Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4
Part 11
Cependant les douleurs d'entrailles varièrent plusieurs fois dans la journée . . . À l'une des plus violentes crises, Aline nous arracha des larmes à tous . . . Elle vint se jetter aux genoux du médecin . . . _Oh! monsieur!_ lui dit-elle dans un accès de douleur affreux, _oh! Monsieur! sauvez ma mère, tout ce que je possède est à vous, je vous en fais un don public_, mais quand elle vit que le médecin se reculait un mouchoir sur les yeux, et sans lui répondre, elle retourna se précipiter aux pieds du lit de sa mère, . . . invoqua l'Éternel avec une componction, avec une ferveur si ardente, que la violence de l'élan anéantit ses forces et la fit tomber dans mes bras sans connaissance . . . Nous la portâmes sur un lit, . . . quand elle eut repris ses sens, je lui fis comprendre de mon mieux qu'elle devait se calmer, que l'abandon où elle se livrait, dérangeait sa santé et nuisait même à celle de sa mère: croyant voir que ce raisonnement la tranquillisait un peu, je voulus essayer de la préparer au terrible revers qui la menaçait; mais m'interrompant avec violence à la première phrase, . . . juste ciel! . . . s'écria-t- elle, . . . elle est morte? et s'échappant de mes bras, . . . s'élançant comme un trait, du lit où j'essayais de la contenir, jusqu'aux pieds de celui de sa mère, elle y vint tomber à genoux, les mains jointes, . . . madame de Blamont un peu mieux, la releva, la gronda doucement d'une si grande agitation, et lui dit en la baisant sur les yeux, . . . tu ne veux donc plus que nous puissions causer tranquillement ensemble? --Oh! ma chère et tendre mère! répondit Aline en pleurs . . . Ne savez-vous donc pas combien je vous aime? ignorez-vous à quel point votre sort est irrévocablement lié au mien. --Si tu m'aimes prouve-le-moi en te calmant, . . . --Eh bien! eh bien, je suis tranquille, maman, je suis tranquille . . . Alors madame de Blamont voulant distraire et ses maux et ceux de sa fille, se fit apporter ses diamans sur son lit, et elle joua avec pendant deux heures, tantôt se les essayant, tantôt en parant Aline, mais plus livrée au sombre involontaire de ses idées, qu'au projet de les adoucir un moment, voyez me dit-elle, Déterville, . . . comme mon Aline eut été bien le jour de ses nôces, . . . voilà comme je l'aurais embellie, . . . et cette déchirante idée arracha bientôt des torrens de larmes à toutes deux.
Cependant, dans toute cette maison autrefois si tranquille et si délicieuse, on ne respirait plus que la douleur: on ne voyait plus que de la tristesse et de l'inquiétude, . . . on n'appercevait de toutes parts que des gens venir, s'informer, repartir; . . . la désolation était générale.
Au travers de la foule qui circulait dans les appartemens, on vit tout-à-coup entrer une jeune fille, les bras levés, le visage inondé de pleurs, . . . c'était cette petite _Colette_ chez laquelle se firent vos adieux . . . On veut la repousser, . . . elle résiste; . . . laissez-moi, laissez-moi, dit-elle, je veux aller voir la protectrice des pauvres, je veux aller voir ma bonne mère . . . Elle se jette à genoux aux pieds du lit, elle supplie sa chère maîtresse de lui donner sa bénédiction, baise la terre et se retire en larmes, . . . _Eh bien!_ nous dit cette femme adorable, dès que cette enfant fut sorti, _n'y a-t-il pas quelque satisfaction à faire le bien, et croyez-vous que l'hommage du pauvre ne vaille pas toutes les caresses de la fortune?_
Comme elle se sentit absorbée le 25 au soir, nous nous retirâmes avant minuit; mais quelques prières que je fis à Aline, elle ne voulut jamais quitter sa mère, elle me pria de me charger de tout le soin du dehors, et de lui laisser ceux de l'intérieur, elle était aidée de deux femmes de Vertfeuille, qui se reléyaient tour-à-tour; toutes se disputaient cet honneur, il n'y en avait pas une, même des plus à l'aise, ni dans le bourg, ni dans les environs, qui ne sollicitât comme une faveur la grace de veiller cette femme angélique.
Oh! mon ami! voilà donc les effets de la bienfaisance, voilà donc les fruits délicieux de la piété et de la sagesse; il semble que l'Éternel, envieux d'en récompenser l'homme, veuille lui faire déjà goûter sur la terre l'image des plaisirs célestes, dont ces vertus seront couronnées. Le 26, dès la pointe du jour, . . . jour affreux mon ami, . . . jour où la volonté de Dieu, permit que l'innocence succombât sous le crime, pour éprouver les hommes ou pour les abaisser . . . On nous annonce dès le matin qu'_Augustine_ venait de s'évader, . . . qu'elle n'avait rien dit à personne, et qu'on ne pouvait concevoir ce qu'elle était devenue. De ce moment le voile tomba, . . . le doute même ne me devint plus permis . . . Je recommandai le plus grand secret, et m'interdis toutes recherches. --J'avais l'honneur d'Aline à ménager; devais-je entreprendre ce qui ne sauvait pas la vie de sa mère, et ce qui traînait son indigne père à l'échafaud? . . . je montai, . . . la nuit avait été terrible; des spasmes, . . . des convulsions, . . . tous les symptômes d'une fin aussi cruelle que prochaine, engagèrent le médecin à me dire qu'il était de mon devoir d'avertir madame de Blamont . . . Je m'approche du lit de la malade; . . . j'avais choisi l'instant où Aline était allée chercher quelques papiers par ordre de sa mère, et j'avais chargé le médecin de l'arrêter au retour, afin de me donner le temps d'agir . . . Madame de Blamont sourit en me voyant, . . . sublime tranquillité d'une ame honnête et paisible . . . Ô doux repos d'une conscience pure! . . . Je suis bien mal, n'est-ce pas mon ami, me dit-elle; . . . je ne verrai jamais ma fille heureuse? Hélas! je ne désirais la vie que pour accomplir son bonheur, . . . je n'en jouirai jamais, . . . le ciel ne le veut point . . . J'osai croire en ce moment que rien ne devenait plus expressif que mon silence, . . . je baissai les yeux et je me tus.
Vous ne me répondez pas, _Déterville_? . . . et je pris une de ses mains que je pressai contre mes lèvres. Vous ne me répondez pas, répliqua-t-elle une seconde fois . . . Ici la nature l'emporta sur le courage; elle eut une crise violente, et me tendant les deux bras, . . . je suis prête, mon ami, . . . je suis prête; . . . mais cette chère Aline, . . . je l'abandonnerai donc, . . . je la laisserai donc sans soutien au milieu des dangers qui l'environnent! . . . Je n'aurais pas cru que le ciel l'eût permis . . . N'importe, ce n'est pas à moi à scruter ses ordres, je ne dois que m'y conformer . . . Alors elle me pria de lui faire venir son curé, et de me charger entièrement d'Aline pour deux heures, sans lui permettre d'entrer. Cette commission n'était pas aisée . . . J'envoyai promptement avertir le prêtre, et assurant Aline que sa mère était mieux, je la conjurai de faire un tour de jardin avec moi, ayant quelque chose absolument essentiel à lui dire; . . . mais je savais bien qu'on ne menait point cette tête-là comme on voulait: elle me répondit fermement qu'elle n'irait pas avant que d'avoir vu sa mère, qu'il y avait plus d'une heure qu'elle l'avait quittée, et qu'après un si long intervalle, elle ne voulait s'en rapporter qu'à ses yeux pour savoir comment elle était; et elle monta lui porter les papiers que celle-ci avait demandé; elle redescendit peu après; je vis bien que madame de Blamont ne lui avait rien dit, et s'était borné, sans doute, à lui recommander de me venir parler. Je l'entraînai d'abord par des propos vagues, beaucoup au-delà des parterres, et ayant enfin gagné un bosquet, je la suppliai de m'écouter. --Eh bien! me dit- elle, sans s'asseoir, avec une prodigieuse agitation, . . . qu'avez- vous donc à me dire? . . . je vois bien que voilà du mystère . . . faut-il que je la perde? . . . Peut-être que non, lui dis-je, mais si ce malheur vous arrivait? --elle ne serait pas la seule victime, et j'aurais bientôt partagé son sort. --Oh ciel! est-ce là ce que je devais attendre de tant de piété et de vertu? Songez-vous à ce que vous vous devez à vous-même, à ce que vous devez à l'homme qui vous adore! --Valcour? . . . il est perdu pour moi . . . Comment pouvez- vous croire que je sois jamais à lui? mais ne m'en parlez pas, je vous prie, le sentiment de ce que je dois à Dieu même, ne l'emporterait pas aujourd'hui sur ce qui n'appartient qu'à ma mère; je ne veux penser qu'à elle, je ne veux m'occuper que d'elle; il n'est pas une seule idée qui puisse combattre la sienne dans mon cœur! . . . Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, ajouta-t-elle, en voulant fuir, comme si elle eût compté tous les momens qui la séparaient de l'objet de son idolâtrie . . . Mais la retenant par une main, et voyant qu'avec une telle ame, il valait mieux frapper les grands coups tout de suite, que d'employer des ménagemens qui ne servaient qu'à la déchirer en détail. Aline! m'écriai-je . . . ô ma chère, Aline! . . . cette mère que nous adorons vous et moi, . . . ce tendre objet de nos inquiétudes mutuelles, . . . il faut absolument nous en séparer . . . Le trait l'ayant frappé sur la partie la plus sensible de l'ame, et l'ayant, pour ainsi dire, pétrifiée, elle me fixa; . . . tout-à-coup ses yeux s'égarent, la stupidité s'imprime sur ses traits; sa respiration devient vive et pressée, et la tête se dérange totalement . . . Je me repentis d'avoir été si vite; je reconnus qu'elle n'était nullement préparée, et que malgré ses propos, elle s'était toujours fait illusion . . . Je l'approche, . . . elle me repousse avec un geste furieux; et s'égarant de plus en plus, . . . elle me dit en balbutiant, d'aller chercher sa mère; . . . que le déjeûner était servi sous le bosquet où nous étions . . . Hélas! c'était malheureusement celui qui nous servait jadis à cet usage . . . Je sais bien qu'elle ne viendra pas, continua-t-elle: . . . puis montrant la terre, . . . elle veut aller là, . . . là, . . . là, . . . mais elle n'ira pas sans moi . . . Déterville, allez donc la chercher, vous voyez bien que nous l'attendons . . . Alors inondé moi-même de mes larmes, je la pressai sur mon sein: ô tendre fille! m'écriai-je, rappellez votre raison et vos sens; reconnaissez le plus sincère de vos amis, et écoutez-le . . . mais se débarrassant brusquement de mes bras, elle me dit, toujours égarée, que puisque je ne veux pas aller chercher sa mère, elle va donc y voler elle-même . . . Non, lui dis-je, en la retenant, . . . elle remplit des devoirs pieux que vous ne devez point troubler. Ce mot, refrappant une seconde fois son ame, parce que, tout cruel qu'il est, il n'anéantit pourtant pas tout-à-fait l'espoir . . . Ce mot, dis-je, la remet dans son assiette ordinaire: . . . la raison revient, mais la secousse ayant trop ébranlé les nerfs, elle tombe dans une violente attaque de convulsions: elle se renverse à terre, . . . elle s'y roule, . . . tous ses membres frémissent, peut-être eût-elle succombée en ce fatal instant, si un déluge de larmes ne l'eût soulagée . . . Bien content de la voir pleurer, je lui tends les bras, . . . elle s'y jette . . . Ô mon ami! me dit-elle, il faut donc qu'elle me soit ravie? il faut donc que je perde la consolation de mes jours! . . . l'amie la plus chère de mon cœur, . . . l'arbitre de ma destinée, . . . celle que j'adorais, . . . celle dont la tendresse faisait mon bonheur, . . . celle que je pouvais conserver encore cinquante ans, et vous voulez que je lui survive! . . . Ah! que deviendrai-je sur la terre quand je ne pourrai plus l'y voir? Non, non, ne veuillez pas un tel sacrifice, . . . ne l'exigez pas, mon ami, je ne pourrais pas vous le promettre . . . La voyant plus affligée, sans doute, mais cependant un peu plus raisonnable, je mis en avant les motifs de consolation que pouvaient dicter la sagesse . . . Tout fut vain, . . . plus je cherchais à la résigner, mieux elle m'échappait, ce qui semblait devoir la tempérer, la révoltait presqu'aussi-tôt, et je n'arrivais à son ame abattue, qu'en y agravant le désespoir. Cependant elle s'impatientait; elle brûlait de revoler près de sa mère: . . . je fus obligé de l'y ramener, et de laisser ma besogne imparfaite. Celle de madame de Blamont était finie, . . . nous entrâmes . . . Aline s'élança dans les bras de l'objet de son cœur: elle lui demanda pourquoi on les avait séparées si long-temps, --des soins. --Ces soins ne sont pas encore nécessaires, reprit Aline, avec humeur, vous n'êtes pas encore au point de les devoir prendre; . . . alors madame de Blamont embrassant sa fille avec tendresse, lui dit en versant des larmes amères; Aline, Aline, _il faut nous séparer_: et toutes deux pressées dans les bras l'une de l'autre, y restèrent ainsi plusieurs minutes sans mouvement; mais quand Aline s'en arracha, elle retomba sur le lit de sa mère dans une nouvelle attaque de spasme qui nous fit craindre pour elle-même. Cependant à force de soins, cette tendre fille ne voulant pas perdre les derniers momens qui lui restaient, se calma, et le médecin permit à madame de Blamont de prendre un peu de crême de ris qu'elle paraissait désirer. Aline plus tranquille, parce qu'elle se flattait toujours quand elle ne se désolait point, partagea ces derniers alimens, colée sur le sein même de sa mère. Quel tableau, mon ami! je n'en ai jamais vu de plus intéressant, et mes pleurs coulent avec trop d'abondance pour pouvoir essayer de le peindre.
À trois heures il prit une faiblesse affreuse à notre chère malade; on ne lui rendit un instant la lumière, que par le secours des plus violents cordiaux . . . Dès qu'elle eut r'ouvert les yeux, elle demanda à être enfermée une demi-heure avec sa fille et moi; le médecin voyant qu'elle pouvait parler, la fortifia par quelques nouvelles gouttes d'essence, et nous laissa. Elle nous fit placer tous deux auprès de son lit, mais Aline ne voulut l'écouter qu'à genoux . . . Elle appuya dans cette posture, ses mains dans celles de sa mère, et courbant sa tête sur le lit, elle l'entendit avec le plus saint respect.
«Mes amis, nous dit cette femme divine, me voilà prête à me séparer de vous pour jamais. À trente-six ans je devais compter sur une plus longue vie; mais avec les malheurs dont j'étais accablée, elle n'en fût pas devenue plus utile au bien de mon ame: le moment où je touche est cruel; on ne s'accoutume pas assez à l'envisager dans le monde, et quelqu'ait été notre conduite, quand il arrive, il nous effraye. Pleinement convaincue de l'existence d'un Dieu juste, j'ose voler sans crainte entre ses bras; je lui demande sincèrement pardon de ce qui peut l'avoir offensé; j'aurais voulu lui porter un cœur plus pur, . . . au moins le lui offrirai-je sans crime; ce serait pourtant vous tromper que de vous dire que je n'ai pas commis bien des fautes; . . . que d'impatiences sous le joug dont il lui plaisait de m'accabler! je fus sacrifiée bien jeune, et vous savez ce que j'ai souffert; je m'en suis plaint, je ne l'aurais pas dû; il m'eût fallu regarder ce qui m'arrivait, comme des volontés du ciel; . . . chaque dépit était une révolte dont je devrais m'accuser comme d'un crime; . . . peut-être aussi suis-je coupable de trop d'amour-propre, mais cette chère Aline en est cause . . . Je me suis trouvée long-temps fière d'avoir pu lui donner le jour; et comme toute ma tendresse était en elle, j'y plaçais aussi mon orgueil. L'extrême amour que j'ai eu pour cette fille, m'a sans doute distrait de celui que je ne devais qu'à Dieu: Son bonheur était mon unique occupation; je regardais la possibilité de le faire, comme la consolation de tous mes maux . . . Je n'ai pas réussi, il fallait encore que cette croix- là me fût offerte; il fallait que la coupe des douleurs fût avalée jusqu'à la lie! Je la laisse jeune et sans secours, . . . en proie à des malheurs qui me font frémir pour elle, . . . et je n'y serai plus pour les écarter de ses pas: . . . elle n'aura plus ma main pour essuyer les larmes qu'ils arracheront de son cœur . . . , Ô ma fille, tout espoir est perdu maintenant, le dernier conseil que j'ai à te donner, est d'obéir à ton père, et de te livrer aveuglément à celui qu'il te donne . . . Et comme elle vit ici qu'Aline faisait un geste d'horreur, . . . Eh bien! reprit-elle, puisque tu crains les crimes qu'une telle union assemblerait inévitablement sur ta tête: il te reste le parti du cloître, jette-toi dans les bras de l'époux sans tache, les plaisirs célestes qu'il te promet, valent bien mieux que les joies trompeuses d'un monde, où tu ne trouveras que des traverses . . . Dans ce cas, Déterville, il faudrait faire reconnaître _Léonore_ à mon mari, et tous mes biens lui passeraient. _Léonore_ étayée d'un époux qu'elle aime, n'aurait rien à redouter d'un père vicieux et cruel, et toutes les raisons qui ont pu légitimer un arrangement . . . qui ne laissait pas que de me faire éprouver bien des remords: toutes ces raisons, disparaissant, dis-je, si mon Aline se donnait à Dieu, il deviendrait nécessaire alors de rendre à sa sœur l'existence qui lui est due, et de la faire renoncer aux biens qu'elle réclame aujourd'hui, dont le mien et celui de son père la dédommageraient amplement; je vous laisse ce soin, Déterville, en raison du parti qu'Aline prendra, et vous ferez, d'après ce parti, les changemens nécessaires à l'acte que je vous ai remis, je vous y autorise pleinement: . . . puis se soulevant avec peine, . . . l'instant approche, mes amis, a-t-elle continué, . . . dans peu je vais paraître aux pieds de l'Éternel; . . . dans peu je l'invoquerai pour mon Aline . . . Lève-toi, ma fille, . . . lève-toi; . . . n'est- ce pas beaucoup que j'aie la douceur d'expirer dans ton sein . . . Cette joie ne pouvait-elle pas m'être ravie? Laisse-moi te bénir et t'embrasser . . . Déterville, je vous la recommande. Adieu.»
Alors elle a jeté ses bras autour de son Aline; elle l'a fortement serrée sur son sein: . . . une légère convulsion l'a saisie, . . . et l'ame la plus pure qui fût émanée des mains de l'Être suprême, a revolé vers son auteur.
Je ne te peins point mon état, Valcour, tu te le représentes; . . . à peine avais-je la force de lever les yeux; mais tant d'importantes occupations exigeant mon courage, mon premier soin, comme tu le crois, a été de voler à Aline: elle était courbée sur sa mère: hélas! il était difficile de savoir laquelle des deux vivait encore; il n'y avait plus dans cette chère fille, ni poulx, ni respiration, ni chaleur; et quand avec beaucoup de peine j'ai pu l'arracher des bras qui l'enlaçaient, elle est tombée sur le lit sans connaissance; on est accouru, les soins se sont divisés, mais il n'en était plus besoin pour l'infortunée mère, . . . elle était déjà dans le séjour que l'Eternel doit à la vertu: . . . elle l'embellissait déjà.
On a porté Aline dans sa chambre, livrée aux soins de sa chère Julie et du médecin, . . . au bout d'une heure elle est revenue, et me trouvant au chevet de son lit, elle m'a demandé sa mère, . . . elle m'a dit avec égarement, que c'était moi qui la lui ravissais, . . . que c'était moi qui l'empêchait de la voir, et qu'elle appellait au tribunal de Dieu de toutes les injustices que je commettais envers elle. Je l'ai pressée dans mes bras, elle s'en est arrachée, et s'y rejettant bientôt avec transport, elle m'a demandé mille pardons des reproches qu'elle m'adressait: elle m'a dit qu'elle n'était plus maîtresse de sa tête; qu'elle savait bien l'affreuse perte qu'elle avait faite, mais que si je l'aimais, je lui procurerais la douceur d'embrasser encore une fois sa tendre mère; en disant cela elle nous est échappée, et malgré les efforts de Julie, elle s'élançait infailliblement vers le cadavre qui venait d'être exposé dans un lit de parade, si heureusement Julie, au risque d'être renversée, ne lui eût opposé un rempart de nos corps, ne l'eût saisie et reportée promptement sur son lit.
Alors ses larmes ont coulé avec abondance; elle a poussé des cris de douleur qui eussent déchiré l'ame du mortel le plus insensible; . . . mais comme une voiture arrivait en poste dans la cour; il me fallut la quitter, en la recommandant à Julie, et aller vaquer à d'autres soins.