Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4
Part 2
On l'a menée voir _Sophie_; Aline était avec elle, on lui a raconté l'histoire de cette créature infortunée et si digne d'un meilleur sort; elle a flegmatiquement écouté les événemens de la vie de cette fille, qui s'enchaînent si singulièrement avec son tort, et qui, par cela seul, devaient l'intéresser; mais elle ne lui a parlé tout le temps qu'elles ont été ensemble, qu'avec le ton de la hauteur et de la supériorité. La fortune immense qui l'attend, pouvait la mettre à même d'offrir des secours; elle en eût dû disputer l'honneur à madame de Blamont: . . . elle n'en a pas même conçu l'idée; Sainville a réparé ce dur oubli; son ame infiniment plus sensible, ou sensible d'une tout autre manière, laisse rarement perdre l'occasion d'une bonne œuvre. Peut-être a-t-il la même façon de penser que sa femme sur beaucoup d'objets, mais il n'a sûrement pas son cœur; madame de Blamont a refusé les offres de Sainville; elle a dit que _Sophie_ était toujours sa chère fille, qu'elle ne voulait jamais l'abandonner; et cette malheureuse, toujours intéressante, a dit à ton Aline, en lui pressant les mains avec des flots de larmes, --_Oh mademoiselle! c'est donc là votre sœur? . . . Elle est plus heureuse que moi, puisse-t-elle sentir sa félicité!_
Quoiqu'il en soit, malgré le peu de contentement que madame de Blamont a retiré de cette découverte, elle est décidée à ne rien refuser à Léonore de tout ce qui pourra l'aider à rentrer dans les biens de madame de Kerneuil; elle la servira, sans doute, elle et ses amis, de tout son pouvoir. Quoiqu'elle y éprouve toujours une sorte de répugnance, née de ce qu'elle croit d'illégitime à ce procédé. Pour Aline, malgré qu'elle sente l'extrême éloignement du caractère de Léonore au sien, elle ne l'en aime cependant pas avec moins de tendresse. Une ame honnête ne trouve jamais dans les défauts de ce qu'elle doit chérir, des raisons d'éteindre ses sentimens; elle pleure en silence et ne se refroidit point.
J'imagine que quand tu recevras cette lettre, tu auras déjà vu celle qui en fait l'objet, et que tu l'auras jugé vraisemblablement comme nous. Adieu, mon cher Valcour, tu as dû être content de moi cet été; il était, je crois, impossible d'entretenir une correspondance plus suivie et plus détaillée; n'en attends plus rien, nous partons pour Paris, et ce ne sera bientôt plus que de vive voix que nous nous entretiendrons ensemble.
[Footnote 1. Le lecteur doit se souvenir que dans ces deux occasions citées, Léonore affiche le déisme.]
[Footnote 2. Il y a, dit Marmontel, un excès dans la sensibilité qui avoisine l'insensibilité, ne serait-ce pas là l'histoire du caractère de Léonore: une foule de délits naissent de ces excès, et ne sont que les résultats très-singuliers de ce dernier période de la sensibilité, les procédés les plus simples et les plus doux les réprimeraient, au lieu de cela on les punit, et ils se propagent. Ô massacreurs, enfermeurs, imbéciles, enfin de tous les règnes et de tous les gouvernemens, quand préférerez-vous la science de connaître l'homme à celle de le clôturer ou de le faire mourir!]
[Footnote 3. Et à des forfaits d'autant plus dangéreux qu'on les divulgue et qu'on les punit, et qu'il vaudrait cent fois mieux les étouffer que de les faire connaître; la publicité des procès de Lavoisin et de Labrinvilliers ont fait commettre cent crimes de la même espèce; il faudrait pour l'intérêt des mœurs qu'il y eut certains crimes que l'on n'osât même jamais soupçonner.]
[Footnote 4. Voyez la note de la page 7.]
LETTRE XL.
_Valcour à madame de Blamont._
Paris, ce 30 Novembre.
Apres avoir reçu tant de nouvelles intéressantes de votre terre, madame, c'est à moi à vous en donner de Paris. Je me rendis hier chez monsieur de Beaulé, où j'eus l'honneur de saluer monsieur et madame la comtesse de Kerneuil. Tous deux m'ont invité de me trouver demain avant le jour, aux formalités religieuses de leur mariage, dont les cérémonies négligées se feront à saint Roch, avec la présence et l'approbation de monsieur de Karmeil, père du jeune homme: et comme le secret a été généralement approuvé, vous n'entrerez pour rien dans tout cela; on ne vous demande votre aveu que tacitement. La levée de la lettre-de-cachet a été l'affaire de vingt-quatre heures. Monsieur le comte de Karmeil s'est rendu avec la plus grande facilité aux opinions et aux conseils de M. de Beaulé; ils ont été trouver le ministre ensemble, et l'expédition s'est faite sur-le-champ. Sainville, vous me permettrez de lui conserver ce nom, a été enchanté d'embrasser, et de retrouver un père qu'il a toujours chéri au fond de son cœur; et celui-ci n'a pas reçu, sans larmes, les sincères effusions de la tendresse de son fils. Il avait pourtant encore les cent mille ecus dans la mémoire; mais monsieur de Beaulé l'a convaincu que les lingots d'Espagne devaient lui faire oublier cette fredaine; et de concert avec le ministre, on a sur-le-champ écrit pour essayer de les ravoir.
Les biens de mademoiselle de Kerneuil sont très-divisés; il y a un grand nombre de collatéraux, et quoique la présence de cette jeune personne dût tout arranger, nous craignons quelques procès.
Bonneval est, d'après votre conseil, l'avocat que nous leur donnons; il les accompagnera en Bretagne, où monsieur de Karmeil allait repasser, quand son fils est arrivé à Paris: il ne s'en retournera plus qu'avec les jeunes époux. Ses anciens procès sont terminés, ce qui détruit plus sûrement que tout encore, les obstacles qu'il apportait au choix de son fils. On ne veut pas absolument que vous fassiez aucuns frais, madame; monsieur de Karmeil fait les avances de tout, et s'arrangera ensuite avec Sainville. La fortune de ces jeunes gens peut être considérable: le ministre a répondu de faire, au moins, rentrer deux millions sur les lingots; voilà cent mille livres de rente; la succession de madame de Kerneuil nous en donne cinquante, celle de monsieur de Karmeil autant, voilà donc au moins deux cent mille livres de rente, et beaucoup plus si tous les lingots reviennent en entiers. Léonore ne nous vit pas faire ce compte l'autre jour devant elle, sans un certain frémissement de joie qui me prouva qu'elle aimait l'argent.
Elle n'a encore parue qu'à l'opéra, où ses aventures racontées de bouche en bouche, ont fait voler tous les yeux sur elle. On l'a trouvée très-jolie; elle a bien vu qu'on le pensait, et elle n'a pas semblé y être insensible: il est certain qu'elle a une figure vive et animée, des graces, une taille délicieuse, et beaucoup d'esprit. Peut-être un peu de prétentions . . . Je crois même de la minauderie, et beaucoup de sophismes dans le raisonnement . . . Mais, pardon, madame, quand je parle de ce qui vous appartient, mon esprit trouva- t-il même des défauts; . . . ma main qui suit mon cœur, ne doit peindre que des qualités.
Ainsi que j'ai été son chevalier à l'opéra, monsieur de Beaulé veut que je le sois de même aux autres spectacles. Elle a désiré le _père de famille_ aux Français, et _Lucile_ aux Italiens; elle en jouira. J'aime le motif qui lui a fait désirer le _père de famille_; elle chérit tout ce qui lui rappelle l'instant heureux où elle a retrouvé ce qu'elle adore. Voilà pourtant de la sensibilité.
Mais je ne finirais pas, madame, si je voulais détailler toutes les vertus que j'ai trouvées dans monsieur de _Sainville_; le comte de Beaulé veut que je sois son ami, en vérité l'effort ne sera pas grand: . . . douceur, aménité, graces, talens, esprit, . . . il a tout ce qu'il faut pour être l'ami de tous les hommes, et l'amant de toutes les femmes.
Ah madame! il n'y a plus que moi de malheureux, il n'y a plus que moi qui, continuellement entre la crainte et l'espoir, voit flétrir ses plus beaux jours dans les larmes et dans la douleur! Vous témoignerai-je au moins bientôt mon respect? et me trouvant dans la même ville que vous, me sera-t-il permis de me jeter à vos pieds? Je remets à vous seule les intérêts de mon bonheur, qui sait mieux que vous si mes souffrances méritent quelques dédommagemens? Mais est-ce à moi de me plaindre, quand il me reste vos bontés et le cœur d'Aline? Consolé par de tels dons, je ne devrais plus croire aux malheurs, si le plus grand de tous n'était pas de connaître le prix de ces bienfaits, et de n'en pas jouir.
Adieu, madame, envoyez-moi vos ordres, j'en ferai part, malgré le tourbillon où l'on va se perdre quelques instans, et j'ose vous assurer qu'on se fera toujours un devoir bien doux de suivre vos intentions.
LETTRE XLI.
_Madame de Blamont à Valcour._
Vertfeuille, ce 5 Décembre.
Si je ne savais pas que Déterville vous a tout appris, j'attendrais à vous voir, pour épancher mon cœur dans le vôtre . . . Que dites-vous d'abord de cette ruse infâme qui a pensé nous enlever Aline? . . . Le traître, comme il m'abusait! . . . comme il me joue sans cesse! Oh! mon ami, combien nous devons nous observer plus que jamais! . . . Cessons de penser à ces horreurs . . . Il faut que je voie maintenant les choses de près. J'en raisonnerai mieux ensuite avec vous.
Eh bien! cette nouvelle fille . . . elle vous a donc plu? ô mon cher Valcour! elle ne m'a pas rendue aussi heureuse que je l'aurais imaginé. Beaucoup plus d'esprit que de sentiment, beaucoup plus de vanité que de sagesse, un amour excessif pour son mari, j'en conviens, des choses au-delà de la force humaine pour se conserver pure à lui . . . Mais pourquoi faut-il que tout cela soit l'ouvrage de l'orgueil? Pourquoi n'ai-je rien trouvé quand j'ai voulu sonder ce cœur? et pourquoi me faut-il désespérer même de voir jamais naître en elle les qualités que je n'y ai pas trouvées. Ô mon ami! celle qui érige l'insensibilité en systême, l'athéisme en principe, l'indifférence en raisonnement, . . . pourra peut-être ne se livrer à aucun écart, mais il n'en jaillira jamais une vertu . . . et si la raison de cette cruelle fille cède à l'exemple, . . . au feu des passions . . . , quel précipice alors est ouvert sous ses pas! comme on est près de faire le mal, quand on ne sent aucun charme à faire le bien! Les égaremens de l'esprit sont bien moins dangereux que ceux du cœur, l'âge qui calme les uns, agravent presque toujours les autres.
Des que les revers n'ont pu former l'ame de cette jeune personne. Il est à craindre qu'ils ne la rendent méchante; et ces richesses dont elle va jouir, finiront par achever de la corrompre . . . Mais parlons de vous, mon ami . . . Enfin je me rapproche . . . Voici ma dernière lettre de Vertfeuille. En quel état vais-je trouver tout ce qui nous intéresse? . . . Quel parti vais-je prendre vis-à-vis de mon mari? Après cette nouvelle horreur, . . . s'il manœuvre sourdement encore, . . . comment le deviner? comment l'entraver ou le rompre? Quoi qu'il en soit, je vous verrai . . . ici ou là; il faut que je vous embrasse. Dites à Léonore que je serai sans faute à Paris le 10, je veux la voir encore avant qu'elle ne parte; je les recevrai comme des gens qui ont passé par hazard à ma terre, en revenant de leurs aventures. L'histoire de leur arrêt chez moi, a trop fait de bruit pour que je puisse m'empêcher d'en convenir, la seule chose à cacher, est qu'elle est ma fille, et je vous réponds qu'on ne le verra point à son cœur . . . Nous en avons bien pleuré, votre Aline et moi; tout ce qui n'est pas tendre et délicat comme elle, lui paraît si gigantesque . . . Cependant elle aime Léonore, cet héroïsme de fidélité conjugale est un mérite qui l'enchante: elle dit qu'avec cette vertu-là, on peut acquérir toutes les autres . . . Et vous êtes bien aise qu'elle ait dit cela, n'est-ce pas, Valcour? voilà pourquoi je vous le répète . . . Ah! comme je l'adore, et comme elle me dédommage! Tantôt mon cœur se livre à l'orgueil, quand je considère celle-ci: . . . tantôt il s'humilie quand je vois tous les défauts de celle-là . . . Ah! c'est une permission du ciel! je me serais crue trop fière, si j'avais eu deux enfants comme Aline! Il a voulu diminuer mon triomphe de l'une, mais il a redoublé mon amour pour l'autre . . . elle sera pour vous, celle que j'aime, c'est le plus beau présent que je puisse faire à mon ami, c'est le plus doux lien qui puisse m'enchaîner à lui: adieu, méritez-là, aimez-nous et ne m'écrivez plus à la campagne.
LETTRE XLII.
_Aline à Valcour._
Ce 15 Décembre.
Enfin me voilà près de vous . . . mais sans qu'il me soit permis de vous voir; c'est néanmoins une consolation, je l'éprouve; quoique l'amour réunisse les ames, quel que soit leur éloignement, et que toutes les distances dussent d'après cela être égales: il est pourtant bien doux de respirer le même air que l'objet qu'on adore. Je vois avec douleur, mon ami, que nous allons encore en être réduits là, peut-être tout l'hiver; je vous afflige en vous l'annonçant; mais imaginez-vous que je sois plus tranquille; croyez-vous que ce cruel chagrin ne soit pas le mien comme le vôtre? Ah! que mes sentimens seraient mal connus de vous si vous alliez le supposer!
Quand j'ai revu cette maison où vous veniez si librement autrefois . . . Quand je me suis rappelé les charmes de vos anciennes visites, je ressentais encore cette émotion délicieuse qui m'agitait en vous attendant . . . J'éprouvais ce trouble divin du choc des rayons de nos yeux . . . J'errais de fauteuils en fauteuils; j'aimais à reconnaître ceux qui nous avaient servi . . . Placée dans l'un, vous supposant dans l'autre, je vous adressais quelquefois la parole, comme si vous aviez pu m'entendre, et trompée par de si douces illusions, je me croyais encore un instant heureuse; mais venons à quelques détails, vous en exigez, il est juste que je vous en donne.
Le président, prévenu, attendait ma mère; il l'a reçue à merveille; il y a mis jusqu'à de l'intérêt et des caresses . . . Vis-à-vis de moi d'abord un peu d'embarras, mais il s'est remis bientôt, et m'a donné les noms les plus tendres, en m'assurant qu'il ne me voyait jamais assez; Sainville et Léonore ont été le sujet de nos premiers discours, comme ils font aujourd'hui celui de toutes les conversations de Paris. Mais il ne s'est pas avisé de dire un mot de la fourberie qu'il avait voulu faire, il s'est bien gardé de convenir que, par une atrocité sans exemple, il avait eu dessein de s'emparer d'un seul coup, de Léonore et de moi, et ma mère qui a bien vu qu'il nierait, . . . qu'il battrait la campagne si on lui en parlait, s'est résolue à ne lui en pas ouvrir la bouche. Il nous a fait tout plein d'éloges de Léonore; elle lui plaît beaucoup, ce me semble . . . Quand je songe que sans la fraude de la nourrice, du Pré-Saint- Gervais, ce serait pourtant celle-là qu'il aurait prostitué à Dolbourg. Juste ciel! comment la fierté de Léonore se serait-elle arrangée d'un tel traitement!
Ô Valcour! . . . il existe quelque chose de plus singulier que tout cela. --Le croirez-vous? . . . Cette première nuit . . . eh bien! il l'a passée presqu'entière auprès de sa femme . . . C'est un renouvellement de tendresse, . . . ou de fausseté, bien étonnant et bien inconcevable; ma mère en était le lendemain toute embarrassée vis-à-vis de moi; elle mourait d'envie de me l'annoncer et d'en rire: elle ne savait comment s'y prendre . . . Il y avait plus de cinq ans . . . elle a voulu s'y soustraire; . . . ces scènes-là ont si peu d'attraits pour elle; un homme qui n'a jamais été que tyran et libertin, doit être époux avec si peu de délicatesse . . . Il a pourtant fallu se _soumettre_ . . . . . . _se soumettre_, n'est-ce pas, mon ami, c'est _le mot_; vous auriez effacé celui de _partager_, si je m'étais avisée de m'en servir. Ma mère a profité de ces instans pour lui reprocher ses débauches, pour l'engager à une conduite plus convenable à sa santé et à sa réputation. Elle lui a rappelé l'histoire _d'Augustine_; elle lui a fait sentir qu'il était affreux à lui de n'avoir, pour ainsi dire, paru à Vertfeuille que pour séduire une de ses femmes. --En vérité, a dit le président, j'en ai d'autant plus de regrets, que c'est une fille vraiment estimable; il l'avait, prétend-il, trompée pour la déterminer à quitter Vertfeuille: il lui avait promis une fortune brillante, sans qu'elle eût de risques à courir. Mais dès qu'elle avait vu dequoi il s'agissait, elle avoit fait une défense _de romaine_. Et son Dolbourg, ainsi que lui, tous deux édifiés des procédés de cette fille, l'avaient fait mettre, dans un couvent jusqu'au retour de ma mère, qu'ils devaient instamment prier de la reprendre; il n'y a eu effectivement sorte d'instance qu'il n'ait fait à sa femme à ce sujet, et elle . . . Toujours bonne, . . . toujours crédule, émerveillée d'une aussi belle action, non-seulement a consenti, . . . mais même a vivement désiré qu'on lui rendît cette fille.
Si réellement Augustine s'est conduite de la sorte, elle mérite des bontés et de l'indulgence, et ma mère doit assurément lui r'ouvrir sa maison . . . Mais je ne sais pourquoi je mets l'air du doute à cette dernière idée . . . Quelle apparence que mon père voulût faire rentrer cette fille, si réellement elle se fût rendue à lui . . . Il aimerait mieux la garder dehors, . . . Serait-ce pour plus de facilité? . . . Enfin nous verrons ce qu'elle dira, . . . il faudra qu'elle soit bien fine, si nous ne la démêlons pas.
Le lendemain le président n'a pas manqué de nous amener Dolbourg; il n'a pas caché à ma mère, qu'il tenait toujours plus que jamais à ses anciens desseins, et qu'il serait même fort aise qu'il y eût sur tout cela quelque chose de fait avant l'été. Mais ses propositions n'ont plus au moins l'air de la menace: --il désire et n'ordonne pas. En vérité, Valcour, je crois du changement dans sa conduite; je ne sais ce qui l'occasionne, mais il existe, il est impossible de s'y méprendre; quelques rayons d'espoir semblent naître pour nous de cette variation . . . Ah, devons-nous nous y livrer? Il est si doux d'appercevoir l'aurore du bonheur! . . . Ce vilain homme, cet épais Dolbourg s'est approché mystérieusement de moi, il m'a demandé _si je m'étais bien amusée à la campagne_; il m'a trouvée engraissée, . . . ce qui est faux . . . Il a voulu me baiser la main, et n'en a jamais pu venir à bout.
Mais malgré cette apparence de bons procédés, il faut être sur nos gardes, mon ami, ma mère vous le recommande; il faut éviter sur-tout, avec le plus grand soin, de paraître au logis. Ma mère, vous verra chez le comte de Beaulé, qui, comme vous savez, donne deux ou trois dîners par semaine, mais je n'y serai jamais, c'est convenu; voici donc comme nous ferons pour nous voir à la dérobée, et pour nous remettre nos lettres. Vous vous trouverez sans faute, tous les dimanches aux capucines, à la messe de midi; je me placerai toujours à droite, où vous m'aperceviez quelquefois l'an passé . . . Là, . . . quelque mal que cela soit, mon ami, quelqu'éloignement que j'éprouve à me permettre cette petite indécence, nous déroberons quelques minutes à ce que nous devons à l'être suprême . . . Nous nous dirons quelques mots, . . . nous nous remettrons nos lettres, et nous n'en sortirons jamais sans nous jurer de nous aimer, et sans demander pardon à Dieu d'oser nous le dire là . . . Mais ce Dieu bon voit le fond de nos cœurs . . . Il voit que si nous désirons d'être réunis, c'est pour l'aimer, le servir, le glorifier de concert . . . Savez- vous, mon ami, que de rendre ensemble des graces à l'éternel, est une des choses que je mets au rang de nos plus délicates occupations; il me semble que le culte émané de deux cœurs enflammés d'amour, doit nécessairement devenir et plus tendre et plus pur. Ce n'est point par des ames indifferentes que le plus saint des êtres veut être servi; un amour honnête et légitime, ne doit rendre les cœurs que plus dignes de lui être offerts.
Mais à propos, si j'étais jalouse, de quel œil verrais-je toutes ces parties de spectacles avec ma sœur? Vous savez, sans doute, qu'ils sont tous partis pour la Bretagne; ma mère leur a donné à souper deux fois avant leur départ; à chaque fois Dolbourg et mon père s'y sont trouvés, et je faisais de singulières réflexions pendant ce tems. La première fois que Léonore a vu monsieur de Blamont, elle s'est approchée de moi, et m'a dit avec son ton leste, _voilà donc le président mon père?_ Oui, lui ai-je dit. --Eh bien! a-t-elle continué, voilà encore la nature en défaut chez moi, car elle ne me dit pas la moindre chose pour cet homme-là. Mais comme elle ne lui parle guères plus pour sa mère, cette petite indifférence ne m'a point surprise dans elle. En général, Léonore, orgueilleuse et fière, ne serait pas, je crois, très-flattée de l'obligation de renoncer à être fille d'une _comtesse_, pour la devenir d'une _présidente_; et je crois qu'elle aurait tout autant aimé se retrouver, en revenant en France, _Elisabeth de Kerneuil_, que _Claire de Blamont_ . . . Cette chère sœur; . . . je l'aime, mais en vérité elle a bien des défauts, et malheureusement ils sont tous dans le cœur; elle dément d'une manière bien authentique, ce qu'elle a osé dire: . . . que les plus grandes vertus se trouvaient toujours alliées à l'impiété, si ces vertus se manifestent en elle sur de certains objets, il en est d'autres où l'éclat qu'elles jettent est obscurci par de bien grands travers.
Quoique privée de voir mon ami, chez ma mère, je n'en suis pas moins enchantée d'être revenue . . . Mais, je ne sais, cette joie est sombre; elle a un certain caractère de tristesse qui m'alarme; une voix tumultueuse et intérieure semble me dire, que je fais comme les matelots qui se réjouissent pendant que l'orage se forme au-dessus de leur tête . . . Adieu, soutenons nos revers s'ils s'en présentent; réunissons nos forces, et pour souffrir et pour nous aimer.
LETTRE XLIII.
_La même au même_ [1].
Paris, ce 17 Décembre.
Votre résignation, toujours entière, me plaît, me touche et m'intéresse: . . . c'est ainsi que l'on aime Valcour. Des amans moins délicats et moins accoutumés que nous aux sacrifices, auront de la peine à se le persuader, mais que nous importe l'opinion des gens froids, pourvu que nos ames, plus ardentes et plus élevées que la leur, sachent jouir de ce qu'ils n'entendent pas. C'est une des choses qui pourtant m'impatientent le plus que de voir combien il y a peu d'êtres dans le monde, qui, si j'ose me servir de l'expression, parlent la même langue que nous, et pourquoi donc la nature, dès qu'elle nous destinait à vivre ensemble, ne nous a-t-elle pas donné à tous, à-peu-près la même ame? Pourquoi n'avons-nous pas tous la même manière de sentir? Dans les mouvemens d'humeur que certaines gens m'inspirent, je ne sais si je n'aimerais pas autant ceux qui, comme ma chère sœur, vont beaucoup au-delà des bornes, par trop de délicatesse dans les organes, que ceux qui n'éprouvent rien. Les premiers réparent au moins, par un esprit piquant et extraordinaire, toutes les inconséquences de leur cœur, au-lieu que les autres n'ont rien qui puisse dédommager de leur lourde apathie. Ce sont des espèces d'automates qui, ce me semble, font sur nous ce même effet, que ces temps assommans de certains jours d'été, où toutes nos facultés engourdies par le volume d'air qui les absorbe, ne se désignent même plus dans l'organisation . . . Ma comparaison n'est- elle pas juste? Un sot ne vous a-t-il jamais fait éprouver une douleur physique? N'avez-vous pas senti à son approche, ou à ses discours, une commotion pareille à celle dont je vous parle?
Oh, mon ami! je vous aurai vu quand vous lirez celle-ci; la main qui vous la rendra, aura senti le plaisir de serrer la vôtre; nos yeux se seront parlés, nos ames se seront entendues. Puisse ne pas être interrompue cette innocente façon de nous entretenir cet hiver.