; tout peut donc aujourd'hui s'enfreindre impunément, . . . quel siècle, je rougis d'avoir eu le malheur d'y naître.

Le 6 janvier, à neuf heures du matin, on est venu signifier un ordre à madame l'abesse des Ursulines d'Orléans, qui lui enjoignait de remettre aussi-tôt entre les mains de celui qui présentait cet ordre, une fille nommée _Sophie_, qu'elle tenait de madame de _Blamont_ . . . Prévenue par moi, soupçonnant quelques horreurs, elle a d'abord dit qu'elle ne connaissait pas cette fille, . . . qui réellement n'était pas sous ce nom chez elle . . . Ce subterfuge n'en a pas imposé: on lui a dit qu'on allait entrer dans le cloître, si elle tergiversait plus long-temps: saisie de frayeur, la bonne dame n'a pas osé refuser celle qu'on demandait; et cette malheureuse enfant est partie pour être relivrée au sein du libertinage, . . . par ordre de ceux qui affichent la décence . . . Prouvez-moi donc une dépravation plus complette, . . . plus dangereuse, et je cesse à l'instant de me plaindre [1].

_Sophie_ a donc été conduite au château de Blamont; elle y est détenue sous la garde du concierge, dans une chambre où elle ne peut ni voir, ni parler à personne . . . Et telles sont maintenant les raisons que le président a données pour surprendre cet ordre odieux.

Il a dit que je m'opposais depuis long-temps à un mariage très- avantageux pour sa fille; que par mes perfides conseils, j'empêchais cette fille de lui obéir, et que, joignant la ruse aux manœuvres ouvertes, j'ai été déterrer une petite créature avec laquelle l'ami qu'il destine à sa fille, a vécu, à la vérité quelques mois: que j'ai fait venir cette dulcinée dans ma terre, et qu'après l'avoir bien instruite, je la fais passer pour une fille à moi, enlevée par lui au berceau, dans l'abominable dessein de la prostituer à son ami; que par ce moyen, cet ami étant le même que celui dont il veut faire son gendre, ne peut plus maintenant le devenir, puisqu'il se trouveroit alors avoir eu commerce avec les deux sœurs; fable exécrable, ajoute- t-il, qui ne peut avoir été suggérée à sa femme, que par un esprit diabolique, qui veut le perdre, et lui et sa famille. Or, cet esprit infernal, c'est vous, mon cher Valcour. Voilà les favorables impressions qu'il commence à donner de vous, pour en venir sans doute à quelque chose de plus sérieux ensuite. Prenons-y garde . . . Je crains tout. Maintenant pour autoriser ce qu'il dit, pour convaincre de toutes mes impostures, il a produit le certificat que vous lui connaissez de la prétendue mort de _Claire de Blamont_. Ainsi, ajoute-t-il, «si ma fille _Claire_ est véritablement morte, comme le prouve cet extrait des registres de paroisse, elle ne doit donc plus se retrouver dans la nommée _Sophie_, que je réclame; et cette _Sophie_ qui se dit _Claire de Blamont_, qu'on ose m'offrir pour telle, n'est donc plus qu'une aventurière instruite par ma femme qui la dirige contre moi, procédé qui mériteroit l'attention des juges, si je voulais faire du bruit; et si j'avais dessein de me brouiller avec une femme que j'aime et que je respecte encore, malgré sa faiblesse pour l'homme à qui elle s'obstine à donner sa fille, en dépit de ma volonté.

En conséquence, il a demandé _Sophie_, et pour que je ne puisse la retrouver jamais, il a obtenu le droit de la faire secrètement placer où bon lui sembleroit, sur la simple clause de lui payer une pension suffisante à l'entretenir. Cette fille n'est qu'en dépôt chez lui, et quand il aura eu le temps de me dérouter, il la fera, dit-il mettre dans quelque couvent, à l'extrêmité de la France.

Tels sont les mensonges dont le fourbe s'est servi, pour se venger de cette pauvre fille, pour la punir de ce que sa malheureuse étoile l'avoit conduite chez moi, . . . pour la soumettre sans-doute de nouveau à son odieuse intempérance; et quand il fait tout cela, . . . examinez bien l'affreux caractère de cet homme. Quand il agit ainsi, il est persuadé, quoique cela ne soit heureusement pas, convaincu dis-je, que Sophie est sa fille; et il m'accable de caresses; et il passe des nuits entières avec moi, à me dire que ces sentimens se raniment, et qu'il retrouve encore dans son cœur, tous ceux des premiers jours de notre hymen.

Tel est l'homme à qui j'ai affaire; tel est le dangereux mortel dont mon sort dépend aujourd'hui. Ô mon père! quand vous tissâtes ces nœuds, vous osâtes me promettre le bonheur, voilà pourtant ce qu'ils sont pour moi.

Cependant, des soins plus chers m'obligent à feindre encore; je me suis résolue à ne point changer de conduite vis-à-vis de lui; il faut lui laisser son erreur: il ne faut pas même qu'il puisse penser à l'éclaircir, et cela, pour l'intérêt d'Aline et d'Eléonore, qui me sont maintenant plus précieuses que Sophie; au fait, il n'a dans ses mains, que la fille d'une païsanne, et si je l'en enlève, il y fera tomber la mienne.

Ce que ma probité m'impose à-présent, ne consiste plus qu'à faire savoir au ministre l'exacte vérité de tout. Le comte de Beaulé s'en charge. Cette vérité s'accordera dans beaucoup de points avec ce qu'a dit le président. C'est une aventurière qui ne lui appartient point; je le dirai de même; je ne me défendrai que de l'avoir voulu faire passer pour sa fille. Si je l'ai cru, si je l'ai dit un moment, je prouverai par-tout ce qui m'a jettée dans cette méprise; que je devais être dans la bonne foi, mais qu'aussitôt que _Claire de Blamont_ est morte, comme il le prouve, je n'ai plus rien à réclamer, et je lui laisserai son illusion complette, pour qu'il ne découvre rien sur la naissance de _Léonore_, pour qu'il ne sache jamais que cette _Claire de Blamont_ qu'il croit dans _Sophie_, est maintenant dans la demoiselle de _Kerneuil_, parce qu'avec le caractère qu'il a reçu du ciel, il ne pouvoit assurément que nuire à tout ce que nous faisons, pour faire rentrer Léonore dans les biens de celle qu'elle doit supposer sa mère, avec tout le public.

Ma répugnance n'en est pourtant pas moins la même, d'avoir accepté cet arrangement du comte de Beaulé; car enfin, nous dépossédons par cette manœuvre, les collatéraux de madame de Kerneuil, vous n'imaginez pas, Valcour, combien ce procédé offense ma délicatesse; il est illégal, et j'en suis révoltée; mais si je ne passe point par- dessus ces considérations, si je découvre la naissance de Léonore, de quels nouveaux malheurs, de quels plus terribles inconvéniens ne me trouverai-je point entourée, et quoique femme du marquis de Kerneuil, de quelles persécutions le président ne trouvera-t-il pas encore le secret d'accabler cette malheureuse Léonore; ce qu'il ne pourra pas sur celle-ci, sa vengeance l'entreprendra sur Aline, et je me retrouve dans un abyme d'infortunes. En me conduisant comme je le fais, je préfère donc un petit mal à un grand; mais c'est toujours un mal, et je suis bien vivement contrariée de ce qui allarme ma conscience. Une autre chose afflige encore bien fortement ma délicatesse, et me fait verser en secret des larmes bien amères; j'abandonne dans cette _Sophie_, une honnête et douce créature, une fille pleine de vertu et de religion pour une qui est loin des mêmes qualités; mais l'une est ma fille, l'autre ne m'est rien. Sauver encore _Sophie_ des mains de cet homme, comment l'imaginer! À quel titre l'entreprendre! Eh mais, dès que je consens à donner à la maison de _Kerneuil_ une héritière qui, dans le fait, ne l'est point, ne puis-je donc pas donner de même au président, une fille qui ne lui a jamais appartenu? Quand il s'agit d'enlever l'infortune aux mains de l'injustice et de la cruauté, ne peut-on pas se permettre des détours. D'ailleurs, si je continuois d'assurer que _Sophie_ est ma fille, je me retrouverais une arme qui m'est d'un grand secours à l'opposition des projets du farouche ami de mon époux. Je n'ôte rien à _Léonore_, que je n'avouerai jamais, qui n'a nul besoin de mon aveu, je rends la liberté à _Sophie_, et j'assure le bonheur d'_Aline_. Ah! je l'essayerais en vain, il mettra toujours en avant l'extrait paroissial, et je n'en détruirai l'authenticité, qu'en nuisant à ma _Léonore_. Quel embarras! moi qui me réjouissois des jours où j'ai donné la vie à mes enfans, faut-il maintenant que je classe ces jours malheureux, au rang des plus funestes de ma vie.

Non, je céderai, j'abandonnerai _Sophie_; j'ai beau penser, je ne puis faire autrement; je ne puis secourir cette infortunée, sans nuire au bonheur de mes deux filles; il faut que j'y renonce . . . . . . Il le faut; est-il donc possible qu'il y ait de fatales circonstances où le ciel favorise assez peu la vertu, pour qu'il devienne impossible de pouvoir l'arracher au malheur; puissent s'ignorer à jamais ces fatales vérités; trop de jeunes filles en concluroient que cette route épineuse où l'éducation les place, est donc inutile à suivre, puisqu'on n'y tombe qu'un peu plutôt dans les pièges de l'intempérance et du vice.