Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

Part 16

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Oh mon ami! que de changement! quelques jours ont apporté à notre situation, Il y a trois semaines que nous formions des plans de plaisirs, des projets de commerce, . . . que cette mère tendre que j'ai perdue, et que j'idolâtrais, se flattait de nous voir unis, et nous permettait d'y croire avec elle, . . . frêles jouets des décrets suprêmes . . . Quel intervalle énorme ce peu d'instans vient de mettre entre nous! semblables au pilote insensé qui se réjouit à la vue du port, et que l'ouragan impétueux brise incessamment sur l'éceuil qu'il se félicitait d'avoir évité . . . Nous imaginons toucher au bonheur, tandis qu'il est certain qu'il n'existera jamais pour nous. Et voilà donc les projets des hommes, voilà donc les tristes résultats de leurs décisions chancelantes. Leurs impuissans désirs, tels que les faibles rayons du soleil sous les signes glacés du Zodiaque, vont s'annéantir sans effet dans les volontés de l'Éternel, comme ceux-ci se dissipent sans chaleur dans les flots condensés de l'air.

Mais supposons que tout eût ri pour nous, admettons un instant que nos jours eussent coulés dans un jardin de délices, où les roses fussent nées sous nos pas; où le cèdre toujours parfumé, ne nous eût offert son ombrage qu'aux bords des ruisseaux de lait, et qu'auprès des fruits du palmier . . . Sommes-nous immortels, mon ami, et n'eût- il pas fallu quitter, comme _Eve_, ce séjour si doux du bonheur? Eh! t'imagines-tu que cette séparation n'eût pas été plus cruelle alors qu'elle ne nous le paraît aujourd'hui, où nos pas n'ont pressé que des ronces? Nos liens se seraient multipliés, et l'accroissement de notre amour en nous les faisant trouver à chaque instant plus chers, n'eût-il pas rendu plus affreuse la nécessité de les rompre? remercions l'éternel de nous avoir présenté le calice avant qu'il ne fût plus amer; il t'aurait fallu pleurer à la fois, une épouse chérie, une amie complaisante et douce, la mère de ces tendres fruits que ton amour eût fait éclore dans mon sein, et tes larmes ne coulent aujourd'hui, que sur une maîtresse à peine connue . . . Qui sait si du desir ardent de te plaire, ne seraient pas née dans moi quelques vertus nouvelles qui t'enchaînant plus fortement encore, t'eussent rendu ma perte plus douloureuse . . . Ah, mon ami, permets-moi de m'arrêter avec complaisance sur une idée que mon malheur emporte au même instant où la conçoit mon cœur . . . Si ces gages sacrés, dont je parle fussent venus resserrer nos nœuds, avec quels charmes j'aurais dirigé ces jeunes fruits de ta tendresse et de la mienne! avec quelle joie j'aurais fait passer dans leurs ames naïves, ce feu divin que j'éprouvais pour toi! Comme je me serais plue à les voir t'adresser les expressions de mon amour! eh! qu'avaient-ils donc de condamnables ces plaisirs doux et purs dont il plut à Dieu de me priver? . . . Mais ne scrutons pas ses desseins, . . . nous n'étions pas nés l'un pour l'autre . . . Adorons et soumettons-nous.

Ô Valcour! je devrais maintenant me justifier à tes yeux du criminel moyen que j'emploie pour sortir de la vie . . . Ah! si je l'ai pris ce moyen terrible, . . . si j'ai dû briser ton idole dans le temple où tu l'adorais; crois qu'aucun autre parti que celui-là seul, ne m'enlevait à l'infâmie. Instruis-toi, avant de me condamner, et ne me blâme pas sans entendre ce qui te sera dit sur cet objet . . . En quel état devais-je être réduite pour renoncer au plus doux bien de ma vie, et pour causer le plus grand chagrin de la tienne? . . . Oui, j'ai mieux aimé la mort que la certitude de n'être jamais l'un à l'autre . . . J'ai préféré la cessation de ma vie, au double opprobre qui devait la souiller: ce parti est affreux, sans doute, puisqu'il nous sépare _pour toujours_, . . . _pour toujours_; . . . quel mot mon ami! il n'est que trop vrai; . . . c'est _pour toujours_ que nous sommes séparés; il est impossible à présent que nous soyons jamais l'un à l'autre; les années s'accumuleront, . . . les générations présentes et futures s'écrouleront dans l'abyme des temps; . . . les crimes et les vertus se mélangeront, se croiseront, se multiplieront sur la terre; tout variera, tout renaîtra, tout se détruira sous la voûte des cieux, sans qu'aucune de ces circonstances puisse ramener celle qui pourrait rendre Aline à Valcour. Non, mon ami, . . . toutes les gouttes d'eau de la mer, cent millions de fois multipliées par elles-mêmes, ne donneraient pas encore la plus faible idée de la multitude des siècles qui doivent composer l'intervalle immense qui va nous séparer; et pendant cet affreux intervalle, pas une seule combinaison, pas un seul acte d'autorité, émana-t-il même de Dieu, ne pourrait renouer ces liens terrestres où nous avions la folie de nous complaire.

Mais à côté de cette idée, avec quelle douceur vient se présenter celle de l'Être infini, dans le sein duquel nos ames vont se réunir; . . . Il est donc un moyen de te revoir, et ce moyen conçu par l'existence de cet être adorable, ne nous le rend-il pas et plus cher et plus précieux! . . . Oui, Valcour, c'est à ses pieds que je vais t'attendre; . . . Ne préviens pas l'instant de cette réunion désirée; pleure sur ma faute, et ne l'imite pas. Laisse-moi préparer cet être saint, à daigner te recevoir un jour; laisse-moi l'implorer pour toi, et lui demander ta place au milieu des anges qui le louent; ne m'ôte pas l'espoir flatteur d'imaginer que mes prières contribueront peut- être à ton éternelle félicité. Je dois l'essayer dans les cieux, n'ayant pu l'obtenir sur la terre. Toi, . . . continue d'y exercer ces vertus qui te valurent mon cœur; chacune de celle où tu te livreras, aussi-tôt recueillie par ton Aline, sera présentée par elle au tribunal sacré de ce grand être. «Dieu puissant (oserai-je lui dire); il efface, à force de bienfaits, le crime de celle qui l'aimât, ne le rejettez pas de votre sein, et que ce soit par ses bonnes œuvres que j'obtienne à-la-fois de vous, et mon pardon, et son bonheur . . . Nous vous aimerons, . . . nous vous chérirons . . . , nous vous glorifierons, . . . nous tresserons ensemble les couronnes de mirthes que nous déposerons à vos pieds, . . . nous oserons faire retentir ensemble les voûtes azurées de votre temple, nous chanterons le nom du Seigneur dans Sion, et nous publierons ses louanges dans Jérusalem [2].

Non, mon ami, ne me plains pas, ne me plains pas, te dis-je; songes, au peu que tu perds, pense à ce que tu peux retrouver; . . . à ce qui t'attend au sein de l'éternel; mais, pour mériter cette fin céleste, ne te dérobe point au monde Valcour, fait pour en être l'ornement; je ne te condamne point à l'abandonner; je n'exige de toi que de continuer d'y vivre honnête; plus son séjour nous offre d'occasions de chûtes . . . plus il est beau de n'y montrer que des vertus; il est au milieu de ce monde pervers, une solitude profonde, . . . c'est le cœur de l'homme sage, . . . il y descend, il s'y recueille, il y trouve des forces pour résister à la corruption. Que mon image l'embellisse cette solitude où je t'exile; fais-l'y régner sans cesse, mon ami, j'ai encore assez d'orgueil pour croire qu'elle servira de rempart au vice, et que jamais rien de honteux ne saurait pénétrer au sanctuaire, érigée à cette image chérie. Lorsque le véritable chrétien veut exciter en lui des actes d'amour pour le Dieu qu'il adore, lorsqu'il veut opposer cet amour dont il brûle, à la tentation qui le séduit, il jette ses regards sur l'image souffrante de ce Dieu bon qui s'immolât pour lui . . . Il se rappelle les douleurs de ce Dieu, il se dit, _il est mort pour moi_. Si cette pensée ne suffit pas pour contenir ton ame dans la route du bien; si toute belle qu'elle est, elle ne peut la remplir assez . . . Tourne tes yeux sur le portrait d'Aline, dis, en le regardant, _et celle-là qui m'aimait est morte aussi pour moi, elle s'est immolée pour éviter le crime; périssons, s'il le faut, mille fois, plutôt que de le commettre_. Et avec cette foi, et avec cette force, nous nous reverrons, mon ami, nous revivrons encore dans l'éternité; unis par la main de l'Être-Suprême, les traits envenimés de la méchanceté des hommes, repoussés vers leurs propres seins, ne seront plus pour nous, que ce que furent autrefois ceux du prince des ténèbres, contre le Dieu qui le précipitât.

Il faut nous quitter, Valcour, et cette séparation est bien différente de celle que nous fîmes il y a si peu de temps, sur la montagne de Colette, alors nous espérions de nous revoir, nous ne nous quittions que pour nous réunir, . . . et c'est pour _toujours_ maintenant . . . Cette Aline, dont tu étais si fier, ne se présentera plus à tes yeux; anéantie dans l'obscurité des tombeaux, on ne parlera pas plus d'elle incessamment, que si elle n'eût jamais existée, . . . elle ne vivra plus que dans ton cœur. En recevant ces caractères, en les arrosant de tes larmes, ton imagination frappée de celle qui les trace, la réalisera peut-être encore à tes sens, mais elle n'existera plus; il y aura long-temps qu'elle sera plongée dans l'abyme; et si ton illusion te la présente, ce ne sera plus que comme ces rayons de lumières colorant encore la cime des Alpes, quoique l'astre soit déjà dans le sein des ondes.

Aime-moi, Valcour, aime-moi: . . . chéris toujours celle qui préféra la mort au déshonneur, et reste-lui fidèle jusqu'au dernier instant de ta vie . . . Le monde t'offrira des créatures plus belles, il ne t'en donnera pas de plus tendres . . . Aucune des caresses dont tu t'enivrerais dans les bras d'une autre, ne vaudrait un soupir de la flamme d'Aline, et tu ne les aurais pas cueillies, que tu serais déchiré de remords . . . Rappelle-toi souvent nos anciennes amours, tache de trouver dans le souvenir des plaisirs passés, la force nécessaire à endurer les maux présents . . . Adieu Valcour. Je dois enfin prononcer ce mot, . . . mes larmes se répandent . . . mon sang se glace en l'écrivant, . . . mes yeux se tournent vers toi, . . . ils te cherchent, . . . et ne te rencontrent plus, . . . je ressemble à la jeune biche qu'on arrache au sein de sa mère . . . D'où vient que ce n'est pas ta main qui me frappe? D'où vient que je ne puis expirer dans tes bras? . . . Pourquoi mon ame en s'exhalant, ne peut- elle aussi-tôt s'enchaîner à la tienne par l'organe brûlant de mes derniers soupirs? . . . Pourquoi faut-il que je meure froidement et seule au milieu de mes ennemis? . . . Pourquoi mon corps, que leurs indignes regards profaneront peut-être, n'a-t-il pas le tien pour égide? Pourquoi les derniers mots que je profère, imprimés sur tes lèvres, ne sont-ils pas les expressions les plus exaltées de ma tendresse . . . Je ne le puis, . . . non; . . . mais c'est pour toi que je meurs, et cette idée me rend les forces qu'allait m'enlever mon amour . . . Adieu.

[Footnote 1. Pseaume 101.]

[Footnote 2. Pseaume 101.]

LETTRE LXXII.

ET DERNIÈRE.

_Valcour à Déterville._

Ce 17 mai 1779.

Je les ai lus ces funestes écrits, . . . je les ai lus et je respire encore! Le sentiment de mon amour est si vif, que même en perdant celle qui en est l'objet, il m'est impossible de trancher une vie qu'elle anime et qu'elle enflammera jusqu'au dernier moment . . . . . . Je ferai bien plus que mourir, je vivrai Déterville, je me nourrirai des serpens de la vie, . . . je m'abreuverai du fiel qu'ils exhalent. Le sacrifice est plus affreux que si je m'immolais moi-même; celui qui, ne pouvant supporter les fléaux qui le pressent, s'y soustrait en se privant du jour, n'est-il donc pas infiniment plus faible que celui qui consent à vivre dans les maux et dans les tourmens? L'un craint la peine et s'y soumet; l'autre la brave et s'y résigne . . . Non, que je désapprouve, en disant cela, l'affreux parti qu'Aline a pris, elle m'arrache tout ce que j'ai de plus cher, . . . et je ne saurais pourtant la blâmer; . . . mais ma position, différente, me permet le choix des moyens, et j'aime mieux ce qui doit entretenir ma douleur, que ce qui me forcerait à la perdre . . . Une retraite profonde va m'ensevelir à jamais, je me jetterai dans les bras de Dieu, . . . je m'y jetterai, . . . et n'adorerai que mon Aline.

Abandonné dès mon enfance n'ayant vécu que pour souffrir, . . . n'ayant respiré que l'infortune, n'ayant vu luire sur chaque instant de mes malheureux jours que les sinistres feux du flambeau des furies, je devais bien savoir qu'aucune des heures de ma vie ne pouvait s'écouler sans revers, . . . mais je ne croyais pas à celui- là, . . . il n'entrait pas dans mon cœur de pouvoir l'admettre une minute; . . . quel asyle irai-je chercher? Où pourrai-je aller pour la fuir? Quels lieux ne m'offriront pas son image? . . . Je la verrai par-tout; . . . elle me poursuivra dans la retraite, elle s'offrira sous les traits de ce Dieu, au sein duquel j'aurai cru le bonheur . . . Ô mon ami! entr'ouve-moi le tombeau qui l'enferme; . . . ce n'est que là qu'il m'est permis de vivre. Laisse-moi l'aller mouiller chaque jour des larmes amères de mon désespoir . . . . . . Qui sait si cette ame ardente et sensible, uniquement embrâsée du feu de l'amour, ne se rallumera pas à toute la violence du mien. Ouvre-moi son cercueil, te dis-je, que je la ranime ou que je meure . . . . . . Je cesse d'écrire, . . . ma raison s'égare; trop violemment aigri, . . . je deviendrais bientôt ou stupide ou cruel . . . Adieu . . . Aime-moi, . . . oublie-moi, ne cherche jamais sur-tout à savoir où je suis; si malgré tous mes soins, . . . ton amitié découvre ma retraite, je verrai ton souvenir bien plutôt comme une preuve de mépris, que comme des marques d'une tendresse que tu ne dois plus à celui qui abjure, de ce moment-ci, pour jamais, tout ce qui peut lui rappeller un monde où la main féroce du destin ne le plongeât que pour les larmes.

NOTE DE L'ÉDITEUR.

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La correspondance cessant ici, il nous devenait très-difficile de transmettre au lecteur la suite de cette histoire; mais l'extrême envie que nous avons de lui plaire, l'intérêt que nous lui supposons pour les personnages avec lesquels il vient de vivre, les ressources qui nous ont été fournies par monsieur Déterville, nous ont mis à même de donner quelques éclaircissemens dont nous espérons qu'on nous saura gré.

Le deux mai, vers le soir, le corps d'Aline partit mystérieusement du château de Blamont, sous la conduite de Julie, à laquelle le président imposa le plus rigoureux silence. Tout arriva à Vertfeuille le six mai, et Aline fût aussi-tôt placée, suivant ses désirs, dans le même tombeau que sa mère.

Déterville prit Julie dans sa maison, où elle est encore aujourd'hui, près de sa femme, avec cent pistoles d'appointemens et la certitude d'y finir ses jours; mais il ne s'en tint pas à ces légers soins, de plus importans l'animèrent bientôt. Trouvant les crimes du président trop horribles pour rester impunis, dévoré du désir de venger de si tendres amies; dès que ses affaires furent expédiées à Vertfeuille, il fut en poste trouver le comte de Beaulé, où son devoir l'avait retenu malgré lui. Cet officier plein de mérite, et fort en crédit, jura à Déterville de l'aider à tirer vengeance du monstre qui venait de les priver l'un et l'autre de deux femmes qui leur étaient si chères. Ils revinrent aussi-tôt à Paris, leurs premiers soins furent de faire faire les plus exactes perquisitions sur Augustine, complice des noirceurs de monsieur de Blamont. Elle fut trouvée dans une autre terre de ce scélérat, en Champagne, où elle attendait en paix la récompense de ses indignes services. Le comte et monsieur Déterville décidés l'un et l'autre à ne point faire d'esclandre à cause de Léonore, que, d'après les volontés de madame de Blamont, on désirait de faire rentrer dans les biens que lui destinait sa naissance réelle, en renonçant à ceux auxquels elle n'avait aucun droit, se contentèrent de faire interroger secrètement Augustine devant des gens préposés par le ministère; elle avoua tout, et fût à l'instant condamnée à aller finir sa vie dans un couvent de force, où, destinée aux plus vils ouvrages, elle pourra pleurer long-temps les égaremens affreux de sa jeunesse.

Le corps de délits contre monsieur de Blamont se trouvant complet par les aveux d'Augustine et par ceux des témoins que cette fille nomma et que l'on entendit secrètement comme elle, le ministre expédia sur- le-champ un ordre pour le faire arrêter; cet homme toujours aussi surveillant que fourbe et criminel, n'avait pas vu sans manœuvrer également, les démarches des amis de sa femme; il n'avait pas été assez heureux pour les rompre, mais il avait été assez adroit pour les prévenir, . . . il s'était évadé. Le comte ne jugea pas à propos de pousser les choses plus loin; et, débarrassé de cet indigne mortel, on ne travailla plus qu'à mettre Sainville et Léonore en possession des biens de la maison de Blamont, en légitimant la naissance de _Claire_, en prouvant, au moyen de tous les actes dont on était muni, qu'elle était réellement fille de monsieur et de madame de Blamont, et non de la comtesse de Kerneuil, à la succession de laquelle elle renonça publiquement, ce qui n'affligea pas les collatéraux. Ces deux époux se trouvent donc en possession de la terre de Vertfeuille, dont ils font leur plus agréable séjour, et au moyen de deux millions que le roi d'Espagne a fait rendre sur les lingots de Sainville . . . de la fortune considérable de la maison dans laquelle ils entrent, on voit qu'ils se trouvent infiniment riches; mais l'humanité ne sera plus offensée de l'emploi que cette jeune femme fera désormais de ses richesses. L'horrible destinée du père, de la mère et de la sœur de Léonore, ont plus touché ce caractère dur et altier, que tous les malheurs qu'elle avait éprouvée dans ses voyages, et le premier effet de son retour à la bienfaisance, a été de faire chercher avec le plus grand soin l'azyle de son père; l'ayant découvert à Stockolm, elle lui a fait dire qu'il eût à prendre un lieu de résidence fixe; que là elle le ferait jouir d'un bien qu'elle n'avait accepté que pour le soigner, l'améliorer et goûter le plaisir délicat pour son cœur de lui en faire annuellement passer les revenus, . . . ce qu'elle fait avec la plus grande exactitude, et le président, . . . non corrigé, mais plus prudent sans doute, a joui quelques années en paix, de plus de cinquante mille livres de rentes à Londres, qu'il avait choisi pour sa retraite; mais le ciel, qui ne laisse jamais le crime impuni, a permis que ce scélérat fût assassiné par des voleurs, en allant visiter le nord de l'Angleterre.

Sainville toujours honnête et sensible, a voulu partager dans un autre genre la piété filiale de sa chère épouse, il a fait élever à Aline et à sa mère un mausolée superbe dans l'église de Vertfeuille, dont les attributs sont: la _constance_, la _piété_, la _foi conjugale_ et l'_amour_, plaçant des couronnes de myrthes et de roses sur la tête de ces deux femmes infortunées, qu'on voit serrées dans les bras l'une de l'autre.

Dolbourg tout à fait revenu de ses travers, habite une petite campagne, loin de Paris, où il mène la vie la plus régulière, avec un bien très-médiocre, ayant laissé tout ce qu'il possédait à ses parens et aux pauvres. Monsieur Déterville, sa chère Eugénie, madame de Senneval et le comte de Beaulé, continuent d'aller, comme autrefois, passer une partie de leurs étés à Vertfeuille, contens d'avoir vengé, sans répandre de sang, des personnes qui leur étaient si chères; ils jouissent avec calme des agrémens de la société des nouveaux habitans de Vertfeuille, où ils ne vont jamais sans offrir un tribut de larmes et de prières aux mânes de ces deux femmes vertueuses, qu'ils chérirent et respectèrent autant l'une et l'autre.

Quant à monsieur de Valcour, après des mouvemens de désespoir affreux, après avoir été six semaines entre la vie et la mort, il s'est jetté dans les bras de Dieu et a fini ses jours au bout de deux ans dans l'abbaye de Sept-Fonds, qu'il a édifiée par une résignation, une candeur et des austérités les plus sévères. Ce ne fut que quand il cessa de vivre que l'on découvrit sa retraite; aucun des soins de monsieur Déterville n'avait pu la trouver jusqu'alors, et peut-être lui eût-elle été toujours inconnue, si monsieur de Valcour ne lui eut adressé en expirant une lettre, où il le chargeait de quelques dernières dispositions; cette lettre apprit à Déterville où son ami existait quand il n'était plus temps de le secourir, ce tendre et délicat amant n'avait jamais cessé de porter sur son cœur le portrait de celle qu'il aimait. Il y fut trouvé quand il expira.

Clémentine est toujours en Biscaye, heureuse avec son mari et en commerce avec Léonore, qu'elle vient voir tous les deux ans. Nous ignorons le sort du reste des autres personnages, excepté Sophie, dont nous sommes fâchés de ne pouvoir rien dire, nous ne croyons pas les autres d'une assez grande importance pour que le lecteur doive regretter de ne pouvoir être instruit de ce qui les concerne, au seul Zamé près, néanmoins, qui, sans doute, après une longue carrière, sera mort au milieu d'un peuple dont il était l'idole, emportant avec lui dans la tombe les regrets, l'estime, l'amour et la reconnaissance de tout ce qui l'entourait, flatteuses récompenses de la vertu, de l'honnête homme et du législateur.

_Fin de la huitième et dernière partie._