Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

Part 15

Chapter 153,898 wordsPublic domain

Et aussi-tôt qu'elle eut fini, . . . va dit-elle, en brisant avec fureur sa guitarre contre le mur, va loin de moi, inutile instrument, après avoir chanté celui que j'aime pour la dernière fois, tu ne dois plus servir à rien.

Je n'osais lui parler, je la voyais dans un trouble, . . . dans une agitation . . . Tantôt elle se levait et marchait à grands pas; tantôt elle se rasseiyait, et s'abymant dans sa douleur, on n'entendait plus d'elle que des gémissemens et des cris.

Onze heures sonnèrent . . . elle les compta, je n'ai plus que cette quantité d'heures à moi, me dit-elle . . . Ils doivent venir à dix, et rassemblant ses lettres, elle les mit sous une enveloppe à votre adresse . . . Déterville ne t'a-t-il pas recommandé, me demanda-t- elle, de lui envoyer un journal exact de tout ce qui se passait ici? --Oui, mademoiselle. --Eh bien! il faut le faire, et quand tu l'enverras, n'oublie pas d'y joindre ce paquet; elle me le remit, me faisant jurer de vous l'envoyer exactement. Ces soins remplis, elle se calma; nous causâmes deux ou trois heures avec tranquillité, elle paraissait inquiète du sort de Sophie, elle ne concevait ni comment elle était venue dans ce château, ni pourquoi son nom se trouvait dans cette chambre, comme elle ne savait pas la fuite d'Augustine, ni les soupçons affreux que cette aventure nous avait inspirés; d'après vos ordres je continuai de lui tout cacher. Nous parlâmes d'objets indifférens, mais elle entremêlait toujours dans ses propos, des choses sinistres, et qui m'effrayaient beaucoup. Quelquefois elle me demandait combien de temps il fallait à un corps pour se conserver entier après le dernier soupir . . . Si je croyais qu'une personne qui s'ouvrirait les veines serait bien long-temps à expirer; d'autrefois, si j'imaginais que dans le cas où elle mourut à Blamont, son père lui refuserait la grace d'être placée auprès de sa mère? si je croyais que Valcour serait bien fâché d'apprendre sa mort? et mille autres propos semblables, mais auxquels je ne fis jamais toute l'attention que j'aurais dû faire . . . Enfin trois heures sonnèrent, elle tressaillit; . . . comme le temps passe, dit-elle; lorsqu'on est près d'un grand évènement, il semble que les instans coulent avec plus de rapidité. Quand cette même heure sonnera ce soir, il y aura bien des choses de faites, . . . puis se tournant vers moi . . . elle me regarda quelques temps sans rien dire, ensuite elle compta les années qu'il y avait que nous étions ensemble; elle daigna remarquer avec attendrissement que j'y étais depuis qu'elle avait atteint l'âge de la raison . . . Tu étais presqu'aussi enfant que moi, me dit-elle, je m'en souviens. --Honnête créature, continua-t-elle en m'embrassant, je n'ai jamais pu rien faire pour toi, . . . je me serais satisfaite si j'avais épousé Valcour . . . je te recommande à Déterville . . . et ce propos fut un des plus forts qu'elle m'ait tenu; un de ceux où son projet semblait le mieux se découvrir sans qu'elle y pensa . . . Funeste permission du Ciel . . . je n'y pris pas encore assez garde, j'étais remplie de l'idée qu'elle voulait s'échapper, et que ce n'était qu'au cas où son projet ne put avoir lieu, qu'elle attenterait à ses jours, et je me résolvais bien alors, à ne la point perdre de vue. Elle récapitula tout ce qu'elle avait fait depuis que nous étions ensemble, ses espérances, ses craintes, ses inquiétudes, ses désirs, ses chagrins, ses momens de douceur . . . Elle n'oublia rien . . . Oh! dit-elle après avoir fini . . . que c'est une chose courte que la vie, . . . il semble que tout cela ne soit qu'un songe. --Quatre heures sonnent . . . sors doucement, me dit-elle alors, va voir s'il serait possible de fuir; examine le chemin jusqu'aux portes du château, s'il est libre, viens me chercher, et nous échapperons. --Mais ne vaudrait-il pas mieux, mademoiselle, que vous vinssiez avec moi? --Non, si nous sommes surveillées, on irait dire que je veux me sauver, et ils accoureraient aussi-tôt exercer sur moi quelque nouvelle violence . . . Je sortis; . . . à peine fus-je au détour du corridor, toujours très-éclairé, que deux gens de la maison se présentèrent brusquement à moi, et me demandèrent où j'allais, ce que je voulais, et pourquoi j'étais encore levée, je prétextai un besoin de prendre l'air, ils me dirent en me repoussant que ce n'était pas là l'heure, et que j'eusse à rentrer promptement, ou qu'ils allaient éveiller monsieur. Je revins rendre à mademoiselle le triste compte de ma mission . . . Allons, me dit-elle, ma bonne amie, il faut s'y résoudre . . . que la volonté de Dieu soit faite; . . . va prendre quelqu'heures de repos, je ne serai pas fâchée moi-même de dormir un peu . . . Puis avec la plus grande tranquillité, et c'est ce qui me trompa, --ils doivent venir à dix heures, tu entreras chez moi à neuf, il me faut bien une heure pour m'habiller; . . . je résistai pourtant à cette attention de sa part, je lui dis que je n'avois nullement besoin de repos, et que j'aimais mieux rester à lui rendre des soins . . . Non, non, dit- elle, en m'attirant vers la porte, cela m'empêcherait de dormir, nous sommes en train de parler, nous n'en finirions pas . . . Va, ma bonne amie . . . va, et ne manque pas sur-tout d'entrer une heure avant eux, tu sens bien que je ne veux pas qu'ils me trouvent au lit. J'allais me rendre à ses instances, quand elle s'apperçut que j'oubliais le paquet de lettres sur la table, elle revint le prendre avec inquiétude, et le cacha dans mon sein . . . Je sortais . . . elle m'arrêta, . . . elle jetta ses bras autour de mon cou, et me serra sur elle avec des flots de larmes, s'appercevant bientôt que ce nouvel accès de douleur m'affectait avec trop de violence, elle se contint, continua de me ramener doucement vers la porte, en me recommandant de ne rien oublier de ce qu'elle m'avait dit.

Je me retirai, . . . mais avec un trouble dont je n'étais pas maîtresse; . . . je passai dans ma chambre, où vous croyez-bien que je ne dormis pas, . . . je vins plusieurs fois écouter doucement à sa porte, résolue d'entrer au moindre bruit que j'entendrais. Jamais aucun ne frappa mon oreille, et quand neuf heures sonnèrent, je me précipitai dans son appartement avec une inquiétude inexprimable.

Ô monsieur! quel spectacle! . . . il m'est impossible de vous le peindre; . . . cette chère maîtresse, . . . cet ange du ciel que je pleurerai toute ma vie; . . . elle était à terre . . . elle était noyée dans son sang; . . . elle avait devant elle les tresses des cheveux de madame, au milieu desquelles elle avait placé le portrait en miniature qu'elle possédait de cette mère respectable. Il est à croire qu'elle s'était poignardée devant ces chers objets de son cœur, et qu'à mesure que la perte de sang lui avait ôté ses forces, elle était tombée sur ses genoux à la renverse; telle était la position où je la trouvai. L'arme qu'elle avait employée était une branche de longs ciseaux, dont elle se servait à sa toilette; elle avait séparé cette branche de l'autre, et se l'était enfoncée à trois reprises au-dessous du sein gauche; le sang avait abondamment coulé des trois blessures, et il

ruisselait à grands flots dans la chambre; l'envie de la secourir, s'il en était temps, fut plus forte en moi que l'épouvante; je volai à elle, mais elle était déjà froide, déjà les ombres de la mort obscurcissaient les traits de son beau teint, déjà ses yeux étaient fermés à la lumière; déjà le monde avait perdu son plus bel ornement.

Je la pris dans mes bras, en l'arrosant de larmes; je l'étendis sur son lit, et jettant les yeux sur la table, j'y trouvai l'écrit suivant que je transcrivis promptement dans mes tablettes avant de faire monter personne . . . Le voici mot à mot:

«Je demande humblement pardon à mon père, et de l'action que je commets chez lui, et de l'humeur que je lui ai donnée par ma résistance à ses ordres; il fallait que les motifs qui fondaient cette résistance fussent bien violens, puisque je préfère la mort à ce qui m'était destiné; j'implore pour dernière grace, d'être placée auprès de ma mère, comme elle l'a désiré, et qu'on enferme avec moi, dans le cercueil, ce portrait et ces cheveux, où mes lèvres s'impriment en arrachant ma vie.»

ALINE DE BLAMONT.

Ce billet transcrit, j'appelai . . . Monsieur le président arriva; le croirez-vous, monsieur . . . les excès d'inhumanité de cet homme seront-ils conçus de votre ame sensible? . . . Ce lugubre tableau ne lui inspira que de la colère, . . . mais elle fut terrible . . . il s'en prît à moi; il m'accabla d'invectives; . . . il me jetta à terre, et me foulant aux pieds, il me dit que c'était moi qui avais tué sa fille . . . Abymée dans ma douleur, supportant tout sans avoir la force de répondre, je lui montrai du doigt le billet qui étoit sur la table; il le lut rapidement, et contraint à me justifier, il n'eut plus l'air de prendre garde à moi; il se promena à grands pas dans la chambre, sans que la douleur s'imprimât jamais sur son front, sans qu'on y pût voir autre chose que de la fureur et de la rage; au bout de quelques minutes, il redescendît et reparut bientôt avec Dolbourg . . . Celui-ci frémit . . . lut le billet . . . reporta les yeux sur Aline . . . et versa des larmes . . . Puis, adressant fièrement la parole au président: «Monsieur, lui dit-il, c'en est trop; cet épouvantable évènement m'ouvre enfin les yeux sur tous les désordres de ma vie; ce n'est que par mes vices que j'ai inspiré de l'horreur à cette malheureuse; je suis las de n'être dans le monde qu'un objet de terreur et de mépris; les derniers rayons de cette vertu sans tache . . . frappe mon cœur, l'éclaire, et le déchire . . . Ô fille céleste! continua-t-il, en prenant une des mains de ma maîtresse qu'il couvrît de ses larmes, pardonne-moi le crime dont je suis cause, daigne obtenir de l'éternel dont tu fais déjà toute la gloire qu'il veuille me le pardonner aussi, je vais l'expier dans la douleur; je vais le pleurer le reste de ma vie. Adieu, monsieur, je ne partagerai plus vos débauches, une retraite sévère va m'ensevelir pour jamais; . . . ne me suivez pas, et ne me voyez de vos jours».

En disant cela il sortit, et une heure après il était loin du château. --Mais l'ame de monsieur de Blamont ne s'ébranla pas aussi facilement; plus furieux encore de la perte de son ami, que de celle de sa fille, il s'en reprit à moi de nouveau, il me dit que si j'avais surveillée Aline, cet évènement n'aurait pas eu lieu; je le priai de se rappeler qu'il m'avait défendu de coucher dans la chambre de mademoiselle, que j'y avais pourtant passé une partie de la nuit, malgré ses ordres, et que ce malheur était arrivé vers le matin, dans un moment où Aline m'avait expressément enjoint de me retirer . . . Il sortit furieux, et remonta peu après avec la vieille dame et l'abbé; celui-ci, dit en minaudant, et pinçant son jabot, que cela était affreux, mais qu'il était important de suivre _le fil_ de cette avanture, qu'il y avait assurément _des branches_ à tout cela qu'on ne découvrirait jamais, sans faire arrêter la complice, et ils se parlèrent tout bas avec le président. Pendant ce temps la vieille dame, très-émue, lisait le billet et considérait mademoiselle, elle s'approcha du président; monsieur, lui dit-elle, si vous faites quelque cas de mes conseils, je crois que ce que vous avez de plus sage, . . . de plus honnête à exécuter, est de faire mettre Aline dans une bierre, de la renvoyer à Vertfeuille pour y être enterrée près de votre femme comme elle le désire, et de la faire accompagner sans éclat par cette pauvre fille, qui bien certainement, n'est pas coupable; . . . je vous en demande pardon, monsieur, mais si vous vous décidez à autre chose, j'imiterai Dolbourg, et ni ma fille ni moi ne resterons pas une minute de plus chez vous. Eh bien! allez tous au diable, dit le président en fureur; . . . mais voilà un crime constaté, j'en veux savoir l'origine, cette créature peut seule me l'apprendre, elle refuse de me le dire, je ne connais pas d'autre moyen que de la mettre entre les mains de ma justice. --Assurément, dit l'abbé, il n'y a pas d'autre parti à prendre, c'est celui de la raison et de la sagesse. Je ne le crois pas, dit la dame avec beaucoup de force et de sang-froid, car cette fille qui n'a rien commis, n'avouera rien, hors de vos mains elle se plaindra, et ébruitera un évènement horrible que vous avez le plus grand intérêt à cacher.

Sur cela, le président sans répondre, sortit en grondant, on le suivit, et je restais seule en proie à mes douleurs et à mes inquiétudes. Voilà, monsieur, tout ce que j'avais d'affreux à vous apprendre, je ne vais plus m'occuper que des moyens de vous faire passer ces lettres, je mettrai la dernière ligne à la mienne, à l'instant où je croirai pouvoir vous l'envoyer en sûreté.

_Post-scriptum_ de Julie.

Le conseil de la vieille dame a sans doute prévalu, tout s'apprête pour le départ, Aline sera conduite à Vertfeuille dans une voiture fermée, confiée à mes soins et au seul domestique qui guidera les chevaux, le tout passera pour une voiture de meubles que monsieur envoie à la terre de madame, et c'est à vous que cela s'adresse; monsieur qui sait que je vous écris, et qui me fournit les moyens de vous faire tenir ma lettre, vous prie de nous attendre, et de ne partir de Vertfeuille qu'après avoir rempli envers Aline, les mêmes soins dont vous avez bien voulu vous charger pour madame de Blamont; ainsi vous allez revoir votre malheureuse amie, . . . mais dans quel état? L'auriez-vous pensé?

J'avais une autre lettre toute prête et moins détaillée, c'eût été celle que vous auriez reçue, si monsieur le président eût voulu voir ce que j'écrivais, mais il ne l'exige pas, je vous envoye le vrai journal . . . Adieu, monsieur, ma douleur me suffoque, et je finis en vous assurant de mon respect.

JULIE.

_Post-scriptum_ de Déterville à Valcour.

Je l'attends, . . . et pour couvrir son cercueil des larmes amères de mon désespoir, et pour lui rendre les derniers soins. Je t'envoye toujours ce funeste detail, ainsi que ses lettres posthumes. Que ces cruels écrits entretiennent éternellement ta douleur. Si tu fais tant que de pouvoir survivre à celle qui sut t'aimer ainsi . . . Au moins regrette la sans cesse, qu'elle nourrisse toutes les pensées de ta vie, et consacre-lui tous les instans de ton existence, je ne te permets d'autres distractions que celles que la piété pourra t'offrir . . . Mais si jamais, quoiqu'elle te conseille, le monde te revoit après une telle perte, je dirai, Valcour n'était pas digne d'Aline, il ne l'est plus de Déterville.

LETTRE LXIX.

_Aline à Déterville._ [1]

Au château de Blamont, ce 29 avril.

Vous êtes étonné du parti que je prends, monsieur, mais soyez sûr qu'il ne m'en reste pas d'autre, puisque j'ai fait tant d'adopter celui-là. Croyez que si j'avais pu profiter de vos offres obligeantes, je l'aurais fait sans doute, Julie vous dira que la fuite ne nous a été possible que dans un moment, où elle ne s'accordait ni avec vos conseils, ni avec mon devoir.

Je demande avec les plus vives instances d'être placée à côté de ma mère, rappelez-vous qu'elle l'a voulut. Si la cruauté de ceux chez qui je suis maintenant, s'étendait jusqu'au refus de cette grace, réclamez-moi, monsieur, je vous conjure, représentez que j'ai trop souffert dans ma vie, pour ne pas me flatter au moins d'une telle faveur après ma mort.

Ce paquet devant vous être rendu avant que vous ne receviez mes tristes cendres, je vous prie de faire mettre dans le cercueil de ma mère, celle de ces lettres qui lui est adressée, et de faire tenir l'autre à Valcour, dites-lui, monsieur, que je meurs pour me conserver à lui; . . . sa délicatesse m'entendra. Il ne me restait plus d'autre partis entre celui que je prends, ou celui d'être une créature infâme; . . . était-il en moi de balancer?

Je vous prie de vouloir bien me rappeller quelquefois, monsieur, au tendre souvenir de ma chère Eugénie et de sa respectable mère, si l'une et l'autre me condamnent, vous me défendrez, je remets tous mes droits aux mains de l'amitié, c'est-elle que je prie de m'excuser, sans compromettre sur-tout celui que la nature m'oblige à respecter, quels que puissent être ses torts.

Que de bontés vous avez pour ma mère et pour moi, monsieur, et quelle indiscrétion de vous donner autant de peines! Je vous conjure pourtant de ne pas me refuser vos derniers soins, je vous les demande au nom de ce sentiment pur que vous m'avez juré tant de fois.

Vous souvenez-vous de ces soirées charmantes, passées dans quelques- uns de nos hivers à Paris, entre vous, ma mère, votre aimable famille et Valcour, où vous me disiez que ce serait moi qui vous surviverait tous, que c'était à moi qu'était réservée l'épitaphe de la société; ce pronostic me désolait, vous vous le rappelez comme il s'est heureusement démenti . . . Oui, monsieur, je dis heureusement, c'est l'être, qui restant seul au monde, se trouve avoir à pleurer tout ce qu'il avait de plus cher, que l'on doit regarder comme à plaindre, . . . celui qui meurt l'est beaucoup moins, et connaissant votre sensibilité, voilà pourquoi je m'afflige infiniment plus pour vous que pour moi. Mais ne me regrettez pas, monsieur; le bonheur où j'ose aspirer maintenant, est bien au-dessus de celui qui pouvait m'attendre en ce monde, daignez employer ces motifs pour consoler Valcour, je crains les premiers momens pour lui, . . . que n'êtes- vous là pour lui donner vos soins! Oh monsieur! je dispose de bien peu de choses, mais au moins personne ne peut m'enlever ce qui est à moi, je désire donc que mes petits ouvrages et mes desseins soient envoyés à Valcour, parce que je sais qu'il les aime, ce don lui fera plaisir; et vous monsieur, je vous supplie d'accepter mes livres. Vous voudrez bien partager ce qui me reste d'ailleurs, tant en effets qu'en argent, entre les pauvres de Vertfeuille et ma chère Julie, je vous recommande cette fille, faites qu'elle puisse trouver place dans les legs pieux de ma mère, elle en est digne et par sa conduite et par tous les soins qu'elle a eu de moi jusqu'au dernier moment.

Adieu, monsieur, souvenez-vous quelquefois d'Aline, vous n'eutes jamais une meilleure ni une plus sincère amie.

[Footnote 1. Celle-ci et les deux suivantes, sont les lettres posthumes d'Aline, incluses dans le paquet que Déterville envoyait à Valcour avec le journal de Julie.]

LETTRE LXX.

_Aline aux mânes de sa mère._

Au château de Blamont, ce 29 avril.

Oh vous qui me donnâtes le jour! . . . vous dont je baise les dépouilles mortelles en traçant ces derniers caractères . . . Ombre chérie que je vois, . . . que j'entends et qui m'inspires le courage de me rejoindre à vous; dans peu d'heures nous serons réunies . . . En paix dans le sein maternel, les crimes et les cruautés des hommes ne pourront plus atteindre votre malheureuse fille, elle retrouvera dans ce sein sacré le calme et le repos qu'elle n'a pu rencontrer dans le monde . . . Ouvrez vos bras, ma mère; ouvrez-les que j'y descende . . . Daignez recevoir votre fille dans l'asyle où vous reposez . . . Mourons ensemble puisque nous n'avons pu y vivre . . . Les barbares! ils ont voulu m'immoler sur votre tombeau . . . Vos cendres n'étaient pas refroidies, que le crime était déjà dans leur cœur . . . Que dis-je, ils avaient peut être tranché le fil de votre vie, pour mieux conduire celui de leur odieuse trame! . . . J'ai résisté ma mère, et cependant je ne suis plus digne de vous. Nos chairs vont reposer et se flétrir ensemble, . . . vous ne m'aurez précédée que de bien peu dans l'abyme de l'éternité, . . . je m'y plonge après vous, pleine de confiance en la bonté de l'être auprès duquel vous êtes déjà . . . J'ose espérer qu'il ne me punira point de ma faute j'arriverai près de lui, soutenue par vos vertus, elles m'obtiendront la clémence dont je ne me flatterais pas sans elles. Oui, c'est vous, ô ma mère! . . . c'est vous qui me conduirez auprès du trône de Dieu, . . . vous lui direz: «Voilà la victime des hommes, mais son cœur fut toujours votre temple, vous avez voulu qu'elle mourut comme Moïse, votre volonté la transporta sur la montagne [1] et lui fit voir la terre fortunée qu'elle n'habita jamais; heureuse d'avoir vu finir le flambeau de ses jours presqu'à l'instant où il s'allumait . . . Ne lui reprochez pas seigneur d'avoir osé l'éteindre, . . . ne la punissez pas d'avoir brisé les liens d'une vie périssable pour vous demander une vie éternelle, où le bonheur de vous servir sans cesse ne sera plus troublé par ses larmes».

Oh! mon Dieu! cette ame pure, en sortant de vos mains, serait elle souillée pour avoir été quelque temps dans le corps fragile où vous l'enfermâtes? Elle n'y connut jamais que le désespoir et les pleurs, . . . elle s'en échappe pour revoler à vous . . . Peut-être est-ce faiblesse; . . . peut-être a-t-elle manqué de courage, . . . au lieu de se mutiner contre ses chaînes; . . . au lieu de se révolter contre son frein, si elle vous eût appelé dans ses tribulations, elle eût peut-être obtenu votre secours, . . . ne la punissez pas de sa débilité, elle a eu plus d'amour que d'espoir, plus de désir d'être réunie à vous que de forces pour vous implorer . . . Ce sont les crimes d'une ame tendre, daignez ne pas l'en châtier. Quand vous la créâtes à votre image, le don d'aimer fut la première des vertus que vous imprimâtes en elle; ne la punissez pas de s'y être livrée; . . . ne la condamnez pas à la douleur parce qu'elle en a redouté la sensation, mais faites-là reposer dans la joie, parce qu'elle a désiré de connaître la votre, et qu'elle a voulu franchir avec rapidité le gouffre épais des misères humaines, pour se retrouver plus promptement dans l'immensité de votre gloire. Oh! mon Dieu! ne faites rien pour moi! n'accordez mon pardon qu'aux larmes de cette mère adorée qui ne cessa de vous connaître et de vous servir; regardez-nous comme deux fleurs desséchées par le venin du serpent, et que le souffle pur de votre ame céleste peut ranimer au sein de l'immortalité.

[Footnote 1. Allusion à la maison de Colette, située sur une montagne, où Aline vit son amant pour la dernière fois.]

LETTRE LXXI.

_Aline à Valcour._

Du château de Blamont, ce 29 avril.

_Le temps de mon séjour sur la terre est fini; je suis comme la tente du pasteur qu'on plie déjà pour l'emporter_

ÉZECHIAS, _Cant._

Elle est évanouie cette douce illusion, elle s'est exhalée comme la fumée qui s'élève dans l'air, . . . tu l'as perdue celle que tu aimais, _ses jours se sont écoulés comme l'ombre, et elle a séché comme l'herbe_. [1] Joie trompeuse! espérance frivole vous n'avez amusé son cœur que pour rendre votre privation plus cruelle! oh Valcour! elle n'existe plus celle qui te parle, sa voix fragile, s'élevant du sein des sépulchres, ressemble à ces météores échapans à l'œil qui les suit . . . Avais-je tort de t'engager à mépriser _ce vase d'argile_ qui ne devait durer qu'un instant? que tes yeux pénètrent le nuage de mort où je suis maintenant enveloppée, qu'ils voyent ces traits autrefois chéris, défigurés par les horreurs de la dissolution, et n'ayant plus que le sceau du sentiment indestructible que mon ame imprimât sur chacun d'eux; . . . mais si tout est annéanti, s'il ne reste plus de moi que de la poussière, cette ame qui t'aimât subsiste, ne fut-elle pas même immortelle par la pureté de son essence, elle le serait comme ouvrage de ta flamme, et l'être que tu sus animer dans Aline, l'être que créât . . . que vivifiât ton amour, doit être èternel comme lui. Tu la verras cette ame aimante, elle se réalisera dans tes veilles, . . . elle apparaîtra dans tes songes; . . . elle voltigera près de toi, et s'identifiant à la tienne, elle en réglera les mouvemens, comme la main de Dieu dirige les astres dans les plaines immenses de l'espace.